UNE RELIGIEUSE
C'est-à-dire le pendant du Maudit, Triste! triste!
84 JOURNAL d'un FLANEUR
M. Francisque Sarcey a fait paraître dans YOpinion nationale un article fort remarquable sur le banquet de Shakespeare.
Il y a dans ces quelques lignes du feuilleton plus de bon sens qu'on n'est habitué à en trouver dans les journaux sérieux.
M. Sarcey prend à partie Timmortel Hugo — je ne dis pas immortel parce qu'il est de l'Académie — et avec une logique qui n'est pas sans charme, il le raille, lui et ses fidèles, à bouche que veux-tu?
En fin de compte, il approuve le gouvernement d'avoir empêché le banquet.
Ce qu'il y a d'amusant dans tout ceci, c'est qu'on raconte que le rédacteur en chef et les collègues de M. Sarcey à YOpinion nationale, avaient été les plus chauds partisans du banquet.
Je ne cite pas ce fait pour le tourner en moquerie, Dieu m'en garde! Je le rapporte, au contraire, comme un exemple charmant donné à ceux qui aiment la liberté dans sa simplicité et dans sa grandeur.
» Vendredi,
Je viens de faire une visite. Ce n'est pas amusant.
Pendant que je causais avec le maître de la maison, sa femme a reçu une lettre. Elle m'a demandé la permission de la décacheter.
— Mais comment donc ! je vous en prie. Aussitôt la lettre ouverte la dame s'est écriée :
— Ah! mon Dieu! mon ami, c'est X... qui me prévient qu'il vient dîner aujourd'hui avec nous.
Cet X... est un compositeur d'un grand mérite.
— Sacrebleu ! s'est écrié à son tour le mari, il faut sonner la cuisinière pour qu'elle se procure des huîtres bien vite.
— X... aime les huîtres? ai-je demandé, curieux que je suis de m'instruire des plus petites choses qui concernent les grands hommes.
— Oh ! a dit la dame, il les aime sans les aimer.
— Oui, a dit le Monsieur, il en mange trois ou quatre.
86 JOURNAL d'un FLANEUR
— Alors pourquoi ?
— Ah ! je vais vous dire. Il y a trois ans, au jour de Tan, il nous a offert des fourchettes à huîtres.
II dîne chez nous deux ou trois fois par mois, et naturellement, lorsqu'il vient, ma femme n'est pas fâchée de lui montrer qu'on fait cas de ses fourchettes.
Une bonne grosse cuisinière est venue prendre les ordres de sa maîtresse.
— Jenny, ma bonne. M, X... vient dîner, n'oubliez pas les huîtres.
Le cordon bleu est parti en murmurant :
— Encore un joli cadeau qu'il nous a fait, celui-là! :
J'aime Jes fleurs avec passion.
Si je n'avais pas pour Sterne une profonde admiralion, je préférerais le jardinier Alphonse Karr à Alphonse Karr l'homme de lettres.
JOURNAL d'un FLANEUR 87
Quand je vois un homme ou une femme profaner des fleurs, je m'imagine être en face d'un professeur cynique .enseignant à de jeunes enfants Tart de dire, avec leurs lèvres roses, de honteuses grivoiseries.
J'ai connu, quand j'étais enfant, un brave et digne homme de province qui passait sa vie à cultiver des fleurs. Il les aimait pour elles-mêmes, car jamais il n'ouvrait à personne la porte de son parterre.
Il avait fait une exception en ma faveur, parce qu'il avait reconnu en moi un amant passionné de ses adorées. Mon jeune âge l'empêchait d'être jaloux. D'ailleurs, pour lui complaire, j'arrosais à tour de bras et j'ôtais avec soin les pierres qui souillaient son jardin.
Un jour, croyant faire plaisir à mon vieil ami, je lui portai une belle rose couleur de soufre que j'avais
cueillie dans le jardin de Tévêché pendant- que le jardinier était allé boire.
-— Ah! ah! fit le digne homme, où as-tu pris cette rose, petit malheureux; à Tévêché, sans doute? C'est mal, bien mal, ce que tu as fait là.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, tu as commis une bien vilaine action.
— Mais je vous assure, balbutiai-je, croyant qu'il s'agissait de mon larcin, je vous assure qu'on m'a donné la permission.
— Quelle permission?
— Mais celle de couper des fleurs quand j'en voudrais.
— Qui t'a permis cela?
— M. le chanoine B...
— Il n'a pas le droit de te permettre une semblable énormité.
— Mais si vraiment, puisqu'il est le maître quand Monseigneur n'est pas là.
— Monseigneur!... Ton seigneur n'a pas plus le droit qu'un autre.
JOURNAL d'un FLANEUR 89
— Cependant...
— II n'y a pas de cependant ; nul n*a le droit de permettre un crime, et c'est un crime, entends-tu bien, que tu as commis en coupant cette rose. Crois-tu que Dieu l'ait créée pour la faire massacrer par un polisson de ton espèce? Va-t*en, et ne reviens plus.
— Mais, monsieur...
— Ça dit que ça aime les fleurs et ça les coupe ! fit le bonhomme en levant les épaules. Aimes-tu ta mère? Oui, n'est-ce pas? Eh bien ! tu ne lui donnerais pas un coup de couteau, je pense?
Je partis en pleurant, bien convaincu que j'étais un meurtrier.
En chemin, je rencontrai trois ou quatre gamins et je me misa jouer aux billes avec eux jusqu'à la nuit.
J'aiTivai à la maison oii on était fort inquiet, et comme mon pantalon était déchiré au genou et ailleurs, on m'envoya au lit sans souper.
90 JOURNAL d'un FLANEUR
Je m'endormis convaincu que le châtiment dû à ma mauvaise action ne s'était pas fait attendre.
Depuis ce jour les fleurs m'étaient sacrées.
Quelque trois ans après cette dure leçon, j'étais dans le jardin paternel, épiant à travers la haie une jeune fille qui chaque jour se promenait à la même heuredans 1-e veiner voisin. Mon cœur battait bien fort, bien fort. J'avais quinze ans! Elle était jolie et gracieuse, avec de beaux cheveux si brillants que, lorsque les rayons du soleil se jouaient dans leurs fils d'or, on ne savait plus si c'était le soleil qui était sur sa tête ou si sa tête était dans le ciel.
En la voyant s'avancer vers la clôture de ronce j'appelai tout mon courage, et, après un sublime effort, je lui dis :
— Bonjour, mademoiselle.
JOURNAL d'un FLANEUR 91
— Bonjour, me répondit-elle, et nous restâmes deux minutes sans parler, sans doute pour savoir lequel de nous deux rougirait le plus.
Il est probable que ce fut moi.
Comme les jeunes filles ont plus d'esprit que les garçons, elle rompit le silence. Elle fit bien ; car, si elle n'eût parlé, je serais encore à la regarder derrière la haie, certainement.
— Tiens ! fit-elle, vous avez du lilas blanc chez vous?
— Oui, mademoiselle,
— Nous, nous n'en avons pas.
— Vous pourriez en faire planter, la culture en est extrêmement facile.
— Voulez-vous m'en donner une branche?
A cette demande je devins cramoisi comme une pivoine, puis pâle comme un narcisse. Je m'avançai vers l'arbuste, et d'une main tremblante j'abattis une branche.
— Tenez, lui dis-je, je fais une bien vilaine action; mais que m'importe un crime pour vous être agréable?
Elle me regarda étonnée.
— Quel crime? dit-elle; quelle mauvaise action?
92 JOURNAL d'un FLANEUR
— Ne savez-vous pas qiie couper une fleur créée par Dieu c'est commettre mf meurtre?
— Qui vous a dit cela ?
-T- M. Morin-Bertrand, du Clos-Verdier.
— C'est un vieux fou, dit-elle en riant.
— Pas si fou ! il a peut-être raison •
— Non, reprit-elle sérieusement; car si Dieu n'avait pas voulu qu'on coupât les fleurs, tous les pauvres auraient des jardins.
L'enfant avait raison, le vieillard avait tort.
Et pourtant qui sait!
Aujourd'hui la jeune fille a trente-sept ans bien comptés, et il me semble que sa douce logique n'est pas aussi serrée que je l'avais cru tout d'abord.
Je suis toujours irrité lorsque je vois une fille de rien
JOURNAL d'un FLANEUR 93
placer à son corset de vingt francs un bouquet de violettes d'un sou.
Je suis irrité quand j'aperçois ces drôlesses," écliappées de Sion, qui, le jour, vendent des éponges, et, le soir, s'en vont sur le boulevard planter effrontément une rose douteuse à la boutonnière du premier passant venu.
Faveur fanée, payée par une pièce de dix sous et une obscénité.
Je suis irrité quand j*entends un imbécile dire :
— J'ai dîné hier chez M™«X... Ce matin je lui ai envoyé un bouquet superbe.
11 appelle ça rendre une politesse !
On lui a offert une place à la table; il sort un louis de sa poche, et il se croit quitte, l'impertinent!
94 JOURNAL d'un FLANEUR
On lui a donné du veau aux carottes; il rend du réséda aux pervenches !
Bien spirituel !
Je suis irrité quand je vois une jeune et jolie femme se réjouir parce qu'elle a reçu un bouquet surmonté d'un gros camélia qui se tient droit comme un piquet, parce qu'une bouquetière mal apprise lui a fourré un fil de fer dans le calice.
Les vauckviUièreSy c'est-à-dire les femmes de théâtre, qu'il est bon de ne pas confondre avec les comédiennes, voire les actrices ;
Les vaudevUlières, dis-je, affectent de raffoler des fleurs.
Elles en demandent à leurs amies, à leure camarades de théâtre qui habitent la campagne, à l'Arthur, au boursier, au gentleman, à tout le monde.
Et tout le monde leur çn donne.
Quand on ne leur en donne pas elles s'en -envoient.
Il faut entendre leurs cris, lorsqu'elles en reçoivent.
— Les fleurs ! c'est mon rêve. .
— Les fleurs ! c'est ma joie.
— Les fleurs! oh! les fleurs! Je ne pourrais pas vivre sans fleurs!
Et elles les mettent dans leur cuvette!
En disant avec la naïveté qu'on leur connaît : — Comme ça, au moins, elles resteront fraîches. ^ Eh bien ! et vous donc?
J'avais cru qu'on ne pouvait aller au delà dans la yalvaudatim des fleurs*
96 JOURNAL d'un FLANEUH
Hélas! je m'étais ti'ompé. Samedi, ù l'Opéra, où avait lieu une représentation au bénéfice de la Caisse des auteurs dramatiques, les fleurs ont servi d'instra- 1 ment de vengeance : des tulipes ont été transformées en poignards.
Âh!quela méchanceté des hommes est grande! sans compter celle des femmes.
Voici le fait dans toute sa révoltante brutalité : M. le directeur impérial de l'Opéra, dans le désir extrême de donner un grand relief à son théâtre, s'imagina de faire venir un ballet d'Italie. Librettiste, compositeur, répétiteur et danseuse furent expédiés non franco du pays des arts. Le macaroni triomphait sur toute la ligne.
D'abord il y eut un grand enthousiasme.
Que dit-on de la Maschera? Tel était le cri génà^l.
On disait que Tauteur était un grand homme, que le compositeur était un grand génie, et pour preuve il avait composé l'air fameux :
Ah! zut alors, si Nadar est malade! (en italien !)
moins généralement connu sous le nom de Marche milanaise .
On annonçait aussi une charmante femme, une adorable danseuse, dont le doux nom ( Amina Boschetti), célèbre en Italie, avait déjà franchi les Alpes.
Pendant quelque temps tout alla bien. Giorza était un homme de génie, le répétiteur un grand homme, et la Boschetti la merveille des merveilles.
Hélas ! Tenthousiasme ne dura pas longtemps. Un matin, un compositeur grincheux poussa un cri de révolte.
— Trop dltaliens à la clef !
08 JOURNAL d'un FLAiNfiUa
De la rue Le Peletier à la rue Drouot, du boulevard à la rueRossini^ un écho formidable répoodit: — Trop d'Italiens à la clef.
— Quoi ! dijiait le peuple de l'Opéra, nous avons Masquillier, nous avons Pctipa, nous avons Got^ly, nous avons SaintrLéoo, nous avons Beitbier, ïami de Molière,
Qu 'avons-nous besoin de Rota?
Nous avons Macé, Offenbach, nous avons Boulanger, nous avons Duprato et mille autres talents, Qu'avons-nous besoin de Giorza?
Nous avons î^ina dont l'Opéra s'honore, nous avons
yGoogk
la Moorawief, nous avons Baugrand, Baratte, Pilatre, Parent, Sclosser, Stoïkoff, Pilvois et la petite Malo, Qn'avons-nons besoin de la Boschetti ?
Oui, on disait tout cela, oubliant que le génie n'a pas de patrie et que Paris est la capitale du talent.
A partir de ce moment, les braves éti'angers ne furent pas heureux.
Plus d'une fois ils durent penser que, pour Thospitâlité, la France n'est pas à la hauteur de l'É^osse.
Le ballet fat exécute.
Le public fut satisfait.
II admira la Boschetti et sa danse étonnante, originale, pleine de force et d'audace. Il applaudit à outrance.
Malheureusement les abonnés ne firent pas comme le public.
100 JOURNAL d'un FLANEUR
Je suis trop Fanii de la liberté pour blâmer les abonnés ; je constate un fait et voilà tout, et je reviens au rôle affreux que d'innocentes lleurs ont joué dans cette affaire.
Samedi soir, alors que M""^ Amina Boschetti revenait d'exécuter sur des pointes sans pareilles un pas vivement applaudi par le vrai public, deux affreux petits bouquets de quatre sous, lancés de l'orchestre, tombent aux pieds de la charmante danseuse.
11 est bien difficile de dire tout ce qui a dû se passer dans le cerveau de la brave artiste. Les gens du monde ne comprendront jamais les grandes douleurs du théâtre.
Que faire de ces misérables bouquets tombés au milieu des applaudissements?
