MADEMOISELLE RITOURNELLE
Un matin, c'est-à-dire à midi trois quarts, mademoiselle Ritournelle se faisait épiler les bras par sa bonne, lorsque celle-ci s'écria :
— Madame ne sait pas?
— • Quoi ? demanda Ritournelle.
— Il y a dans la maison là-haut, dans les combles, une pauvre femme qui meurt de faim.
— Eh bien! après?
— Dame ! c'est tout.
— Qu'est-ce que ça me fait à moi ?
— Si madame la voyait, bien sûr que ça lui ferai! quelque chose ; madame est si bonne.
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— Ah ! ouath ! je suis bien morte de faim, moi, je n'ai pas été le crier sur les toits.
— Madame veut rire.
— Joliment ! même que, ne sachant plus que faire, j'avais mangé mes serins.
— Ah ! Dieu !
— C'est comme ça. Tu ne croirais pas? Ces bêtcs-là ça mange toute la journée, eh bien, c'est maigre qu'on n'a pas idée de ça.
— Ça m'étonne pas, c'est si bête ces oiseaux-là.
— Qu'est-ce qu'elle fait^ cette femme?
— La misère.
— Que faisait-elle avant
— Il paraît que c'est une femme très-bien qui a été riche et mariée.
-Ah!...
— Oui, madame.
— Ce n'est pas ça certainement qui m'eînpf cherait de lui faire du bien ; je ne suis pas bégueule.
— Je lésais bien.
— Il faudra lui porter du bouillon et le bouiHj d'hier.
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^ J*ai compté sur la bonté de madame. C'est déjà fait.
— Alors qu'est-ce que tu viens donc me rabâcher?
— C'est que si ça avait déplu à madame...
— Tu me fais suer.
Mélina Gandois finit par serétablir^ grâce à la bonne Fanny. Sa première visite fut pour mademoiselle Ritournelle. Lalorette, qui pensait que la vertu était une des principales causes de sa détresse, fut froide et gênée avec la femme de Thuissier, qui, de son côté, fut fort embarrassée.
Mélina crut qu'il était nécessaire d'affecter de la di* gnité dans le malheur; elle fut idiote.
— Vous n'avez pas su prendre madame, lui dit Fanny; il fallait la traiter par dessous la jambe, puisque vous êtes une femme honnête; ça lui aurait donné une bonne idée de vous.
Cependant, Mélina vint tous les jours et cherchait à se rendre utile dans la maison. Elle raccommodait le linge de Fanny ; elle recousait les garnitures de jupons de Ritournelle.
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Ritournelle se prenait dans toutes les portes. C'était une de ses manies.
Le linge étant raccommodé et les jupons recousus, madame Gandois s'avisa de savonner Ernest.
Ernest était le griffon de Ritournelle.
Ritournelle l'avait ainsi baptisé, en souvenir d'un garçon coiffeur, le seul homme qu'elle eût aimé sérieusement.
Ernest était resplendissant de blancheur, et fit l'admiration de l'univers, lorsqu'il passa sa tête à la portière du coupé de sa maltresse. En rentrant. Ritournelle fit un sourire aimable à la femme de l'huissier.
— Vous étesbien gentille, ma petite m'ame Gandois, d'avoir un peu maquillé Ernest.
— Maquillé? fltMélina, qui voulait mettre à profit les avis de Fanny ; maquillé, je ne sais ce que cela veut dire ?
— Ah ! c'est vrai, répondit en riant Ritournelle ; maquiller, c'est ce que vous appelez à Châteauroux débarbouiller; et elle ferma la porte au ne« de sa protégée.
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Cependant madame Gandois continuait à maquiller Ernest.
Un matin qu'elle était restée dans son galetas, pour gémir sur ses infortunes, Fanny apparut toute rayon^^ nante.
— M'ame Gandois, dit-elle, je crois que je vous ai trouvé une bonne affaire.
— Vous êtes ma seule amie, répondit Mélina avec amertume.
— Madame de Lisbonne est venue hier, continua la femme de chambre ; elle a trouvé Ernesfsuperbe ; elle m'a demandé si c'était moi qui faisais sa toilette ; je lui ai dit que non, que c'était vous. Alors elle m'a dit : Si cette dame voulait venir trois jours par semaine à la maison, pour mes deux loulous^ je lui donnerais bien vingt francs par mois. Alors je lui ai dit que je vous enverrais?
— Vous appelez cela une bonne affaire, fit douloureusement Mélina.
— Je les connais, moi, voyez-vous, ces femmes-là; si madame do Lisbonne, qui esta la mode, vous fait
soigner ses chiens, toutes les autres vous demanderont; rappelez-vous ce que je vous dis.
— Moi, laver des chiens ! s'écria la femme de l'huissier, j'aime mieux mourir de faim.
— Il faut mieux laver des chiens que nettoyer avec son jupon le trottoir d'une vieille rue, dit d'un air sévère Fanny, qui était honnête à sa façon.
Madame Gandois pleura toute la nuit. Le lendemain, elle alla chez madame de Lisbonne.
Ce que Fanny avait prédit arriva: la femme de l'huissier devint à la mode, comme les meubles de Tahan ou les poupées Huvet.
Bientôt elle ne sut où donner de la tête et prit des employées.
Un an ne s'était pas écoulé qu'elle avait des économies. Elle vendit son fonds à sa première demoiselle, et se trouva posséder une somme assez raisonnable.
Alors, un instant, elle eut envie de s'installer plus convenablement; de se vêtir plus élégamment; mais la fille du cordonnier l'avait emporté sur la femme de rhuissier : Mélina était devenue laide et avare,
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Puis, le hasard lui avait mis en main m métier plus productif. Voici comment cela se fit.
Dans les premiers temps qu'elle allait chez madame de Lisbonne, celle-ci lui donnait de vieux chiffons. Les autres femmes en firent autant, si bien que la chambre de Mélina devint une macédoine de loques. Elle choisissait et vendait ce qu'il y avait de mieux aux bonnes des maisons bourgeoises; le reste à une chiffonnière. Elle fit longtemps ce trafic, et elle compta un jour dans son tiroir dix mille francs en obligations de chemins de fer.
— Cinq cents francs de rentes ! perisa-t-elle ; c'est gentil, mais j'en veux davantage, quand ce ne serait que pour humilier cette ignoble ville de Châteauroux !
Fréquentant toutes les biches du quartier, elle vit les changements périodiques qui s'opèrent dans leur existence et sut en profiter. Quand le vent de la misère venait à souffler, elle rachetait pour peu de chose ce qu'on lui donnait autrefois pour rien ; puis, elle étendit son commerce, achetant aux pauvres, vendant aux riches, c'est-à-dire, rachetant le lendemain ce qu'elle avait vendu la veille. Elle a vendu de tout, elle a vendu
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même ses pratiques ; il est vrai qu'elle ne les a jamais rachetées...
Aujourd'hui, elle est fort riche.
— Voyez-vous, disait-elle l'autre jour, j'ai acquis une propriété dans l'Indre et une maison à Châteauroux; ça ne rapporte que trois, et c'est le plus odieux pays du monde ; mais c'est un placement sûr.
Et comme on la félicitait sur son bonheur et son intelligence, elle reprit d'un ton modeste :
— Dieu a béni mes efforts; mais, après tout, il n'est pas difficile de se faire une position ; il y a bien de l'argent à gagner dans cette bonne ville de Paris ; la grande question, c'est..*
— C'est?
— C'est d'avoir de belles relations.