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Voir les Amours dp théâtre

chez lui, le lundi suivant, « sa belle et charitable amie. »

Et c'est ainsi que les choses se passaient généralement.

Après avoir donné rendez-vous à Robert pour le lendemain, Lefèvre entra un instant dans sa chambre, où madame de Bayentz, à qui il avait fait signe, ne tarda pas à le rejoindre.

— Chère amie, lui dit-il, on parle beaucoup des assiduités du prince de Zeil auprès de vous.

— Le prince est fort aimable et me témoigne beaucoup de sympathie.

Lefèvre regarda sa maîtresse dans le blanc des yeux.

— Je ne vois pas de mal à cela, ajouta-t-il ; seulelement, puisque je ne vous ai rien caché de ma vie, et que, dans quelques-unes de vos lettres, vous m'appelez, en manière de plaisanterie « mon gredm chéri, » vous savez combien j'ai besoin, — sinon de Testime qu'on me refuse, au moins des semblants de considération qui seuls peuvent assurer mon existence, et que nul n'a intérêt à me refuser. Je ne

suis pas un homme ordinaire, Élisab'eth ; j'étais né pour faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal ; et ce li'est pas ma faute, je vous jure, si je n'ai fait ni Tun ni Tautre. A une autre époque, j'aurais été un ravisseur de Sabines, un chef de mercenaires, un Guelfe ou un Gibelin, que sais-je ? Il ya des gens qui révent de César, je n'ai jamais rêvé que de Cromwell.

Si on m'avait laissé une forêt, j'aurais été plus qtfun Cartouche ; mais j'ai trouvé une ligne de chemin de fer qui traverse la caverne. Si on m'avait donné un 93, j'aurais fait pâlir Marat ; mais aujourd'hui, que faille? que devenir? L'aventure est morte, les lâches triomphent, ceux qui n'osent rien, les hommes à boutiques 1 11 faut bien se soumettre, se résigner, faire comme eux — ou en avoir Tair. Robinson, en arrivant dans l'île déserte, a commencé par dire une prière et par chercher un abri ; à sa place, j'aurais vite cherché des planches pour me faire un trône.

— Oh ! je vous connais, dit madame de Bayentz, qui semblait écouter cette tirade avec l'admiration

d'une femme romanesque et bête ; je vous connais bien, Jacques, et tout ce que je pourrai faire pour vous, je le ferai.

— Eh bien î il faut exiger du prince une lettre d'invitation pour moi.

— Et s'il refuse?

— S'il refuse, vous refuserez aussi.

— Quoi?

— La première chose qu'il vous depiandera.

La semaine suivante, le directeur du Globe pittoresque se présentait dans les jalons du prince de Zeil, revêtu de Thabit do Tordre constantinien de Parme.

Il s'était en outre affublé du grand-cordon du Medjidié, de la plaque de Charles III, de la rose du Brésil et de quelques ordres allemands.

L'ambassadeur d'Espagne étant survenu, Lefèvro simula une migraine, sortit un instant et reparut bientôt, — moins Charles III.

Ce ne fut qtf un petit malheur.

Le Globe pittoresque pratiquait, dans les articles

de Lefèvre, le chantage sur un grande échelle.

L'auteur de ce désolant récit est de ceux qui ont toujours protesté contre la peine de mort ; mais s'il est un crime qui mérite le dernier supplice — à l'égal de l'assassinat, — c'est certainement le chantage.

La baraterie à disparu de notre marine de commerce, et le chantage subsiste encore dans quelques infimes gazettes.

Il y a ce chantage misérable qui consiste à forcer l'abonnement do ceux qui appartiennent à la critique : comédiens, peintres, auteurs dramatiques même; à dire l'éloge pour cinquante francs, à prodiguer le blâme, l'injure, en côtoyant la loi, — si les cinquante francs n'ont pas été versés.

Ce métier s'exerce encore chaque jour ouvertement, impunément.

Lefèvre dédaignait ce petit commerce.

11 travaillait en grand.

On lisait dans ses chroniques des articles comme celui-ci :

(« Une jeune fille a disparu, l'une des nobles entre les plus nobles du faubourg Saint-Germain. On parle

LES GENS TAKÉS 13')

d'un enlèvement. C'est, disent les uns, un petit* cousin, qui est le coupable ; suivant les autres, c'est un pianiste connu, un Liszt de banlieue,.. Qu'arrivera-t-il de tout ceci ? La famille est dans la désolation ; nous tiendrons nos lecteurs au courant. » .

Et la semaine suivante :

a Nous avons été induit en erreur... »

Ou bien :

fl Le bruit se confirme... »

selon que la famille avait gardé la silence ou envoyé un mandataire...

On lisait encore des articles comme celui-ci :

« Les affaires qui. font actuellement appel aux capitaux n'ont aucune chance de succès. On a beau battre la grosse caisse, l'argent ne vient pas. La société de..., dont M. Un tel s'occupe activement, ne marche pas du tout. Il y a des noms malheureux. Le public a raison de garder son argent; on ne saurait prendre trop de précautions par le temps de faillites qui court. »

C'est que le banquier avait refusé des actions,

des primes et des insertions de rapport à cinq francs la ligne.