Sous peine de manquer de respect au public, l'artiste a dû les prendre et saluer gracieusement.
JOURNAL d'un FLANEUK 101
Gracieusement ! voilà où est Fhorreur.
Les bouquets de théâtre n'ont que deux origines Pamour ou l'amitié.
Les amoureux les jettent de l'avant-scène des deuxièmes.
Les amis, ou plutôt les amies de l'artiste, se placent I volontiers au premier rang de la galerie.
Parfois les artistes de sixième ordre se font jeter par leur portier un bouquet acheté par elles.
Les affreux bouquets jetés à la Boschetti venaient de Torchestre.
A coup sûr, le crime n'a pas été commis par un abonné. Les abonnés sont des gens du monde qui n'iraient pas s'affubler d'un bouquet ridicule en plein Opéra.
Ces vilaines fleurs ne venaient pas d*un amoureux,
102 JOURNAL d'un FLANEUR
elles eussent été merveilleuses ; ni d*ane awiie, elles eussent été superbes.
Elles venaient donc d'une main jalouse ou ennemie, mais laquelle? On ne le saura jamais ; le temps seul vengera rémule et la rivale des Taglioni, des Cerrito, des Rosati.
Lundi.
Un article de Timothée Trimm fait sensation.
Mardi.
Voir le précédent.
■ererodi.
Voir les numéros du 9 et du 3 mai.
JOURNAL d'un FLANEUR 103
Jeudi, jonr de l'Ascension.
Le jour de l'Ascension donne à M. Ernest Renan l'idée de faire un livre intitulé la Vie de Godard.
Dans cet ouvrage, Féminentissime savant expliquera, avec la façon pittoresque qui le caractérise, comnient :
Godard, qui employait la montgolfière, n'était point le fils de Montgolfier.
Les génies s'en vont : Delacroix, Flandrin et Meyerbeer.
Tristes et irréparables pertes.
Certes, il est doux de penser qu'il y a une autre vie; que lorsqu'on meurt tout n'est pas fini.
^04 JOURNAL d'un FLANEUR
Un gi'and penseur a dit : * La vie n'est que la préface de la mort. »
C'est égal, ça ne donne pas envie d'acheter le livre.
Jeudi
Ah ! le vilain temps que le nôtre, on rit de tout. Je me trompe, si on riait, il n'y aurait pas grand mal, on fait pis que cela : on blague tout.
J'espère bien que les critiques verts ne m'accuseront pas de parler argot, et qu'ils voudront bien se souvenir que c'est M. Proudhon, l'homme de France qui parle le meilleur français, qui a glissé le premier le mot blaguer dans le style parlementaire.
JOUKNAL D*UN FLANEUR 105
Il a eu la main heureuse, le mot a fait son chemin.
Il est passé non-seulement dans la conversation, mais encore dans la littérature moderne, oii il s'emploie avec un certain succès.
Dans la vie pratique, on abuse, non du mot, mais de la chose. Tout le monde blague.
La blague est vieille comme le monde.
Jacob achète à Esaû son droit d'aînesse. Il met sur son dos une peau de chevreau pour faire crou'e à Isaac aveugle qu'il est bien le fils velu, et il obtient la bénédiction paternelle de cette façon.
Pour juger les hommes suivant leurs œuvres, .comme disaient les Saints-Simoniens, on peut admettre que : Isaac — pas Péreire — est un père dindon ; Jacob un homme fort — autrefois on aurait dit une canaille ; — Esaii est un imbécile Wa^we jusqu'à la corde.
Blaguer est un verbe dont le besoin se faisait tout à
i06 JOURXAL d'un FLANEUR
fait sentir. J'entends, cela va sans dire, le nouveau verbe blaser, et non l'ancien qni signifiait l'habitude de mentir ou de dire des choses naïves et de pen de valeur.
Nos pères employaient le mot blague pour désigner une vessie desséchée dans laquelle les gens du peuple mettaient du tabac.
Par une image assez naturelle, ils avaient d<)nné le nom de blague, c'est-à-dire vessie vide, à une fanfaronnade mensongère.
C'était ingénieux, mais ce n'était pas fort.
Aujourd'hui, le mot blague est devenu le plus grand mot de la langue française.
Il s'applique dans tant d'acceptions, que si on l'écoutait, il faudrait faire un dictionnaire pour lui tout seul.
Voyez-vous ce bon M. de Vaugelas revenant sur
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terre; ce bon M. de Vaugelas qu'on appelait le législateur du beau langage; M. de Vaugelas, qui préféra voir son unique nièce rester liHe plutôt que de lui donner en mariage un gentilhomme toulousain qu'elle adorait, -— et cela par le seul fait que ce gentilhomme, le chevalier de CanoUes, disait: « Faites-^mi lumière, je vous prie, j'ai laissé tomber la canne dans l'escalier. »
Or, que dirait le bon M. de Vaugelas si, rencontrant Siraudin sur le boulevard, ce dernier lui disait :
— Cher monsieur de Vaugelas, vous avez tort de ne pas donner votre consentement à votre nièce, qui est charmante. Vous faites une affaire d'État d'un rien Que vous importe qu M. de CanoUes, qui est tièsgentil, parle ainsi ou autrement? Il faut prendiela vie en blague, que diable î
— Cher monsieur Siraudin, lépondrait Vaugelas,
VOUS jetez une grande confusion dans mon esprit. Si je n'avais pas été à même de remarquer cent fois que vous connaissiez mieux la langue française qu'aucun homme qui soit au monde, je vous ferais répéter votre phrase. Comment, je vous prie, admettre qu'il soit loisible à l'homme de prendre la vie en vessie ? Est-ce à dire qu'on puisse enfermer son existence dans de la peau de porc desséchée? Je ne saurais admettre cette hypothèse.
« Prendre la vie en blague. »
i< La faire à la blague. »> « Blaguer la situation. »
Sont autant de formules acquises désormais ;iu langage.
C'est ennuyeux, mais c'est ainsi.
Je vois d'ici mon lecteur de la Bretèche entrer daii> une colère bleue et s'écriant :
JOURNAL d'un FLANEUR i09
— Il est possible que ces messieurs de Paris emploient de pareilles expressions; mais jamais, au grand jamais, on ne fera que je me serve de locutions semblables.
L'abonné de la Bretèche a la naïveté de croire que Dieu Ta mis sur terre pour moucher la lumière des mondes.
Il y a quelques vingt ans que Daumier, « un crayqn de génie, » comme dit la tribu, des Savards, inventa ou mit à rôrdre du jour le mot « floueur. »
Une bonne moitié de la France se souleva indignée et protesta contre ce mot d'argot. Aujourd'hui elle proteste encore, ffais plus contre le mot, contre les floueurs.
Prendre la vie en blague c'est se moquer de tout. Ainsi on vient dire au monsieur qui prend la vie en
no ' JOURNAL d'un FLANEUR
blague, que san homme d'affaires est parti pour la Belgiquf en lui emportant cinquante mille francs.
Il répond :
— C'est toujours ça que je ne perdrai pas au l^accarat.
— Cher monsieur, qui prenez la vie en blague, j'ai la douleur de vous annoncer que madame votre tante est morte hier.
— J'avais toujours dit qu'elle finirait comme ça.
— Elle laisse sa fortune aux hôpitaux.
— C'est le meilleur moyen pour que j'en aie un jour ma part.
— Monsieur, qui prenez la vie en blague, je viens d'apprendre le malheur qui frappe votre famille, croyez que j'y ai pris une vraie part.
~ Quel malheur? ,
JOURNAL D*Urf FLANEUR Hi
— Mais on ni*a dit que voto^e sœur tenait de... de se... séparer de son mari.
— Ah? oui, c'est vrai, je n*ai jamais connu un chançard comme mon beau-frère.
« La faire à la blague, » c'est faire sans conviction les réponses que le monsieur ci-dessus fait avec sincérité.
Blaguer la situation, c'est éclater de rire dans un moment sérieux, triste ou sombre.
Les gens qui blaguent la situation sont généralement des gens mal élevés ou de petits imbéciles qui veulent faire les hommes forts, les fanfarons de canaillerie.
Le jockey Jones et ta jument Mefcella tombent en
112 JOURNAL d'un planeur
sautant la rivière. La jument est morte sur le coup, le jockey a eu deux bras brisés.
Le monsieur qui blague la situation s'écrie d'une voix éraillée :
— Ça le gênera pour se moucher !
Ce qu'il y a d'horrible, c'est que les amis du monsieur qui a blagué la situation disent partout le len- *demain :
— Hier, à La Marche, le vidomte de Muflonne a fait un mot charmant.
Et ils répètent le mot charmant!
Or, il ne se passe pas un événement un pou saillant
JOURNAL d'un FLANEUR H3
à Paris, en province ou à Fétranger, sans que la tribu des Blagueurs ne se lève comme un seul homme.
L'événement blagué dans ce moment est le procès La Pommerais.
A Dieu ne plaise que je donne ici une place à cette série de plaisanteries douteuses.
Pourtant je veux consigner un fait qui prouva combien les jeux de Bourse et les jeux de Courses — deux mots qui riment fatalement— ont semé dans les masses la ridicule et dangereuse manie des paris.
Dans lès cafés du boulevard on dit aux gens qui entrent ; Voulez-vous mettre un louis dans une poule La Pommerais?
m JOURNAL D*U1V FLANEUR
Ceci demande une explication.
L'issue du procès, sans être prévue, ne peut pas varier beaucoup. Il n'y a que quatre hypothèses admissibles.
Le jury acquittera le prévenu, purement et simplement, en ce cas : c'est la liberté.
Ou le jury ne verra dans les faits incrimés qu'un homicide par imprudence : — c'est la prison.
Ou bien encore le jury, tout en déclarant l'accusé coupable, peut trouver des circonstances atténuantes, ce qui ferait prononcer par la Cour la peine des travaux forcés.
Enfin, dernière hypothèse, le jury peut trouver Tac-
JOURNAL d'un FLANEUR 148
cMsé sans excuses et déclarer qu'il est coupable^ sans qu'aucune considération ne vienne atténuer son crime : cette fois, c'est la mort.
Ceci étant posé, le reste s'explique facilement.
Supposez une course où quatre chevaux soient engagés.
Liberté y jument pur sang appartenant au bon Dieu.
Prison^ jument anglaise, à M. le préfet de police.
Bagne, cheval de la Guyane, à M. le ministre de la justice.
La mort, pouliche noire, à Monsieur de Paris.
Chaque parieur prend un cheval, et celui dont le cheval arrive le premier gagne l'argent des trois autres.
C'est là que les journaux de sport pourraient placer leur fameuse formule :
« Cette course a été des plus émouvantes. »'
H6 JOURNAL d'un flâneur
II ne faut pas juger une nation par ce qui se passe dans quelques estaminets, ce serait bête et ridicule; mais il y a au fond de cela quelque chose de triste.
De tous ces parieurs, il y aura à coup sûr un quart qui fera des vœux anti-chrétiens.
Quand on parie c'est pour gagner. Eh bien ! un monsieur qui a mis cent francs à une poule de ce genre, ne doit pas s'endormir, si honnête pilier d'estaminet qu'il soit, sans se dire :
— Mon Dieu! je ne désire la mort de personne; mais enfin, si l'accusé est déclaré coupable, je ne laisserai pas de gagner quinze louis.
Un homme d'esprit a prouvé que le plus honnête homme du monde tuait ou tuerait volontiers un mandarin. Il a eu raison de prouver cela, c'est vrai.
Mais un -mandarin est un Chinois.
Les Chinois ont bien des choses contre eux.
D'abord, ils sont ridicules ; quelle sympathie voulezvous éprouver pour des citoyens qui font des saladiers
JOURNAL d'un FLANEUR H7
en pierre dure et bâtissent leur mur cl*enceinte en porcelaine!
Puis les Chinois, s'il faut en croire les associations pour la propagation de la foi, ont la détestable habitude de jeter leurs nouveau-nés dans le premier ruisseau venu. C'est de la propreté mal entendue.
Les Chinois ont bien d'autres vices, ils abiment les pieds de leurs. femmes, ils fabriquent des lanternes et leur peinture jette du vague dans l'esprit des artistes. Que par la pensée on tue un mandarin, je ne vois vraiment pas grand mal à cela, mais qu'on tue un homme à moitié mort, cela me semble bien triste. Si encore on le tuait pour rien!
H8 JOURNAL d'un FLANEUR
Les Anglais sont vraiment un peuple jaloux.
Le procès La Pommerais les empêchait de dormir, ils voulaient à toute force un procès célèbre tout à fait dans les mômes eaux que celui de Paris.
Voici, d'après, les journaux de Londres, ce qu'ils ont trouvé pour nous humilier :
« On s'occupe d'un procès qui aune grande analogie avec le célèbre procès de La Pommerais. L'accuSé est un ingénieur civil nommé Tigear, époux d'une femme remarquablement belle. Dans un accès de jalousie, Tlgear'a tenté de se brûler la cervelle. Mistress Tigear a été acquittée. »
Où la rivalité qui existe entre la France et l'Angleterre s'arrêtera-t-elle?
1% ié)h dit que : 195 crime? sont comme }cs ojçs
JOURNAL d'un FLANEUR 119
sauvages, voyageant par bandes dans certaines saiscHis. Il y a des saisons pour les viols, d'autres pour les assassinats; ce mois-ci est le mois des empoisonnements.
On juge à Turin un carabinier accusé d'avoir empoisonné sa femme.
C'est bien improbable. Pour moi je ne croirai jamais qu'un carabinier soit capable d'un si grand forfait.
Les beaux hommes ont Tâme élevée.
Comment supposer qu'un homme qui a un casque, une cuirasse, un bancal et des bottes, c'est-à-dire tout ce qui peut faire le bonheur d'un militaire, se soit abaissé à commettre une action aussi noire!
Cependant cela pourrait bien être, on voit des choses si extraordinaires! Mais voilà où la chose se complique. On procède à l'exhumation et Ton trouve des traces évidentes de poison,
geulepoent, il y a un seulement, pt m îmm \
420 JOURNALD'UN FLANEUR
Seulement, il paraîtrait qu'on a exhumé un autre corps à la place.
