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ROBERT DU TAILLIS

— Que veut dire ceci ? murmurait Lefèvre, quand M. Dutrait-Desmaz entra chez lui.

180 LES GENS TAKÉS

— Aucune nouvelles, lui dit l'ancien avoué. Le fils Rouhaut a été enterré sans tambour ni trompette, et on continue à chercher la jeune fille.

— Tiens, lis, fit Lefèvre.

— Ah ! reprit Outrait, est-ce que le fiancé serait plus avancé que nous?

— Quelle probabilité ? Il vient du village paternel et veut prendre des nouvelles.

— M. Robert, fit l'ancien avoué, m'a tout l'air d'une marionnette qui voudrait casser ses fils.

— Peut-il se douter qu'on lui faisait servir de mystérieux intérêts?

— C'est ce que nous saurons. A ce sujet, j'ai un renseignement à te donner.

— Lequel?

— C'est qu'il est question de notre du Taillis pour la députation.

— Tu en es sûr?

— Complètement.

— Eh bien î nous le verrons venir.

— Aie soin de me tenir au courant...

— C'est entendu.

A midi précis, Robert entra dans le cabinet de Jacques Lefèvre.

— Je sais où est Suzanne, lui dit-il.

Lefôvre fit un bond sur sa chaise.

— Comment avez-vous pu lajiécouvrir?

— C'est ce que vous saurez plus tard. En attendant, je dois vous faire part de quelques réflexions qui me sont venues. Savez-vous que vous avez voulu me faire entrer dans une singulière famille?

— Je ne sais rien du tout. Desmaz a reçu d'un correspondant de province des indications précieuses sur une héritière qui m'a paru vous convenir. S'il y a autre chose, je l'ignore.

— Eh bien I j'aime cette jeune fille.

— Vous l'aimez? dit Lefèvre avec un sourire ironique.

— Oh I je vous comprends, reprit vivement Robert, cet amour vous paraît précipité?

— Je l'avoue.

Robert tira de sa poche un papier timbré.

— Qu'est-ce que cela? demanda Lefèvre.

— Voici, dit Robert, une lettre de change de. cent mille francs.

— Destinée?

— A vous.

— Que désIrez^YOus donc savoir pour ce prix?

— Le nom du château dont vous m'avez parlé, quand il s'agissait d'aller chercher Suzann.e au pied des Pyrénées.

— La Saugère, près Saint-Larrazet.

— Merci ! dit Robert en se levant.

Lefèvre serra la lettre de change dans le tiroir de son bureau.

— Vous partez? demanda-t-il.

— Prochainement

— A la conquête d'une fortune?

— A la découverte d'uu crime.

XXVIH

Une singulière maladie s'était, depuis quelque temps, emparée de Lefèvre. Après avoir avidement

reeberehé les semblants de coDsidératiQD, il convoitait la coDSidératioD elle-même.

— Suis-je donc tellement séparé des honnêtes geûs, pensait-il, qu'il me soit à jamais interdit de prendre place dans ces rangs serrés? Qu'ai-je fait, après tout, et que peut-on me reprocher ? quelques désordres de jeunesse. Ce qu'il peuf y avoir de grave dans mon passé, c'est justement ce qu'on ignore. 11 .y a des hommes considérables et considérés qui ne me refusent ni un coup de chapeau, ni une poignée ée main... j'ai conquis une aisance suffisante, et maintenant que j'ai atteint la fin, il me reste à faire oublier les moyens.

A partir de ce jour, Lefèvre commença à mourir de consomption. Il avait compris soudainement les avantages de l'honnêteté. Ce n'était point l'honnêteté même qu'il appréciait, mais seulement le bénéfice qu'il aurait pu en retirer.

Il se mit à faire des livres vertueux ; il trempait dans un bénitier sa phime de bandit.

Il s'ingénia à trouver, parmi les écrivains nécessiteux, ceux qui, avec une notoriété suffisante et une

réputation intacte, étaient opprimés par la dette ; deux ou trois parmi ceux-là acceptèrent de lui quelques milliers de francs à titre de prêt.