A ce métieîp-là, Jacques Lefèvre avait pu réaliser quelques économies.

Il fit bâtir un chalet à Enghien, au bord du lac.

Madame de Bayentz présida à Tarrangement de ce petit palais : deux pavillons encadraient le corps de logis ; une serre élevée de trois marches servait de salle à manger ; un jardin anglais s'étendait jusqu'au bord du lac; à gauche, un petit port où deux barques attendaient les hôtes du chalet; un réservoir, arrangé en étang, conservait le poisson.

C'était délicieux.

Ce chalet devint pouï- Jacques Lefèvre une fabrique de relations.

Il invitait les fenimes en vogue du monde interlope ; on était sûr de les trouver là le dimanche et le mercredi. Quelques vieillards amoureux, — et des plus haut placés, — poursuivaient jusqu'à Enghien leurs belles fugitives. On dînait chez Lefèvre et on y dînait bien. On y trouvait le piano, les caries.

les jeux de jardin, la balançoire, — et tout ce qu'il faut pour écrire.

Le prince de Zeil devint un assidu, le qomte de Rouzoff venait quelquefois, et bien d'autres, — des puissants de cette époque-là.

On commença à parler de Lefôvre en termes affectueux :

— C'est un homme qu'on a noirci ; on dit beaucoup de mal de lui, mais il appartient au. meilleur inonde.

Robert se/endit le lendemain à l'heure indiquée chez Jacques Lefèvre.

Celui-ci l'attendait, prêt à sortir, la canne à la main, le chapeau sur là tête.

Quelques minutes, après, tous deux se présentaient au cabinet de M. Dutrait-Desmaz.

L'agence matrimoniale avait un autre aspect que celui qu'on connaît déjà.

Le piteux mobilier loué à la quinzaine avait fait place à des sièges confortables. Les tentures étaient neuves, les tapis épais; des objets d'un art tout commercial, mais de fabrique intelligente, égayaient le salon d'attente.

M. Dutrait-Desmaz ne fit pas attendre les visiteurs; il ouvrit aussitôt la porte de son cabinet, qui avait été transformé comme le reste de son appartement. Fauteuils en velours garnis de clous d'acier, une borne-pendule surmontée d'un Hymen portant une torche, une caisse à bois d'un beau vert ; l'œil d'un bourgeois éclairé se serait avoué satisfait.

Outrait, rasé, tendu de noir et cravaté de blanc, ses deux mèches de cheveux soigneusement coUéeS sur les tempes, siégeait au milieu de la pièce avec la dignité paterne d'un officier public.

D'un coup d'œil, Robert avait reconnu le terrain; il flaira la gueuserie; et, devfnaut Robert Macaire dans la peau de Jacques Ferrand, il murmura : Ceci représente un solennel coquin !

— Mon cher Outrait, dit Lefèvre, voici un gentilhomme qui me paraît réunir toutes les qualités né-

cessaires pour assurer le bonheur de notre petite vignette.

— Ah I monsieur, s'écria Outrait en se renversant dans son fauteuil, ce sera une belle aventure à tenter 1 votre fiancée n'est point une fllle ordinaire...

— Où faudra-t-il aller la chercher? demanda Robert.

— Au pied des Pyrénées.

— C'est facile. ^

— Elle est* enfermée dans une tour comme une princesse persécutée.

— Nous la dépersécuterons !

- Gn peut s'étonner de voir Robert s'attacher si facilement à la découverte d'un jeune fille qu'il n'a jamais vue, et cela sur les simples indications qui lui sont fournies par des personnages à caution. Aussi devons-nous ouvrir une parenthèse pour expliquer cet enthousiasme parisien.

Robert obéissait à .cette loi qui nous pousse vers tout ce qui est jeune, blanc et blond. Le mystère aiguisait à la fois ses curiosités et ses appétits ; la fortune n'était plus qu'im accessoire à ses yeux.

l'i'l ' LES GENS TAUÉS

H voulait voir cette jeune fille, — et ne se décider qu'après l'avoir vue.

— Vous m'avez tellement allumé, dit-il à Lefèvre, qu'il me tarde d'élre au pied du château. Cependant il. me reste une chose à vous demander.

— Laquelle ?

— Qu'exigerez- vous de moi en échange de voire concours?

Dutrait-Desmaz et Lefèvre échangèrent un regard.

Dulrait allait répondre, quand la porte du cabinet s'ouvrit pour livrer passage au bras d'un domestique.

— Une lettre pressée I

— Vous permettez, messieurs? demanda l'ancien avoué ; et il décacheta la lettre.

— Ah! ah ! murmura-t-il ; il y a du nouveau.

— Est-ce un secret? demanda Lefèvre,

— Mon Dieu, non; c'est une lettre du fermier Nunez. La jeune fille a disparu de Saint-Lazarret; on a vainement battu les environs, on ne sait ce qu'elle est devenue.

— Comment.se nomme-t-elle? demanda Robert.

LES GENS TAftÉS 145

— Suzanne.

— Ahl

— Vous la connaissez ?

— J'ai connu beaucoup de Suzannes^ dit négligemment Robert, mais je ne pense pas que la vôtre soit du nombre.

— Que faire? dit Lefèvre.

— Attendre, répondit l'ancien avoué avec un geste inquiet.