Si le brave carabinier peut prouver maintenant qu'il n'a jamais eu de femme, tout porte à croire qu'il sera acquitté.
Quand on pense que depuis quatorze ans les habitants de Turin s'égosillent à dire que le Pape n'est pas infaillible!
Je ne sais à quel jour nous sommes?
Après tout, cela m*est bien égal.
Chaque jour amène son chagrin, et la bonté de Dieu est infinie.
Que m'importe que ce soit lundi ou jeudi, mardi ou un autre, puisqu'il fau travailler pendant six jours et s'ennuyer le septième.
122 JOURNAL d'un FLANEUR
Le septième, je le saurai bien reconnaître. Je marcherai les bras pendants, cherchant la plume que je maudis pendant les six autres. L'ennui m'accablera, et si, par aventure, je ne ressentais pas le vide que laisse rinaction, je saurais toujours à quoi m'en tenir : les boutiques seront fermées.
Les réactionnaires qui ne sont pas francs ou qui sont pusillanimes disent :
-— J'aime la république, mais je n'aime pas les républicains.
C'est tout simplement absurde. Jamais uii homme de bon sens ne s'aviserait de dire î
— J'aime les pruniers, mais je n'aimo pas les prunes.
Or, les républiques portent des républicains, comme les pruniers portent des prunes. S'il v a une djff^ii
JOUKNAL d'un FLANEUR 123
rence, c'est dans les noyaux. Les républicains sont plus difficiles à avaler.
J'aime les boutiques, mais je n'aime pas les boutiquiers.
Je m'entends. Quand je dis : je n'aime pas les boutiquiers, ne croyez pas que cette antipathie vienne desr raisons déduites par la bohème. Non.
Je trouve les boutiquiers honnêtes et laborieux au possible, intelligents, logiques, prévenants, spirituels, confiants à l'excès ; mais je ne les aime pas.
Alors, me dira-t-on, d'où vient cette haine? Ce n'est pas de la haine.
Cette horreur?
Ce n'est pas de l'horreur, • Cetteantlpathlfi?
-— Franchement, je n'en sais rien ; je n'en ai jamais mangé.
Entre autres défauts, les marchands en ont un bien désagréable.
C'est à savoir que, lorequ'on n'a pas d'argent, ils ne veulent pas vous donner leurs marchandises, et que, lorsqu'on en possède un peu, ils veulent vous en donner trop.
Les femmes spéculent sur ce défaut, et voilà ce qui se passe :
— Mon ami, dit Caroline à son mari, il faut que je t'avoue une chose.
Le mari frissonne. Quand une femme parle de faire un aveu, il y a toujoure de quoi effrayer les plus braves.
— Ah! fait l'époux, eh bien ! parle-moi, cher ange.
JOURNAL DUN FLANEUtt 125
— Tu veux bien?
— Certes.
— Tu ne te fâcheras pas?
— Dame^ ça dépend.
— Ah ! non, dis que tu ne te fâcheras pas?
— Non, je ne me fâcherai pas.
— Oh ! dis-moi ça mieux ?
— Je te le dis mieux.
— Si c'est comme ça, je ne te dirai rien.
Le mari, toujours tremblant, répond d'un ton ca- ■ ressaut, mais soupçonneux :
— Que tu es sotte! Pourquoi veux-tu que je me fâche ? Je n'ai aucune raison de me fâcher. Je ne me fâche pas à propos de rien; voyons, chère aimée, dis vite.
— Eh bien! —la femme hésite, — c'est bête; mais j'ai une envie.
Le mari respire, l'aveu n'est pas mortel; puis, tout à coup, il se redresse comme un conquérant, Il
iî6 JOURNAL d'un FLANEUR
regarde sa femme entre les pieds et la tête, et dit d'un petit air vaurien :
— Ah bah ! est-ce que ?
— Oh ! que tu es bête ! tu dis toujours des bâtises ; ce n'est pas ça du tout. J'ai tout simplement envie d'une robe
— Bon.
— Non, tu vas voir : d'une petite robe que j'âî vue dans un magasin, vingt-cinq sous le mètre, et en grande largeur encore; de la toile de laine; c'est pour le matin ; ça revient à dix-huit francs.
— Eh bien ! achète-la.
— Mais, pardon, dix«huit francs avee le pardessus.
— Qui t'empêche de l'acheter?
— Mon Dieu, personne ; mais.,.
— Mais quoi ?
— Tu vas me trouver ridicule, je voudrais que tu vinsses avec moi?
— Pourquoi faire, grand Dieu!
JOURNAL d'un FLANEUR 427
— Pour la voir donc !
— Puisqu'elle te plaît!
— Mais si elle ne te plaisait pas?
— Pour dix-huit francs]
— Tiens! dix-huit francs, c'est dix-huit francs!
— Sans doute, mais un bon louis est bientôt passé.
— Tu ne veux pas m'accorapagner? C'est bien, tout est dit.
•— Je n'ai pas dit que je ne voulais pas.
— Je ne dis plus rien.
— Mais, sacrebleu!....
— Ne jure pas, mon ami, mon intention n'était pas de te contrarier.
— Mais puisque je te dis qiïe je veux bien. .
— Tu as l'air de me faire un sacrifice. Ici le mari se met en colère.
— Un sacrifice! quel sacrifice? Mais sais-tu que lu deviens impossible à la fin? On ne sait plus par quel bout te prendre.
1S8 JOURNAL d'un FLANEUR
— Pardon, mon ami, j'ai tort.
Une larme vient perler les cils de la dame.
— Non, tu n'as pas tort; voyons, prends ton chapeau et allons, puisque ça te fait plaisir.
— Tu es bon.
— Quelle diable d'idée a donc Caroline de m'emmener acheter une robe de dix-huit francs? pense le mari : les femmes ont des idées étonnantes.
Attends, mon brave homme, tu vas être plus étonné tout à l'heure.
On arrive au magasin de nouveautés.
Les magasins de nouveautés vendent de tout, excepté de la nouveauté.
Monsieur et madame sont entrés.
Pardon, dit madame, en s'adressant à un beau
JOURNAL d'un FLANEUR 129
brun, les robes en toile de laine, s'il vous plait, monsieur?
— Robes en toile de laine? très-bien, madame. Le beau brun salue jusqu'à terre, et crie :
— Deuxième galerie à droite; m'sieu Edmond, veuillez montrer à madame les toiles-laine à carreaux.
M. Edmond est un beau blond qui salue aussi jusqu'à terre. Il déroule avec grâce cinq ou six pièces d'étoffes, et se gratte les ongles en attendant que les clients fassent un choix.
— On porte beaucoup de ces robes-là, n'est-ce pas, monsieur? demande Caroline.
— Oui, madame, répond le beau blond, on en porte beaucoup, c'est-à-dire on en porte sans en porter.
— Voulez-vous me couper celle-ci?
— Avec plaisir, madame.
Et il coupe, le lâche, ci ... . 18 fr. 00 c.
180 JOURNAL D'OW FLANEUR
C'est tout ce (lull faut pour le matin et ce n'est vraiment pas cher, dit le beau blond en pliant Tétoffe achetée ; madame veut-elle voir quelque chose de mieux?
— Oh non!... n'est-ce pas, mon ami?
*- Mais, ma chère, c'est toi que ça regarde.
— Tenez, madame,, voici ua nouvel article très à la mode ; c'est du dernieF goût^ reprend le beau blond.
— Ah! c'est une espèce de popeline, n'est-ce pas, monsieur? ,
— Ouiy madame, c'est nouveau,
— Ça s'appelle?
— Du Puebla uni, tissu anglais.
— Comment, dit le mari, qui trouve que le beau blond sourit trop gracieusement à Caroline, comment entortillez-vous ça, vous, du Puebla, tissu anglais ?
— Oui, monsieur; on a baptisé ainsi cette étoffe en souvenir de la prise de Puebla ; mais c'est d'importation anglaise.
JOURNAL d'un FLANEUR 431
— C'est le contraire de la victoire, répond militairement le mari de Caroline qui veut en imposer au beau blond, on en envoie partout, mais ça ne se fabrique qu'en France.
— Ah! charmant! délicieux! s'écrie le beau blond, ah! le mot est très-réussi.
Il quitte Caroline et va raconter le. mot à ses collègues; le mari est visiblement flatté.
— Ça met la robe à quatre-vingt-quinze francs, dit négligemment la dame.
— C'est raide.
— Mais on ne peut pas avoir quelque chose dé bien pour moins que ça*
— Non^ monsieur, dit le commis revenu à son rayon, c'est pour rien;
— Pour rien, pour rien...
— Oui, monsieur^ relativement.
— Aimes-tu mieux celle-ci ou celle-là, toi, mon ami^
132 JOURNAL d'un FLANEUR
— Ce n'est pas pour moi, répond le mari furieux.
— Eh bien! donnez-moi celle-ci.
— • Très-bien, madame, vous en serez contente. Il fait des plis sur sa main pour montrer l'effet.
— Tenez, voyez, c'est charmant.
— Oui, c'est charmant.
— C'est charmant, c'est chamois plutôt, dit le mari. -- Charmant et chamois, ça rime, dit le beau blond.
— C'est un imbécile, pense le mari, et le voilà à moitié consolé.
— C'est égal, reprend-il, tu diras tout ce que tu voudras, mais je trouve qu'une robe tout unie c'est monotone.
— Monsieur a raison, fait le commis, ce serait affreux sans la garniture.
— Épouvantable! répond la dame.
— Quelle garniture? demande le mari en ouvrant de grands yeux.
— Il va te falloir encore une garniture J
JOURNAL d'un FLANEUR 133
— Mais, mon ami, il n'y a pas de robe sans garniture. N'est-ce pas, monsieur?
— Mais certainement, madame, une robe qui n'aurait pas de garniture ne serait pas une robe.... garnie.
— Voyons, voyons, s'écrie le mari, qu'est-ce que vous appelez une garniture?
— Alfred, répond tout bas la dame, si tu es venu ici pour me faire une scène, retournons à la maison, je t'en prie.
— Ce que nous appelons la garniture de ces robeslà, monsieur, répond imperturbablement le beau blond, c'est un corsage en soie écossaise, comme la bordure de la robe et du jupon pareil, la première jupe relevée par des pattes en soie ou en passementerie, pour remplacer les tirettes, car on- n'en porte plus. Voilà, monsieur, ce que nous appelons une garniture. Sans garniture et sans jupon pareil, ce ne serait pas un costume.
— Maintenant, continue le commis, on met la gar-
niture suivant son goût^ en soie ou en passementerie. Les personnes ingénieuses mêlent la passementerie et la soie, ça sied très-bien.
— Oui, reprend le mari, il y a comme ça des personnes très-ingénieuses.
Le beau blond a fait un paquet des deux robes et dit :
— Permettez, madame, je vais vous conduire au rayon de la soie. Monsieur Armand! s'écrie-t-il de loin, veuillez montrer à madame des Durward et des Mac-Yvor.
i Un châtain superbe et trois ou quatre soyeux s'empressent autour de la dame.
En considérant tous ces jeunes gaillards qui regardent sa femme en souriant avec prétention, Alfred se dit :
— Si j'étais le gouvernement, j'empêcherais des hommes jeunes, forts, robustes, d'occuper des emplois
JOURNAL d'un FLANBUR lâK
que des femmes pourraient remplir ; au moins ça donnerait des bras à Tagriculture.
La dame, pressée et sollicitée de mille façons, a acheté pour cent trente francs de Mac-Yvor.
— Qu'attendons-nous? demande le mari.
— Mais, mon ami, il faut que je voie la passemen^ terie.
— C'est juste.
Madame est raisonnable, elle n'en prend que pour soixante-dix francs.
Enfin, les voilà partis. Mais le beau blond revient et dit d'un air langoureux, en frisant sa barbe : '-— Madame a oublié les doublures.
— Que je suis étourdie ! On ajoute quarante francs de doublures ; il faut (jue
136 JOURNAL d'un FLANEUR
les manches soient doublées de soie ; mais c'est de lasoie très-légère.
C'est cher, mais ça peut servir deux fois.
D'ailleurs on ne peut faire autrement.
— C'est égal, pense le mari, ces commis sont trèsdésagréables, ils ont un regard effronté. On devrait les envoyer à tous les diables. Au moins ça ferait des bras pour l'agriculture.
En descendant l'escalier du premier, madame dit en minaudant ;
JOURNAL d'un FLANEUR 437
— C'est Alfred qui va gronder sa petite femme qui a fait des folies.
— Moi, oh! du tout, du tout.
— Tu dis ça!
— C'est vrai, seulement...
— Ah ! il y a un seulement ?
— Mais certainement. Je ne regrette pas l'argent, ce n'est pas pour les trois cent cinquante-trois francs ; mais j'aurais mieux aimé te voir dépenser ça en choses utiles, en choses qui restent, en linge, par exemple.
— Du linge, monsieur? s'écrie une demoiselle du magasin, nous en avons de très-beau : si monsieur veut voir?
— Mais !
— Eh hien ! dit la dame, puisque tu veux du linge, voyons.
— Nous avons de très-beaux services de table, trèsavantageux, c'est un solde*
138 JOURNAL d'un FLANEUR
Dans les magasins de nouveautés, quand on a dit: « C'est un solde » on a tout dit.
Séduite par le bon marché, la dame en prend pour dix louis: une misère!
— Madame veut-elle voir de la lingerie pour elle? Nous avons des nouveautés avantageuses : c'est un solde.
Le monsieur va éclater ; mais sa femme lui pînce le bras jusqu'au sang, et lui dit tout bas :
— Alfred, je t'en supplie, quand je suis à ton bras, ne regarde donc pas comme ça les filles de boutique.
Le monsieur est attéré; la dame profite de la situation pour s'offrir des cols et des manches de toutes les espèces. Elle en a pour trois cents francs.
