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LES MARCHANDES DE PLAISIR

La lorette est morte.

Pauvre chère fille, je la regrette de tout mon cœur. ' 0 vous tous, qui avez eu vingt ans et qui n'avez jamais joué à la Bourse !

Vous tous qui, au milieu des traverses de la vie et des affairçs du temps, avez conservé sous votre livrée d'avocat, de médecin, d'écrivain, de banquier, d'ingénieur ou de marchand en gros et en détail, un sourire du passé.

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Vous tous qui, une fois en votre vie, avez trouvé les draps de toile du lit conjugal moins doux que les draps de batiste de votre jeunesse,

Vous tous enfin qui avez été trompés.

Priez pour elle!

Pauvre chère fille, elle en a bien besoin.

Elle avait tué la grisette, elle est morte à son tour.— Laissez passer la justice du diable.

La grisette a été chantée et fêtée sur tous les tons. Ah ! c'est une justice à rendre à ses contemporains, elle a été bien regrettée, elle et sa mansarde.

Quand la lorette apparut avec sa capote de crêpe rose et son châle Gavarni, — vous savez ce fameux châle, qui fait ressembler Amanda à Polymnie; — elle toisa du haut en bas la grisette avec sa robe courte, et fit un geste de dédain.

— Penh ! dit-elle, cette fille qui frétille a le bout des ongles en deuil.

La grisette, furieuse, alla trou ver Alcindor l'étudiant et lui dit :

-- Venge-moi; la lorette m'a agonie.

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—Je n*ai pas le temps, répondit Alcindor, qui venait d'être nommé substitut; je vais venger la société. La grisette alla chez Cabrion.

— Mon petit Gabrion, s'écria-t-elle tout en larmes, vengez-moi de cette mijaurée de lorette qui m'a dit les cent-z-liorreurs de la vie.

— Ma tille, répondit Cabrion, grâce à elle, Camusot achète mes tableaux; allez faire vos cuirs ailleurs.

La grisette ne se tint pas pour battue; elle alla chez Soulaleuf,marchand malpropre, qui lui donnait soixante francs par mois pour avoir le droit de monter les cent vingt marches qui conduisaient à sa mansarde, c'est-àdire dix sous par marche; mais Soulaleuf lui répondit :

—Ma petite, ce que vous me demandez est impossible, je suis marié et établi; je veux bien faire des sacrifices pour vous, cependant je ne veux pas me compromettre.

Folle de douleur, mais chantonnant toujoui^j elle acheta un boisseau de charbon, le monta dans sa mansarde et s'asphyxia. Son voisin le tailleur enfonça la porte. Elle fut reconnaissante et, pour le monde» elle mourut deux fois: —du tailleur et du charbon.

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Lorsqu'on s'avisa de démolir le Quartier Latin, on la trouva complètement momifiée dans sa mansarde.

Tout Paris accourut pour voir cette étrange petite vieille, qui vivait avec un sou de lait et un petit pain d'un sou, qui passait sa vie à arroser sur le rebord de sa fenêti^e un pot de réséda et un pot de pensées, et qui chantonnait du malin au soir son éternel refrain :

Ah ! qnMI est doni d'aller à Pomainvillc;

Ce bois charmant

Pour les amanls

Offre mine ag^rémcnls.

Comme, malgré tout ce qu'on put lui dire, elle ne voulait pas quitter sa mansarde et ses deux pots, on alla chercher le commissaire de police.

Le bienveillant fonctionnaire arriva, se ceignit le corps de son écbarpe tricolore et g*avança vers la récalcitrante.

A sa vue, la vieille parut se réveiller ; sa figure s'épanouit; elle mit la main sur son cœur, et dit au commissaire, avec une émotion mal contenue :

— Ah ! je vous reconnais, vous êtes M. Paul de Kock ?

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Le magistrat, ému de compassion, dit à l'assemblée.

— Je vais envoyer cette brave femme à la Salpêtrière. Quelqu'un peut-il me renseigner sur son identité.

—Moi! fit Amanda en s'avançant modestement et en jetant sur sa victime un regard panaché pitié et orgueil; cette femme est la fille Anastasie Griboulot, dite Painéla, la dernière grisette de Paris.

—A quoi la reconnaissez-vous? demanda le commissaire.

— Mais à ses ongles, monsieur, répondit la lorette avec dignité.

Les journaux notèrent Tincident, et on n'en parla

plus.

Aujourd'hui, lorsque par aventure on cause de folies amoureuses ou qu'on cherche un grain de philosophie dans l'histoire du plaisir, Alcindor, Cabrion ou Soulaleuf ne manquent jamais de dire :

—Ah! tout ça ne vaut pas la grisette!

— Si vous aviez vu la grisette!

—Vous ne verrez plus la joyeuse Frétillon!

— Taisez-vous, vous n'avez pas connu la grisette!

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L'aplomb de ces gens qui nourrissaient leurs maîtresses avec un petit pain et un sou de lait, a quelque chose d'horrible.