— Allons, partie perdue ! fit Robert en se levant. Lefèvre murmura :

— Qui sait?

Et le soir môme, Robert se jetait en chemin de fer et reprenait la route d'Angoulême.

Le marquis avait dit à Suzanne : « Restez avec

nous I » et Suzanne était restée.

Quand Robert arriva à la maison de son père, il

firarrôter à quelques pas du portail le (diar-à-bancs qu'il avait loué en ville, et il entra par le chais^ — dans la cuisine.

Son intention était de faire causer Jeaanille avant de faire son entrée dans la maison.

— Ahl monsieur Robert, s'écria Jeannille, quel bonheur de vous revoir si tôt I C'est monsieur le marquis qui va être content I

— Est-ce qu'il est sorti?

— Il est sorti avec mademoiselle Suzanne, qui ne le quitte plus.

— Bah! Voyons, Jeannille, fais-moi du café et raconte-moi ce qui s'est passé ici depuis mon départ?

— Eh bien 1 monsieur, dit la servante, cette demoiselle a été rétablie presque tout de suite ; on s'occupait de lui chercher une place quand les vacances sont arrivées. Vous savez bien que le jour où vous êtes parti, nous faisions la chambre de votre cousine qui allait venir de sa pension?

— Je me le rappelle.

— On profitait du voyage de madame Bernard, la femme du substitut, qui, en revenant de Paris, de^

vait ramener mademoiselle Léonie dé son pensionnat.

— Très- bien.

— Yoilà mademoiselle Léonie qui arrive, on va à sa rencontre, madame au bras de M. Gerbier et mademoiselle Suzanne donnant la main à M. le marquis. La diligence arrive, madame tend les bras à mademoiselle Léonie — et pas du toutl;..

— Quoi, pas du tout?

— Mademoiselle Léonie ne voit personne, ni madame, ni monsieur, ni moi! çlle saute au cou de mademoiselle Suzanne, en disant:

— Comment! tu es ici? Que je suis heureuse ! et un tas de compliments !

— Où donc l'avait-elle connue?

— A sa pension, à Paris.

— C'est singulier.

— Mais, ce qui est plus singulier, c'est que mademoiselle Léonie en savait tout juste aussi long que nous... qu'elle s'appelait Suzanne, — et puis c'est tout. Voilà madame qui écrit à la pension, à Paris, pour demander des renseignements.

La maîtresse lui répond qu'elle ne sait pas ce que c'est que cette demoiselle, que c'est une étrangère, qu'on n'a jamais vu ses parents, mais qu'elle es,t sage et docile et bien élevée. Enfin, madame envoie mademoiselle Suzanne à confesse. Damel il faut bien croire que M. le curé sait tout. Eh bien I il a dit à madame : « Gardez celte jeune fille, vous ferez une bonne action. » Et, chaque fois qu'il la rencontre, M. le curé lui parie avec une bonté... mais une bonté !... qu'on est tout transi de ne pas en mériter autant.

— Et Léonie n'est pas jalouse?

— Ma foi, non 1 Entre nous soit dit, je crois que M. Gerbier lui fait la cour et que. la petite en tient pour lui.

— Bah?

— Comme je vous le raconte l

— Et que dit mon père de cette inclination ?

— Dame 1 vous savez, je crois qu'il ne se doute de rien. Il est si bon, cet homme-là I II croit que toutes les demoiselles sont sages, et tous les garçons aussi. Ensuite, il n'y voit plus beaucoup ; il a tant pleure

quand sa fllle est raorle, celle pauvre mademoiselle Bertlie l que ça lui a perdu la vue.

Il a encore pleuré quand madame a fait venir mademoiselle Léonie, qui est sa nièce à elle et pas du ' tout la nièce à voire père ; et lorsque madame a fait changer le nom du bateau et que le peintre a gratté tt Berlhe » pour écrire « Léonie, » ahl monsieur n'était pas content. Madame disait que le nom de Berthe lui rappelait un trop grand chagrin, mais c'est que monsieur ne veut pas l'oublier, ce chagrin-là î

Après avoir avalé sa tasse de café, Robert 'alla faire ses ablutions, revêtir un costume de campagne, jaquette et pantalon- de coutil, chapeau de paille, souliers de toile, — et, après avoir allumé un cigare, il descendit au jardin.

On causait gaîment dans un berceau touffu: Ro- ' bert approcha, et reconnut la voix de Gerbier.

— Ahl j'ai du caractère, moi, disait-il d'un ton badin.

— Voyons, s'écria Léonie, rencfez-moi mon œillet ou je vous bats?

— Qu'est-ce que vous me donnerez, si je vous le rends ?

— - Je vous dirai merci...

— Ce n'est pas suffisant.

Léonie se révolta.

*- Mais il m'appartient, cet œillet^ c*est moi qui l'ai cueilli.

— Il fallait le défendre.

— Eh bienl dit Léonie, entrant en composition, je vous donnerai une poignée de main !

— 11 me faut mieux que cela.

-^ Ah I prenez tout, alors !

— Voyons, dit.Gerbier, penchez la tête...

— Pourquoi faire?

— Un petit baiser sur le front, pour l'amour de Dieu!

