‹ Les gens de ParisChapitre 35 sur 47 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

Dimjnche.

Aujourd'hui 20 mars, jour des Rameaux, je me suis levé de bon matin — dix heures — pour aller voir l'arbre des Tuileries, surnommé Tarbre du 20 mars.

Depuis bien longtemps j'accomplis cet innocenl pèlerinage. .^ ^

Quand j'ai contemplé ce marronnier, il me semble que j'di déposé ma carte de visite^chez le concierge du printemps.

Ce qui lait que si, par hasard, je renconti'e le soleil, je ne suis pas gêné pour lui dire bonjour.

Ce n'est pas que j'aime le soleil ; mais enfin nous demeurons si loin l'un de l'autre, que je ne vois pas la nécessité de nous brouiller.

J'ai rencontré sur mon chemin une avalanche de verdure.

Les jeunes filles, les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards portaient à la main, à la boutonnière, de verts rameaux de buis qui étincelaient sous les rayons du soleil.

Des gens du peuple, cochers ou postillons, fiacres ou charretiers, en avaient à leurs chapeaux. D'aucuns, plus religieux que convenables, en avaient illustré les oreilles de leurs chevaux.

Si M. Ernest Renan a mis le nez à sa fenêtre, il a dû être bien agacé.

Car enfin il y a en France quarante millions de Français et de Françaises qui se font une fête d'acheter des branches vertes, de les placer sous leur toit, dans le lieu honoré, et de les regarder avec vénération durant toute une année.

Et cela en souvenir d'un événement bien simple : la station de Jésus au jardin des Oliviers avant son entrée à Jérusalem.

Je ne veux pas discuter, mais je ne puis m'empêcher de prédire une chose : c'est que dans dix-huit cent soixante-quatre ans les protestants ne se panacheront pas de rameaux verts en souvenir de la visite d'Ernest au Jardin d'^cclimatation«

Je sais bien que cela ne prouve pas que Jésus soit Dieu ; mais cela prouve que M. Renan n'est qu'un homme, et c'est bien dur pour lui.

Gomme tout le monde j*ai acheté mon rameau. Je l'ai cloué près de mon lit. Pendant l'opération, une petite branche s'est détachée.

Je l'ai gardée. Je m'en servirai pour marquer dans l'édition impopulaire de la Vie de Jérns^ le passage qui m'aura endormi.

Tel le célibataire soigneux dépose du vétivert dans ses vêtements, afin de les préserver des mites ou des mythes, comme il vous plaira.

Pourquoi faut-il que le cler^gé ait crié comme ceux

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qu'il brûlait jadis? Tout cela eût passé inaperçu. Mais que voulez-vous, il faut que le clergé fasse du bruit î

Jean lui-même, qui était un saint, aimait mieux prêché!' dans le désert que de ne rien dire.

Ce soir je n'ai pas été voir VAmi d^s femmes. Pour beaucoup de raisons. La première, c'est qu'on ne jouait pas cette pièce.

La seconde, c'est que je suis peu disposé à dépenser six francs pour aller voir cette comédie.

Presque tous les critiques du lundi, gens érudits et spirituels, ont dit que cette œuvre était médiocre, quelques-uns ont dit pitoyable.

Si, par aventure, j'allais trouver cette comédie ravissante !

6 lOURNAL D'Urf FLANEUri

Alors, J6 mMÈ m imbécile?

Jusqu'à ce jOtit* je tue suis pliià fné iimnt ihlelligent.

Six francs pour perdt*e une illusion, en location, c'est un peu ch r.

Si, au contraire, je vais au Gymnase et que je m'y ennuie ?

Je ne serai pas intéressant du tout.

Comment, me dirais-je, les meilleurs esprits de ton siècle t'ont prévenu, et malgré ça tu as dépensé six francs. Tant pis pour toi, c'est bien fait; tu n'as que ce que tu mérites, ou plutôt tu n'as plus les six francs que tu ne méritais pas.

