‹ Les gens de ParisChapitre 8 sur 47 · LA SAINT-SYLVESTRE · texte numérisé non relu

LA SAINT-SYLVESTRE

Je ne veux pas vous raconter l'histoire de ce bon saint.

D'abord je ne la connais pas.

Je pourrais, à la vérité, la copier dans la Vie des Saints^ mais je crois que cela a été fait.

Je mets saint Sylvestre en tête de cette causerie parce qu'à dire vrai je ne sais pas ce que je pourrais mettre à la place.

Les événements ne se donnent pas la peine de naître pour un jour ; ceux qui veulent étonner le

monde attendent à demain pour n'être pas de l'année dernière.

La Saint-Sylvestre est le jour où ceux qui font le mal 'SOUS la voûte des cieux doivent réfléchir.

Je me suis toujours demandé pourquoi Dieu, qui fait si bien les choses, n'a pas établi, en vue de faciliter le travail de Téternité, un petit tribunal correctionnel annuel.

Je m'explique : à sa mort l'homme est jugé par Dieu.

Absous, c'est le paradis.

Condamné, c'est l'enfer.

Avec des circonstances atténuantes, c'est le purgatoire.

Dieu, parce qu'il est très-grand, tout-puissant et tout fort, a voulu une juridiction qui fût presque au-dessus de la sienne; il a institué le jugement dernier, une espèce de Cour de cassation qui rejettera bien des pourvois.

Or, il devrait, dis-je, y avoir entre ces deux juri-

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dictions un petit tribunal correctionnel qui jugerait tous les ans le jour de la Saint-Sylvestre.

—Accusé, que faisiez- vous pendant l'année 1866? dirait le conseiller délégué par Dieu pour présider les assises du département de la Terre, tout comme le président dit à Filoche :

— Que faisiez-vous dans la nuit du 17? L'homme ne répondrait pas comnae Filoche :

— Mon président, je mangeais du lapin.

Parce que tout aussi bon que soit le lapin, il serait odieux d'en manger toute une année.

C'est cependant le rêve bien souvent caressé des pauvres gens affamés.

L'homme répondrait :

— Dans l'année 1866, divin président, j'ai mangé les jours que Dieu m'a faits.

^ — Les avez-vous consommés convenablement ? —, Dieu me jugera.

— C'est bien son intention, et rien ne le gênera pour cela ; mais ce n'est pas là répondre,

— Que voulez-vous, il y a de'bo'ns jours et de mauvais jours.

— Je voudrais qu'ils fussent tous bons.

— Je ne dis pas. ■

— Que faites- vous?

— Je m'ennuie.

— Non, je vous demande votre profession.

— Je suis rentier.

— Très-bien ; je dois vous prévenir que je serai sévère justement à cause de votre profession. Vous n'avez à lutter que contre le bonheur.

— On a. bien ses ennuis.

— Lesquels?

— Les locataires payent mal, les rentrées se font difficilement.

— Vous avez manqué de patience, très-bien. Greffler, écrivez que l'accusé reconnaît avoir manqué de patience.

— Mais, pardon î. -

— La patience est une vertu.

— N'en pas avoir, n'est pas un défaut.

— Quand on est riche, c'est un vice, allez I

— Deuxième accusé, votre profession ? ' •

— Journaliste.

— Ah ! ah! asseyez- vous alors.

— Ce sera long?

— Pas précisément; que faisiez-vous en Tannée 1866?

— Des lignes.

— Trop.

— 11 faut bien vivre,

— Gela dépend ; avez-vous dit du mal de vos confrères?

— Ce sont eux qui ont commencé.

— En avez-vous dit du bien?

— Souvent.

— Je vois dans vos notes que vous dites plus ' volontiers du bien de ceux que vous connaissez?

— L'amitié a ses devoirs.

— Pourquoi no parlez-vous jamais des inconnus ?

— Parce qu'on ne les connaît pas.

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— C'est spécieux, si vous en parliez, çà les ferait conuaitre.

— Il m'importe plus de ne me point faire oublier que de faire connaître les autres.