— Tiens 1 s'écria tout à coup Léonie, on fume par

— C'est vrai, ajouta Gerbier en humant l'air.

— Qui cela peut-il être? Si c'était mon cousin? ~ Parbleu, oui, fit Gerbier; et désignant du deigt

une fenêtre du pavillon, il ajouta :

LES GKNS TARKS 154

— Voilà Jeannille qui accroche ses efiTets au portemanteau.

Léonie reprit :

— Qu'avez-vous donc? vous êtes tout àjBOup devenu sinistre?

— Je pense à ce retour subit qui me surprend. Léonie continua, avec des airs en dessous;

— Il est très gentil, mon cousin.

— Oui, lit Gerbier avec humeur, c'est un joli monsieur.

— Comme vous dites cela ! Est-ce qu'il ne rend pas les œillets?'

— Non, il les mange l

Après avoir réfléchi un instant, Gerbier sejnbla prendre un parti, et saisissant la main de la jeune fille:

— Songez-vous quelquefois, lui demanda-t-il, au moment où vous quitterez la maison de votre oncle ? Le petit village de Matha vous paraîtra bien triste...

— Oui, répondit Léonie, je regretterai peut-être alors qu'on m'ait envoyée à Paris recevoir une éducation inutile. La vie qu'on me faisait avant que ma

tante ait songé ti me demander auprès d'elle me semblera bien dure. A six heures du matin, debout ^our faire les comptes des journaliers I puis, occupée jusqu'au soir à la ferme, à la buanderie... Dès que j'ouvre un livre, la voix de ma mère vient me secouer : « Allons, nous ne sommes pas riches, nous autres, il faut laisser les romans aux demoiselles de RochefortI

— Et vous obéissez?

— Il le faut bien. La révolte serait inutile ; que faire ? ou aller ?

— Mais, insinua Gerbier, madame du Taillis vous a prise en grande affection !

— Mon oncle, dit Léonie, ne me gardera pas chez lui si ma mère me réclame.

— Il y a un moyen...

— Lequel ?

— Il faut vous marier 1

— Avecqùi?

— Avec moi.

— Et si on s'y opposait?

— Qui donc?

— Mon oncle, peut-être. N'avez-vous pas remarqué chez lui une certaine défiance. Notre intimité ne lui a point échappé. Le soir, quand nous descendons ensemble au jardin, il se promène dans la petite allée comme pour nous surveiller ; à table, lorsque vous me prenez la main, il s'agite avec colère...

— Heureusement qu'il n'y voit pas très-bien l fit Gerbier.

— Ce n'est pas tout. Chaque fois que je me suis, trouvée seule avec mon oncle, il m'a mise en garde contre vous. v

— Et que dit-il contre moi ?

— Que vous avez perdu dans des spéculations maladrx)ites le peu de fortune qui vous restait, que vous lui devez cent mille francs, qu'il vous garde ici pour ne pas vous laisser sur le pavé.

— Quoi encore ? dit Gerbier en ricanant.

— Que sais-je? Tout cela me faisait beaucoup de

peine... Aussi j'évitais de recevoir ses confidences ;

j'avais l'habitude de lui faire la lecture, et, ma foi I

je l'ai planté là avec son journal.

154 LES GRNS TARÉS

— Vous avez bien fait.

— D'ailleurs, cela m'ennuyait d'être enfermée deux heures tous les jours dans son cabinet. C'est Suzanne qui est chargée maintenant de lui éplucher les nouvelles politiques, et il faut la voir déployer le Phare du Centre!

— Pour éclairer votre oncle.

Robert, qui ne perdait pas un mot de la conversation, avait envie de tomber à coups de poing sur son ex-beau-frère.

Celui-ci continua :

— Madame du Taillis approuve mon projet; elle a pour Robert une profonde antipathie, et, comme elle espère survivre longuement à son époux, la solitude avec ce mauvais garnement l'é^ pouvante...

La conversation en était là, quand Robert, apercevant dans la cour M. du Taillis qui rentrait avec Suzanne, alla se jeter au cou de son père.

— Ah 1 mon cher Robert, s'écria le vieux marquis, voilà une bonne surprise.

Et lui montrant Suzanne, il ajouta:

— Je cause de toi tous les jours avec cette enfantlà-

Suzanne, vôtue d'une robe grise et coiffée d'un petit chapeau rond, était jolie à croquer; ses cheveux blonds, enfermés dans un fllet de quinze sous, ruisselaient au soleil, et son teint, animé par la promenade, resplendissait comme une aurore.

Il n'était pas jusqu'à une petite, toute petite goutte d'eau qui, perlant sur sa tempe et laissant deviner cette ardeur générale qu'accompagne une fraîche moiteur, ne vint ajouter un charme à sa jeunesse et à sa virginité.

A midi, la famille entière se mit à table. Robert remarqua que madame du Taillis traitait Suzanne comme une dame de compagnie, tandis que le marquis lui témoignait une affection particulière.

Le repas terminé, Léonie, qui n'était pas fâchée de faire du zôle devant son cousin, s'écria:

— - C'est mon tour de lire le journal!

— Comment vont les yeux, père? demanda Robert.

— Mieux, beaucoup mieux, dit le marcpiis.