Lefèvre se plaignait souvent de n'avoir aucune famille :

— C'est si bon, disait-il, de tutoyer quelqu'un !

Et il tutoya ses débiteurs.

Après avoir longuement préparé ses voies, il prit l'avis des quelques personnages importants qui venaient quelquefois dîner dans son chalet d'Enghien pour y rencontrer des filles. Se croyant sûr de leur appui, il écrivit au ministre pour demander la croix d'honneur.

Il fut honteusement repoussé.

Les petits journaux se ruèrent sur lui.

L'un disait :

« Jacques L... sera décoré de la Lésion dlioTirneur. »

Un autre :

a II sera nommé tout d'un coup, non pas chevalier, mais quémandeur de la Légioû d'honneur. »

Dn troisième demandait qu'il portât les insigacs sur l'autre épaide.

C'était comme un soulèvement.

Il y eut sur le compte de l'impudent une série de jeux de mots les plus cruels:

— M. X... n'oserait pas demeurer rue Duphot.

— M. Jacques L... a été ténor. C'est oour cela qu'il est marqué T. F., ce qui veut dire Théâtrc-Feydeau.

— Hier, au bal de madame de B..., M. L... paraissait soucieux. Où il y a de la chaîne, il n'y a pas de plaisir.

— On assure que Jacques L... va donner une pièce à l'Odéon. On est bien sûr que ce ne sera pas un succès d*estime,

— M. L... doit réunir dimanche prochain quelques amis dans sa maison de campagne. Dîner, promenades sur l'eau, soirée dansante. Ix piano sera tenu par un sergent-de-ville.

Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tous les lazzis auxquels donnèrent lieu les prétentions de l'infortuné rédacteur du Globe pittoresque.

Si quelqu'un se hasardait à lui parler de ees insultes •.

— Est-ce que je lis ces chose&-là? disait Lefèvre en haussant les épaules.

Le fait est que, sans la crainte d'un nouvel éclat qui l'aurait privé de ces relations si péniblement conquises, Lefèvre se serait battu jusqu'à sa dernière goutte de sang... .

Et peut-être aurait-il trouvé des témoins 1

Mais c'eût été renoncer à tout espoir d'élévation.

Dn brave homme, chroniqueur chroniquant, boa garçon, digne d'amitié, quoique doué d'un caractère faible et hésitant, s'était attaché à Lefèvre.

— Vous ne les lisez pasl vous ne les lisez pas î lui dit-il ; mais il y a des choses qu'il faut lire — pour les venger. On vous envoie ces journaux...

— Oui, on me les envoie, g'écria Lefèvre, et je ne LES LIS PA9Î Si on m'envoyait un flacon sur le quel il y aurait écrit : Poison pour Jacques Lefèvre^ faudrait-il boire?

Un matin, Dutrait-Desmaz arriva tout essoufflé chez Lefèvre.

— J'ai du nouveau, lui dit-il.

— Quoi donc ?

— Pierre Rouhaut n'est pas le nom de notre ' vieux corsaire...

— Comment s'appelle-t-il ?

• — C'est un Belge, ancien contre-maître de la Diane, i. -

Jacques Lefèvre pâlit horriblement.

— Il se nomme Ottevare, murmura-t-il.

— Tu l'as connu?

Lefèvre secoua la tête du haut en bas.

— Je l'ai connu au temps où je naviguais.

— Il paraît, continua Dutrait, que, pendant l'émigration, le duc de Tonnay avait fait à Ottevare une vente simulée de tous ses biens. Ottevare lui avait

remis une contre-lettre, et cette contre-lettre, adressée par le duc à son notaire, a disparu ainsi que lé testament présumé de M. de Tonnay-Sainlongc...

Lerèvre se leva tout à coup.

— Et ce du Taillis qui est là-bas! s'écria-l-il.

— Où?

— A la Saugère !

Lefùvre sonna précipitamment.

— Une valise, un paletot, du linge! bouclez tout 4e suite, je pars.