— A ta place, lui dit son mari avec une ironie furieuse, à ta place je prendr^i^ deu^ ombrelles, quelques
JOURNAL D*tJN FLANEUR 139
douzaines de paires de gants, des rubans et autres fanfreluches.
Madame feint de ne pas voir la fureur de son époux, et fait quelques menues emplettes pour la bagatelle de douze louis, et Ton revient à la maison sans souffler mot.
I^ monsieur a compté en route ; sa fureur, grande d'abord, a fini par diminuer.
Il adore sa femme, elle est heureuse, c'est tout ce qu'il désire.
Cependant il veut placer une observation.
— Dis donc, bichette, mille cinquante-trois francs, en voilà une petite robe qui n'est pas pour rien !
Madame ne répond pas. Monsieur continue toujours, riant :
— On a un peu bien mis son mari dedans? La dame ne répond pas.
*- Voyons, ma chère, tu me coûtes les yeux de la
i40 JOURNAL d'un FLANEUR
tête, et je ne te gronde pas, tu devrais au moins avoir Tair heureux ?
— Écoute, répond enfin la dame d'un air digne et douloureux, écoute, Alfred, je t'avertis que c'est la dernière fois que je mets les pieds avec toi dans un magasin.
— Et pourquoi? s'il te plait.
— Pourquoi, monsieur? parce que c'est dégoûtant de vous voir regarder les femmes comme vous le faites!
Je me suis souvent demandé, beaucoup d'autres ont t fait comme moi, pourquoi les gens de plaisir préféraient s'amuser la nuit.
C'est que vraiment la nuit a sur le jour des avantages très-grands.
Pas de curieux, pas de fâcheux, pas de visites et pas de créanciers. Puis la nuit est fraîche 1 été, chaude l'hiver.
La nuit les femmes montrent sans crainte bien des
142 JOURNAL d'un FLANEUR
choses qui brillent aux feux des lumières et qui pâliraient devant les rayons du soleil.
Cependant tous ces avantages ne suffiraient pas pour justifier cette préférence.
On pourrait mettre des grilles qui arrêteraient toute curiosité.
On pourrait avoir des serviteurs intelligents qui éloigneraient les fâcheux.
On pourrait faire mettre ses créanciers à Clichy, ce qui serait tout au moins une originalité.
'Rien n'empêche d'avoir l'été des appartements frais, et l'hiver on peut aussi bien chauffer le jour que la nuit.
Des stores ingénieux, des rideaux discrets permettraient aux femmes de montrer tout ce qu'elles voudraient.
Ponc le jour pourrait lutter avec avantage.
JOUHNAL d'un FLANEUR 143
Ce n'est pour aucun de ces motifs que les heureux dédaignent le jour et adorent la nuit.
Je crois, je n'affirme pas, avoir trouvé le mot de ce rébus humanitaire.
La nuit, il n*y a pas d'enterrements.
S*il y en avait, on ne les verrait point, mais il n'y en a pas.
11 serait pourtant plus logique de profiter de la nuit pour confier à la terre ceux qui ne sont plus.
L'hygiène, les convenances et la mise en scène y gagneraient*
Voyez-vous le convoi de Meyerbeer passôtît dans la huit sombre, à la lueur rougeâtrc des torches, précédé
144 JOURNAL d'DN FLAiNEU l
OU suivi par des artistes vêtus de noir, exécutani la marcIie aux flambeaux?
Cela serait très-grand.
bien autrement beau, certes, que la gare du Nord, imprégnée des rayons du soleil du Midi, où se groupaient, pareils à des cantonniers allant aux élections, les membres des Sociétés chorales, tous enfants de Lutèce et moutards d'Apollon.
Le convoi du pauvre, ce fameux convoi du pauvre suivi du fameux chien qui a tant ému les cœurs sensibles, le convoi du pauvre serait plus navrant encore dans l'obscurité.
Les hurlements plaintifs du « dernier ami » seraienl plus sinistres que sa tristesse résignée.
JOURNAL d'un FLANEUR 145
Mais il n'est pas nécessaire, dira-t-on, que le convoi du pauvre soit lugubre.
n est bon, au contraire, que le plus lugubre désespoir entoure le convoi du pauvre. — Ça fait rédéchir
les riches
Il est bon que les riches soient enterrés pompeusement, avec des panaches, des pleureurs, des maîtres de cérémonies, les chevaux caparaçonnés de housses noires brodées d'argent.
Ça console les pauvres.
Le riche a été envié pendant toute sa vie. Durant soixante ans des milliers de pauvres se sont dit en le voyant :
— Pourquoi celui-ci a-t-il tout et n'ai-je rien?
— Pourquoi mange-t-il quand j'ai fami ?
U6 JOURNAL B*UN FLANBUA
— Pourquoi suis-je à moitié nu au milieu de l'hiver et pourquoi a-t-il des habits ?
— Pourquoi se chauffe-t-il quand j'ai froid?
— Pourquoi a-t-il une voiture et moi des béquilles?
— Pourquoi sa maltresse sourit-elle quand ma femme pleure?
— Pourquoi ses enfants donnent-ils à leurs chiens des friandises, quand les miens se nourrissent d'aliments dont leurs chiens ne voudraient pas?
Le convoi somptueux du riche est la revanche des pauvres.
Quand il part de la Madeleine pour aller au Père- Lachaise, tous les malheureux qui lui ont porté envie encombrent les trottoirs du boulevard, ils se pressent, s'avancent pour le voir passer, et ils saluent.
Ils se découvrent, non devant le corps, mais devant la mort, qui est la déesse de l'égalitéi
Alors tous, tant qu'ils sont, ces pensionnaires de Ja
JOURNAL d'un FLANEUR 141"
table de l*îo<ïeâston dent le hasard est l'hôte, ils se disent :
— VêM^ picore ttîieUi être datîs hia reau (jue dans la sienne.
Ils s'en vont, à moitié consolés, chercher péniblement le pain du jour, et si sur leur' route ils sont éclaboussés ou un peu écrasés par un autre riche, — ils ont beau mourir, il en reste toujours, — les malheureux, au lieu de se plaindre, lui envoient tristement cette naïve prédiction :
-;; Va donc, toi, avec tes embarras, tti crèveras comme les camarades, et ton èheval Aussi.
La nuit donnerait aux enterrements tine graïideur dont la mort a besoin à ÎParis plus qli 'ailleurs. En province, quand Durand meuM, ses parents, ses
amis, la famille de sa femme, celle de son gendre, tout cela raccompagne avec tristesse.
Tous le connaissaient ; il n'y a pas d'indifférents.
Le c passe dans la grande rue ; la petite ville tout entière est sur le pas de sa porte.
— Ce pauvre Durand, il a été bien vite enlevé.
— Durand, quel Durand ?
— Durand de la rue Neuve. Durand le tailleur.
— Allons donc! c'est lui qui fit mon habit de noce.
— C'était un brave homme
— Un peu cher.
— II faut que chacun vive \
— C'est pour ça qu'il, est mort.
— Sa fille est bien jolie.
— M. Fluret le médecin avait dit qu'il le sauverait.
— Ils disent tous de même.
— Laisse-t-il quelque chose?
— Il était à son aise.
Tout cela est vulgaire ^ banal, mais enfin c'est quelque chose.
A Paris, quand Durand meurt, il n'a pas de famille; ses voisins ne le connaissent pas. Quelques gens du quartier l'accompagnent, parce qu'ils accompagnent tout le monde.
— Je ne connais pas le défunt, mais enfin si je mourais, je ne serais pas fâché d'avoir un peu de monde à mon enterrement.
Tel est le raisonnement qui entraîne le boutiquier parisien vers les hauteurs de Montmartre.
Le boucher, le boulanger, le fruitier, l'épicier, le marchand de vin et le charbonnier accompagnent Durand à sa dernière demeure en disant :
— C'était une pratique!
Ce (jui signifie f
4S0 JOURNAL d'un FLANEUR
— Je lui ai vendu à faux poids, je l'ai trompé, je lui ai fait payer du bois vert pour du bois sec, je lui ai vendu du Suresnes pour du Bordeaux ; je l'ai étranglé, mais je l'enterre, qu'a-t-il à dire?
Puis, ça fait bien dans le quartier. IJn fournisseur qui enterre ses clients est fort recherché ^^99 les inaisons où il y a des vieillan^a ou des malades.
Il y a aussi les gardes nationaux qui fonnent la haie et portent la crosse à l'envers ; touchant emblème de leur bon sens.
Sur ces dix-huit soldats de fantaisie, il y en a seize qui ont donné vingt sous au tambour pour être de service.
C'est une bonne journée po\u- ayx,
Après le cimetière, ils vont bQiredu petit bleuet manger du fromage à la barrière.
JOURNAL d'un FLANEUR ISl
Quelques-uns mangent du lapin en gibelotte ; mais ce n'est pas là une circonstance atténuante.
Malgré tout son entourage grotesque^ la mort porte en elle quelque chose de grand.
On voit, à Paris plus que partout ailleurs, des hommes d'un aspect sinistre et repoussant, misérable et odieux. Leurs vêtements^ suçi^t la misère ; leqr visage et leur démarche flottent entre le crime et l'abjection. En les voyant passer on se dit :
— Pourquoi est-il sur terre de pareils miser râbles ?
Ils meurent au coin de la borne , et Ton se découvre.
Le souffle de Dieu est comme le fti.p, '\\ purifie tout.
Tous les jours à Paris il y a mille rassemblements.
182 JOURNAL d'un FLANEUR
C'est un homme écrasé.
C'est une femme qui a faim.
C'est un enfant qui s'est noyé.
C'est un riche qui meurt d'apoplexie.
Un pauvre qui meurt de faim.
C'est un homme qui meurt pour rien, parce qu'il faut mourir.
Les badauds s'approchent, idiots et curieux,
— Qu'est-ce?
-Qu'ya-t-il?
— Savez-vous ce que c'est?
Et toutes les figures ont un caractère différent. On dirait un spectacle dont on vient d'ouvrir les portes, chacun s'apprête à s'amuser à sa manière.
Mais une voix perce la foule et répond aux mille questions ces six mots éternels :
— C'est un homme qui est mort !
Alors la foule se tait et se recueille. L'humanité demande à réfléchir.
JOURNAL d'un FLANEUR 183
L'un des plus brillants esprits de notre temps, je ne le nomme pas afin qu'il sache le grand cas que je fais de son intelligence supérieure, me faisait un jour Thonneur de me dire :
— La mort est une horrible chose. Il m'est impossible d'y penser sans effroi.
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas laissé l'espérance au fond de la boîte?
Pourquoi n'est-il pas, tous les ans, un être privilégié qui soit immortel? Ça ne ferait jamais que mille huit cent soixante-quatre hommes de plus dans l'univers entier.
De cette façon tout le monde espérerait. Chacun se dirait : — La vie est une loterie, c'est peut-être moi qui gagnerai le vase d'argent.
Espoir bien incertain, sans doute, mais espoir après tout.
Maîtresses, enfants, femmes, fortune, maison, jardin, livres, il faut tout quitter.
184 JOURNAL d'un FLANEUR
Heureux seraient les hommes si chaque matin, en saluant l'aurore, chacun pouvait se dire : — Je serai peut-être celui qm n'aura rien à quitter-
Mais non, au heu de ce mythe consolateur, il n'v a qu'une réalité écrasante qui crie à l'homme sur son déclin :
-r Ne bâtis pas, ne plante, ne sème pas ; ton Heure approche, la mort va sonner. Tes héritiers loueront ton toit, morcelleront ta terre pour la vendre par lots, se partageront en riant ton argent. Amuse-toi, dissipe ton avoir, jouis de ton reste.
Certes, beaucoup, parmi le peu qui resterait, demanderaient à en finir avec la vie ; mais cette immortalité serait certainement plus recherchée que ceDe de l'Académie française.
Les feuilles publiques donneraient l'état de situation,
JOURNAL d'un FLANEUB iSS
« Classe de 1760.
» II ne reste plus que trois individus faisant partie de la classe de 1760.
» Ce sont les sieurs Francisque du Roseau, ancien chevalier du guet, Thomas la Gaviolle, chaussetier, ci-devant rue de la Toumelle, présentement rue de Rivoli prolongée; John Smith, oncle par alliance du célèbre Bolivar.
» Celui de ces trois messieurs qui voudrait 1 efauteuil de l'immortalité, est prié de commencer visites. *
Quand l'oncle de l'illustre Bolivar serait mort, la situation deviendrait intéressante entre les deux derniers restants.
n est probable qu'il y en aurait un qui tuerait l'autre pour savoir à quoi s'en tenir.
Ce petit changement dans l'œuvre de Dieu, aurait sur les sociétés une influence immeuse.
156 JOURNAL d'un FLANEUR
D*abord on n'aurait plus besoin de se fatiguer en recherches sans nombre pour écrire l'histoire, on n'aurait qu'à consulter les iipmortels.
Les choses ne sont pas ainsi failes, celui qui a fai toutes choses, le Maître absolu, a respecté le grand principe de l'égalité.
Il y a à Paris trois mille hommes de lettres qui ne font rien.
On devrait en mettre mille à la porte de chacun des trois cimetières de Paris et leur ordonner de faire la biographie de tous les morts qui passent.
Cela ne serait pas gai, mais comme ce serait insti*uctif!
On intitulerait cette œuvre gigantesque : le livre de Vluimanité.
Dans vingt ans ça vaudrait toujours bien autant
JOURNAL d'un FLANEUR 157
d'argent que le Dictionnaire de la Conversation, je pense.
Il y aurait bien des longueui-s et bien de la monotonie ; mais que de drames et que de grandes choses ignorées !
Il ne faut pas tant de lignes qu'on pourrait le croire pour peindre un homme. En voici la preuve :
L'un des héritiers du plus riche financier du monde meurt la semaine dernière, à l'âge de trente ans.
Quelques jours avant sa mort, il remet dix mille francs à un caissier.
— A quel compte faut-il passer cette somme? demande l'employé.
— Au compte de la misère ; tâchez de trouver ce matin quelqu'un à sauver.
