Première partie : Urbain II Deuxième partie : Salam-Drusb
Très-curieux!
Et ce sont ces mêmes gens qui accusent Siraudin et Blum de manquer d'invention. — C'est trop fort î
Phénomène assez bizarre : on a remarqué que depuis que a mode des conférences est devenue une fureur, il y a bien moins de femmes dans les cafés du boulevard.
Mercredi.
.Je me suis arrêté par aventure devant le magasin d'un papetier que je prenais pour celui d'un changeur.
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Là, j'ai aperçu la noble tête de M. Champfleury entre lord Palmerston et M"* Rigolboche. Moi, ça m'amuse^ rait d'être ainsi placé, et, d'un autre côté, je ne laisserais pas que d'être un peu vexé, parce que je ne sais pas l'anglais.
Dans la Jeunesse du roi Henri^ — un grand succès pour le Châtelet et pour Ponson du Terrail, — on voit une meute dans Texercice de ses fonctions.
Ces chiens sont très-âpres à la curée; on dirait des hommes d'affaires.
Au théâtre, on dit que tout n'est que fiction ; cela est bien faux.
Voici le moyen employé pour donner à ce spectacle toute la couleur de la réalité.
On laisse le^ chiens à jeun pend^iut vingt^quatre heures ; à leur entrée en scène, on découvre à leurs yeux égarés un baquet de charcuterie.
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Ils se précipitent avec fureur et avalent tout, au grand déplaisir des figurants.
— Ah ! disait un directeur qui n'a pas voulu se rallier à la Compagnie nantaise et qui est très-connu pour son économie bien entendue, ah! les malheureux, ils n'iront pas loin ; voilà qu'ils attachent leurs chiens avec des saucisses.
Depuis la première représentation il ne cesse de murmurer :
— Des succès à ce prix-là, ce n'est pas difficile.
M. Foumier, très-amateur des belles mises en scène, prétend que la Compagnie nantaise aurait dû donner des blancs de poulets.
M. Harmant est loin d'être de cet avis.
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M. Hoslein, voulant à tout prix éviter un conflit, a proposé la galantine comme terme moyen.
C'est par de mutuelles concessions qu'on parvient à conserver la bonne harmonie.
Si l'auteur de Mireille croit que je dis ça pour lui, il a bien tort.
Jeudi.
Le Journal illustré fait son chemin.
M. Millaud, après avx)ir obtenu quelques succès dans la finance en collaboration avec Clairville, et au
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Palais-Royal en compagnie avec Mirés, a quitté ces puériles occupations pour redevenir journaliste.
Il possède, à Theure qu'il est, deux journaux qui tirent la bagatelle de trois cent cinquante mille exemplaires.
Le Petit journal et le Journal illustré ont dépassé tous les succès connus.
La vogue du Siècle n'est qu'une plaisanterie, celle du Magasin pittoresque une puérilité.
Les imbéciles disent :
— Ce diable de Millaud a bien de la chance.
QueUe sottise, la chance! comme si la chance existait. Un journal n'a rien de commun avec le vase d'argent.
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M. P. Millaud est un homme d'une intelligence hors ligne et d'une activité infatigable.
Un sacrifice ne lui coûte rien pour s'attacher des gens supérieurs ; il paie la copie de Timothée Trim des prix fabuleux.
Cochinat, son séide, ne sort plus qu'en paletot de pourpre.
Je suis obligé de convenir que la pourpre lui sied.
Cependant une chose manquait à la gloire de M. jfillaud.
Il avait Louis, Jourdan du Siècle, un homme convaincu.
Il avait Emile de la Bédollière du même Siècle, un Gaulois.
Il avait Herald, un charmant esprit qui. met autant de soin à se cacher que d'autres en mettent à se produire.
Il avait Léo Lespès, dont je crayonnerai un de ces jours Texcentrique physionomie.
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Il avait Alfred Assolant, un penseur amant de la forme.
Il avait Eugène Chavette.
Il avait Emile Abraham.
Il avait... que sais-je?