— Mais qu'as-tu donc? reprit l'ancien avoué.

•— Tu sauras cela plus tard, laisse-moi 1

En arrivant à Saint-Larrazet, Robert descendit dans une auberge, où il s'annonça comme désireux d'acquérir une propriété dans le pays.

On vint de plusieurs côtés lui faire des offres et lui présenter des plans.

Il . put ainsi parcourir les environs, étudier son monde, recueillir des renseignements sans éveiller les soupçons.

Au bout de trois jours, il en savait tout aussi long que les anciens de Saint-Larrazet sur Pierre Rouhaut et sur les habitants de la Saugère.

Le quatrième jour, après déjeuner, il partit à cheval pour donner l'assaut. . .

Il attacha son cheval à Tanneau en fer du portail, s'avança résolument vers le perron et entra dans une vaste antichambre où une femme vêtue de noir mesurait une pièce de toile.

— Qui demandez-vous?

— M. Pierre Rouhaut.

— 11 est cpiiché, voilà deux mois qu'il est malade"

— Vous êtes Dominica, la mère de Suzanne? dit Robert.

— Quand cela serait, répondit la femme avec celte défiance de tous les campagnards qui se croient très-forts quand ils ne disent ni oui ni non.

Robert reprit avec autoriré :

— Dites à Rouhaut qu'un étranger lui apporte des

nouvelles de Sa fille.

Dominica regarda Robert des pieds à la tête.

— Et votre nom , s'il te demande î

— Je le lui dirai moi-même.

— Venez ! fit Dominica.

Robert la suivit jusqu'au premier étage.

Dominica ouvrit une lourde porte de chêne et Robert aperçut au fond de la chambre un visage presque mort sur un oreiller de toile écrue.

Depuis la disparition de Suzanne, Pierre Rouhaut ne s'était pas levé; quelques cheveux blancs couraient encore sur son crâne pelé, ses joues creusées n'avaient plus de chair.

En apercevant un étranger, Rouhaut se souleva péniblement et s'appuya sur son coude.

— Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix encore menaçante.

Mais tout à coup ses yeux s'ouvrirent démesurément, sa bouche resta béante...

— Le duc! murmura-t-il. Le duc do Tonnay-Saintongel...

— Je viens vous réclamer, dit Robert, le testament que vous avez volé.

— Comment est-il entré ici ? fit Rouhaut.

Dominica courut à lui et s'écria :

— Il sait où est Suzanne 1

— Suzanne î dit le vieillard, rendez-moi Suzanne, que je l'embrasse avant de mourir .

Et de grosses gouttes de sueur ruisselèrent sur ses joues.

— Suzanne sera heureuse, répondit Robert; vous pouvez mourir eu paix...

— Le testament I reprit Rouhaut d'un air hébété ; le testament ! vous n'en avez pas fait, monsieur le duc... Votre lettre est partie, le notaire Ta reçue...

— C'est le délire, interrompit Dominica. Et elle approcha des lèvres de Roulant un verre où il aspira une gorgée d'eau fraîche.

— Parlez, continua Robert, et je jure que vous reverrez Suzanne...

— Eh bieni monsieur le duc, me pardooaerezvous?

— Je vous pardonnerai.

— C'était à Saint-Jean-d'Angély^. dans la boîte, à la poste ! Je suis parti avec le petit qui avait quitté le bord...

— Quel petit?

A ce moment, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier.

Lefèvre entra...

— Lui I dit Rouhaut avec un sourire.

Puis il retomba sur roreiller, il était mort.

Tandis que les événements * se pressaient à la Saugère, Gerbier continuait ses assiduités auprès de Léonie.

La question était pour lui d'une haute importance.

En épousant Léonie, il espérait éviter le remboursement de la dot qu'il avait reçue; e^ restant le gendre veuf de M. du Taillis, il ne pouvait guère prolonger indéflniment sa présence dans la maison où il trouvait une existence large et gratuite.

Léonie, de son côté, ne voyait guère que ce mariage pour la maintenir auprès de sa tante dans une situation plausible.