ISS JOURNAL d'un FLANBUR
Ceux qui liront cette réponse ne connaltront-ils pas bien l'homme dont je parle, et ne diront-ils pas comme disent les pauvres : « F-,es bravesgens ne devraient pas mourir. »
J'ai connu jadis, dans ma province, un pauvre diable de professeur nommé Dubreuil : il n'avait pour vivre que le prix des leçons d'histoire qu'il donnait tant bien que mal — plutôt mal que bien — à un tas de petits vauriens dont j'étais le plus bel ornement.
Ià) brave homme était un aneien et vaillant soldat de
TEmpire. Ses deux plus grands litres à nos yeux étaient d'avoir détrôné les rois et mangé du cheval.
Cette dernière particularité lui donnait cent coudées dans notre admiration, ce dont il avait fort besoin, car sa manière de professer n'était pas absolument irréprochable.
Ce n'était pas un ignorant, loin de là.
Comme le Camoëns, comme La Tour d'Auvergne, comme Alfred de Vigny, il avait étudié avec amour les classiques pendant les dangereux loisirs du bivouac.
Mais comme ces illustres il n'avait pas pendu son épée au clou pour cultiver les belles-lettres, c'était lui qui avait été pendu au clou pendant la Restauration, et le gouvernement de 1830 ne l'avait pas décroché. * N'ayant aucune fortune il s'était fait professeur.
JOURNAL d'un FLANEUR 161
Après avoir défendu sa patrie il Tinstruisait. Tristes conditions !
Pendant les récréations nous nous groupions autour de lui.
— Capitaine (c'est ainsi que nous l'appelions), capitaine, racontez-nous vos campagnes?
Alors, sans se faire prier, il nous narrait ses combats de géants qui ont placé pour la France mille ans de gloire sur la planche de l'histoire.
Ses récits étaient si vrais, il mettait tant de feu dans ses gestes, tant d'animation dans sa voix, que nous prenions un plaisir extrême à l'entendre raconter.
Il fallait voir notre douleur quand « la gauche com- » mençait à ployer, » ou quand « la droite était prise » en flanc. » Il fallait entendre nos cris de joie quand Murât ou Kellermann arrivaient culbutant l'ennemi et décidant la victoire.
\ti% 40UÏ\NAL n'UN FLANEUR
En classe, c'était tout différent, le wpltainô disparaissait pour faire place au pédagogue. Le héros d&t venait un simple mortel ; nous ne Fécoutians plus.
Pourtant, certaines sorties violentes attiraient Hotre attention. Jan>als le capitaine ne pouyait parler d'un héros de l'antiquité sans Fin jn lier un peu : jalopsie de métier, sans doute.
<f L'antiquité, disait-il, a donné beaucoup trop d'importance à sesperriers, qui, en réalité, n'auraient pas tenu dix mini^tes 4evant Jean-Baptiste BemadoUe ou DominiquMo^eph Y^indamipe.
» PérielèS} qui donna son nom à son siècle, ne fut qu'un héros douteux. Il encouragea les art^ et Ips letr très; son éloquence et ses largesses lui firent des partisans ; mais qu^nd il voulvit entreprendre la cati^/iayne du Péloponèse, il se fit frotter les côtes à ce paipt que les Athéniens le flanquèrent à l'amende .comme un simple bourgeois ; voilà ce que c'était que Périclès.
JOURNAL d'un FLANEUR 163
jpi Miltiade^ à propos duquel on a faU fee^iiçoup d'embarras, était certainement un officier de méritej mais ce n'était pas encore ce qu'on pourrait appeler la perle fine du Gai'de-Meuble. Lors de l'expédition de Scythie, il ne sut pas garder up pont que Darius lu avait confié, il n'eut pas l'esprit de faire jouer la mine ot de le faire sauter, ça ne lui vint même pas à l'idée.
» On a fait une affaire d'État de la bataille de Ikfarathon. Marathon tant qu'on voudra, je n'y étais pas mais j'étais à Lutzen, à Bautzen et ailleurs, et je sais ce que c'est qu'une bataille.
» Eh bien, je prétends qu'il est impossible que Miltiade ait battu trois cent mille hommes avec douze mille.
» A moins cependant qu'il ne fût fortifié ou que les Perses ne fassent des elampins
164 JOURNAL d'un FLANEUR
Un seul héros ancien excitait son admiration, c'était Jules César.
Jules César et Napoléon ; il ne sortait pas de là.
A force de les comparer, il avait fini par les confondre entre eux, ce qui était fort amusant.
— « Messieurs, nous disait-il, le plus grand des héros de l'antiquité est certainement Caius Julius César.
». Jules César naquit à Rome, près d'Ancône, d'une famille pauvre, mais noble. Quelques auteurs prétendent qu'il était le neveu du cardinal Fesch ; qu'est-ce que je dis donc là? il était neveu de Marius.
)> Banni dç son pays par Paoli, jjlors ^11 je dçs An^
JOURNAL d'un FLANEUR 168
glais, il se relira chez Nicomède, roi de Bithynie, où il resta jusqu'au moment où M. de Pontécoulant l'attacha aux bureaux de la guerre; on sait qu'il sortait de l'école d'Apollonius, où il était entré, grâce à la protection du comte de Marbeuf.
» En quittant le roi Nicomède, Julius César s'était rendu près de Minucius Thennus, préteur en Asie, qui lui .confia le commandement du siège de Mitylène.
» César, à peine âgé de vingt-quatre ans, possédait déjà cette sûreté de jugement qui caractérise les grands hommes. Avec son coup d'œil d'aigle, il comprit qu'il n'y avait qu'une seule manière de s'emparer de Mitylène; il fallait prendre d'abord le petit Gibraltar.
» Le succès donna raison à son entreprise.
» Revenant à Rome, précédé par la renommée, 1 y devint l'idole du peuple.
166 JOURNAL D*UN FLANEUfi
» Envoyé eh Espagne, il marcha de conquêtes en conquêtes. À la tête de soldats à peine vêtiis, il força la victoire à suivre ses pas.
» A son retour, il fut envoyé dans les Gaules, où ses ennemis pensaient qu'il trouverait la mort.
» Mais la destinée en avait décidé auti^ment. Son armée fit des prodiges de valeur, s'empara d'Alexandrie, gagna la bataille dés Pyramides, et acheva de soumettre la conti^ée.
» Pompée, jaloux dés succès de César, le dess^Mt près de TAssemblée. if décida les rogateure à Ihî ôter le commandement qu'ils lui avaient confié.
» César, en apprenant ce traitement, tpi'îl considérait, à juste titre, comme tine injustice révoltante, convaincu, d'ailleurs, que le gouvernement he lui enverrait ni renforts ni argent. César, entouré de périls sans nombre, prit une énergique résolution.
» Instruit par un Grec de Céphalonle des dangers que courait la patrie^ il s'embarque sur les frégates te
JOÛH>'AL D*U]S FLANEUR 167
Aluiron et la Carrère^ passe le Rubicon, et il s'écrie : Aleajacta est! après avoir confié son armée à Kléber.
* Arrivant â febttie sans y être atteiidu, îl devint le chef d'un parti qiii i)iaçâ sur lui toutes ses espérances. Àîdé de ses Jiartisans, îî s'étnï>arà dû potfvoir aïixdèï^ nières ides de brumaire, et se fit nommer consul pour dix ans.
» Ne tardant pas à abandonner son collègue Bibulus- Sieyès, il s*adjoignit Crassus et Gambacérès, formant ainsi ce fameux triumvirat qui sut maintenir le pouvoir absolu
» Pompée et ses lieutenants, battus partout par César, succombèrent tout à fait à la bataille de Pharsale.
» Désormais affranchi de tout obstacle et au comble de sa gloire, il se fit nommer dictateur à vie et fut sacré par le pape.
168 JOURNAL d'un FLANKuK
» Au milieu de ses grandeurs, César n'oublia pas les affaires de l'Empire. Adulé par le Sénat et par le peuple, il ten^assa facilement les séditions fomentées par les républicains et les partisans de Pompée, les mêmes qui, quelques années auparavant, avaient préparé contre lui la machine infernale.
» Après de vains efforts pour conserver la paix à ses peuples, César se vit dans l'obligation de lever une armée et de marcher contre Pharnace, roi du Bosphore Cimmérien, qui voulait susciter des troubles en Asie. En passant, il pardonna à Déjatarus, électeur de Saxe, changea son duché en royaume, et signa le décret de Moscou.
» De retour à Rome, il raconta ses victoires en trois
JOURNAL d'un FLANEUR 169
mots : « Véni, vidi, mci! » et comme on lui représentait les dangers auxquels il était exposé, il répondit en souriant:
— Le boulet qui doit m'atteindre n'est pas encore fondu.
» Après avoir annexé à l'Empire la Mauritanie, la Numidieet les provinces Rhénanes, César employa les loisirs de la paix à encourager les sciences et les arts. 11 réforma l'administration publique et ordonna la révi* sion du Code civil.
» Grand magistrat, grand capitaine. César, au milieu de sa vie si prodigieusement active, trouva du temps pour s'occuper des sciences positives, et Ptolémée le cite comme le plus grand mathématicien de son temps. 11 fit réformer le calendrier, qui contenait une légère erreur de soixante-sept jours. Pour ce travail, il
170 JOURNAL d'un FUANEUR
appela le célèbre astronome Sorigèno> auquel il confia la direction de rOhservatoire.
» L'étoile de César devait pâlir : ses sénateurs, ses lieutenants, qu'il avait gorgés de richesses et d'honneur, conspirèrent contre lui.
» Les républicains et les pompéiens s;e liguèrent pour abattre ce colosse glorieux, qut trente ans de guerre ^vait épargné,
» Sa mort fut grande, comme avait été sa vie : il se voila la face pour ne pas voir les poignards de ceux qu'il avait traités comme ses fils.
» Napoléon fut [plus heureux que César. Il n>ounit assassiné par ses ennemis, et n'eut pas la douleur de voir des mains fi^ancaises tremper dans son sang.
JOURNAL d'un FLANEUR 171
» La fatalité voulut que César mourût frappé par son fils. Quelques auteurs prétendent que Brutus connaissait les particularités de sa naissance ; mais que le patriotisme remporta sur l'amour filial.
» Brutus fut donc doublement parricide.
» C'est égal, j'aimerais mieux m'appeler Brutus qu'Hudson Lowe.
» La postérité sera de mon avis. *
Ainsi professait le brave capitaine. Longtemps, bien longtemps- j'ai ri des bizarres confusions de son enseignement. Aujourd'hui, je ne ris plus, je pense.
Je pense que César pourrait bien avoir dormi deux mille ans et s'être réveillé Napoléop.
Il y a longtemps que les Anglais ne mV.vaient rien fait de désagréable.
A dire vrai, cela m'ennuyait beaucoup.
Commeje tiens extrêmement à rester brouillé avec eux, il m'eût été pénible d'avoir à dire comme les optimistes ou les garçons d'écurie : « Les Anglais ont du bon. »
Il est des gens avec qui on n'aimerait pas à faire la paix,
Les fils d'Albion se tenaient tranquilles. Ils avaient bien fait une sortie à propos de Fi/Ze-rfe-fitr, mais je n'y avais pas trop pris garde, parce qu'après tout si FiUe-de-V Air s'était un peu respectée, elle ne serait pas allée courir avec des chevaux anglais.
Mais voilà qu'un certain M. Bass, membre des Communes et brasseur, je crois, s'amuse à commettre une vilaine et indigne action pour se rendre populaire. — Dieu le bénisse !
Cet honorable gentleman présente à la Chambre un bill tendant à supprimer les joueurs d'orgues de Barbarie, dans la ville de Londres.
0 grand et sublime peuple anglais, amant de toutes les libertés, je te reconnais bien là!
0 John Bull, démocrate! n'en feras-tu jamais d'autres?
174 JOURNAL d'un II'LÂNBUR
Deux fois le biU Bass a été pris en considération?
La Ciiambre des Communes s*est passionnée ; les uns sont pour les orgues, les autres contre.
Voilà encore des députés qui s'occupent de choses bien sérieuses !
Ce brasseur Bass est un homme pyramidal et plein d'humour. Voici à peu près ce qu'il a dit à ses collègues pour les ranger à son opinion :
« — Figurez-vous, honorables messieurs, que l'autre jour, il est venu un joueur d'orgues devant ma porte-, il était huit heures et demie du matin.
» A neuf heures, il en est venu un autre.
» Comme cela commençait à me fatiguer véritablement, j'ai envoyé mon domestique prier ce joueur d'orgues de se taire. Vous croyez que ce musicien primitif
JOURNAL d'un FLANEUU 175
a obtempéré? vous ne connaissez guère les joueurs d'orgues.
» Ne voulant pas lui laisser la dernière note, je m'adressai à un policeman qui, sans doute, aimait la musique, et qui répondit que ça ne le regardait pas.
» Je m'adressai au constable, qui me dit que ses pouvoirs ne lui donnaient aucun droit sur la musique des rues. C'est donc à s que je m'adresse pour protéger mon repos. »
S. R. Peel, — un grand nom cependant! — a appuyé l'orateur.
M. Hankey a prononcé quelques paroles sensées en faveur des orgues, mais il a été moins écouté.
Si j'avais le malheur d'être Anglais et l'honneur d'être membre des Communes, voici ce que j'aurais répondu à M. Bass :
176 JOURNAL d'un FLANEUR
Très-honorable Monsieur,
Les joueurs d'orgues sont des Savoyards fort désagréables.
Il est certain que la plupart du temps leurs instruments sont faux et discordants.
Il est incontestable qu'ils n'ont point le sentiment de la mesure.
Le plus grand nombre d'entre eux joue lentement et d'une façon lamentable le spirituel et gracieux air du Pied qui r*mue^ de M. Wekerlin.
C'est même à ce parti pris de dénat rer sa sublime musique que cet illustre compositeur a dû d'échouer aux élections de la Société des auteurs et compositeurs; ce qui est bien malheureux, bien malheureux !