Madame du Taillis ajouta d'un ton pincé : •

— C'était nerveux.

Léonie déploya le Phare du Centr^en dissimulant un bâillement.

Gerbier lui dit à l'oreille:

— Bien du plaisir!

— Oh ! je lui en passerai la moite, répondit Léonie en clignant de l'œil.

— Suzanne ! s'écria madame du Taillis, allez chercher ma boîte à ouvrage, vous me l'apporterez sur la terrasse.

— Oui, madame.

— En même temps, dit Léonie, tu me descendras mon ombrelle...

— Et mon papier à cigarettes, ajouta Gerbier. Robert sentit la patience lui échapper :

— Pendant que vous y êtes, dit-il, vous devriez prier mademoiselle de seller mon cheval !

— Eh bien? monsieur, lit Suzanne en souriant, j'essayerais. •

Léonie commença sa lecture :

— « Nouvelles du jour... Télégraphie privée... »

— Lis-moi les Nouvelles du four, dit le marquis.

— NOUVELLES DU jourI — Les correspoudances de Marseille sont insignifiantes. . . ,

— Comme toujours.

— <c L'aviso à vapeur le Labrador vient d'appareiller pour le Mexique. »

— Longue traversée, murmura le marquis.

— « Des bruits inexacts ont couru sur la situation du Venezuela. VIndépendance belge relève vertement à ce sujet le Diario mercantile.,. »

— C'est bien fait ! Le Diario mercantile se mêle toujours de ce -qui ne le regarde pas.

— « Nous ferons observer à cet égard, continua Léonie, que le Phare du Centre est le seul journal français qui ait refusé d'ajouter foi à ces fausses nouvelles. Aujourd'hui, nous ne les démentons que sjqus toutes réserves... »

— C'est prudent, fit le marquis.

— « Une dépêche de Lisbonne annonce que le câble sous-marin a subi des avaries pendant les der* nières tempêtes. Là Diète esl convoquée.., »

Le marquis interrompit :

— Comment, la Diète ?

— a II s'agit de voter une adresse.*. •

— Efle câble sous-marin?

Robert se pencha sur le Phare du Centre:

— Pourquoi, demanda-t-il à Léonie, passez-vous ce paragraphe?

— Quel paragraphe ?

— Ces trente lignes-là I

— Ah! je n'ai pas fait attention !

— Puisque cela vous ennuie de ftiire la lecture à mon père, il ne faut pas vous en charger.

— C'est donc cela, dit le marquis d'un ton piqué^ que ce journal est beaucoup plus court quand c'est Léonie qui en fait la lecture.

Robert regarda sa cousine dans le blanc des yeux et appuya sur certains mots en les prononçant.

— Oui, c'est assommant d'être renfermé avec sou vieil oncle. Il vaut mieux que ce soit Suzanne qui

LBS GRNS TARÉS 159

prenne des airs solennels en déployant le Phare du Centre; et puis, l'oncle dit du mal de Gerbier ; aussi se moque-t-on de ce pauvre oncle 1 et, quand on est à table avec les robes qu'il a données^ on échange des signes...

— Je vois bien que mon cousin me déteste, s'écria Léonle, qui avait envie de pleurer.

Robert allait continuer sa morale quand madame du Taillis entra précipitamment.

— Comment, Robert, vous vous êtes emparé de l'appartement de Gerbier?

— Mais cela m'est égal, disait celui-ci avec douceur, je serai aussi bien là-haut.

— J'occupais autrefois le petit pavillon, répondît Robert, et je l'ai repris.

— Mais vous avez jeté par la fenêtre tout ce que votre beau-frère y avait apporté I

— Je ne savais où le mettre.

— Tu aurais mieux fait de me prévenir, dit Gerbier.

— Eh bien I je te préviens.

Robert sortit d'un air nonchalant.

— Voyons, reprit madame du Taillis en s'adressartl au marquis, approuvez-vous encore celte grossièreté?

— Ma foi! répondit M. Palamède (Ju taillis, il est chez lui, ce garçon-là!

Léonie profita de l'occasion pour se venger.

— Vous ne savez pas, ma tante, il a voulu irriter mon oncle contre moi?

— Pourquoi passes-tu des paragraphes ? fit le marquis avec humeur.

Et, prenant la main de Suzanne, il quitta la salle à manger.

— Robert sera puni par où il a péché, dit Gerbier en riant ; il ne sait pas que la basse-cour a été transportée derrière le pavillon ; je voudrais voir la figure que fera notre Parisien demain matin à cinq heures !

Le marquis entendit cette observation et se promit de déjouer les espérances de son gendre.