Landi

Ce matin j'ai rencontré tiubief, un vieil artii à ftioi. Ce n'est pas une bête, et c'est un brave garçon.

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— II y a deux premières représentations ce soir, mVt-il dit, y allons-nous?

— Aux deux ?

— Non, à une.

— A rOpéra-Gomiqu6 ou aux Français ?

— Où nous trouverons deux places.

— Est-ce que tu crois qu'il nous sera difficile d'ètrë partni le groupe élu des cinq mille personnes qtti verront ces deux chefs-d'œuvre?

— Si nous, y arrivons, liotis aurons de la chance. Mettons-nous en quête chacun de notre côté.

Resté seul, je me suis demandé pourquoi ce serait de la chance pour moi que de partager un plaisir avec quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes-, cela me semblerait cependant bien naturel.

fi\ suis allé aux Français et à Feydeailj les bniiib'stes

8 JOURNAL D'rX FLANEUR

m'ont répondu :

— Tout est loué.

Un étranger était en même temps que moi aux guichets des deux théâtres. Comme il faut être hospitalier, je Tai invité à partager ma disgrâce.

Cependant je témoignais un grand mécontentement ; il m'a dit :

— Heureusement le mois de juillet arrive et avec lui la liberté des théâtres.

Un étudiant qui passait a crié :

— Vive la sainte liberté !

Un voyou a dit en ricanant :

— En voilà un joli toqué.

Une marchande de crevettes a regardé l'étudiant avec une douce pitié :

— Pauvre garçon, disait-elle, il a Tair très-bien ; il est assez proprement mis. C'est t'y assez malheureux à cet âge-là.

— Monsieur, ai-je demandé à l'étranger, quel chan-

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gement la liberté des théâtres apportera-t-elle, je vous prie, à la curiosité du public? Pensez-vous qu'on louera moins de places qu'à présent?

— Vous m'anfiusez beaucoup, m'a répondu mon compagnon d'infortune. Vous croyez donc que les salles de spectacles sont louées par le public les jours de premières?

— Je le croyais.

— Quelle erreur ! Les directeurs composent leurs salles en conséquence ; ils font un service à la presse, au ministère d'État, à la censure, à la préfecture de police, aux artistes qui jouent dans la pièce.

— Pardon, je comprends le ministère qui a les théâtres dans son département, la préfecture de police qui est chargée de maintenir Tordre, les journalistes qui jugent l'œuvre et éclairent le public. Mais pourquoi des billets aux auteurs?

-—Pour que leurs amis viennent soutenir leurs pièces.

— Et les artistes qui jouent?

— C'est un usage.

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— Cepeiidant, s'ils sont Siir le théâtre, ils né peuvent pas être dans là sâlle.

— Leurs parents viennent lëS applàildir. Puis il y à le service des claqueurs.

— Pardon^ récapitulons : le ministre, ses représentants, sont là pour encourager les arts?

— Certainement.

— Les employés de la police pour maintenir Tordre?

— Naturellement.

— Les journalistes^ par devoir, par convenance, par dignité, gardent dans tous les cas un silence de bon goût?

— Cela va sans dire.

— Les amis des auteurs applaudissent?

— Certes!

— Les parents d'artistes applaudissent?

— Parbleu!

— Les claqueurs aussi?

— A tour de bras.

— Voilà bien tous les gens qui composent une salie un jour de première représentation?

— Comme j'ai eu l'honneur de voiis le dire.

JOURiXAL D*tTN FLANEUR H

— Très bien; mais alors, qui est-ce qui siffle les pièces ?

— Ma foi, je n'en sais rien.

Il y a toujours des gens qui parlent sans sàVoiK

^ ' Cependant l'étranger n'était pas de ceux-là.

— Suivez bien mon raisonnement, me dit-il : avec la liberté des théâtres, le théâtre devient une industrie comme toutes les autres.

— C'est mon avis.