D'un autre côté, ces horribles musiciens, lorsqu'ils exécutent le grand air de Lucie ou le Miserere du
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Trovatore^ tournent leur manivelle avec tant de vélocité que, s'ils ne vous déchiraient les oreilles, on pourrait croire que leur mission sur terre est de moudre du ca
Ces insidieux vagabonds, je le reconnais avec vous, arrivent toujours dans de fort mauvais moments.
Parfois, leurs fausses notes viennent accompagner les pleurs d'une famille en deuil.
Si votre maltresse ou votre femme "vous fait une scène, l'orgue joue :
0 jour hcurenx I jour d'allégresse !
S'il pleut, un dimanche, ce qui vous ennuie, parce que vous vouliez aller à Bougival pêcher à la ligne, l'orgue vous crie :
Amis, la matinée est belle, Çur le rivage assejnblez-vous,
178 JOURNAL d'un FLANEUR
Quand vous avez tiré le numéro 7 à la conscription, Torgue a joué :
Aht quel plaisir d'être soldai!
Toutes ces petites railleries du hasard sont trèsdésagréables, j'en conviens.
Mais, honorable monsieur, faites-moi donc le plaisir de me citer une corporation plus agréable que celle des joueurs d'oi^ues.
Tout est ennuyeux dans la vie ; mais il faut en prendre son parti.
Serait-il juste de supprimer les cordonniers qui font toujours des chaussures trop étroites, Les chapeliers qui font des chapeaux trop larges, Les omnibus qui éclaboussent les gens,
JOURNAL d'un FLANEUR 179
Les cochei's qui les versent.
Les maçons qui salissent les passants,
Les décrotteurs qui veulent les nettoyer.
Les tailleurs qui font des comptes de pharmacien,
Les apothicaires qui vendent plus char que les tailleurs,
Les médecins qu*on ne voit que lorsqu'on est ma* lade.
Les eioquemorts qu'on ne rencontre que lorsqu'on se porte bien.
Les avocats qui vous étourdissent.
Les comédiens qu'on n*entend pas?
Serait-îl juste encore de supprimer les restaurateurs qui nous empoisonnent.
Les barbiers qui nous coupent.
Les fâcheux qui nous rasent,
Les journalistes qui nous endorment.
Les voisins qui nous empêchent de dormir ?
Croyez-vous que les brasseurs eux-mêmes ne devraient pas être supprimés?
N'est-ce pointa eux qu'on doit ces bouges enfumés
180 JOURNAL d'un FLANEUR
OÙ rôdeur du tabac se marie si galamment à raroine du houblon ?
N'est-ce pas la bière qui fait les brasseries où vont s'abrutir des gens qui, sans votre insidieuse boissoo, seraient peut-être des hommes utiles ?
La musique fait moins de mal à un peuple que les tavernes.
Et dites-moi, honorable monsieur, et les huissiers ! qu'en pensez-vous ?
Croyez-vous qu'ils ne soient pas désagréables aussi, ceux-là ?
Que pensez-vous encore des musiciens en habit noir qui encombrent les salons ?
J'en passe et des mauvais.
Cordonniers, chapeliers, cochers, décrotteurs, tailleurs, médecins, oroquemorts, avocats, comédiens,
JOURNAL d'un FLANEUR 181
restaurateurs, barbiers, raseurs, journalistes, voisins, brasseurs, musiciens de salons, portiers, huissiers, etc., etc., on pourrait supprimer tout cela, la terre ne cesserait pas de tourner.
S'il n'y avait pas de chapeliers, on porterait des casquettes, ce qui serait bien plus commode.
Les peuples de la Patagonie ne connaissent pas les tailleurs; ils n'en sont pas plus maigres. La preuve, c*est qu'ils se font des paletots avec leur ventre, qu'ils jettent négligemment sur leurs épaules.
S'il n'y avait pas de cochers, on marcherait à pied, ce serait l'excuse des décrotteurs.
S'il n'y avait pas de pharmaciens, les médecins seraient inutiles, et les croquemorts n'auraient plus
grand'chose à faire.
182 JOURNAL D*UN FLANEUK
S'il n*y avait pas d'avocats, il n'y aurait pas de procès.
S'il n'y avait pas de restaurateurs, on mangerait chez soi.
S'il n'y avait pas de hrasseoi^s^ on boirait du vin ; le beau malheur !
En France, après la révolution de Févri^, on parh assez sérieusement de supprimer les propriétaires. Heureusement l'idée n'eut pas de suite; et cependant c'était une idée.
Avez-vous pensé quelquefois, honorable monsiettr, que depuis plus de huit siècles l'AngkteiTe, que votw
appelez la vieille, on ne sait pas pourquoi, possède des musiciens ambulants?
Avez-voîw songé qite d'AUan Mac-Aulay au dernier Mozzanniffo traînant son orgue dans la cité, bien des raillions de gens, aussi délicatement doués que votrs pouvez rétre, ont dû, parfois, être incewirnodé^par ces virtuoses de la rue ?
Ne vous êtes-vous pas dit que si des miUiards d'oreilles avaient été écorchées, il devait y avoir une raison à cela?
Avez-Yous es ua seul instant la foUe prétention de supposer que Tidée de supprimer les joueurs d'orgues vous étati persoimelle ? Vous aoriez, en ce cas, vme bien mauvaise opinion de vos ecmpatsicHc»..
184 JOURNAL d'un FLANEUR
Il ne faut pas avoir inventé le fil à couper le beurre pour venir dire à une tribune :
« — Messieurs,
» Il y a, à Londres, sept ou huit cents Lucquois et autant de Savoyards, qui produisent dans la ville des sons désagréables; il est un moyen bien simple de ne plus les entendre, supprimons-les. *
C'est simple comme une traduction de Faust.
Qu'est-ce que cela fait, je vous le demande, que vingt mille pauvres diables quittent chaque année une terre ingrate pour aller vers des rives plus fortunées demander le pain quotidien sous le prétexte insidieux qu'après tout ils sont des hommes?
JOURNAL d'CN FLANEUR 185
Que vingt mille hommes mangent ou ne mangent point, voilà-t-il pas de quoi s'inquiéter beaucoup !
Du moment où ces vingt mille créatures gênent M. Bass, il est bien naturel qu'on les efface à jamais du livre de l'humanité.
Mais ne savez-vous pas que ces braves organistes de Barbarie sont de bonne foi?
Mais ils sont convaincus que leur manivelle est sublime !
Vous n'avez donc jamais regardé leur sourire doux et triste lorsqu'ils tendent leur casquette. Ce sourire est tout un poëme :
■— Je viens de charmer vos oreilles, un petit sou, s'il vous plaît?
— J'ai traversé les ondes bleues de la Méditerranée
186 JOURNAL d'un FLANEUR
pour populariser le génie des maîtres de ma nation, un petit sou, s'il vous plait ?
— Vos musiciens s'inspirent en mangeront du rosbif; les nôtres sont les élèves de la brise embaumée qui chante dans les bois d'oranger, un petit sou, s'il vous plaît ?
— Sans moi, voyageur aux pieds nus, tous les pauvres, vos frères, qui triment et pleurent sur les bords de la Tamise, n'auraient jamais entendu :
La valse de Guillaume Tell; La cavatine de Tancrède ; L'air de Norma; La Rofimnee du Saule ; Le duo delà Favorite; Le Miterere du Trovatore; Un petit sou, s'il vous plait ?
Voilà ce que dit le sourire de <;et homme, qui remet en souriant sa casquette, même quand le sou ne vient pas,
JOURNAL d'un FLANEUR ' 187
D'ailleurs, honorable monsieur, raisonnons : supposons deux mille joueurs d'orgue ou de serinette pour toute la vieille Angleterre.
Admettons que pour vivre, boire, manger et dormir, ils dépensent chacun quarante sous par jour, cela fait quatre mille francs, n'est-ce pas ?
Ces quatre mille francs représentent l'aumône de quatre-vingt mille Anglais à un sou la pièce.
Or, si tous les jours quatre-vingt mille personnes s'anwisent à entendre de la musique et à payer les musiciens, vous êtes dans votre tort en demandant la suppression d'artistes qui réjouissent vingt-neuf millions quatre cent mille de vos concitoyens, soit : cinquante-huit millions quatre cent mille oreilles anglaises.
188 JOURNAL d'un FLANEUR
En admettant toutefois que chaque Anglais possède deux oreilles, ce qui n'a jamais été bien prouvé.
En France, on n'aime pas les joueurs d'orgues depuis que deux d'entre eux exécutaient l'air :
Écoii lez-moi, douce Sylvie!
pendant qu'on égorgeait M. Fualdès.
La culpabilité de ces deux hommes ne fut jamais bien établie, je crois : cependant, toutes les fois que dans une petite ville on entend, la nuit, les orgues de Barbarie, un frisson court dans tous les esprits, et le vieux qui est le plus près du feu, s'écrie :
— Ça me rappelle l'affaire Fualdès.
Pourtant, jamais l'idée n'est venue à personne de supprimer ces musiciens. Si l'on commettait une aussi grande injustice, la barbarie ne serait pas du côté des orgues.
JOURNAL d'un FLANEUR 189
A la première lecture de votre bill, on s'est misa rire,
A la seconde, on a levé les épaules,
A la troisième, on vous dira :
— Au-dessus de vous, M. Bass, au-dessus de la Chambre des Communes, au-dessus de la Chambre des Lords, au-dessus même de votre gracieuse souveraine, il est deux choses respectables
Où nul ne doit jeter un regard insolent l
Ces deux choses sont : le droit des gens et la liberté (1).
La vieille Angleterre, dites-vous à tout propos, est le pays de toutes les libertés : c'est trop. N'en ayez qu'une, mais que ce soit la bonne !
(i) Hélas on a dit le contraire.
Paris se compose :
De gens riches, De gens aisés, De gens ruinés, De gens pauvres.
Les gens riches sont ceux qui peuveni se passer toutes leurs fantaisies;
JOURNAL d'un planeur 191
Les gens aisés sont ceux qui n'ont jamais eu et n'auront jamais de fantaisies;
Les gens ruinés sont ceux qui ont eu l'esprit de se passer toutes leurs fantaisies;
Les gens pauvres sont ceux qui ont des fantaisies en portefeuille et qui ne peuvent pas les escompter.
Après les gens pauvres, il y a bien les pauvres gens. Ceux-là sont bien malheureux. Ils connaissent tous les désirs, toutes les envies et souvent toutes les haines.
Ils n'ont qu'une fantaisie, c'est de manger chaque jour autant que possible.
Les philosophes appellent cette fantaisie-là un besoin ; les banquiers disent que ce n'est qu'un capiice.
Parmi ces quatre sectes reconnues par l'État, il existe un schisme, une petitd Église qui échappe à la surveillance sociale,
192 JOURNAL d'IN FLANEUH
Les dissidents qui la composent sont riches, pauvres, ruinés et aisés tout à la fois.
On les appelle les impénétrables.
Les impénétrables n'ont rien de commun avec ces lions à la tire, qui brillent six mois sur le ps^wé parisien et disparaissent un beau matin sans que personne s'en inquiète et se demande si la politique est étrangère à l'affaire.
Les impénétrables sont en bonne posture dans le monde.
On les salue avec empressement, et beaucoup de gens bien situés recherchent leur amitié.
Leur crédit dans le monde est très-hypolhétique>
En revanche, l'autre crédit, celui du tailleur, est établi sur une confiance que rien ne saurait ébranler.
Les impénétrables n'ont pas de banquier.
JOURNAL d'un FLANEUK 193
Ils ne possèdent ni un pouce de terre au soleil, ni un mètre de moellons sur le pavé.
Alfred de Gaston, qui est l'amant de cœur de la mnémonique, ne saurait préciser une date se rapportant à leur entrée en possession de patrimoine.
Les impénétrables n'ont pas de dettes.
En revanche ils ont beaucoup de charges.
Nul homme au monde ne peut se vanter de leur avoir vu en main une valeur mobilière.
Ils changent rarement un billet de mille francs, mais ils ont toujours cinquante louis en poche.
Voici le type d'une variété assez commune à Paris : M. Henriquez Biroto y Saramufla est un gentilhomme des tropiques. Ses ancêtres vinrent d'Espagne ofl de Portugal. Il tient aux Bragancc par la fierté, et
194 JOURNAL d'un FLANEUR
aux Bienavides par sa mère, qui mourut en lui donnant le jour, punition juste et méritée.
Comme tout ce qui touche à son impénétrable personne, l'âge de don Henriquez est incertain.
Brun, petit; sec et jaune, il est plutôt laid que beau. Cependant il possède une roideur dans les membres qui lui donne aux yeux des bourgeois un petit air de distinction.
Près des gens du monde, don Henriquez est poli comme un Russe. Près des petites gens, il est grossier comme un rustre.
Il prétend que ses terres, cultivées par de nombreux esclaves, ses habitations, gardées par de nombreux serviteurs, sont situées à douze lieues de Rio*-Blngun. Il se coupe quelquefois et dit : BlagUû-Rio au lieu de
JOURNAL d'un FLANEUR 198
Rio-Blagua. Cette nuance ne déroute point les gens instruits.
Henriquez Biroto possède, rue du Helder, un appartement qu'il loue six mille francs; c'est pour rien : il y a écurie et remise.
La remise contient un coupé, un phaéton, une Victoria et un fourgon.
Le coupé pour quand il pleut.
Le phaéton quand il ne pleut pas,
La Victoria dans le cas où il pleuvrait,
Le fourgon pour rien.
Le fourgon mérite une mention particulière. Tous les gens qui font du chic ont un fourgon. On a beau se creuser la tête, il est impossible de deviner pourquoi»
Les grandes maisons ont un fourgon, cela se conçoit.
196 JOURNAL d'un FLANEUR
Les seigneurs du faubourg Saint-Germain, les financiers de la Chaussée-d'Antin sont tous propriétaires de villas ou de châteaux aux environs de Paris. Leurs fourgons servent à transporter les fourrages de la campagne à la ville.