Mais on n'est jamais content ; Fauteur de Ma nièce et mon ours n'était pas heureux.
Méry lui-même ne lui suffisait plus ; il lui fallait Alexandre Dumas.
Alexandre Dumas troublait ses nuits.
Qu'advint-il, comment s'y prit P. Millaud? nul ne le sait.
Ce qui est certain, c'est qu'un beau matin on vît arrivera l'hôtel Frascati l'illustre auteur de Henri III.
Il arrivait de Naples, le cher grand homme, avec
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toute sa fantaisie, toute sa gaieté et surtout avec cette inaltérable bienveillance qui lui a fait tant d'amis.
Millaud ne parut pas surpris.
— Je l'attendais, dit-il à ses rédacteurs stupéfaits.
Puis, après les compliments d'usage, il conduisit Alexandre Dumas dans un appartement qu'il avait fait préparer dans sa maison pour son hôte illustre.
Alexandre Dumas, qui joint à l'esprit du diable la candeur d'un enfant, entra sans méfiance dans l'appartement.
A peine avait-il fait trois pas que la porte d'entrée se refermait sur lui en faisant crier ses gonds.
Après aVMr cédé à l'étonnement, Dumas visita sa prison. Des verrous et des grilles partout.
— Puth ! fit avec dédain l'auteur de Monte-Christo, j'ai démoli les fortifications ^de Gaëte avec uncure-
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dent, ee serait bien le diable si je ne démolissais pas
la maison Frascati avec un canif.
Il prit résolument son canif et se mit à l'œuvre.
— Hélas ! son désespoir devint de la fureur : les murailles étaient blindées.
— Millaud, mon cher ami, s'écria le maître, pourquoi m'enfermer ainsi? J'ai fait la révolution d'Italie; mais ça ne m'arrivera plus.
— - Illustre ami, s'écria à son tour le directeur du Petit Journal, il ne s'agit pas de révolution, mais de copie. Vous sortirez d'ici couvert d'or, mais pas avant de m'avoir remis de la copie pour mon Journal illustré. Si vous cherchiez à prévenir vos amis ou votre fils, vous ne sortiriez de votre cachot qu'après avoir terminé un roman en dix volumes.
— Vous êtes donc un brigand de l'Aunis ?
— Non, répondit Millaud ; je suis de Bordeaux.
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En apprenant la cruauté de leur patron envers Tillustrissirae maître, les rédacteurs se levèrent comme un seul homme et se mirent à genoux, demandant à grands cris la grâce du poëte.
M. Millaud restait inflexible comme le destin.
Jourdan s'évanouit,
Herald fit le signe de la croix,
La Bédollière commença une complainte,
Timothée versa une douce larme.
— Ah î s'écria Andersen, pourquoi n'est-il pas aux l^tats^Unis, le pays de toutes les libertés?
— Il faudrait cependant lui donner à manger, ça adoucirait sa captivité, dit Chavette avec conviction.
— Si, hasarda timidement Emile Abraham, on enfermait Achille Denis avec le prisonnier, il s'ennuierait bien moins.
Victor Cochinat, caché sous la table, effilait sa chemise pour fabriquer une échelle de cordes. — - Vous êtes tous de braves cœurs, s'écria JWiHaud,
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je suis fier de vous diriger ; mais remettez-vous d'une alarme si chaude, sa captivité ne sera pas longue ; puisqu'il faut vous l'avouer, je veux de la copie de Dumas seul, du Dumas neuf. Je craignais qu'Auguste Maquet ou le marquis deCherville ne vinssent l'aider; je l'ai mis sous clef. Il me résistait, je l'ai emprisonné. Quand il aura fini sa tâche, je lui donnerai la clef des champs et une forte récompense.
C'est ce qui explique pourquoi le dernier numéro du Journal illustré contenait vingt lignes inédites et douze cents des Impressions de Voyage de Paris a Cadix.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et il est probable que dessus c'est la même chose.
Samedi.
J'ai passé une mauvaise journée.
Ce matin, en traversant les boulevards, j'ai vu une chose navrante.
Cette chose c'était un arbre.