-— Alors les théâtres seront protégés, comme toutes les industries, par le ministère du commerce.

— C'est mon sentiment.

— Or, le ministre ou ses représentants ne vont p^is, par exemple, aiix premières représentations de ki hiâisoii Perron, voir sortir de la rtiécaliique le meilleuî de tous les chrjrolats ?

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— C'est probable.

— Les jours de premières exhibitions, deux gardes municipaux suffisent pour contenir la foule aux magasins Tahan?

—- Le Français est ami des lois.

—- C'est vrai.

— M. Ménier, autre fabricant de chocolat, ou M. de Foy, fabricant de mariages, n'invitent pas les journaux qui leur font de la réclame à assister à leurs premières?...

— Ils ne les invitent pas. .

— Les magasins du Louvre donnent-ils des billets à leurs fabricants, pour que les fabricants envoient leurs amis applaudir à la beauté des étoffes?

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- Jamais.

— MM. Alexandre père et fils, les célèbres facteurs d'orgues, ont-ils jamais songé à donner des billeLs à leurs ouvriers afin que leurs parents viennent les voir travailler?

— Ce serait gênant.

— Eh bien! les marchands de spectacles feront comme les autres marchands, et le public y gagnera.

— Je le crois ; mais, alors, qui est-ce qui applaudira les pièces.

— Ma foi, je n'en sais rien.

J'ai beaucoup réfléchi à tout ce que m'a dit l'étranger. Mais on a beau réfléchir, cela ne sert pas à grand' chose.

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Mercredi.

Une immense rumeur se disperse da7is l'air, La Banque de France a émis de nouveaux billets de cinquante francs.

Certainement, c'est bien gentil de la part de la Banque.

Un homme d'infiniment d'esprit annonce le toit en ces termes aux lecteurs dii Petit ifôûmal :

« Ils sont de cinquante francs et aussi jolis, aussi coquets, aussi bien imprimés que ceux de cent francs.»

C'est égal, je crois que, malgré ca, on préférera toujours les autres.

Cette âdHiiratidii dii fécoiid jatifiialistë ttië parait une pose. Car, enfin, il me semble qu'en fait de Chlf-

JOURNAL d'UI^ FLAtîEUR IS

fons de papier on })eiit avoit^ Qtiélcjtie chose de bien pour cinquâiite fràliôfe.

On ne parle dans la France entière que d'un procès qui restera assez célèbre pour que le jeune Pierre Bourdin le publie au Figaro dans une trentaine d'années.

Il ne serait ni décent, ni convenable de disserter sur un homme qui sera demain innocent ou coupable; mais qui, dans tous les cas, est bien malheureux.

Pourtant il est une épreuve qui pourrait avoir nno grande influence sur Tesprit du jury.

Je voudrais qu'on fit venir à la barre tous les do-

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mestiques de France et de Navarre et que M. le président leur posât séparément cette question :

— Témoin La Fleur, si, assuré de Timpunité, vous pouviez attacher votre maître dans la cave et lui flanquer une roulée, le feriez-vous?

— Naturellement, répondrait La Fleur.

Vendredi.

Les bouchers et les charcutiers sont en fête.

Le vendredi-saint est le seul jour de Tannée où leur boutique soit fermée, où leur liberté soit ouverte.

Les comédiens sont comme les charcutiers.

Ce jour-là pas de spectacle et pas de répétitions.

Les charcutiers profitent de leur liberté pour assister à des repas de corps.

Les comédiens vont à la campagne.

JOURNAL D*UN FLANEUR il

On a souvent parlé de la passion des bourgeois parisiens pour la campagne ; cette passion n'est rien en comparaison de Tamour furieux que les comédiens éprouvent pour les champs.

Il y a une colonie d'acteurs à Nogent, une autre à Passy, une autre à Auteuil, une autre à Romainville, une autre à Sèvres, plusieurs à Asnières et à Bois- Colombe,

Ces braves gens prenant le train de minuit et demi, arrivent chez eux à une heure un quart. Ils mangent et causent, se couchent à deux heures et se lèvent à dix, parce qu'il faut qu'ils soient à la répétition à onze heures.