— Voyez-vous, chère petite, disait-il à Suzanne, ma femme n'aime pas beaucoup Robert. Il faut avouer qu'il lui a fait toute sorte de mauvais tours ; mais une mère est toujours une mère, et j'espère la

ramener à ce garnement. Ma femme conspire avec Gerbier; tous deux s'entendent parfaitement ; il y a de la jalousie dans tout cela. -

Gerbier n'est devenu mon gendre que par hasard, je pourrais dire par malheur. De stupides médecins avaient conseillé de marier Berthe. Le mariage devait la sauver. Gerbier s'est présenté, on a pris Gerbier... et c'est lui qui est resté. Aujourd'hui, on trouve que ma douleur dure trop longtemps. Ma femme dit que le chagrin vieillit... Elle a pleuré trois-mois, et elle ne veut plus vieillir. Elle cherche la consolation dans l'oubli, tandis que ma seule consolation est de pleurer toujours... Aussi on me traite comme une ganache; on s'éloigne de moi... Robert seul m'a compris. Il y a souvent dans, les familles un jeune homme, un enfant que tout le monde condamne, nature indisciplinée que les maîtres renvoient du collège, que les parents expédient sur les colonies... On ne parle. plus de lui dans la maison, c'est fini... puis, un jour vient où l'on est bien heureux de le trouver. La turbulence est devenue de l'activité, l'emportement de l'énergie, et on s'aper-

162 LES GENS TAnÉS

çolt que le mauvais drôle était rhomme de cœur de la famille.

La journée se passa paisiblement. Robert détacha le canot et promena le marquis, Suzanne et Léonie* Il jeta la nasse et prit une truite, deux brochets et une infinité des goujons, au grand amusement de ces demoiselles.

Vers le soir, Robert put causer quelques instants avec Suzanne.

L'aspirant se sentait embarrassé devant cette mystérieuse enfant, qui était loin de se douter que Robert n'était revenu que pour elle dans la maison de son père. Il lui demanda si la situation qui lui était faite ne lui semblait pas pénible. Suzanne répondit qu'elle se trouvait parfaitement heureuse. De son passé, il fut impossible de rien obtenir.

A neuf heures, Gerbier causait dans le salon avec

madame du Taillis ; Léonie écorchait sur le piano une valse sentimentale.

Robert, fatigué du voyage, venait de se coucher.

Le marquis, qui était resté au jardin avec Su^ zanne, lui dit :

— Ma petite, j'ai besoin de toi.

— Oh ! tant mieux î fit Suzanne.

— Il faut que tu m'aides. . .

— Avec plaisir.

— Tu as entendu ce que disait Gerbier?

— Quoi donc?

— La basse-cour!

— Eh bien?

— Robert a fait cent quarante lieues cette nuit, il a besoin de repos.

— C'est vrai.

— Et demain, au lever du soleil, il sera réveillé par le chant du coq.

— C'est probable.

— Eh bien! tu vas venir avec moi, tout doucement. J'empoignerai le coq et nous irons l'enfermer

dans le chais... J*ai pris une lanterne et des allumettes, nous albns faire le coup à nous deux. * — Avec plaisir.

— Le marquis, guidé par Suzanne, arriva sur la pointe du pied jusqu'au poulailler.

— Voilà le coq dans le coin, dit Suzanne.

Le marquis jeta sa redingote et enveloppa le coq, qui poussa quelques cris étouffés.

— Filons rapidement, s'écria-t-il. Si on nous voyait, on se moquerait de nous.

Le cœur de Suzanne battait comme si elle eût commis une mauvaise actiou.

Quelques instants aprèS, le coq épouvanté entendait la porte du caveau le plus obscur de la ferme se refermer sur lui à double tour.

— Maintenant, dit le marquis avec satisfaction, Robert pourra dormir la grasse matinée.

Il sentit la petite main de Suzanne presser fortement la sienne, et il embrassa sa complice, sur le front.

Le lendemain, pendant le déjeuner, quand Robert s'écria :

LES GENS TAHÈS J65

— J'ai dormi comme un fossile!

Suzanne prit un air satisfait, en pensant qu'elle n'élait pas étrangère au bien- être de ce jeune homme.

Dans l'après-midi, Léonie était assise sous le berceau de chèvrefeuille, quand Suzanne vînt la retrouver avec son ouvrage.

— Enfin, demanda Léonie, tu t'obstines à me cacher ton histoire?

— Je te jure, répondit Suzanne, que je ne sais rien de ce qui me concerne.

— Gomment es-tu venue ici ?

.— Je l'ignore; j'ai été comme folle pendant plusieurs jours.

— Tu ne connais même pas ta famille?

Suzanne répondit tristement:

— Je n'ai pas de famille.

Et deux larmes roulèrent sur sa tapisserie.

— Je vais te dire pourquoi je te demande fout cela, reprit Léonie ; c'est que je crois bien — et môme je suis sûre — que mon cousin Robert est amoureux de toi.

16tî LES GENS TARÉS

— Oh I s'écria Suzanne en rougissant, c'est bien mal ce que tu dis là 1

— Pourquoi donc cela? Parce que Robert est un mauvais sujet qui rendra sa femme très-malheur reuse?

— Non, mais parce que je suis une pa^uvre fille et que, lorsque madame du Taillis ne voudra plus me garder, j'entrerai dans un couvent ou dans un hôpital.

— Tu ne veux pas te marier? reprit Léonie.

— Jamais.

— Quelle idée !

— C'est impossible, personne ne voudra de moi.

— Ma foi 1 continua Léonie, je ne suis guère plus riche que toi, ma pauvre Suzanne. Ma tante m'a prise un peu par charité et m'a fait donner un bout d'éducation, afin que je puisse lui faire honneur. Ma mère, fille noble sans fortune, a dû épouser un petit propriétaire sans titre ; matante, plus heureuse, a su plaire à M. du Taillis.