Cet arbre était dans une énorme charrette traînée par six chevaux.
L'arbre avait l'air désolé ; il y avait bien de quoi. Les chevaux étaient fort tristes ; les conducteurs euxmêmes, peu philosophes sans doute, n'diraient pas
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cette mine gaie et souriante qui est le plus bel apanage des cochers de corbillards.
Je n'ai pas une âme sensible comme Valsain ou M. de Monbreuse, et pourtant, je l'avoue sans honte, mon cœur s'est un peu serré à la vue de ce pauvre arbre qu'on exilait au mépris du droit des gens.
J'ai vu dans les journaux illustrés des convois de Polonais dirigés sur la Sibérie. Certainement cela m'a fait de la peine ; mais je me suis dit :
—- C'est un peu leur faute. Pourquoi font-ils do chagrin à la Russie?
Mais cet arbre infortuné, quel est son crime?
Il embellissait la demeure de son propriétaire.
Il étendait ses branches pour faire de doux ombrages pendant l'été et un bon feu pour l'hiver
Encore quelques années il serait peut-être devenu le Conservatoire des petits oiseaux de son pays.
Et voilà qu'un beau matin, sans avertissement préalable, au moment où il s'y attendait le moins, où il allait se marier peut-être, on est venu Tarracher à sa famille et à ses amis.
Le buisson voisin a pleuré, les oiseaux qu'il abritait se sont répandus dans la vallée en poussant des cris aigus, et Jeanne, qui avait donné rendez-vous à Pierre au pied du platane, n'a pu retrouver, à la brune, ni Tarbre, ni son amant.
Pauvre Jeanne I
Les résurrectiônistes qui ont fait cet affreux coup s'y sont pris de la façon que voici :
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Ils ont creusé tout autour du platane de manière à ne pas ôter la terre adhérente aux racines; puis, lorsque le trou a été suffisamment profond, ils ont passé, par des moyens diaboliques, des chaînes de fer sous les racines. Ils ont enlevé le pauvre arbre à l'aide de quelc[ue cabestan de nouvelle espèce, et l'ont placé sur le char funèbre. Ensuite par leurs soins il a été traîné, de bien loin sans doute, jusqu'au boulevard parisien où il m'est apparu comme un convoi de première classe.
Où allait l'exilé? Je ne sais. Puisse la terre étrangère ne pas lui être lourde !
J'ignore comment on appelle l'ingénieux monsieur qui a inventé cette merveilleuse opération qui consiste à prendre un arbre vivant, sous l'œil de Dieu, dans la forêt solitaire, pour le porter dans la rue Coquenard.
JOURNAL d'un FLANEUR .W
J'ignore son nom et ne veux pas l'apprendre.
II est probable que ce nom est devenu célèbre dans le monde savant et que celui qui le porte est devenu riche en vendant des arbres déterrés. Il y a cent à parier contre un, qu'outre la richesse l'ingénieux inventeur a été comblé de récompenses et d'honneurs.
Moi, si j'étais été le gouvernement (ainsi parle mon portier), si j'étais, dis-je, le gouvernement, je le ferais guillotiner.
Guillotiner semble dur, mettons fusiller, et n'en parlons pi .
Âh ! cette nouvelle mode encore un coup de hache à la famille, le dernier, peut-être : on lui en a tant donne dans ces derniers temps !
HO JOURNAL d'un FLANEUR
Adieu, bon vieillard qui, un pied dans la tombe, plantiez de vos mains débiles des arbrisseaux dont rombre devait empêcher les têtes blondes de vos petits-enfants d'être brûlées par le soleil. Allez, brave et digne aïeul, niourez en paix sans fatiguer vos vieux bras.
Si vos petits-fils veulent des ombrages, ils en achèteront!
Je crois même qu'ils seront plus fiers d'avoir acheté un marronnier trente louis que de posséder un arbre qui n'aurait d'autre mérite que d'avoir été planté par le père de, leur mère : « un brave homme très-bon, mais qui grognait toujours.»