La plupart du temps il va cinq ou six voitures à l'écurie ; les fourgons sont employés pour transporter les roues cassées, les harnais et surtout pour promener les chevaux qui ne doivent pas être attelés dans la journée.
Mais le monsieur qui fait du chic n'a que trois chevaux, un attelage et un cheval de selle. Que fait-il du fourgon? Rien ; et cependant il achète le fourgon avant toute chose.
Don Henri quez possède quatre chevaux, un attelage et deux chevaux de selle, parce qu'il est bien trop gen-
tilhomme pour faire monter à son groom un des chevaux de son équipage.
Chaque matin son cocher a ordre d'atteler le fourgon et d'aller au pas jusqu'à l'arc de triomphe
Quand le fruitier, l'épicier, le boulanger et le charbonnier voient sortir don Henriquez en voiture, ils disent simplement :
—Voilà un bourgeois qui va se promener.
Mais lorsqu'ils voient sortir le fourgon, illustré de deux ou trois drôles, amis intimes du cocher, ils s'écrient avec un soupir d'admiration ou d'autre chose :
— Faut-il qu'il soit riche, ce particulier-là, pour faire promener tous les matins ses domestiques en voiture !
C'est sans doute pour faire pousser cette exclamation aux gens du quartier que les riches en général, et don Henriquez en particulier, possèdent un fourgon.
Il ne peut y avoir que cette raison, puisque le grainetier apporte les fourrages dans des voitures à lui.
198 JOURNAL d'un FLANEUR
Outre son écurie, qui lui a coûté trente-six niflle francs parce qu'il sait acheter, et qui lui coûte douze mille francs par an parce qu'il est économe et qu'il sait bien compter, M. Henriquez Biroto entretient quatre domestiques.
Sa table est excellente.
Sa cave est exquise.
Tout cela lui revient, toujours grâce à son entente de la vie, à la bagatelFe de vingt mille francs.
Son tailleur, son aident de poche, son bottier, son gantier, son chemisier, son chapelier ne lui coûtent pas davantage, parce que Henfiquez ne fait pas de folies et que son oncle le commandeur lui envoie ses cigares de Rio-Blagua même.
Comme don Henriquez Biroto y garamûfla est heureux, ainsi qu'il convient h wn homme qui dépense
JOURNAL d'un FLANEUR 199
soixante mille francs par an, il est rare qu'il se passe bien longtemps avant que les plus auvais bruits du monde ne circulent sur son compte.
— D'où vient-il?
— On vous Ta dit cent fois-, il est de Rio-Blagua. •— Où est-ce, cela?
— Mais je n'en sais rien, moi, mon cher, adressezvous à Malte-Brun.
— Je ne le connais pas.
— Vous savez, mon cher, que j'ai soupe hier avec des Blagualiens très-riches?
— Eh bien?
•— Eh bien, ils ne connaissent pas du tout votre M. Biroto.
— Et après?
— C'est toiîl.
— Que voulez-vous prouver?
— Rien.
— Alors!
200 JOURNAL d'1>N FLANEUR
— Mon cher, après tout, je ne répète que ce qu'on dit.
— Que dit-on?
— Mais on prétend que Biroto n'est qu'un intrigant.
— Mon cher, c'est bête, ce que vous dites là. Quelle raison don Henriquez aurait-il d'être un intrigant?
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Alors ne vous faites pas bénévolement l'écho de bruits stupides.
— Je rapporte ce qu'on dit, voilà tout.
— C'est absurde ; M. Biroto est un parfait gentilhomme, j'ai vu chez Fauh des tentures qu'il a commandées. Ses armes sont tissées dans l'étoffe. . Il porte :
Écartelé^ au premier et troisième d'argent à la croix potencée d'azur^ qui prouve une famille chrétienne, ayant combattu pour la religion. Au chef d'or mrcliargé de trois quiiite feuilles qui ^ évidemment, concédées plus tard, indiquent les fondateurs d'une colonie. Au deuùcième et au quatrième de ^ueiileSy à la fasce d'argent surchargée de trois coquilles de sinople, qui marquent certainement un pèlerinage ou une croisade; et en
JOUKNAL d'un FLANEUR 201
ccBMr, brochant sur le tout de sable au chevron d*or accompagné de trois tourteaux de même.
Remarquez que je dis tourteaux et non pas besants ; savez-vous ce que c'est que des tourteaux ?
— Pas du tout.
— Ah ! voilà ! on parle toujours sans savoir. Les tourteaux, qu'on confond à tort avec les besants, étaient des morceaux de cuir coupés en forme de rond que le commandant d'une ville assiégée donnait pour payer les vivres et les armes qu'on lui apportait du dehors. Le siège levé, le roi envoyait des finances ou on levait une contribution sur les habitants, et le général remboursait ses tourteaux, comme aujourd'hui on rembourse une lettre de change ; c'était le crédit chevalier.
— Mon Dieu ! je ne vous dis pas. . .
— Tenez, une dernière preuve : M. Biroto a pour timbre un casque grillé en cinq^ cime d'une tête de lion au naturel^ armé et lampassé de gueules^ et pour supports deux gorilles ou troglodytes de sinople,
— Ces choses-là ne s'inventent pas, voyez-vous, il faudrait être stupide pour aller fourrer dans ses armes
des singes yerts> si l'on n'y était pas forcé pai^ une ancienneté honorable.
Le jour où un premier monsieur a jeté un doute dans Tesprit de tous, il se forme deux camps :
L'un pour Henriquez, l'autre contre ; de là des discussions sais fin.
— Vous avez beau dire, la vie de M. de Birotc^ est très-obscure.
— Ne voudriez-vous pas qu'il Mi deux lanternes à son existence?
— D'abord, vous savez que M^ de Villec^esney qui a besmcoup navigué^ prétend qu'il n'y a pas de conirée qui s'appelle Rio-Blagua..
— Allons donc ! La Carrière a soupe samedi av^ des Blagualiens.
— En admettant que cela soit, rien ne prouve que Biroto ait cent mille francs de rente.
— Il n'a aucune lettre de crédit.
— Il avait peut-être apporté de l'argent.
— Depuis dix ans, il a eu le temps de le dépenser. Dlailleurs, on n'apporte pas un millioiiiidans sâ po€ke !
— Moi, je suis de cet avis-là.
— Pardon, messieurs; voulez-vous me permettre de dire ce que la Louve, qui sait le secret de tout le monde, raconte sur M. de Saramufla ?
— Dites ! parlez !
— Eh bien, d'après elle, il paraîtrait qu'en 1848 M. de Saramufla aurait été chargé par la république blagualienne de porter des présents magnifiques au gouvernement provisoii^e. Entre rép bliques on a des procédés. Quand il arriva, le gouvernement provisoire avait disparu, et, toujours d'après la Louve, M. de Saramufla se serait fait à lui-même présent des présents.
— Tiens ! ce n'est pas bête ça.
— Ce serait peu délicat.
— - Depuis, comme vous pensez, il n*a fait aucun effort pour revoir sa patrie.
— Mais puisqu'on vous dit que la république bla-^ gualienne n'a jamais existé.
— En ce cas, M. de Saramufla serait très-fort.
204 JOURNAL d'un FLANEUR
De même qu'un homme a toujours des ennemis, il a toujours des défenseurs.
Un au moins :
Au milieu de la tempête, la voix du défenseur s*élève :
— Pardon, messieurs. Tous, tant que nous sommes, nous connaissons M. Biroto de Saramufla depuis longtemps, n'est-ce pas ?
— Sans doute.
— Quel est celui d'entre vous qui a un reproche à lui faire?
— Pas moi.
— Ni moi.
— 11 joue gros jeu, il perd toujours.
— C'est vi^ai.
— Donc il ne vit pas du jeu.
— Oh ! non.
— Nina Bradi lui coûte trente mille francs par an.
— Au moins.
JOURNAL d'un FLANEUR 205
— Il ne vit donc pas des femmes?
— Quelle bêtise ! ^ — - Si la république blagualienne n'existe pas, M. de
Saramufla n'est pas un agent secret.
— Ça, c'est judicieusement pensé.
— La police française ne donne pas cent mille francs par an à un de ses agents, M. de Saramufla n'est donc pas un mouchard ?
— C'est assez probable.
•— M. de Saramufla est -il soudoyé par l'Angleterre ou par la Russie? Cela nous serait bien égal.
— Oh ! parfaitement.
— A-t-ildes dettes?
— Aucune.
— Supposons qu'il soit tout simplement un voleur?
— Vous allez trop loin.
— Non, je suis son ami ; je tiens à en finir avec toutes ces absurdités-là. Je le répète : est-il un simple voleur ravageant Paris et la banlieue ? Il déjeune chez Bignon, il va au Bois, rentre diner, va au théâtre ou dans le monde; il passe la nuit au Cercle, à quelle heure travaille-t-il ?
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Alors tout le monde se dit :
— Au fait, voici un homme bien élevé, de relations agréables ; il vit bien, ne fait de tort â personne, il est reçu dans des maisons convenables ; pourquoi diable serais-je plus royaliste que le roi et irais-je me mettre en peine de savoir où il tire ^argent qu'il jette parla fenêtre î
Pour peu que don Henriqucz Biroto y Sarmiufla tire proprement Tépfe ùt îe pîstoTet, péWOïme ne songe plus à le pénétrer. II n'f a qtre vom qni allez vous écrier :
-^ llfaîs sapristi, comment falt-il?
— Je rîgnore; si je le savais, je serais miFlionnaire.
Vendredi i" juillet.
Le premier juillet 1864 a été un grand jour pour la France.
Un gouvernement fort, libéral et chercheur du bien public, a décrété une liberté nouvelle : la liberté des théâtres.
Quel mot sublime, éblouissant, que ce mot liberté f
JOURNAL d'un FLANEUR
Il a des rayonnements qui portent à Torgueil, comme le vin porte à la galté.
C'est véritablement un mot très-grand parce qu'il renferme tous les autres. L'homme libre est un roi tout-puissant, il retrouve toute la sublimité de son essence ; l'homme libre peut seul dire :
— Dieu m'a créé à son image !
A l'heure qu'il est, l'habile directeur des Folfes- Dramatiques peut à son gré jouer du Molière ou du Paul Avenel.
Il peut toucher à tout; il pourrait, s'il voulait, faire dire le môme soir le Misanthrope et les Cali* cots, la romance du Saule et celle du Fird qui rmue. Il est libre !
Avant-hier, tout le monde, vous, moi et lui, tout le monde avait le droit de vendre de l'argent, du cirage,
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dn drap, des bottes, des rubans, des planches, des pierres, des maisons, de Torfévrerie, de l'amour, de Tabsinthe, du vitriol, de la digitaline, de la poudre, des balles, des fusils, des épées, des poignards et bien d'autres misérables choses ; trois industries étaient seules l'objet d'un privilège. Nul ne pouvait vendre à son gré, sans un rescrit, le pain, la viande et l'esprit, c'est-à-dire les trois choses les plus nécessaires à l'homme.
Quand on demandait à l'autorité publique les motifs de cette exception au droit naturel, l'autorité répondait :
— Mon devoir est de veiller à la sûreté générale. Il m'importe de surveiller les boulangers afin qu'ils vendent à un prix unique et raisonnable du pain de bonne qualité.
Il n'y avait rien à dire à cela. L'autorité poursuivait
210 JOURNAL d'un FLANEUR
Il m'importe aussi de veiller sur les théâtres et sûr les bouchers; les uns servent des pièces corrompues, les autres des pièces corruptrices. Je suis responsable des estomacs et de la morale.
A son grand honneur, la France professe un profond respect pour Tautorité, qui, du reste, en est toujours digne.
Malgré ces exclusions, qui blessaient fort certaines personnes, tout le monde se taisait.
Parfois, cependant, Aristide Dubief disait tout bas: — Ah ça ! mais, ah ça ! mais, voyons donc ! Puisque je paye bien mes contributions, puisque je monte bien ma garde, pourquoi n'aurais-je pas le droit, tout aussi bien qu'un autre, de vendre du veau?
Cette prétention n'avait rien d'excessif certainement. Si tous les Français sont égaux devant la loi, ils
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doivent Tétre bien davantoge devant le veau. C'est simple, clair et logique.
Eh bien, cet argument ne frappait personne', au contraire ; dans le quartier on disait :
— Ce Dubief est un homme étonnant et dangereux, si Ton voulaitrécouter, il faudrait le nommer boucher.
Léon Dubief, le jeune» frère du précédent, qui a autant d'esprit qu'Aristide a de logique, s'exprimait ainsi :
— Quoi ! j'ai fait trente-trois pièces de théâtre, toutes plus remarquables les unes que les autres; j'ai frappé à la porte de tous les théâtres, et partout on m'a fait la même réponse :
— Merci bien, nous n'avons besoin de rien pour le moment; d'ailleurs, nous avons nos fournisseurs.
Je ne me suis pas tenu pour battu ; j'ai harcelé
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MM. les directeurs ; j*ai voulu en avoir le cœur net entre quatre-z-yeux. Voilà ce qu'ils m'ont dit :
— Mon Dieu, vos pièces ne sont pas mal, c'est bien écrit; mais, enfin, ce n'est pas plus fort qu'Augier ou FeuîUet, que d'Ennery ou Victor Séjour, que Dumas fils ou Sardou, que Barrière ou Lambert Thiboust, que Labiche et Martin, que Delacour et Thiéry. Pourquoi diable voulez-vous que nous changions nos habitudes ?
— Mais pour que -le soleil luise pour tous.
— Dame ! mon cher monsieur, c'est son affaire.
— Mais, cependant...
— Monsieur, dans les théâtres, on n'aime pas le soleil. Si vous voulez lui imposer des conditions, vous êtes bien libre.
Alors, comme son frère, le jeune Dubief s'écriait : — Quoi ! je paye mes contributions, je monte ma garde, et je n'ai pas le droit de faire jouer mes pièces. Si tous les Français sont égaux devant la loi, pourquoi M. de Beaufort est-il directeur et ne le suis-je pas?
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Le quartier faisait ses réflexions pour le jeune comme pour Talné.