— Il est bien riche, n'est-ce pas, M. du Taillis demanda Suzanne.

LES GENS TAUÉS 167

— Oui et non, répondit Léonie; il a vingt raille francs de rente et Robert en prend la moitié. Enfin, tel qu'il est, c'est encore un homme important dans ce pays-ci.

— Que comptes-tu faire, toi ?

* — Je vais te dire ; ma tante veut me faire épouser Gerbier, Si ce mariage se fait, Gerbier gardera la dot do Berthe, et nous resterons ici avec madame du Taillis. ,

— Et monsieur Robert?

— Robert sera à Paris,

— Mais c'est avec sa fortune que tu te marieras alors?

— Sa fortune est à son père et à sa mère ; or, sa mère a bien le droit de faire de sa part ce qu'il lui plaît.

— Cela dépend, murmura Suzanne.

— Dieul que tu es bétel s'écria Léonie; ahl ma pauvre fille, je ne sais pas ce que tu deviendras!

Il y eut un moment de silence, après lequel Suzanne reprit avec un certain embarras :

— Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a sur ce vieux

108 LES GENS TAUÉS

fauteuil en bois noir qui est dans le cabinet de M. le marquis?

. — Ce sont ses armes ou plutôt celles de son frère aîné, le duc de Tonnay-Saintouge, qui a été assassiné dans son château. C'est toute une légende que ma tante te racontera. II paraît que le duc a déshérité son frère, et que mon oncle, soit qu'il lui en ait gardé rancune, soit quMl ne se trouvât pas assez riche pour porter ua autre titre, a gardé son nom de marquis du Taillis. Ce qu'il y a de curieux, c'est que, paraît-il, Robert ressemble comme deux gouttes d'eau à ce M. de Tonnay-Saintonge. Pourquoi me demandes-tu cela?

Suzaune fouilla dans sa poche et en retira un morceau de nacre taillé en forme d'écu:

— C'est que, dit-elle, il me semble que ces armes sont les mêmes que celles-ci.

Léonie prit le morceau de nacre et l'examina.

— Certes, c'est bien la môme chose; le nom môme est écrit au bas comme une devise: Tonnez, Saintonge)

Et elle ajouta :

LES GENS TAKÉS 109

— Où as-tu trouvé cela ?

— C'était sur une boîte à ouvrage.

— Chez madame Pérusson?

— Non, à la campagne.

— Quelle campagnet

— Là-bas.

— Ahl oui, cette campagne dont tu ignores le nom?

— On n'a jamais voulu me le dire.

— Mais enfin, tu avais bien une mère? Comment s'appelait-elle?

— Elle s'appelait Dominica.

— Et ton père?

— Je ne l'ai pas vu, dit Suzanne, je te le jure.

Et elle passa la main sur son front comme pour chasser une douloureuse pensée.

— Il faudra montrer ces armes à Robert, reprit Léonie.

— Tu crois ?

— Ma chère amie, il faut bien qu'on tâche de savoir quelque chose...

Et comme Robert, suivi de sa chienne qu'il ap-

pelait Blanche^ du nom d'une de ses anciennes maitresses, paraissait sur le perron, un ftisil à la main, Léonie l'appela.

— Qu'y a-t-il, petite cousine?

Léonie lui mit le morceau de nacre dans la main et lui raconta comment Suzanne l'avait tiré de sa poche.

— Ma petite Léonie, dit Robert, ayez l'obligeance d'aller, passer un quart d'heure auprès de votre tante, j'irai vous y retrouver.

Léonie demanda :

— Et Suzanne?

— J'ai besoin de parler à mademoiselle.

Et comme Léonie hésitait:

— Veux-tu filer? lui cria Robert, et plus vite que cela I

Quand Léonie se fut éloignée en boudant, Robert prit la main de Suzanne et lui dit :

— - Mademoiselle, ce n'est pas le hasard qui vous a conduite ici ; il y a, sans que vous puissiez vous en clouter, je ne sais quelle relation fatale entre ma famille et la vôtre. C'est une volonté divine qui a

voulu que votre fuite s'arrêtât à cette porte, et, quand vous êtes tombée de fatigue sur le banc qui est à notre seuil, c'est que le but de votre voyage était atteint. Dites-moi, je vous en prie, pourquoi vous avez quitté Saint-Lazarret?

Suzanne pâlit horriblement.

— Oh î monsieur, s'écria-t-elle en se jetant aux genoux de Robert, je vous en prie, ne me perdez pas!

— Vous perdre, naoi? dit Robert en la relevant ; chère enfant 1 vous saurez plus tard combien je vous aime. Mon père vous a adoptée dès le premier jour, et dès le premier jour aussi il m'a semblé que vous n'étiez pas une étrangère pour moi.

Suzanne pleurait silencieusement.

— Voyons, continua Robert, je ne vous parle pas comme on parlerait à un enfant. Il faut me dire tout ce que vous savez, il y va de notre vie à tous deuxl

— Ohî monsieur, s'écria Suzanne désolée, on va me chasser d'ici; le marquis ne voudra plus me prendre par la main pour se promener.

— Je VOUS jure que ce que vous me direz restera un secret entre vous ejt moi!

Suzanne se recueillit un instant.