Depuis l'arrivée de Suzanne, le marquis avait recouvré la santé. Cet excellent homme ne pouvait se passer d'une affection sincère; il fallait auprès de lui une âme qui, comme la sienne, rayonnât la bonté, la tendresse. ^^

Depuis la mort de sa fille, le marquis s'enfermait Je soir dans le petit salon où la pauvre Berthe avait coutume de se tenir. Rien n'avait été changé dans ce sanctuaire du souvenir. Les livres approuvés par monseigneur l'archevêque de Tours étaient restés sur les étagères; les jouets dormaient dans les boîtes que Berthe avait reçues en son enfance ; le piano restait ouvert, attendant les petits doigts blanes qui ne devaient pas revenir.

C'est là que le marquis aimait à se retirer le soir. Il ouvrait un cahier de musique, allumait les bougies, ouvrait le métronome et mettait le balancier en mouvement.

Alors, il fermait les yeux...

L'illusion le faisait vivre un instant; il lui semblait que sa fille allait venir, et il pleurait à chaudes larmes.

Le lendemain du jour où Pierre Rouhaut mourut, Robert revint à Angouléme. On fit prendre le deuil à Suzanne, à qui Robert apprit la mort de Pépère, en ajoutant:

— Dans quelques jours, vous serez riche.

Gerbier fut vivement contrarié d'un retour qui

gênait ses projets. Madame du Taillis se chargea d'adoucir Robert et de l'amener doucement à consentir à ce mariage ; une fois Robert conquis, la chose allait de soi, car le marquis ne ferait d'opposition que si son fils était là pour le soutenir.

— Si ces deux êtres-là s'aimaient, répondit Robert, rien ne me semblerait plus naturel que de les marier; mais l'intérêt seul les rapproche. 11 s'agit de nous dépouiller d'une centaine de mille francs, voilà tout.

— Ils s'aiment! répondit madame du Taillis.

Robert se chargea de lui prouver le contraire. Il

demanda un rendez-vous à Léonie — et l'obtint.

Elle vint, après le dîner, retrouver son cousin dans le clos.

— Vous avez à me parler? demanda-t-elle.

XES GENS TARÉS 195

— Ouï, fit Robert en lui prenant la main; j'ai beaucoup de choses à vous dire, petite cousine ; mais d'abord, une question!

— Deux, si vous voulez.

— Je suis sûr que vous me jugez mal?

— En quoi?

— Vous avez pu me trouver violent, injuste, n'estce pas?

« Où veut-il en venir? » pensa Léonie; et elle ajouta:

— Je vous ai quelquefois trouvé peu charitable.

— Alors, vous croyez que je vous déteste?

. — Ou peu s'en faut; mais comme je ne puis commauder les sympathies, il faut bien que je me résigne.

En disant ces mots, Léonie prit un petit air moqueur et lança à son cousin une provocante œillade.

— Mais, reprit celui-ci ayec tendresse, si je vous disais que vous vous êtes trompée?

— J'aurais peine à vous croire.

Il y eut un instant d'embarras bien joué des deux ^tés.

— Tenez, dit Robert d*un ton décidé, voulez-vous être franche avec moi?

— Certes !

— Eh bien I si je suis revenu deux fois à la campagne depuis que vous y êtes, c'est que je voulais me rapprocher de vous...

— De moi?

-T- Je ne vous dirai pas que je me sois avoué- à moi-même le sentiment qui me ramenait ici; mais chaque jour je pensais à vous. Vous étiez si gentille, si rose, si fraîche, quand vous êtes arrivée avec votre petite robe de pension î Comme je vous ai embrassée de bon cœur, en disant: Bonjour, ma cousine ! Et puis, que vous dirai-je? il me semblait que votre dernier regard, quand je suis parti, avait été un regard affectueux... presque de regret... C'était un rêve, sans doute; mais ce rêve, jeTai fait.