Il y en a parmi eux qui n'ont jamais vu Asnières pendant le jour.

Quand on leur demande la raison d'un exil aussi fatigant, ils répondent invariablement :

— Que voulez-vous ? il me faut le grand air. Je ne pourrais pas vivre à Paris.

L'éternelle rengaine recommence.

■— FaiteS'Wous maigre ?

— Certes !

— Quelle idée ! moi je me crois aussi religieux qu'un autre, et je fais gras !

— Qu'est-ce que ça nous fait ?

Les gens bieti nés font maigre.

— Où dlnez^vous? demandait-on à M. W..., gentilhoîtittie écossais.

— Au restaurant : tous mes parents sont rtiorts, je suis seul au monde.

— Fàltes-vous maigre?

— Oui, ça m'ennuie; mais il me semble que si je . rtlaiigeàls de la viande, ma famille iie sei'ait pas contente.

Vendredi

On dit que le vendredi porte malheur j c'est une croyance assez répandue.

Je ne suis pas superstitieux. Cependant je vois tant de bons esprits redouter ce jour prétendu néfaste, que je ne laisse pas d'eiî avoir peur aussi.

Je ne pousse pas la crainte àTextrême; mais enfin je né voudrais pas^ par exemple, lire un roman de l'illustre X... un vendredi; j'aurais peur de ne pas m'amuser.

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Je connais un propriétaire qui appréhende fort le vendredi : ce brave homme est tellement superstitieux, que, lorsque le terme tombe ce jour-là, il aime mieux faire présenter ses quittances la- veille.

Comme, quoique propriétaire, il a du bon sens, je lui demandai avec instance pourquoi il redoutait tant le sixième jour de la semaine.

— Mon Dieu, me répondit-il, c'est bien simple.

— Voyons?

— Étant enfant, je suis tombé en jouant au cheval fondu sur une affreuse pierre pointue qui a manqué me crever Tœil ; eh bien ! c'était un vendredi -, voyez plutôt la cicatrice.

— Penh ! tous les enfants tombent sur des pierres pointues, et tout le monde a des cicatrices.

— Bon; mais vous allez voir; j'ai voulu être ba-

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chelier ès-lettres : j'ai été refusé trois fois. Remarquez bien, je vous prie, que, par un caprice bizarre de la destinée, je passai mes trois examens un vendredi.

— Et vous croyez que si c'eût été un autre jour....

— J'en suis sûr. Mais vous allez voir ; je tire à la conscription un vendredi, paf ! j'amène le numéro 27. Cet animal de Ravergie tire le lendemain, pif! il sort le numéro 497. Qu'est-ce que vous dites de ça, hein?

— Dame!

'— Ce n'est rien encore, vous allez voir : mon remplaçant part. A la première affaire, une balle lui fracasse la tête; encore un vendredi. Mon remplaçant, c'était moi, il n'y a pas à dire.

. — Oh!

— Il n'y a pas de oh ! c'était moi, puisqu'il me remplaçait.

— Soit.

— Tenez, Tannée dernière, je vais passer l'été à Ems, le plus beau pays du monde. Un jeudi soir je

ii , JOUHNAL D*UN FLANEUR

gagne, au treniQ^uimr^ïito, neuf wille six cents francs et quelques doublas florins; je ne ^ais pas combien ça fait, ces diables d'Allemands vous ont des monnaies !,.. Ëbbien! mon cbar ami, vous me croirez si vous voulez;, le lendemain, qui était un vendredi, j'ai tout perdu à la roulette.

— Pas possible?

■— Ma parole d'honneur!

— Mais ce n'est pas tout, ajouta le digne homme, la fatalité a voulu qu^ je me mariasse un vendredi; qu'en est-il résulté ?

