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LE MOUCHARD DE LA RUE DE PARME

Il y a bien longtemps de cela, vingt ans, peut-être un peu plus. J'habitais le no... de la rue de Parme.

C'était une de ces grandes maisons que la spéculation édifia pendant le calme qui succéda aux agitations qui avaient troublé les 'premiers temps du règne de S. M. le roi Louis-Philippe Ie^

Cette immense maison avait plusieurs désagréments :

Les appartements étaient fort mal distribués, partant très-incommodes.

Les murs avaient si peu de consistance, qu'on en-, tepdait parfaitement ce qui se disait dans les appartements voisins, celui de dessus et celui de dessous, sans compter ceux des côtés.

Enfin le dernier et le plus grand des désagréments consistait dans le voisinage.

A cette époque, la rue de Parme était presque une campagne.

Les rues de Milan et de Berlin se composaient d'hôtels clair-semés, la rue de Clichy avait des lacunes, et mon ami et maître Félix Pigeory n'avait pas encore meublé la rue d'Amsterdam de ces confortables petits hôtels qui font de cette rue l'une des voies les plus coquettes et les mieux habitées de Paris.

C'était ;donc un village et non pas une rue que cette rue de Parme, si bien que tout le monde s'y connaissait.

Le voisin savait qui vous receviez, et vous saviez ce que le voisin mangeait et qui la voisine aimait.

Pour ôtroju?te, ilTaut dire que'la voisine ne s'en

cachait point. Mais le voisin n'était pas content, il y avait de quoi, vous en conviendrez.

On avait commencé par la guerre civile dans cette rue aux quatre maisons.

Puis, comme tout le monde payait les frais de la guerre, ce qui est fort désobligeant, on avait fini par faire la paix.

Parmi les hommes, la chose avait été facile. Tout le monde avait signé le traité de la meilleure grâce possible.

Parmi les dames, la chose avait été plus difficile.

Là, comme dans toutes les petites villes, il s'était formé plusieurs camps.

Les boutiquières, c'est-à-dire la fruitière, la marchande de vin, la blanch#seusé de fin, la charcutière et la mercière, enfin le haut commerce, avaient fondé un clan d'où la charbonnière seule avait été exclue à cause de sa noirceur.

Ln promîer et le second étage de chaque maison

allaient volontiers prendre le thé en face ou à côté, chez leurs égaux.

Les habitants des troisièmes allaient avec empressement les uns chez les autres manger des marrons et boire du cidre et du vin blanc.

Ceux du quatrième se réunissaient le plus souvent possible pour ne rien prendre, mais pour jouer au loto.

Les cinquièmes, qui avaient tous des balcons, représentaient la Bohême dans ce petit État.

Ils étaient habités par des jeunes gens employés des ministères, quelques peintres et quelques littérateurs en chambre. La partie féminine y était fort curieuae à observer. Elle avait toutes les grâces, toutes les gaietés que donnent le laisser-aller, sans avoir ce débraillé et cette excentricité de mauvais goût qui caractérisent les biches de notre temps.

Dans la maison que j'habitais, il y avait au premier étage un vieux rentier et sa femme, bonnes gens retirés du commerce des cuirs.

Au deuxième, il y avait une famille de province,

dont le chef, ancien notaire du département de la Nièvre, n'avait pas réussi et vivait de la fortune de sa femme.

Au troisième, il y avait un commis principal du ministère de je ne sais quoi.

Au quatrième, un peintre en miniature, brave et digne prudhomme que la photographie devait tuer.

Le cinquième était divisé en deux logements.

L'un était habité par moi , l'autre par une dame qui se nommait madame Cécile.

A cette époque, je passais mes nuits à écrire mon premier roman, qui peut-être, à cause de cela, ne vit jamais le jour.

Madame Cécile était première dans une maison de fleurs artificielles de la rue Richelieu ; elle se levait pour se rendre à son magasin au moment où j'allais me coucher.

Le portier, qui était facétieux, nous appelait le soleil et la lune.

Pendant quinze mois, je n'aperçus madame Cécile que les dimanches.