— Il y a certaines choses, dit-elle, que je ne sais pas trop moi-même. J*étais dans ma chambre, au deuxième étage, quaud j'ai vu Dominica traverser la cour au bras d'un monsieur que je n'avais jamais vu au château. Pépère marchait à côté de lui.

— Qu'est-ce que Pépère ?

— Pépère, fit Suzanne en frissonnant, c'est le maître 1 C'est un homme très-vieux qui me donnait souvent des poupées et des chevaux de bois.

Les paysans et les garçons de ferme suivaient en dansant.

— Qu'est-ce donc? demandai-je à la mère Pierre qui passait dans le corridor.

— C'est un mariage, répondit-elle.

Et elle ajouta d'une voix sombre :

— Peut-être bien que le tonnerre va tomber sur tout ce monde-là.

Une heure après, la noce était de retour. On avait dressé des tables devant la maison ; les femmes ser-

valent des gigots cuits au four et des galettes chaudes ; deux pièces de vin blanc avaient été mises en perce, et chacun allait y remplir son pot de terre rouge.

Le soir, on fit un feu de joie autour duquel toute la troupe se mit à danser. •

Cette fête piqua ma curiosité, je voulue la voir de plus près. Il y avaità la porte de ma chambre un petit judas en forme de losange par lequel je pouvais passer le bras en montant sur une chaise. Après quelques efforts, je parvins à saisir la clef, et, un instant après, je descendais sur la pointe du pied le petit escalier de bois qui menait au jardin.

L'horloge avait sonné neuf heures ; il ne faisait pas de lune, et le feuillage tranchait à peine sur le ciel sombre.

Comme j'allais tourner le pavillon de gauche, j'entendis la voix de Pépère; il causait avec le mari de Dominica.

— J'ai souffert assez longtemps, disait celui-ci ;

il faut vous décider à faire ce que j'exige. Le but de

ce mariage que vous m'avez imposé est de me dé-

pouîUer entièrement; mais, celte fois, je vous tiens et je vous tiens bien* Dominica est ma femme, la loi me la donne et me donne aussi son enfant ; Tune et l'autre me suivront, je les emmène 1

Suzanne saisit la main de Robert comme pour se rassurer:

— Je tremblais de tous mes membres, dit-elle, car je comprenais que cet enfant, c'était moi I

Pépère m'avait fermé la route, je m'enfonçai dans la charmille.

— Emmener Suzanne ! s'écria-t-il d'une voix terrible ; mais tu ne sai's donc pas que je lâcherai sur toi les chiens de la ferme plutôt que de me laisser enlever la petite!

— Allons donc ! dit le monsieur, vous feriez mieux de lâcher la somme que vos chiens.

— Veux-tu cent mille francs? reprit Pépère d'une voix étranglée.

— Cinq cent mille ou rien ; c'est mon dernier mot.

— Ne me pousse pas à bout! s'écria Pépère.

— Oh! vous ne me ferez pas peur, dit le monsieur en ricanant, il faut que je me venge en une fois de

LES GBNS TARÉS 175

tout ce que vous m'avez fait subir de misère et de honte.

Tous deux suivaient l'allée en se disputant, et je me glissais de l'autre côté dç la haie pour arriver jusqu'à la porte du parc.

Pépère laissa échapper un profond soupir»

— Veux-tu cinquante mille franc3 de plus? demanda-t-il d'une voix étranglée.

Le monsieur répéta son refrain.

— Cinq cent mille — ou rien.

— Eh bien, rien ! s'écria Pépère.

Et il saisit violemment le monsieur, le traîna jusqu'au tournant et le poussa dans la citerne.

J'entendis un cri, un seul. Pépère avait fait rouler le couvercle dans la rainure, et, couché de tout son long, l'oreille, collée sur les planches, — il écoutait.

A partir de ce moment, je perdis la connaissance de ce qui se passait autour de moi. J'arrivai en cou-

rant à la porte, j'ôtai le verrou et je m'enfuis dans la campagne. Le gave me barrait le chemin; je le traversai ayant de Teau jusqu'au genou, — et je repris ma course folle.

Un homme passait, assis sur sa charrette traînée par des bœufs.

— Où vàs-tu, la petiote?

— A Paris.

— Toute seule, à pied ?

— Je n'ai pas d'argent.

— Eh bien! monte là si tu veux; il y a de la paille pour te coucher et du pain de seigle pour le tenir en santé. Je te conduirai toujours un bout de chemin.

Dans une ville où j'arrivai, je suis restée trois jours dans un magasin ; mais je me trouvais trop près du pays que je voulais fuir, et je suis repartie.

J'ai couché deux nuits dans un champ, au pied d'un arbre. Un chien m'a mordue ; le berger l'a battu et m'a donné du pain. EnOn, je ne sais comment, je suis venue tomber à votre porte..,.

— Pauvre enfant! murmura Robert.

— Vous savez tout maintenant, continua Suzanne ; mais, je vous en supplie, ne faites pas de mal à Pépère!

Robert réfléchit pendant quelques instants.

— Mademoiselle, dit-il à Suzanne, je retournerai à Paris demain, et, quand je reviendrai ici, j'aurai sans doute beaucoup de choses à vous apprendre.

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