— Je n'en sais rien.

— Si, vous le savez ;'tout Paris le sait; ceux qui l'ignorent, c'est qu'ils n'ont pas voulu le savoir : ma femme m*a ti^ompé.

— Un vendredi? demandai-je.

— Non, rtîponditmon propriétaire, tout le temps.

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Après des faits semblables, alleu donc faire Tesprit fort!

Samedi.

J'ai VU -- bien par hasard — les fameux billets de banque de cinquante francs.

Ils sont bleus par devant et noirs par derrière.

Depuis cette émission de billets à bon marché, la Banque a perdu à mes yeux toute sa majesté.

Madame la Banque, vous vous galvaudez.

Ne trouvea-vous pas, je vous prie, mon langage irrévérencieux ou trop pittoresque? Je ne vous connais

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pas, —je le regrette. — J'ai beaucoup entendu parler de vous, c'est vrai ; mais vous n'avez jamais rien fait pour moi.

M'avez-vous ouvert le moindre compte-courant? — Non.

Ai-je ét^ admis à visiter vos caves? — Point.

Une fois, une seule fois, j'ai eu l'occasion de faire votre connaissance; vous aviez eu l'extrême bonté de m'envoyer l'un de vos serviteurs nommé Tirot. Ce digne et honnête homme avait déposé votre carte chez moi. Avant de l'avoir lue, croyant à une politesse, je trouvais votre procédé du dernier gracieux.

Cependant, d'après quelques mots tracés au crayon, je crus comprendre qu'un créancier confiant avait déposé chez vous un autographe de moi.

Ne voulant pas abuser de votre complaisance, je me rendis chez vous à quatre heures et demie, heure favorable aux visites : vous étiez fermée.

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Cependant, madame la Banque, vous auriez dû considérer que quinze cents francs ne se trouvent pas du matin au soir.

Oui, vous allez me dire qu'on a quatre-vingt-dix jours pour chercher, je sais bien. Mais on croit toujours que, « la fin de mars prochain » n*est pas prochaine.

D'ailleurs, quand on fait un billet, c'est pour être tranquille pendant trois mois, sans cela on ne le ferait pas, ça tombe sous le sens.

Non-seulement vous étiez fermée, mais, sans plus de cérémonie, vous aviez envoyé mon billet chez l'huissier.

Je n'avais pas à apprécier ce procédé.

J'allai chez l'huissier.

Came coûtait, mais enfin j'y allai.

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Son clerc me' dit :

— Nous n'avons pas le bordereau ; ne vous donnez pas la peine de revenir, on passera chez vous. Très-gentils, ces huissiers !

En effet, on passa chez moi. Je vis arriver un gentleman fort original qui affectait de ne pas montrer sa chemise. II en avait une certainement, mais il affectait de ne la point faire voir.

Au moment où j'allais le questionner sur cette excentricité il me présenta poliment mon billet.

— Il n*est pas protesté, monsieur? lui demandai-je.

— Non, monsieur, medit«-il.

— Je lui en fais mon compliment, monsieur. Voici quinze cents francs.

—Il y a deux francs pour la course, me dit le gentleman.

— Monsieur, lui répliquai-jc, j'ai, il est vrai, fait une course, mais je n'entends f as être rémunéré pour si peu de chose. Du leste, monsieur, ce léger dérange^

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ment m'a procuré le plaisir de faire la connaissance de votre premier clerc qui, aussi bizarre que cela puisse paraître, est un homme d'infiniment d'esprit.

Le gentleman me fit des yeux furieux, et s'écria :

— Je vous dis que c'est quarante sous.

Je les lui donnai. Je ne les regrette pas, c'est-à-dire si, je les regrette beaucoup. Je constate ces faits pour vous prouver que je ne vous dois rien, pas même de la reconnaissance.

Donc, si je vous dis franchement ma façon de penser, je ne suis ni un ingrat ni un mal appris.