Au-dessus de nous, au sixième, iiabitaient une vieille dame et son fils.

On ne savait rien d'eux. La mère adorait son fils et en était fière.

Le fils était plein de respect et de tendresse pour sa mère.

La mère vaquait tout le jour aux soins du ménage, ne s'interrompant que pour guetter l'arrivée de son fils qui ne revenait jamais au logis sans lui rapporter des fleurs ou des friandises.

La mère n'avait pas de physionomie particulière: ses traits étaient distingués, son regard était doux et bon.

Le fils était un grand garçon de six pieds, presque un géant. Il avait des yeux gris et les cil^blancs, parce qu'il était plus blond que nature ; il se nommait André de Sainte-Lude.

Malgré la douceur de ses mœurs, malgré la régularité de sa vie, malgré son amour pour sa mère, personne dans la rue de Parme ne recevait M. de

Sainte-Lude, personne môme ne le saluait. On l'appelait le mouchard.

11 était doux et serviable pour tout le monde, et il ne voyait autour de lui que des figures glaciales illustrées d'un sourire de mépris à moitié dessiné.

Lorsque j'étais arrivé dans la colonie, on m'avait pris à part et Ton m'avait dit :

— Vous allez devenir le voisin de cet] individu qui s'appelle Sainte-Lude ; méfiez-vous de lui.

— Pourquoi ?

— C'est un mouchard.

Je ne savais pas au juste alors ce que c'était qu'un mouchard, mais le mot seul me faisait frissonner. Pendant six mois, je regardai M. de Sainte-Lude avec mépris, et pour le laisser passer, je m'efiaçais contre le mur d'une façon fort malhonnête; j'affectais de ne le point vouloir toucher.

Malgré moi, cependant, je me sentais entraîné vers ce grand garçon à Tair si doux, mais je n'avais garde de m'avouer ce penchant;

Pourtant, comme à cette époque j'avais pu re*^

marquer déjà que Topinion publique n'était pas tout à fait la voix de Dieu, je fis une enquête sur mon voisin.

Les faits relevés dans l'enquête étaient écrasaots.

La rue de Parme avait répondu comme un seul homme.

M. de Sainte-Lude était un mouchard, parce que d'abord Sainte-Lude n'était pas un nom. On ne s'appeltb pas Sainte-Lude.

Puis il partait tous les jours à trois heures du matin, et revenait à midi juste chargé de notes.De plus on l'avait suivi et on l'avait vu prendre le chemin de la rue de Jérusalem.

Et enfin M . de Sainte-Lude ayant eu une discussion avec le sieur Margaïl, un peintre en bâtiments, ivrogne et paresseux, le lendemain, Margaïl, dénoncé, avait été emprisonné à Sainte-Pélagie, comme faisant partie d'une société secrète.

Il n'y avait pas à douter. Je doutais cependant, parce que tout le monde m'avait répondu de même, et que je pensais avec raison que lorsque l'opinioa

est générale sur un homme, elle a été dictée par un seul.

Un dimanche matin que j'arrosais mes Heurs, madame Cécile vint sur son balcon.

— Je vous croyais en compagnie? lui demandai-je.

— En eflfet, me répondit-elle, tout à l'heure M. de Sainte-Lude était venu me demander des allumettes, entre voisins

— Vous connaissez donc cet individu? lui dis-je avec mépris.

— Je crois bien, répondit-elle en riant, nous sommes du même pays, de Beauvais.

— Et vous connaissez bien ce monsieur?

— Mieux que ma poche.

— Et vous savez ce qu'il fait ?

— Sans doute, le pauvre garçon est employé à la Poste, et il a demandé le service de nuit pour pouvoir, le jour, donner des leçons, et, dans la soirée, tenir les livres d'un épicier, afin que sa bonne mère

ne manque de rien.

Il y a vingt ans de cela. Eh bien, je rencontre encore des gens qui me disent :

— Vous souvenez-vous de ce grand mouchard blond filasse qui demeurait autrefois dans notre rue de Parme ? Quelle crapule !

Pauvre garçon l

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