Comme je faisais cette réflexion tout haut, Soulaleuf chanta :

Une femme est un oiseau.

Alcindor répondit avec conviction.

— Oh! mais tous les dimanches, nous allions au Cadran bleu,

— Les dimanches, c'était très-bien ; mais vous aimiez toute la semaine ?

— Parbleu !

— Du reste, ajouta Cabrion, dans ce temps-là tout n'était pas si cher qu'à présent.

Donc, la grisette était morte, presque enterrée, lorsque la lorette vint au monde. Un homme très-spirituel, Nestor Roqueplan, lui servit de parrain, en l'abandonnant à Satan, à toutes ses œuvres et à toutes ses pompes.

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Gavarni rhabilla et se fit son historiographe.

Balzac daigna s*occupcr d'elle et peindre ses mœurs.

Lancée par ce puissant trio, elle fit dans le monde un rapide chemin.

La lorette est Texemple le plus frappant et le plus récent de Tamélioration des races.

De môme que le mélange de la race arabe et de la race anglaise a produit les chevaux limousins, si fins et si vites, la race courtisane et la race grisette produisit l'espèce qui encombra le quartier Breda.

La lorette participait de la courtisane et de la grisette; mais elle leur fut supérieure en ce sens qu'elle eut plus de modestie que la première et qu'elle mangea moins de galette que la seconde.

La lorette débuta dans le monde du plaisir par deux aphorismes.

La galette est le tombeau de la dignité.

Le chien n'est Vemblcme de la fidélité que parce qu'il rapporte.

Or, avec de la tenue et de l'esprit de conduite, on peut aller bien lojn.

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Malheureusement, il ne suffit pas de partir : il faut arriver.

La lorette s'amusa dans le chemin des noisetiers, en compagnie du sieur Arthur.

Tous deux, vêtus en débardeurs, cancanèrent tant et tant, que cela vint aux oreilles de Coquardeau.

Je neveux pas revenir sur la lorette, celle-là aussi a été chantée sur tous les tons par les plus charmants esprits du temps,'et d'ailleurs trop peu de jours se sont écoulés pour qu'on ne s'en souvienne.

Cependant, comme la traînée laissée par la lorette n'a pas été sans influence sur les Dames du L\c, je me permettrai d'en dire quelques mots : il est impossible d'écrire l'histoire de France sans parler des Gaules.

Le gouvernement de 1830, croyant faire œuvre pie, ferma les maisons de jeu. Depuis, bien des gens, Balzac en tête et votre serviteur en queue, Dlâmèrent cet acte arbitraire, et prouvèrent que le remède avait été pire que le mal.

La roulette et le trente-et-quarante s'en allèrent faire la fortune des Badois, des Hombourgeois, des

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Emsois et autres peuples en ois. Malheureusement, le personnel des maisons de jeu demeura à Paris.

Les Grecs s'éparpillèrent dans les cercles et les tripots, les croupiers croupirent dans les tables d'hôte suspectes, les courtisanes cherchèrent par la ville ce qu'elles trouvaient dans le Palais-Royal.

Les Grecs allèrent en prison et les courtisanes à l'hôpital. Mais le sang des.martyrs féconde la terre, il poussa un nombre infini de petits grecs et les lorettes naquirent.

Paris, tranquille, bâtissait des quartiers neufs ; une ville entière s'éleva entre la rue Saint-Lazare et le mur de ronde; la cathédale de cette ville neuve venait d'être édifiée sous l'invocation de Notre-Dame de Lorette.

La ville bâtie était superbe; il ne lui manquait qu'une seule chose : des habitants.

Il y avait bien les portiers, mais cela ne suffisait pas.

MM. les propriétaires se gardèrent bien d'habiter leurs immeubles malsains. Ils se mirent en quête pour trouver des malheureux qui voulussent bien essuyer leurs murs.

Ils allèrent dans les quartiers populeux offrir de beaux logements gratis aux infortunés qui habitaient des mansardes. Mais les malheureux répondirent :

— En vous remerciant; mais vous êtes trop bons mille fois ; nous avons déjà la faim et la misère, nous ne tenons pas à avoir des rhumatismes.

Les propriétaires trouvèrent le peuple odieux, et dirent que si les ouvriers étaient malheureux, c'est qu'ils le voulaient bien.

Or, il arriva qu'un propriétaire, — cet âge est sans pitié, — trouva plus économique de loger sa propre maîtresse dans son immeuble inhabité que de payer un terme rue Louis-le-Grand. Ce propriétaire dénaturé se nommait Jean-Baptiste Lefèvre; il est mort; je livre sa mémoire à l'exécration publique. Sa maîtresse Amanda se vengea plus tard cruellement avec un Arthur; mais elle n'en mourut pas moins d'un rhumatisme articulaire, j'allais dire arthurculaire, mais c'eût été bête.

