‹ Les gens de ParisChapitre 40 sur 47 · LE GENDRE DE M. VERCFAMY · texte numérisé non relu

LE GENDRE DE M. VERCFAMY

— Tiens! s'écrie Dubief, v'Ià m'sieu Vergamy; ça va bien?

— Comme vous voyez.

— Diable de papa Vergamy, vous vous portez comme un pont.

— Dame ! j'ai soixante-deux ans.

— Vous les portez bien.

— Tel que vous me voyez, je suis de 1802,

232 JOURNAL d'un FLANEUR

— Naturellement, puisque vous avez soixante-deux ans; autrement, quoi de nouveau?

— Mon Dieu, rien ; et les affaires?

— A la douce.

— C'est l'Amérique?

— Faut bien qu'il y ait quelque chose ; votre demoiselle va bien, et votre gendre aussi?

— Mon gendre, mon gendre, tout le monde n'a que ça à me dire : « Votre gendre »; est-ce que je sais comment il va, mon gendre, v'ià plus de trois mois que je ne l'ai pas vu.

— Vous plaisantez?

— Il n'y a pas de quoi.

— Vous êtes donc brouillés?

— Mon Dieu, nous sommes brouillés sans l'être; je ne les vois plus. J'habite Villeneuve-Saint-Geoi^cs, mais je me suis tout à fait retiré, je vis seul ; j'ai travaillé pour mes enfants, et voilà où j'en suis, mon pauvre Dubief.

— Ah! c'est malheureux, par exemple! On disait votre gendre un si gentil garçon !

' — Je crois bien, comme gentil garçon, il n'y à pas son pareil.

— Un travailleur...

— Lui! il pioche quinze heures par .jour depuis le premier de Tan jusqu'à la Saint-Sylvestre.

— Un gaillard malin dans sa partie.

— Il n'y en a pas deux comme lui dans Paris pour le commerce.

— Sage, rangé?

— C'est une fille.

—- J'y suis, il n'aime peut-être pas sa femme?

— Il l'adore; il n'y a pas une créature plus heureuse qu'elle dans le monde.

— Eh bien ! mais qu'est-ce que vous avez donc contre lui, alors?

— Ce que j'ai; tenez, je vais vous le dire à vous, Dubief; ce que j'ai, j'avais juré de n'en parler jamais à personne, mais ça me soulagera. '

— Soulagez-vous, mon père Vergamy.

— Vous savez qu'on vient de percer un boulevard à Saint-Mandé?

234 JOURNAL d'un planeur

— J'en ai entendu parler, mais ça ne fait rien, allez toujours.

— Faut vous dire qu'il y a quatre ans mon gendre avait acheté un terrain qui se trouve juste aujourd'hui à l'alignement du nouveau boulevard, soixante-quinze mètres de façade.

— C'est une chance, ça.

— Pas vrai? vous allez voir. Alors, il y a trois mois, en me promenant, je dis comme ça : j'vas aller voir le terrain à Chienchien (c'est comme ça que sa femme l'appelle, parce que de son nom il s'appelle Gustave).

— Ça ne fait rien, allez toujours.

— Voilà que pendant que j'examinais ce terrain, je rencontre un ancien confrère qui s'était établi dans le temps au coin de la rue du Ponceau, Mérigot. Vous en avez peut-être entendu parler?

— Ala Faucille Verte ? *

— C'est ça. Pour lors, je cause avec Mérigot, et vous allez voir ce que c'est que le hasard. Il se trouve que Mérigot avait un terrain de deux cents mètres juste derrière celui de mon gendre, et pas à l'alignement du tout, du tout.

JOURNAL d'un FLANEUR 235

— C'est vexant ça; mais c'est égal, allez toujours.

— Mérigot inarronnait, fallait voir! Mettez-vous à sa place. V'ià que moi, qui ne suis pas bête, je lui dis ; — Faut pas vous désoler, faites toujours bâtir; il y y a des gens qui n'aiment pas à demeurer sur le devant. — Moi ! qu'il médit, faire bâtir là-dessus, j'aimerais mieux manger les moellons; j'ai acheté douze francs le mètre, je donnerais pour dix. — Si l'on vous prenait au mot? — Je serais content. — Combien qu'il y en a? — Quatre cents mètres. — Ca fait quatre mille francs; je les prends. — C'est dit. — C'est dit. Nous allons chez le notaire; nous bâclons l'affaire subito.

— Vous n'êtes pas long, vous, faut vous rendre cette justice.

— C'était le vendredi, vous allez voir. Le surlendemain dont c'était le dimanche, pour lors que j'avais l'habitude de dîner chez mon gendre, j'y vas comme à l'ordinaire. Au dessert, je lui dis comme ça : J'ai un ami, Mérigot, de la Faucille Verte, qui est ton voisin, il a auprès de toi un petit lopin de deux cents mètres. — Je le sais bien, me répondit mon gendre, même que

ça m'ennuie bien. — Pourquoi ça? — Parce que, qu'il me fit, si je voulais vendre ou faire bâtir, ça me gênerait.—Faut acheter ça. — Ah ! bien oui! ce pingrelà sait que j'en ai besoin, il voudra me vendre ça les yeux de la tête? — Qui sait? — C'est tout su, qu'il me dit. — Qu'est-ce que ça vaut, à ton idée? que je lui demandais, quinze ou dix-huit francs?

— Pourquoi que vous lui demandiez, puisque vous le saviez?

— Pour voir.

— Pour voir quoi?

— Dame! pourvoir.

— Allez toujours.

— Penh ! qu'il me fit, j'en donnerais bien vingt francs comptant. — Bon, que je lui réponds, donne-moi les huit mille francs, et je réponds de l'affaire.

— Je ne les ai pas là, les huit mille francs; mais après-demain, à midi, vous les aurez.

— Bon crédit vaut de l'argent.

— C'est connu.

— Ça ne fait rien ; allez toujours.

JOURNAL d'un FLANEUR 237

— Le surlendemain, j'y vas; il me remet les fonds, même que ma fille m'embrassa, parce qu'elle croyait que j'allais y être du mien.

— Puisqu'elle ne savait pas.

— Vous allez voir, Dubief, vous allez voir. Je reviens le sdîr avec l'acte en règle. Je croyais que mon gendre allait me remercier, que ma fille allait me sauter au cou. Âh ! ouitche ! des nèfles ! Quand ils ont vu que j'avais gagné quatre mille francs, ils sont entrés dans une fureur que j'en ai même honte pour eux. Ils m^ont appelé exploiteur, et un tas d'autres mots à double sens.

— Dame! faut dire que vous les aviez un peu exploités aussi.

— Exploité quoi? exploité qui?

— Votre gendre, parbleu !

— Mon gendre est un ingrat; les afi'aires sont les affaires. Je n*ai qu'une fille. Si j'amasse, pour qui est-ce, si ce n*est pas pour elle et pour son mari?

— Je ne dis pas; mais, enfin, vous avez mis quatre mille francs dans votre poche.

JOURNAL d'un FLANEUR

— Dans ma poche! dans ma poche ! Est-ce que je les emporterai, moi, leurs quatre mille francs? Est-ce que tout ce que j'ai ne leur reviendra pas plus tard, â eux... ou à leurs enfants?

Page 1