Eh bien ! je trouve que vous avez eu tort de créer vos nouveaux billets.

Je m'explique.

Je n'entends rien en économie financière. N'étant ni économe ni financier, cela n'a rien d'é-

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tonnant. Je raisonne donc au point de vue du simple bon sens.

Vous aviez beau fermer vos portes, mettre les billets chez rhuissier, être très-chiche à Tendroit des comptecourants, cela ne vous empêchait pas d'être bien placée dans le monde, au contraire.

Vos caves, gardées par vingt-quatre soldats, trente peut-être, inspiraient le plus grand respect. Le peuple vous considérait avec crainte, et, moi qui vous parle, j'ai frissonné le jour où Guîchardet nous affirma que vous aviez pour vos amants de cœur des billets roses qui valaient cinq mille francs!

A la bonne heure! voilà des billets qui posent crânement une banque.

Ce qui a fait votre gloire, votre splendeur, ce sont les billets de mille.

Mille francs! c'est beau, c'est grand, c'est noble. Une banque dont chaque poulet se traduit par cin-

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quante loiîis est une banque qui n'a à rougir devant, personne.

On vous pardonna vos billets de cinq cents francs. C'étaient des coupures faites avec des ciseaux en diamants.

Vous étiez encore pleine de majesté. Il n'était pas un chevalier français qui ne se fût mis en quatre pour avoir un billet de vous : vos adorateurs étaient plus nombreux que les lï^ts furieux de la mer.

1848 arriva. Eûtes-vous peur, ou voulûtes-vous devenir populaire? Je ne sais. Vous créâtes des billets de cent et de deux cents francs.

Ce fut une grande faute.

Le billet de deux cents francs n'eut aucun succès. Il était jaune, ça le rendait ridicule ; il ne répondait d'ailleurs à aucun besoin.

30 JOURNAL d'un FLANEUR

Deux cents francs, c'est trop pour aller diner et pas assez pour aller à Bade.

Le jour où tout le monde put se procurer un billet de vous moyennant vingt pièces de cent sous, vous ne fûtes plus une grande dame: vous devîntes une banque de cinq louis.

Mais vous aviez une excuse en 1848; les temps étaient mauvais : ce n'est pas M. de Larochejaquelein qui dira le contraire. On disait de vous comme des filles que le malheur entraîne :

— Cette bonne Banque, elle est plus à plaindre qu'à blâmer.

Quand le calme revint, le mal était fait, il fallut on passer par là.

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Les révolutions ne laissent pas que d'avoir des inconvénients.

Mais aujourd'hui que l'horizon s'est éclairci, qu'aucun nuage ne traverse le ciel politique, quelle singulière humeur vous vient prendre, avec vos billets de cinquante francs?

Vous voulez donc devenir une banque-omnibus, le bouillon Du val des comptoirs?

Au lieu- d'habiter les lambris dorés vous voulez emménager dans la poche des marchands de contre-marques?

Voyons, ma mie, —je ne vous respecte plus, —eu voulez- vous vous arrêter ?

Allez-vous, comme dans les banques d'Allemagne, créer d billets de trois francs dix sous?

Mon Dieu ! je ne suis pas ennemi d'une douce gaieté. Mais votre système a de grands désagi'éments. Pour

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qu'un État soit prospère il ne faut pas vulgariser l'argent.

En Russie pour cent francs on a vingt-cinq roubles en papier. Aussi les Russes sont les gens les plus dépensiers du monde. Ils ont toujours du papier dans leurs poches, et on sait ce qui arrive : — ils le jettent par la fenêtre.

Autrefois on se tenait à quatre pour changer un billet, aujourd'hui on en change quatre par jour. C'est nous qui sommes changés.

Tout ceci est une manière de causerie qui ne tire pas à conséquence. Veuillez excuser, madame la Banque, la rude franchise d'un flâneur qui a pour vous et pour vos valeurs la plus parfaite admiration.

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Dimanche.