— Quelle famille ! s'écriait-il ; les Dubief deviennent fous, parole d'honneur ! Il y en a un qui voudrait être boucher ; l'autre voudrait faire voir la comédie à Charenton !
Et voilà que tout à coup l'autorité se ravise. Le propre des gouvernements bien conduits est d'être à la tête du progrès. L'autorité se ravise, donne tort au quartier et raison aux Dubief.
L'autorité pense que le mieux n'est pas l'ennemi du bien ; elle croit avec raison que la liberté et la concurrence tiennent le mieux dans leur poche.
Un matin, elle proclame la liberté de la boucherie ; les côtelettes sont la proie des vendeurs, et, comme le bocage, le porc frais reste sans mystère.
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Il n'y eut pas grand chose de changé ; quelques bouchers déplus, et voilà tout.
Quelques braves gens qui savaient le métier, mais qui n'auraient jamais eu assez d'ai^ent pour acheter une maîtrise, ont ouvert boutique. Comme on ne peut pas faire de concurrence sans avoir plus d'argent que ceux qu'on veut vaincre, il en est résulté que les braves gens en question se sont ruinés ; mais plus heureux que des quincaillers, ils ont pu manger leur fonds.
D'autres braves gens, qui ne connaissaient pas le métier, mais qui avaient de l'argent, rêvaient la boucherie comme d'autres rêvent la croix. L'âme humaine est pleine d'ambitions.
Le jour de la liberté arrivé, fls se sont établis bouchers en versant des larmes de joie, et leur attendris» sèment est devenu superbe lorsqu'ils ont pu contenu pler les pièces sanglantes qui ornaient les grilles de leurs devîintures, qui sont le pilori des gigots.
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Mais, pour faire un métier il faut le connaître. Ces ambitieux, qui n'avaient aucun avantage sur les bouchers établis, que celui d'ignorer les ficelles du métier, ont généralement peu réussi. Ils ont vendu leur fonds à perte ou sans bénéfice ; d'ailleurs on sait avec quelle rapidité on se dégoûte de tout.
A vrai dire, les seuls qui aient profité jusqu'à présent de la liberté de la boucherie, ce sont MM. les tripiers. Cela se comprend, ces bons industriels avaient ufie boutique tmâ achalandée et hi^llée ad hoc.
U» matin ils ont, modesteraicnl et sani* bruit, attaché à leurs crochets un veau et un agneau. L'agneau est devenaun mouton; le veau est devenu un bœuf. Il n'a fallu m% tripiers, pour obtenir ce magnifique résultat, lil inteRige»ce, ni travail; c'était une question de pfïtiencc; il s'agissait d'attendre.
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Pourquoi n'aurait-on pas fait pour la littérature dramatique ce qu'on faisait pour la viande? C'eût été de la partialité.
Enfin, l'heure de la délivrance a sonné : voilà les Français, ainsi que le vieux Job, debout dans leur montagne et dans leur liberté ; il n'est plus un citoyen qui n'ait le droit d'avoir un théâtre, depuis Guignol jusqu'à M. Dinochau, inclusivement.
Je suis trop, flâneur pour ne pas aimer passionnément la liberté ; aussi ai-je applaudi avec transport l'apparition du nouveau décret, et ai-je battu des mains en voyant s'écrouler avec fracas les derniers privilèges.
Je crois que la littérature et l'art dramatique ont tout à gagner au nouvel ordre de choses établi sous rinfluence d'une pensée auguste.
Tout d*abord on va voir arriver des myriades d'auteurs nouveaux que les privilégiés tenaient éloignés avec une persévérance inouïe.
Le temps d'Augier, Labiche, Barrière, Dumas, Feuillet, Sardou et autres est fini. Le règne d'Arthur Emmanuel et de William Busnach va commencer, et le trône de Chivot et Duru va reluire d'un éclat nouveau.
L'étoile de Montigny pâlit au boulevard Bonne-Nouvelle; l'astre de M. Moniot se lève sur le chemin de la Villette.
Déjà, à l'heure où nous parlons, le petit Poquelin a une vingtaine de pièces reçues dans tous les nouveaux théâtres. La Porte Saint-Martin, marchant dans la voie du progrès, n'a pas hésité à monter son Tartuffe. Ce sera un éternel honneur pour la Compagnie nantaise.
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Les enfants passent une année à pleurer pour qu'on leur donne un polichinelle. Le jour où leurs parents leur passent cette fantaisie, il est bien rare que les bébés ne crèvent pas, à coups de couteau, la bosse de l'ennemi du commissaire.
Les enfants, qui sont les étires logiques par excellence, veulent savoir ce qu'il y a au fond de toute chose.
Il y a du son.
Les hommes sont comme les enfants, il faut de temps en temps leur donner quelques joujoux : un droit ou une liberté. Aussitôt qu'ils possèdent la chose tant souhaitée, ils ne savent plus qu'en faire. Volontiers, comme les bébés, ils crèveraient le ventre de leurs libertés, s'ils n'avaient peur d'y trouver le son que les enfants y cherchent.
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Les gouvernements savent bien cela. Aussi est-ce avec une grande prudence qu'ils accordent les libertés. Il est nécessaire qu'un peuple passe par mille transitions pour apprendre à être libre. Il faut qu'un peuple soit fort parmi les plu^ forts pour savoir digérer une liberté.
La liberté, c'est comme le poisson, ça échauffe et ça étrangle!
Petit à petit la prévoyance et las ollicitude de Tautorité finissent parla désosser.
Pour arriver plus facilement à ce but utile, elle sert la liberté à petite dose.
Voici quant à présent le privilège disparu, c'est quelque chose.
Maintenant, qu'on ne s'y trompe pas. Quand un grand nombre de citoyens auront sacrifié leur temps
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et leur fortune à construire des théâtres, ils diront à l'autorité :
— Nous sommes de simples marchands, vendant tant bien que mal du rire et des larmes, des pensées et de l'esprit au public. Nous vendons tout cela parce que c'est notre droit, nous ne sommes plus des industriels privilégiés. Pourquoi nous forcez-vous à donner chacun cent mille francs par an aux pauvres? Les pauvres sont intéressants, sans doute, mais ils le seront moins si nous nous ruinons pour eux. Comme nous sommes philanthropes et pleins de respect pour l'usage, nous voulons bien donner le dixième de nos bénéfices, mais non ledixième de nosrecettes. Notre voisin l'épicier est plus riche que nous, il fait travailler trois garçons, nous occupons trois cents personnes. Dans quinze ans il aura dans sa caisse les deux millions que chacun de nous aura donnés aux pauvres. En revanche, ce marchand de chandelles jouira d'une bien plus grande considération, parce qu'il aura porté avec discernement au journal le Siècle vingt-cinq francs pour les Polonais et cent sous pour les inondés de la Loire.
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L'autorité réfléchira pendant quelques années. Peutêtre dira-t-elle que la chandelle éclaire plus les masses que la littérature dramatique. Elle fera judicieusement observer que Tépicerie est une chose de première nécessité et que Tart est une chose inutile. Toujours estil que, les pauvres ayant des rentes, on ne pourra faire autrement que de réduire à huit pour cent le onze pour cent actuel. Ce sera toujours ça de gagné.
Puis on criera à nouveau et l'autorité diminuera encore deux pour cent, et les indigents n'en seront pas plus pauvres.
Si la liberté des théâtres est une nécessité, le nombre des théâtres va doubler, il y en aura bientôt qua-
rante. Donc en réduisant le droit des pauvres de moitié, les pauvres ne perdraient rien.
Quand les citoyens en question auront épuisé leurs criailleries sur ce chapitre, ils arriveront ;\ une autre question :
— Pourquoi nous censurer si nous sommes libres? A quoi on répondra :
— Le théâtre exerce une grande influence sur les masses, notre devoir est de le surveiller, de diriger ses tendances.
A quoi les citoyens susdits s'empresseront de ré- ' pondre :
— Tout a une grande influence sur les masses. Les marchands de nouveautés excitent au luxe, les restaurateurs excitent à la gourmandise, les changeurs excitent à Tenvie, les marchands de vins à la débauche. Pourquoi, puisque ce sont des industriels comme nous, ne leur donnez-vous pas des censeurs et des inspecteurs? Pourquoi ne sont-ils pas sous la surveillance de M. le préfet de police et sous la protection du ministre d*État? Pourquoi MM. les commissaires de police ne
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surveillent-ils pas leurs ventes et la garde n'est-elle pas à leur porte?
— Parce que nous faisons le plus grand cas de vous, messieurs.
Cette réponse flatteuse calmera les orages.
En somme, la liberté nouvelle a de grands avantages pour l'avenir et bien peu d'inconvénients pour le -présent. D'ailleurs, si cela clochait, on en serait quitte pour rétablir le privilège.
Une seule chose m'intrigue. Si Paris possède bientôt, grâce à la liberté, 'les quarante théâtres qui lui sont nécessaires et qu'on prépare déjà, je me demande avec effroi comment fera M. le ministre d'État pour occuper à lui tout seul quatorze mille six cents loges par an?
ADOLPHE DUBIEF, SUCCESSEUR DE M. VERGAMY
L'autre jour, dans la rue Saint-Martin, Vergamy rencontra Dubief.
Le hasard n'était pour rien dans cette rencontre.
Dubief a acheté et payé le fonds de quincaillerie exploité jadis par Vergamy.
Dans les premiers temps qui suivirent cette transaction, Vergamy allait deux fois par semaine faire visite
à Dubief sous couleur de lui donner des conseils.
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La vérité est que Vergamy éprouvait de temps en temps le besoin irrésistible de voir son fonds.
Dubief, pendant ces visites, souffrait singulièrement ; il avait Tair du commis de Vergamy.
Lorsqu'un client entrait pour acheter du fil de fer, Vergamy, qui « connaît son monde, » s'écriait : — Donnez du sept à M. Baudry ! C'est du sept que vous prenez, n'est-ce pas, M. Baudry?
Dubief était obligé de donner du sept, ce qui l'humiliait beaucoup, parce qu'il avait l'air d'exécuter un ordre.
Sans compter qu'en s'en allant Batidry ne manquait pas de taper sur le ventre de Vergamy en lui disant :
— Ah! ah ! papa Vergamy, c'était vous qui entendiez joliment votre affaire"!
• — Avec ça que c'est bien malin de donner du numéro sept; je l'aurais donné aussi bien que lui, pensait Dubief.
Vergamy faisait la roue.
Un autre client arrivait.
— Peux kilos de pointes, s'il vous plaît?
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Dubief allait peser les pointes-, alors Vergaray s'approchait magistralement :
— Ne donnez donc jamais la pointe de Paris à un layetier-emballeur; la pointe Bouillon, il n'y a que ça, voyez-vous ; d'ailleurs, M. Damoureyn'en prend jamais d'autres. Pasvrai, m'sieupamourey?
— Diable de papa Vergamy, répondait Damourey, il vous a une mémoire ! C'est pas lui qui fera enchérir les dictionnaires !
— Merci, pensait Dubief, v'ià trente ans qu'il lui vend deux kilos de pointes tous les trois jours; il n'y a pas besoin d'un baromètre pour se souvenir de ça.
Dubief continuait à être humilié, et Vergamy continuait à faire la roue.
Une voisine entrait-elle acheter un soufflet ou des pincettes, pendant que Dubief faisait Varticle^ Vergamy s'approchait avec un petit air de supériorité :
— Ne prenez pas ça, m'ame Viard; c'est pas votre affaire. Je connais votre numéro, à vous. Il vous faut du solide. V'ià ce qu'il vous faut; ça vous coûtera cinq sous de plus, mais vous pouvez vous coucher dessus,
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— Ah! m'sieu Vergamy, vous êtes un enjôleur; je ne veux mettre que quarante sous.
— Puisque je vous dis que vous pouvez vous coucher dessus!
M"* Viard, convaincue qu'elle pourrait se coucher sur ses pincettes ou sur son soufflet, mettait les cinq sous.
Et Vergamy se rengorgeait, à la grande confusion deDubief.
Un matin Dubief dit à sa femme :
— Ce vieux Vergamy commence à m'ennuyer à la fin; je voudrais bien pouvoir m'en débarrasser.
— Ce n'est que ça? moi, à ta place, ce ne serait pas long; il y a même longtemps que ça serait fini.
— Je voudrais bien t'y voir, toi.
— Si tu veux que je lui donne son paquet, tu n'as qu'à le dire?
— Je le dis, répondit Dubief.
Quand Vergamy revint, la quincaillière lui tint tout à fait ce langage :
— Je vas vous dire, m'sieu Vei^amy, moi, je ne suis pas pour critiquer les actions de personne, vu que ça
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ne me regarde aucunement. Mais vous venez toujours casser du sucre sur le dos de mon mari, quand il fait l'article, dont ça le mortifie beaucoup. Comme à la fin ça finirait par Vostiner^ je viens vous prier de rester chez vous et nous chez nous ; chacun chez soi, il n'y aura pas de mécontents.
— Madame, répondit Vergamy, je ne croyais pas jamais avoir la confusion d'être chassé de mon fonds, quand j'y étais pour vos intérêts; tous les jours on apprend à vivre.
— Votre fonds, on vous l'a payé; Dieu merci!
— Madame, je ne vais point à rencontre; seulement, je vous réitère qu'on apprend à tout âge; voilà mon opinion, madame, soit dit sans v us ofl'enser.
Vergamy ne revint plus.
Mais il fut bien malheureux. Ne pouvant se consoler, il errait dans la rue Saint-Martin comme une ombre échappée aux rivages du noir Cocyte.
Dubief, qui est un brave homme, fut touché d'une douleur qu'il comprenait par intuition.
Chaque fois que sa femme va voir sa fille, qui est en pension à la Chapelle-Saint-Denis, il se met sur le pas
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de sa porte : Vergamy passe et fait semblant d'apercevoir Dubief ; Dubief paraît étonné de trouver Vergamy devant sa porte, et de là une rencontre dans laquelle ]e hasard n'est pour rien, comme j'avais l'honneur de vous le dire.