J'ai connu, il y a quelques années, un vieux gentilhomme qui possédait dans sa province une terre as^
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sez modeste, mais qui était dans sa famille depuis plus de trois siècles.
Un jour deux frères, banquiers parisiens, achetèrent cinq ou six terres voisines de la sienne et firent bâtir un château auprès duquel le donjon du gentilhomme faisait bien triste mine.
Ils firent dessiner des parcs, des jardins anglais et le reste; enfin ils étalèrent sans pitié leur insolente opulence, sans parvenir à rendre leur voisin jaloux.
— Allez, allez toujours, messieurs les parvenus, s*écriait en riant le gentilhomme; vous aurez beau jeter NOTBE argent par les fenêtres, vous n*aurez jamais des arbres aussi vieux que les miens !
' Hélas! il a bien fait de mourir, ce bon hobereau,caf il serait mort de chagrin en pensant que MM. R. où t^. ou T. pourraient, s'ils le voulaient^ ombrager les clandestines amours de leur cuisinière et de leur valet de chambre sous le feuillage du frêne sous lequel la belle Hancini attendait le roi-soleil.
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Après ça des gens qui ordinairement pensent bien, me disent qu'à l'aide de cette moderne invention on improvise des squares et des promenades qui deviennent, au milieu des villes mêmes, des campagnes pour les bourgeois et pour les ouvriers que le travail ou la pauvreté empêchent d'aller aux champs ; que ces arbres déterrés, inutiles dans leurs solitudes, sont, dans les villes, une jouissance pour tous.
Mon Dieu ! c'est possible. Je veux bien déclarer que je suis dans mon tort en parlant ainsi, mais à une condition, c'est que ce ne sera pas M. Pangloss qui aura raison.
Dimanche*
Courses au bois de Boulogne. — Prix du Cadran. — Guillaume-le-Taciturne a battu Pergola. — Qu'estce que ça me fait?
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Un chroniqueur du turf dit, à propos de Taciturne ot de Pergola :
« La chance entre les deux concurrents était à peu
* près égale ; mais, comme le résultat l'a prouvé une
* fois de plus, un cheval au printemps est t ujours » plus SUR qu'une jument. »
Dame! c'est malheureux; mais que voulez-vous? il n'y a rien à faire, Ce n'est pas une affaire de goût.
Lundi.
Je remarque avep effroi que les gens du Petit Journal changent complètement leur genre.
Plus ils le changeront, mieux ça vaudra.
Autrefois — la semaine dernière — lorsqu'on voulait faire un article quelconque, on cherchait un sujet.
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Léo Lespès, mon excellent et spirituel ami, en a trouvé des milliers; lisez plutôt son livre édité par Dentu.
Charles Monselet trouvait son bijou toutes les semaines-, cela s'appelait -.Voyage au pays de misère, ou bien : le Capitaine *Monistro l.
Mérinos n'écrivait que deux articles, l'Invalide à la tête de bois et les Mouches. C'était plus gai et plus pro* fond que bien des volumes.
Polet, le joyeux Polet, trouva des cadres ébourif» fants .
Jean Rousseau et mille autres (quand je dis mille, c'est une manière déparier; mettons-en quatre, et il n'y aura pas de réclamations), jnille autres, dis-je, cherchaient des cadres plus ou moins ingénieux pour renfermer leurs pensées plus ou moins spirituelles.
Maintenant on ne se donne pas tant de peine.
On prend le premier mot venu, et l'on part, exemple : — J'ai écrit en tête de cet aljnéa le mo|
lundi, avec ce lundHà^ je pourrais faire des colonnes ; voici la manière de procéder.
Le lundi est le second jour de la semaine.
Les Latins le nommaient dies lunœ^
Les Italiens lunedi,
Les Français lundi.
Les Romains commençaient les Lupercales le deuxième lundi de février.
Ije christianisme avait dédié ce jour aux anges et aux morts.
Le lundi est si près du dimanche qu*il ressemble aux jours de fête.
C'est le lundi qu'on a mal aux cheveux.
Le peuple affectionne ce jour.
