LA PREMIÈRE RIDE
La première ride n'existe pas.
Les poètes l'ont chantée et maudite ; les penseurs ont écrit des volumes entiers ; poëtes et penseurs, ont eu tort ; la première Hde n'existe pas.
Les auteurs dramatiques ont fait des pièces et des proverbes sur la première ride comme sur le pre* mier cheveu blanc.
Le premier cheveu blanc n'existe pas plus que la première ride.
Le premier cheveu blanc, qui donc l'a jamais pris au sérieux?
Est-ce VOUS, madame ?
Non. Le premier cheveu blanc a été pour vous un sujet de plaisanterie, presque d'orgueil. Un jour votre femme de chambre vous a dit : ,
— Madame ne devinerait jamais ce que je vois là dans sa raie ?
— Grand Dieu ! vous m'effrayez, quoi donc?
— Un cheveu blanc.
— Vous voulez plaisanter, Jenny !
— Mais du tout, madame.
— Aiel
— Le voilà.
— Mais vraiment oui, il est blanc. Ah ! ma pauvre Jenny, voilà que je me fais vieille.
— Madame a vi ngt-quatre ans ?
— Bientôt vingt-cinq.
— La belle affaire l
— Hein l J'ai des cheveux blancs.
— Un , madame , un seul ; d'ailleurs, qu'est-ce que cela prouve? Nous avons des personnes qui, à
vingt ans, sont toutes blanches. Madame a bien connu la sœur de madame Bruël, qui était mariée avec un général, eh bien, elle avait tous ses cheveux blancs.
— ^ Qu'est-ce que cela me fait? Allez, Jenny, si j'ai besoin de vous, je sonnerai.
— Jenny partie, vous vous êtes mise à rire en vous regardant dans la glace ; vous vous êtes trouvée charmante et avez murmuré tout bas :
— Qu'est-ce que ce cheveu blanc me veut ?
Et comme, après tout, vous êtes intelligente, vous êtes fort intelligente, vous avez songé à le placer utilement.
Vous l'avez piqué sur une pelote de velours noir, de" façon à ce qu'il soit bien en vue.
Un peintre aurait pu faire de vous un croquis charmant : La coquetterie souriant à la vieillesse.
le soir, vous avez montré triomphalement ce que vous cachez si bien aujourd'hui.
Votre pauvre mère s'est alarmée.
— Pauvre cher ange, s'est-elle écriée, tu as donc du chagrin?
— Des chagrins , non , avez-vous répondu; mais ma vie n'est vraiment pas gaie. Mon mari ne me mène nulle part.
Votre mère a fait une scène à votre mari. Votre mari ne savait où se fourrer*
— Je ne vous empêche pas , a-t-il dit, d'aller où vous voulez avec votre mèr^. Vous savez que ma santé ne me permet pas de voir le monde.
— Où voulez-vous que nous allions. J'ai peu de toilette et vous n'avez jamais voulu me donner de voiture.
Votre mari a cédé, vous avez eu des robes à enrichir votre femme de chambre et un coupé marron avec un chiffre rouge, ce qui est du dernier cocotte.
Et lorsque votre amant est arrivé, vous lui avez montré le fameux cheveu blanc.
— Tenez, monsieur, voici votre ouvrage.
— Mon ouvrage? et il s'est reculé.
— Ne vous ai-je pas attétidu hier toute la journée?
ie pleutre a été flatté. Quand un pleutre est flatté^ il est fort amoureux. La matinée est belle.
Donc ce cheveu blanc, votre premier cheveu blanc, vous a rapporté :
Du plaisir,
Des toilettes,
Une voiture,
De l'amour.
A ce prix-là on voudrait avoir la tête du sage I Nestor*
11 est vrai que ceux qui sont venus après celui-ci vous ont coûté diablement cher.
Vous rappelez-vous encore que le second, le troisième , le quatrième ont presque autant rapporté ; que voulez-vous? tout se paye.
Donc j'ai bien raison de dire que le premier cheveu blanc n'existe pas, puisqu'on ne pleure qu'au treatième.
Eh bien, la première ride existe encore moins.
Je^vais plus loin, personne ne Ta jamais vue.
Je vais vous le prouver,
Les médecins savants prétendent que les rides naissent lorsque le tissu cellulaire s'affaisse.
Trop de tissu cellulaire : on ressemble aux amours bouffis.
Beaucoup de tissu cellulaire : on pourrait ressem- | bler au Bacchus indien ou à Vénus Astarté , « fille | de l'onde amère. » |
Plus de tissu cellulaire : on ressemble à une i pomme cuite ou à une poire desséchée. |
Quand la science n'aura plus de secret pour les • hommes, —hélas! nous ne verrons pas ce temps, — un homme de science, en voyant le front de sa ^ maîtresse se plisser, lui dira tranquillement : - j
— Attendez donc, chère belle, votre front d'i- 1 voire se donne des petits airs de lac, il se ride sous j le souffle du zéphyre ; attendez donc un peu que je vous arrange cela. |
Et gravement il insufflera à la dame de ses pen- j sées le tissu cellulaire absent pour cause de passion, de vice ou de tempérament, et la belle de-
viendra plus belle et ne sera pas forcée de pleurer comme la pauvre Nérilha :
Jadis belle et jolie.
Que je voudrais encor De ma beauté flétrie Retrouver le irésorl
Mais jusqu'à présent les savants hommes n'ont trouvé le moyen de n'insuffler le tissu cellulaire qu'à de pauvres ^cadavres qui ne s'en soucient guère.
Nous n'avons, grâce à ce retard des hommes de l'art, qu'un moyen de n'avoir point de rides.
Ce moyen consiste :
I" A n'avoir pas de tempérament. Arrangez-vous comme vous voudrez, ça ne me regarde pas ;
2** A ne pas aimer, ni détester ;
3o N'être ni jalouse, ni colère, ni avare ; mais vous pouvez être paresseuse et gourmande.
Les femmes grasses sont les moins ridées.
Avec ce système de conduite vous conserverez
votre peau comme du satin Indéfiiiiment, c'est-àdire jusqu'à vingt-huit ans.
Et maintenant vous allez me dire que tout cela ne prouve pas que la première ride n'existe que dans le cerveau des poôtes. *
C'est vrai, mais puisque vous avez passe trentecinq ans, vous tomberez d'accord avec moi qu'une ride est comme un malheur : elle n'arrive jamais
seule.
Il n'y a pas de première ride, parce qu'il en
vient toujours deux à la fois. Elles naissent ensemble et grandissent de même.
Une femme n'aperçoit jamais une ride, elle ,en voit toujours plusieurs ; de là sa douleulr.
Les deux premières rides viennent aux tempes, deux à gauche', deux à droite, cela fait quatre pour commencer.
Vous voyez bien qu'il n'y a pas de première ride.
Ces quatre rides sont le premier avertissement.
Les deux qui viennent ensuite traverser le front sont le second.
Les femmes sont comme les journaux politiques, au troisième avertissement elles peuvent être supprimées sans que le monde s'en plaigne. L'amour seul, qui y perd, regrette que la destinée se livre à des excès de pouvoir.