LA RETAPEDSE DE FLEURS
Pleurez, poètes du printemps.
Yoilez-vous la face, prenez le deuil, dites adieu à vos illusions.
N'écrivez plus :
Ce que disent les flev/rs^
Petites fleurs des bois^
Le Langage des flev/rs^
La Reine des fleurs^
La Fleur de Vâme^
Et autres facéties du même genre. Les fleurs ne VÊ^Ient pas mieux que les vieilles bottes.
Poètes, pleurez I
Les grands fleuristes de Paris avaient hien pris la funeste habitude d'habiller leurs fleurs à leurs fantaisies ; ils appelaient cette hérésie aider la. nature.
— Je n'ai fait qu'aider la nature, disait aussi le médecin à la mère dont il venait de tuer l'enfant.
Les fleuristes ferment les tulipes avec du fil; ils ouvrent les camellias et les roses, et, à l'aide de fers à friser, leur donnent des contours gracieux et réguliers.
C'était horrible, mais. ce n'était rien en comparaison du commerce odieux qu'exerce aujourd'hui madame Ernest.
Madame Ernest, vous la connaissez, c'est cette vieille dame qui est presque tous les soirs à TAmbigu-Comique.
Vous l'avez remarquée certainement : elle a un chapeau de forme surannée, mais qui n'est point sans élégance ; un cachemire fond blanc ou fond jaune, selon le temps. A la nuance, à la disposition
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des palmes, on sent que la Restauration et peut-être le premier Empire ont dû passer là.
La figure de madame Ernest n'est pas Belle. Ce qui ne contribue pas à Tenjoliver, c'est qu'elle est criblée de petite vérole. Ces milliers de trous noirs sur sa peau jaune, ne sont pas d'un effet galant.
Malgré son air intelligent et la vivacité de ses yeux, on se demande où diable M. Ernest avait la tête lorsqu'il contracta devant le maire.
M. Ernest a existé ; il était à l'Ambigu en qualité d'utilité au temps de la direction Cès-Caupenne. Il avait été premier amoureux au Petit-Lazari. Sa veuve inconsolable en parle souvent. Le souvenir de ce bel homme est toujours présent à sa mémoire et à son cœur.
Elle raconte les pièces dans lesquelles il jouait, et le place volontiers au niveau des Francisque et de Saint-Ernest: « Un bel homme aussi, celui-là, ajoute-t-elle, bien qu'il fût grêlé. »
A l'époque où M. Ernest brillait sur la scène de
l'Ambigu, madame Ernest ne brillait pas, comme aujourd'hui, . par les diamants. Ce qu'elle faisait alors, le diable le sait, et tout porte à croire qu'il s'en souviendra quand il en sera temps.
La mort de M. Ernest vint mettre un peu d'ordre dans ses finances, non qu'il lui laissât la moindre pièce de cinq francs, mais les besoins du ménage furent moins grands.
C'était du reste une femme travailleuse et intelligente que madame Ernest; à l'aide de protections, elle entra en qualité de loueuse de chaises chez, Tenlrepreneur des sièges aux Champs-Elysées.
Son intelligence à faire payer les clients deux fois plutôt qu'une, lui eût valu de l'avancement si* le ciel ne lui avait réservé un autre destin.
A cette époque — c'était en 1843— le café Morel, qui depuis est devenu TAlcazar d'été, s'imagina de donner des concerts.
Le maître de l'endroit installa quatre planches en forme d'estrade, et l'homme à la vielle, cet homme barbu à la voix claire, que tout Paris a connu, fut
chargé, lui et sa famille, de charmer les consommateurs.
Le pavillon des Ambassadeurs, rival du pavillon Morel, sourit de pitié en voyant cette pièlre installation et prétendit que le voisin déshonorait la limonade.
Le voisin, homme intelligent, laissa dire.
Les consommateurs abondaient pour entendre chanter, tranquillement assis, Fartiste populaire qu'ils entendaient mal dans les rues :
Tiens, prends ma carabine, Sur toi veillera Dieu.
(D'ici je t'examine) S'ils font un pas, fais feu.
Ainsi criait, en roulant des yeux terribles, l'homme à la vielle ; et pour donner plus de vérité à son chant, il mettait à côté de lui une petite fille en spencer vert, qui était censée représenter le fils du brigand calabrais chargé par son père de tuer les gendarmes.
Cette grotesque romance, avec sa naïve mise en scène, ne laissait pas que de passionner la foule*
Un soir, une grande dame (les grandes dames de tous les temps ont affectionné les chanteurs des rues), s'arrêta pour entendre l'homme à la vielle.
Soit qu'elle ne voulût pas traduire ouvertement son admiration pour le bateleur, soit qu'elle trouvât l'enfant au spencer vert intéressante, elle lui jeta son bouquet , et la foule éclata en applaudissements.
Ce soir-là, madame Ernest rentra chez elle en rêvant la fortune.