C'est celui qu'il prend de préférence pour aller flâner et boire.
Les ménagères ne Taiment pas.
Ga jouMà, les économies sortent de la maison.
Les coups y entrent.
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Lisez Pline et vous verrez que les artisans deTantiqaité battaient leurs femmes avec un bâton de cornouiller.
Nos ouvriers, moins cruels ou moins raffinés, prennent tout simplement les outils de leur profession.
Le lundi est Tennemi de la caisse d'épargne :
Mais il est l'ami du marchand devin.
On ne peut pas être bien avec tout le monde.
Il y a plusieurs lundis célèbres :
Le lundi de Pâques,
Le lundi saint,
Le lundi gras,
Le lundi de la Pentecôte.
Ces quatre lundis sont les sous-lieutenants des grandes fêtes.
Catherine de Médicis ne commençait rien le lundi.
Cosme Ruggieri la plaisantait sur cette superstition, qu'il ne partageait pas.
Les entrepreneurs n'entreprennent rien ce jour^là.
Ce fut un lundi qu'eut lieu à la Galté la première répétition du Château de Pontalec,
JOURNAL d'un planeur
Voilà tout le mystère.
En vérité, ce n'est pasamusant.
En lisant ces tartines, les bons bourgeois disent :
■— Mais où diable ce Castorin va-t-il chercher tout ça ?
Je le sais bien, mais je ne veux pas le dire.
Les journaux illustrés commencent à devenir trèsamusants.
Quand les grands ont quelques années d'existence, ils vendent leurs dessins sur bois aux petits journaux bon marché qui les emploient d'une façon fort intelligente. A ce point que le public y est toujours pris.
Un dessin inédit ordinaire coûte deux ou trois cents francs.
Lorsqu'il a servi il ne vaut rien.
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Mais lorsqu'il n'a pas servi depuis dix ans il vaut dix francs.
C'est Je moment de s'en servir.
Vous ne comprenez pas ?
C'est bien simple.
^La promenade du bœuf gras de 4884 se sert au bout de dix ans avec cette légende :
Le mardi gras sur le hovlevard.
C'est toujours le même bœuf,
C'est toujours le même amour,
Le même char,
Les mêmes chevaliers,
Les mêmes mousquetaires.
Les mêmes bouchers,
Le même monsieur qui a acheté le bœuf,
Et le même imbécile qui achète le même journal.
Mais il n'y a pas tous les jours la promenade du bœuf gras?
Mais il y a toujours des revues.
Sans doute.
Sous Louis-Philippe il y eut une revue célèbre en l'honneur d'Ibrahim-Pacha ; elle fut illustrée, cela va sans dire.
Le pacha était sur le premier plan, son fez sur la tête et entouré d'un nombreux état-major.
En 1848, les canards à images reproduisirent ce bois en mettant au bas :
« Le général Lamoricière passant en revue les^ ba- » taillons de la garde mobile. »
Pour les revues passées par de simples généraux, cela ne souffre aucune difficulté.
Revue passée par le général A'...
Il n'y a rien qui ressemble autant à un général qu'un autre général.
— Pon^ mais on ne passe pas toujours ()es revues f
— Je le sai mais il y a mille autres faits qui se renouvellent so. cnt.
Les récepti à TAcadémie sont, entre autres, un excellent cliché.
Suivez ce petit travail :
Réception du Père Lacordaire à V Académie française.
Réception de M. Dtifaure à l'Académie française.
Le théâtre représente la même salle..
Les acteurs sont les mêmes académiciens.
Il s'agit donc tout simplement de gratter la robe de dominicain et d'en faire un habit.
HainteuLiiton va mer M. Janin ou M. Doucct. H. Janin est gros.
M. Doucet est maigre.
Si M. Janin est nommé le premier, on n'aura qu'à gratter pour la réception de M. Doucct. Qui peut plus peut moins.
Si au contraire M. Doucct passe le premier, un ar-
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liste habile l'engraissera, lorsque le tour de M. Janin sera venu.