Amanda avait des amies qui la vinrent voir. Ces pauvres filles s'extasièrent devant la somptuosité du logis et s'écrièrent en chœur :

• — Combien payes-tu ton appartement?

— Je ne le paye pas, répondit Amanda ; il y a le même au second, au troisième et au quatrième, pour 400 francs celui du second, 350 celui du troisième et 300 celui du quatrième : c'est la même distribution : antichambre, salle à manger, salon, deux chambres à coucher, chambre de bonne, cabinet à Tanglaîse, et on n'est pas sévère pour le mobilier et les renseignements.

Huit jours après, les trois amies étaient installées.

Ces trois amies avaient chacune quatre amies, qui louèrent les trois maisons voisines. Ces douze amies avaient quarante-huit arhies, qui louèrent la rue Breda tout entière, et vous savez le reste.

Il est probable que la rue Breda eût été une rue unique, non qu'il manquât de femmes dans Paris, mais les femmes manquaient de meubles, et, aussi peu qu'il en fallait, il en fallait un peu.

Alors surgit de je ne sais quel ruisseau un homme qui n'était pas un tapissier et une femme qui n'était pas une marchande d'étoffes.

Le flot qui les apporta eut le mal de mer.

li'homme se nommait le vol, la femme la misère,

mais ils se faisaient appeler M. Edmond et madame Ernest.

Ils cherchèrent de par la ville les jeunes ouvrières coquettes, les sous-mattresses ennuyées, les femmes séparées de corps, les curieuses et les perdues, et ils leur dirent :

•— Voici des meublés, voici de la toilette ; il y en a pour quatre mille francs; vous nous payerez quand vous pourrez.

Le tout valait à peine mille francs; cela s'appelait la vente à tempérament.

Pourquoi à tempérament? On n'ose pas se le demander.

Quand les deux marchands, — était-ce bien des marchands? — avaient reçu trois mille cinq cents francs, ils faisaient venir Thuissier et reprenaient leur marchandise.

Le métier était bon, malheureusement, car les marchands, — oui, c'étaient bien des marchands, — augmentaient, et la nouvelle ville fut bientôt habitée de la rue des Martyrs à la rue d'Amsterdam.

Ce fut le beau temps de la lorette : riche le matin,

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pauvre le soir, elle amusa et attrista le monde par ses folies et ses pauvretés. Elle allait de la rue Saint- Georges à la rue du Rocher, du bois de rose au bois peint, du cachemire au tartan avec une insouciance vraiment héroïque. Selon Toccurrence, elle buvait du Champagne ou du cidre; elle mangeait des truffes ou des pommes de terre frites ; elle aimait des artistes ou des calicots; elle dansait à Mabille ou à la Boule-Noire; elle se faisait appeler madame de Saint-Bernard ou la petite Adèle. Elle achetait une mère pour les grandes circonstances, et quand la mère était vraie, eUe lui faisait cirer ses bottines; mais, toujours digne, elle ne fumait que des cigares à cinq sous.

Les murs étant secs, les propriétaires balayèrent leurs folles locataires; ils prirent un air pudibond et majestueux :

— Nous ne voulons plus de filles dans nos immeubles.

Les penseurs passent leur vie à chercher le moyen de moraliser les masses et de détruire ou simplement de paralyser les progrès de la débauche.

Il y aurait bien un moyen : tuer les propriétaires et

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les marchands; mais ce projet, très-beau et trèssimple en théorie, est presque impossible en pratique.

C'est malheureux.

Cependant, il faut être juste, le tort n'est pas complètement à ces industriels.

L'homme d'esprit dont je parlais plus haut est un peu coupable. Ce galant homme, j'en suis sûr, ne s'en est jamais douté. L'esprit ne calcule pas.

Et cependant, c'est ce mot lorette qui a fait une partie du mal.

Suivez bien mon raisonnement. Supposez une jolie fille, fleuriste ou lingère. Le démon de la paresse l'a saisie par les bras, la vanité l'a prise par la tête, la jeunesse par le cœur. Ceci arrive tous les jours.

Elle ne travaille plus, elle regarde dans la glace et pense à bien des choses. Sa mère survient et la gronde.

— Si tu continues à ne rien faire, tu ver as où ça te mènera.

La jeune fille ne bouge pas.

-— Tu ne sauras jamais travailler, personne ne voudra de toi.

La jeune fille ne bouge pas.

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— Tu veux donc devenir une femme entretenue? La jeune fille rougit, et, honteuse, retourne à rétabli.

Mais supposez que la mère dise :

— Tu veux donc devenir lorette ?

La jeune fille ne bouge pas et murmure tout bas :

— Tiens, lorette, c'est gentil tout de même. C'était un trop joli mot pour une vilaine chose.

Si on appelait les employés de la compagnie Richcr > auditeurs à la cour atmosphérique ou conseillers à la cour des Bottes, il y a beaucoup de gens qui quitteraient l'épicerie

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