Léonie porta la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements. Robert continua :

— Je me rappelle le récit que vous avez fait de votre voyage, votre indifférence pour les choses que

les autres regardent sur la route... et je me disais : Que le sort est injuste et misérable! Cette chère enfant n'est pas née pour vivre dans un village, et c'est là cependant la destinée qui l'attend. En vain la nature aura tout fait pour elle, en vain sa pensée aura traversé l'espace pour chercher dans une société élevée la place qu'elle aurait su conquérir bien vite, en vain elle a le dédain de ce qui est commun, le sentiment de ce qui est élevé, l'amour du monde, le goût, les aspirations... il lui faudra borner son horizon, remplir sa tâche auprès de quelque bourgeois de campagne, lourd, épais, intéressé... et qui sait? elle l'aimera peut-être une heure, cet homme dont*elle portera douloureusement le nom et la sottise.

— J'ai pensé cela, moi aussi, dit Léonie.

— Cette idée me serrait le cœur. Sans doute, il n'y avait rien d'arrêté chez moi... je vous connaissais à peine... et il a fallu une circonstance pénible poui- m'éclairer sur mes propres sentiments.*

— Quelle circonstance?

— J'arrivais joyeux, plein de je ne sais quelle es-

pérance. — Il y avait en moi quelque chose qui disait: Le bonheur est làl ... et les premiers mots qui ont frappé mon oreille, le premier tableau qui a saisi mon regard, c'était vous... et un autre... Je vous le dis simplement, cela m'a fait beaucoup de mal.

— Encore une fois, que voulez-vous dire ?

Léonie allait renier Gerbier sans que le coq eût

chanté une seule fois.

— Mais il ne vous aime pas comme vous devez être aimée! s'écria Robert continuant sa comédie.

— Oh l fit Léonie en affectant de rire fort, vous attachez quelque importance aux enfantillages de Gerbier? •

' — Enfantillages I Vous avez bien vu que j'étais comme fou, quand j'ai surpris votre conversation,.. Ditesrmoi que vous m'excusez. Ces reproches, ces sarcasmes que j'ai pu vous adresser n'étaient pas dans mon cœur...

Et Robert ajouta avec amertume:

— Vous avez bien le droit d'aimer qui vous plaît!

LES GBNS TARÉS 199

— Vous croyez, s'écria Léonie avec indignation, que j'aime monsieur Gerbier ?

— J'ai épuisé tous les raisonnements..^ Gerbier n'est qu'un pis-aller, me disais-je î Que fera-t-il de cette jeune fille? Peut41 lui ofiMr une existence digne d'elle? Non !

La médiocrité de sa fortune, sa position dans une maison étrangère ne le lui permettent pas... D'un autre côté, quelle opinion Léonie a-t-elle de moi?

— Oh! je vous en ai voulu, je Tavoue; mais maintenant...

— C'est "pardonné ?

— C'est oublié l

— Cependant... vous étiez décidée à épouser Gerbier?

— Hé I à quoi pui&je aspirer, Robert? Vous l'avez dit, je ne suis qu'une pauvre fille de la campagne, presque sans fortune... Madame du Taillis faisait ressortir à mes yeux tous les avantages de cette union... Je restais ici, auprès d'elle... J'échappais à ce bourgeois de campagne dont vous parliez tout à l'heure... Et, après tout, si mon oncle avait ac-

cepté Gerbier pour gendre, je devais être flattée de l'avoir pour m^ri.

— Mais les choses ont bien changé. Gerbier a prouvé son incapacité dans les affaires qu'il a tentées. L'héritage auquel il prétendait s'est évanoui, et si madame du Taillis s'est mis dans l'idée de me dépouiller à son profit, elle a compté sans la volonté de mon père. Croyez-moi, Léonie, ce projet de mariage était insensé. . .

Léonie protesta :

— Mais je n'y ai jamais songé I

— Vraiment?

— Et si je vous disais tout? ajouta la cousine en baissant les yeux...

— Parlez, je vous en prie.

— Si je vous disais que je cherchais à vous rendre jaloux?