Il y a deux ou trois ans, il arriva un accident sur le chemin de fer de Saint-Germain. Le train dérailla sur le pont et plusieurs wagons furent précipités sur les talus.
Un artiste habile fit un dessin fidèle du sinistre et le porta au directeur.
— Je ne publierai pas cela, dit le directeur
— Vous ne le trouvez pas bien ?
— Au contraire, c'est parfait.
— Mais alors...
— Nous sommes bien avec la Compagnie.
— Je ne puis entrer dans ces détails ; je ne travaillerai plus pour votre journal.
Le directeur ne voulant pas perdre un bon collaborateur, se ravisa.
— Laissez-moi ça, dit-il, j'en tirerai parti un jour ou l'autre.
1% JOURXAI. d'un FLANBUB
En effet^ quelques mois après, un accident pareil arrive en Angleterre. Un train déraille sur un pont dii Yorhshire ou du Devonshire, il y a soixante-trois personnes de tuées : le directeur se frotte les mains.
— Vous mettrez en tête du numéro, dit-il à son secrétaire, le bois de Taccident d'Asnières.
— C'est impossible ! s'écria celui-ci, il y a des indications.
— Quelles indications?
— Voyez les enseignes : Laroche, restaurateur. -Eh bien?
— Cassegrain, restaurateur.
— Après?
— - Puis cette affiche du docteur Charles Albert.
Le directeur sourit et envoie Je bois che? le retoucheur I deux joupfi Aprè^. il paraissait ainsi modiflé :
Accident du pont de Crau\fùfd f Angleterre).
Et sur les nouveUes enseignes, on lisait :
LarodCs ta\^einy Kasse-Green hôtel; et dans le lointain : Prince Albert.
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Lundi.
Les ouvriers qui cette fois ont fait le lundi ont eu la main heureuse.
De mémoire de mois d*avril un semblable lundi ne s'était vu.
Le ciel était bleu, les rayons du soleil se jouaient ardents à travers les jeunes feuilles encore transparentes et venaient s'irradier sur les blocs de granit d'où jaillissaient mille étincelles.
Le cimetière Montmartre était tout radieux.
Le cimetière — ce jardin d'acclimatation forcée — recèle des millions d'oiseaux chanteurs pour lesquels nulle douleur n'est sacrée et qui s'égaient aussi volon-
14 JOURNAL d'un FLANEUR
tiers devant la fosse commune que près des caveaux somptueux des morts « qui ont le moyen. »
Je suivais en nombreuse compagnie le convoi d*un membre de la Société des gens de lettres, d'un chroniqueur fort aimé, M. Jules Lecomte, qui, durant sa vie, avait été pour moi, à Tapparition de mes livres, d'une extrême bienveillance. -
Le temps a une grande influence sur la douleur.
Le chagrin qu'on éprouve par un beau temps n'est pas le même que celui qu'on ressent pendant un mauvais jour.
Quand tout nous sourit dans le ciel, il semble que
'ami, le frère ou le parent qu'on accompagne part
pour faire un -petit voyage à Éden-Éden ou à Styx^
Bad, et qu'il ne saurait manquer de revenir un jour
ou l'autre.
JOURNAL D Ui\ FLANEUR
Mais si l'on suit un corbillard pendant Tun de ces jours sombres où le ciel est en plomb comme le toit de rhôpital, où une pluie fine traverse les habits, où le froid vous pénètre jusqu'aux os pendant qu'un vent glacé emporte la parole du prêtre, alors on comprend bien que tout est fini et que celui qui part ne reviendra plus.
Et l'on pense à tous ceux qu'on aime et qui sont partis ; on songe à sa pauvre grand'mère toujours si bonne et qui part presque toujours la première. On pense au père ou à la mère, au frère ou à la sœur, quelquefois, hélas ! à tous ceux pour lesquels on voudrait vivre, et on pleure.
Parfois aussi on pense à un premier amour blond ou brun qui dort du sommeil éternel^ là-bas, tout au bout du jardin.
76 JOUKNVL D*UN FLANEUR
On oublie presque celui pour qui Ton est venu dans ce lieu funèbre, et, le cœur suffoqué par les sanglots du souvenir, on piétine avec in>. uciance la boue qui va recouvrir Tétranger.