Le lendemain, elle donna sa démission à l'entrepreneur des chaises et vint s'établir bouquetière au pavillon Morel.
— Qui veut jeter un bouquet à la petite chanteuse? tel était son cri.
Il se trouvait des gens qui jetaient des bouquets à l'enfant.
La visite de la grande dame avait fait du bruit. On vint beaucoup entendre l'homme à la vielle.
Ce succès enivra le limonadier qui, Tété suivant, installa une nianière de petit théâtre avec des rideaux de calicot rouge.
A la place de Thomme à la vielle, quatre ou cinq femmes, aux mains rouges et vêtues comme vous savez, vinrent chanter des romances et des duos ; des^ hommes disaient des -scènes comiques et des chansonnettes.
Le pavillon des Ambassadeurs cessa de gouailler, il devint triste et désert. Après mille hésitations, il se décida à faire concurrence à son heureux voisinet organisa son concert, qui souvent lutta avec avantage : la vogue chancelait.
Au milieu de la lutte, une femme chargée de fleurs allait d'un pavillon à l'autre, impassible comme le destin.
Quand je dis chargée de fleurs, je dis mal ; elle portait quatre bouquets, deux à chaque maiuj jamais plus.
Elle allait parmi les groupes, répétant toujours:
— Messieurs, qui est-ce qui veut envoyer un bouquet à mademoiselle Anila?
Mademoiselle Anita était très-aimée; à chacune de ses chansons, elle recevait deux ou trois bouquets, quatre quelquefois, et elle revenait, chargée de fleurs, saluer la foule.
Dans le pavillon rival, il en arrivait autant pour mademoiselle Clémence.
Après mademoiselle Clémence, c'était mademoiselle Clotilde.
Après Anita, c'était Héloïse, qui apparaissait au milieu des fleurs.
Et cependant, pour les deux établissements, pour les dix chanteurs, il n'y avait que quatre bouquets. Là était le mérite de madame Ernest.
Sa combinaison était bien simple.
Elle vendait ses bouquets trois francs et elle les rachetait vingt sous.
Les cafés-concerts se perfectionnèrent, la quête fut abolie, les tentures devinrent plus élégantes, uq côté artistique se glissa dans les chopes. A l'horizon
se dessinait Técharpe bleue de Suzanne Lagier, qui devait plus tard faire rêver les dilettanti et faire concurrence à la barbe de la fennne à barbe.
Madame Ernest allait toujours.
Mais avec les grands artistes vinrent les vrais bouquets; Madame Ernest eût été ruinée si elle n'avait pas été prévoyante. Elle avait amassé une soixantaine de mille francs.
A la rigueur elle aurait pu se retirer et vivre de ses petites rentes; mais elle était bien trop Ernest pour cela. *
Elle changea de théâtre, et ses affaires prirent une extension difficile à croire, si d'ailleurs tout le monde ne connaissait ce secret de Polichinelle.
Madame Ernest travaille dans le monde.
Elle a aujourd'hui dix ou douze employées , qui vont chez les femmes à la mode, acheter le matin les fleurs de la veille'.
Quelques actrices de Paris ont des traités à l'année avec la retapeuse de fleurs ; elles cèdent tous les bouquets reçus pour une somme fixée.
Ces bouquets, transportés rue Saint-Nicolas d'Antin, sont triés ; les fleurs fanées sont enlevées, les fleurs à demi fraîches sont semées adroitement parmi les plus fraîches, et on confectionne avec ces fleurs de la veille, des bouquets fort présentables, qui font la joie des bourgeoises, stupéfaites d'avoir pour cinq francs des gardénias, des cactus (speciocissimus) et des camellias veinés de bleu.
Les demi-cocodès connaissent le dépôt et s'approvisionnent là. Il arrive souvent qu'une cocodette reçoit un bouquet qu'elle a fait vendre la veille.
Madame Ernest le connaît le surlendemain et dit à sa femme de chambre :
— Ma petite, votre maîtresse finira mal, elle a de mauvaises connaissances.
La prédiction se réalise toujours.
On singulier procès a été sur le point d'avoir lieu;
Un actrice blonde avait traité à l'année, moyennant 1,200 fr., pour la vente de ses vieux bouquets.
Madame Ernest, qui a des yeux de lynx, s'aperçut
qu'on la trompait ; oa ne lai donnait pas toutes les fleurs reçues.
Elle va chanter pouille à sa pratique, qui avoue ses torts. Elle reçoit tous les- soirs un bouquet de violettes de Parme qu'elle veut garder à tout prix.
Madame Ernest aurait pu réclamer des dommagesintérêts, résilier le traité ; mais la retapeuse est bonne fîUe, elle a répondu»:
— Moi aussi, j'aimais bien Ernest, et je comprends bien ce que vous faites ; mais, ma petite, je ne puis entrer là-dedans, moi.
Le marché a été réduit de moitié.