— Vous manquez au devoir de la confraternité.

— Sans doute, mais jugez-moi. Si je découvre à grand'peine un homme d'esprit, tous mes confrères vont faire la grimace, t Pourquoi, penseront-ils, amener ce jeune affamé s'asseoir à une table où l'on jeûne déjà? » Et quand le pauvre affamé se sera bien repu^ il ira dire et écrire du mal de moi pour faciliter sa digestion.

— Cela s'est vu.

— Gela se voit encore. Voyez la différence, divin président, qu'il y aurait pour moi si, au lieu de découvrir un nouvel auteur, je découvrais un insecte inconnu, laid et rongeur.

Dans ce dernier cas, j'entrerais d'emblée à TAcadéraie des sciences, j'aurais des croix et des pensions, je deviendrais illustre. Dans le premier cas,

au contraire, l'insecte, non, je veux dire l'auteur que j'aurais découvert, prendra mes croix, mes pensions peut-être ma place & l'Institut, et deviendra célèbre à ma place.

— C'est qu'il aura plus de talent.

— C'est ce que je craindrais.

— Allez, votre franchise vous sauve.

— Troisième accusé, votre profession?

— Banquier.

— Dans quel genre?

— Je ne saisis pas la question.

— Il y a banque et banque. A quelle banque appartenea-vous?

— A toutes.

— C'est trop.

— Les affaires deviennent de plus en plus difficiles.

— Je vois au dossier que vous vous chargez gratis de faite des opérations de placement de fonds pour vos clients ; quel intérêt avez-vous à cela ?

— Aucun, être agréable à mes clients.

— Vous payez une patente ?

— Énorme.

— Vous avez un loyer?

— Excessif*

— Des employés ?

— Nombreux.

— Eh bien, mais je ne vois pas trop comment vous pouvez gagner de l'argent à ce commerce?

— Une aflfaire en 'amène une autre : on se rattrape sur la quantité.

— Allez vous asseoir.

— Quatrième accusé, avancez. Ah! l'accusé est une accusée; asseyez- vous, Madame. Votre profession ?

— Marchande de plaisirs.

— Il n'y a pas de sots métiers.

— Je l'espère bien.

— . Vos clients sont en général des mineurs ?

— Oui, mais ils conduisent des voitures à quatre chevaux au bois de Boulogne, si bien qu'on pourrait croire qu'ils sont majeurs.

I — Quelques vieillards ne détestent pas vos produits.

— En effet, ils les recherchent lorsqu'ils vont tomber en enfance.

— Pensez-vous que Dieu vous puisse pardonner un semblable commerce?

— Je l'espère.

— C'est de l'impudence.

— 11 y a des exemples.

— Oui, je sai^, vous allez me parler de sainte Thérèse, de la Madeleine : c'est comme, mais ce n'est pas la même chose.

— Je crois bien I la Madeleine avait des toquades, et Thérèse manquait de tenue, tandis que moi.

— Vous?

— Je suis une femme sérieuse.

— Comment alors osez-vous espérer?

— Parce que je sais ce qui m'attend.

[jn jour viendra où la caisse de mon coupé sera défoncée, mes jupes de soie seront d'horribles lo-

ques, mes meubles somptueux auront été adjugés à quelque femme honnête, mes cheveux roux seront remplacés par d'immondes et rares mèches de cheveux gris sillMoah^ mon crâne jaune, mes joues fraîches seront ridées, naes lèvres roses deviendront grises, mes dents blan(^es seront noires, ma chaiir ftalche sera morbide et dégoûtante ; après avoir erré de ruisseau en ruisseau, à la grande joie des gens du peuple, mes frères, j'irai tomber à la porte de l'hôpital, où une religieuse, ma sœur peut-être, me ramassera, ou bien je m'éteindrai dans quelque cloaque immonde, entre un voleur et un lépreux ; et Dieu me pardonnera, non parce que j'aurai beaucoup aimé, mais parce que j'aurai beaucoup souffert.

— C'est bien, dépêchez-vous de vieillir.

— C'est ce que je fais.

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