Le convoi de Tauteur du Luxe a passé devant cette gracieuse statue de la Jeunesse qui sème des fleurs sur la tombe d'Henri Murger.
Tout le monde s'est découvert avec respect, la tristesse et les regrets étaient sur tous les fronts et dans tous les cœurs.
Voilà bientôt trois ans qu'Henri Murger est mort. Pauvre cher poëte, durant sa vie il n'était jamais resté aussi longtemps dans le même logement!
Mardi.
Le Crédit mobilier double son capital. — Il est bien heureux.
JOURNAL d'un FLANEUR 77
Quand une famille de province envoie son fils tenter la fortune à Paris, on ne manque pas de lui dire :
■— Avec du travail, de Thonnêteté et de Téconomie, on arrive à tout : vois plutôt les Péreire.
Il est sûr que ces jeunes gens ont fait leur chemin.
Ce sont eux qui ont bâti THôtel du Louvre, le Grand-Hôtel, le boulevard Malesherbes et des milliers d'autres choses. Ils ont fait la fortune de dix villes de province. Pourquoi diable ne font-ils pas construire un Casino à Belle-Isle-en-Mer? leur confrère Tombre de Fouquet se rejouirait.
78 JOUnNAL d'un FLANEUR
Mercredi.
Le monde est plein de gens ennuyeux à rencontrer.
Une des espèces les plus désagréables, c'est certainement celle des héros.
On n'en a jamais parlé, on ne l'a jamais étudiée ; elle est pourtant d'une grande importance à cause de son accroissement.
Le héros n'a pas de type particulier. Il est impossible' de le reconnaitre sans l'entendre parler ; sa femme s'appelle l'héroïne.
Le héros vous attrape au coin d'une rue, aux Champs-Elysées, au bois, dans un salon, au café, au restaurant, au théâtre, partout enfin où il est possible de causer.
Comme entrée de jeu, le héros vous saisit par le col de votre habit, vous regarde fixement comme s'il allait se mettre en colère, et il s'écrie :
— Ah ! monsieur, si je vous racontais ma vie , vous me diriez que je mens. Oui, vous me diriez cela. Et, cependant, il m'est arrivé des choses ! Ah ! il y aurait un joli livre à faire avec l'histoire de ma vie, allez.
La vie d'un homme peut quelquefois être amusante, touchante ou originale, quoique cependant rien ne ressemble plus à un homme qu'un autre homme.
Boire, manger, aimer, dormir, Souffrir, regretter et mourir.
On a beau se dire que c'est toujours la même pièce,
on se laisse prendre par le vain espoir d'entendre un peu de neuf.
Alors le héros commence et vous dit des choses de cette force-là :
— Monsieur, il y aurait un roman à faire avec ma vie. Tel que vous me voyez, je me suis marié à vingtdeux ans. — Ouï, monsieur, cela est ainsi. — Je suis i arrivé à Paris en 1837; je n'avais que quarante francs dans ma poche. — Je n'ai pas fait fortune; c'est égal, j'ai vécu, c'est toujours ça. En vérité, je vous assure qu'il y aurait un roman à faire avec l'histoire de ma vie.
Certes, cette espèce, qui ne varie que par la banalité plus ou moins grande du récit, est bien digne d'être classée parmi les fâcheux.
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Jeudi.
Voilà un homme bien désagréable.
C'est Tabbé ***, l'auteur d'un livre stupide, intitulé : le Maudit. Cet ouvrage, si l'on peut donner ce nom respectable à une insipide collection de lieux communs des mauvais lieux, a été attribué à bien des gens. Beaucoup ont protesté publiquement contre une semblable paternité.
Le secret de l'auteur reste bien caché, c'est fort heureux pour lui. En ne se nommant pas il a prouvé qu'il lui restait une ombre de pudeur.
Je ne m'amuserai pas à discuter cette œuvre, mais j'éprouve le besoin de placer une observation.
La couverture de ce livre porte :