LA LAVEUSE DE CHIENS
Mélina Bertrand est la flUe d*un cordonnier de Châteauroux.
A dix-neuf ans, elle était jolie à faire damner un missionnaire... Elle épousa un huissier.
Il ne faut pas rire, toutes les jolies filles de Châteauroux n'épousent pas un huissier.
D'abord il n'y a que douze huissiers à Châteauroux, c'est déjà trop, — et il y a plus de douze johes filles, vous pouvez le demandera qui vous voudrez. Ensuite,
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les huissiers de Châteauroux ont une habitude singulière, ils épousent des filles laides, mais qui ont de quîo : d'abord, parce que la dot paye leur.étude, ensuite parce que les jolies filles qui ont de quoi ne veulent pas d'un huissier, et elles ont raison.
Je sais bien que c'est un préjugé ; mais si j'étais fille et si j'avais de la fortune, deux hypothèses invraisemblables, je n'aimerais pas à me marier avec un huissier.
L'idée qu'un homme ne pourrait me faire une déclaration sans ajouter : « dont le coût est de six francs, » me mettrait hors de moi-même.
Mélina Bertrand ne partageait pas mes préjugés. Elle épousa Narcisse Gandois, un brave et digne garçon, clerc et successeur de M. Peyrache.
Narcisse Gandois n'avait ni la tête ni le cœur d'un huissier. Sa physionomie était douce et intelligente, son âme était bonne et accessible. Trop accessible, hélas ! car, après deux ans de mariage, sa femme l'avait ruiné et rendu la risée de toute la ville. Maître Peyrache reprit son étude, et Narcisse Gandois se brûla la cervelle.
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Mélinâ n'avait pas d'excuse; Châteauroux n'est pas une ville de garnison.
Aussi tout le monde lui jeta la pierre.
Ah ! la province !
Madame Gandois ouvrit des grands yeux devant tant de malheurs qu'elle était bien loin de prévoir, il faut lui rendre cette justice ; elle avait jeté son argent et son cœur par la fenêtre ; mais quand elle sut que son mari, trompé et ruiné, s'était tué de désespoir et de honte, sa surprise fut sincère ; elle s'écria :
— La vie est une étrange chose ! j'avoue que je n'y comprends rien.
Quinze jours après, elle quitta Châteauroux pour venir à Paris.
En chemin de fer, elle éclata en imprécations contre sa ville natale.
A Paris, elle se logea dans un hôtel garni de la rue Neuve-des-Petits-Champs. EUe possédait deux mille francs et quelques bijoux sauvés du naufrage, vingt et un ans une figure charmante et de l'esprit. Elle se dit qu'avec tout cela elle pouvait attendre les caprices du destin.
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Le destin n'eut pas de caprices.
Mélina Gandois se promenait aux Tuileries, aux Champs-Elysées. Comme elle avait conservé un air provincial et décent, personne ne s'avisait de lui adresser la parole.
Parfois elle s'arrêtait à regarder une fille plâtrée, étalant sa robe de soie dans une somptueuse voiture ; elle la suivait des yeux, aussi loin qu'elle pouvait l'apercevoir, et elle s'écriait avec amertume :
•— Je suis bien aussi jolie que ça !
ËUe était plus jolie, mais elle n'avait pas fait d'apprentissage.
Si bien que, fort ennuyée de la capitale» elle alla habiter VersaiDes.
Là, Mélina eut une excuse : Versailles est une ville de garnison.
Madame Gandois habita pendant six ans le cheWieu du département de Seine-et-Oise. Au bout de ce temps, elle était devenue tiés-sympathique à l'armée; elle connaissait à fond la théorie de Tart militaire; mais tout cela ne fait pas le bonheur.
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Un matin, — les cuirassiers étant partis pour Rambouillet, — elle revint à Paris.
Un instant, elle fut sur le point de retourner à Châteauroux, dans sa famille. Ses parents n'étaient pas riches, mais ils avaient du pain. Elle changea bien vite d'idée.
— Moi, retourner dans celte infâme ville, pensa-telle, jamais de la vie !
Elle rentra dans le civil, où elle traîna, pendant quatre ou cinq ans en regrettant l'armée. Puis, un beau matin, elle se retrouva seule et délaissée dans l'hôtel où elle était descendue en arrivant à Paris.
Elle eut un peu froid, un peu faim, et sans qu'elle sût comment elle y était venue, elle se réveilla un jour à l'hôpital.
Un interne, natif de Châteauroux, la reconnut et écrivit bien vite dans l'Indre à un de ses amis de collège, qui colporta dans toute la ville le drame de Mélina Gandois. Les anciens amis de la femme de l'huissier firent entre eux une collecte et lui envoyèrent cinq cents francs. En recevant cet argent, qui lui aida à
s'installer dans une mansarde de la rue Saint-Georges, Mélina eut un sourire plein de mépris.
— • Se mettre treize, fit-elle, pour envoyer cinq cents francs ; quelle misérable ville !
Dans sa mansarde, elle serait morte de faim, sans Fanny, la femme de chambre de