Les hasards de la destinée m'ont poussé vers Nanterre.

Quel affreux pays!

On n'y voit point de fleurs, on n'y voit point d'ombrages. On dit qu'il y a des rosières, ça ne m'étonne pas. Toutes les filles du pays vendent des brioches : on ne peut décemment pas faire la cour à des pâtissières rurales.'

Il fait un froid nègre et le vent vous coupe la figure comme un rasoir Alexandre.

Je me plains amèrement en traversant ces steppes sauvages.

Mon petit Georges, le compagnon de mes dangers, m'apostrophe avec aigreur.

— Eh bien ! merci, de la vertu et des gâteaux, que vous faut-il de plus?

34 JOURXAL D'un PLANBITR

Lundi.

On m'assure qu'en revenant des courses de Vincennes, deux biches dont le panier à salade avait versé, se sont vues abandonnées par leur cocher et insultées par la populace qui leur a jeté de la boue.

Je me plais à croire qu'aucun gentleman du turf ne passait en ce moment, puisque personne n'est venu au secours de ces filles, qui, après tout, sont des femmes.

La langue française est cocasse.

Une jeune fille qui se marie devient une femme. Une femme qui se marie trop dçvient une fille.

L'année dernière, un fait semblable avait eu lieu dans les mêmes circonstances.

JOURNAL d'un FLANEUR 3»^

Que conclure de là?

C'est que les enfants du peuple n'aiment pas h voir leurs sœurs en toilette.

C'est le contraire des collégiens.

Nnrrtî.

Un journal nouveau aVec un titre ancien, le Globe, vient de paraître.

Cette feuille, prétend l'annonce, va amener une révolution dans le prix de Tabonnement.

I^s hommes politiques — je ne dis pas ça pour M. H . Castille — savent bien que ce ne sont pas ceux qui font les révolutions qui en profitent.

Ce mot révolution à {)ropos d'un aboiineuioiil de trente-cinq francs me semble prétentieux»

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On abuse du mot révolution qui n'a rien de jolj. Modification me semblerait meilleur.

II y a un devant de cheminée qui est devenu populaire. L'image qui l'illustre représente un petit enfanl qui lève sa chemise devant une marmite.

Ce bébé aurait mauvaise grâce de dire :

— J'apporte une révolution dans le pot-au-feu.

Il le modifie, voilà tout.

Mardi..

Sans remonter au déluge, chaque époque a sa plaie.

Ainsi, le Moyen âge a la lèpre.

La Renaissance a la belle Ferronnière

Henri III a le bilboquet.

Henri IV la Ligue.

Louis Xllf sa Justice.

Louis XÎV les perruques.

Làftégence les financiers.

Louis X.V les talons rouges

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LouisXVI n'a rien.

La République a la guillotine.

Le Directoire les directeurs.

L'Enopire les ennemis.

La Restauration les amis.

1830 a les ordonnances.

1840 les bourgeois.

1848 les 45 centimes.

Notre époque a les conférences.

C'est moins dangereux, mais ce n'est pas plus amusant.

Autrefois, lorsqu'un homme, usant de la plus belle de toutes les libertés, voulait manifester sa pensée, il publiait une brochure.

Ges petits volumes du hasard portaient le nom humblement prétentieux d'opuscules.

JOURNAL 'un FLANEUR 39

Opuscule ne me déplu .sait pas.

Je vois encore le monsieur qui commettait ces petites facéties.

Il portait la cravate blanche, Thabit noir, des souliei^s à cordons et des bas blancs.

Il avait Tair affairé, et vous remettait en courant une brochure à couverture bleue.

— Permettez-moi de vous offrir cet opuscule que je publiai, non sans succès, la semaine dernière.

Sa phrase n'était pas achevée qu'il était déjà loin.

Son opuscule était intitulé :

DE l'influence

DU GHOU FARCI iur la civilisation moderne.

Quelquefois, l'ouvrage était humanitaire. Alor il s'appelait :

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