Robert prit un baiser sur le front de sa cousine, et, ne voulant pas s'engager davantage, il lui dit:

— A bientôt 1

Il revint à pas lents vers le perron en se disant à lui-même:

— Si jamais je rencontre François I", je lui démontrerai que les femmes ne varient jamais, jamais, jamais 1 En voilà une qui veut se marier. Eh bien ! elle ne varie que dans la forme, le fond ne bronche pas, elle suit son idée...

En approchant de la maison, Robert aperçut Suzanne qui entrait précipitamment; il pressa le pas pour la rattraper.

Suzanne cacha son mouchoir dans sa poche et Robert remarqua qu'elle avait les yeux rouges.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il, vous pleurez?

Suzanne iie répondit pas, et comme le marquis parut à ce moment, elle lui sauta au cou et lui dit à l'oreille :

— Il aime Léonie.

— Mais non, fit le marquis, vous allez voiri

— Est-ce que vous l'avez grondée, père'? demanda Robert.

Le marquis fit un haut-le-corps :

— Gronder Suzanne, jamais !

202 LES GBKS TAftÉ^

— Cependant, quand une jeune flUe a du chagrin... il y a un motif.

— Des peines decœur, sans doute, dit le marquis d*un air boohonune.

— Comment, mademoiselle I s^écria Robert, des peines de cœur, à votre âge? c'est une indignité...

— Mais si elle aime quelqu'un ?

— Suzanne est riche, qu'elle l'épouse 1

— Et s'il ne l'aime pas, luiP

— C'est impossible.

— Ou du moins s'il a l'air de ne se douter de rien, s'il passe comme un niais à côté de son bonheur ?

— Il faut le lui faire savoir. . .

— La chose est délicate.

Robert était visiblement affecté.

— On écrit, reprit-il; c'est la ressourcé des gens timides.

— Tu as raison! s'exclama le marquis-, seulement Suzanne ne peut écrire elle-même. .. Assiedstoi là devant cette table, elle va te dicter sa lettre.

— Oh ! monsieur ! dit Suzanne d'un ton suppliant. —Allons, mademoiselle, flt le marquis^ obéissez !

Robert avait saisi une feuille de papier à lettre, et, agitant fébrilement la plume, il s*écria:

— J'attends.

Le marquis'^flt asseoir Suzanne sur ses genoux et lui dit: Je vais vous souffler.

Suzanne commença: « Monsieur.., »

— Ça y est, dit Robert, Le marquis souffla:

« Croyez que mes intentions sont pures... »

— Parbleu! fit Robert.

Suzanne continua:

« Songez à mon âge, et dites- vous bien tout ce qu'il m'a fallu de violence et d'entraînement pour surmonter ma timidité.

» Vous passez souvent à côté de moi, sans prendre garde que votre présence me rend toute tremblante... »

— 11 passe souvent à côté de vous? interrompit Robert.

— Oui.

— Ah çà ! murmura-t-il, est-ce que Gerbier se serait livré, vis-à-vis de Suzanne, à un sport sembla-

ble à celui que tout à l'heure me livrait sa fiancée?

— Voyons! voyons l dit le marquis, continuons, et il dicta :

« Ayant entendu dire qu'une jeune fille est faite pour se marier, et qu'elle doit toujours finir par là... »

Suzanne coupa la phrase:

« Je ne sais comment vous dire, ajouta-t-elle d'une voix émue, que si je dois jamais m'attacher à un époux, je voudrais que cet homme à qui nous devons donner toute notre vie et tout notre amour...»

— Notre amour 1 dit Robert d'un ton sépulcral, ça y est.

Suzanne acheva :

« Je voudrais que cet honmie fût vous I »

Robert saisit une enveloppe :

— L'adresse, maintenant!

— L'adresse?

— Sans doute...

— C'est poste restante! dit bravement Suzanne ; et, se laissant glisser des genoux du marquis, elle s'enfuit dans le jardin.

Il y eut le lendemain une explication assez longue entre madame du Taillis et Léonie. Celle-ci avait raconté triomphalement à sa tante la conversation qu'elle avait eue avec Robôrt.

— Petite maladroite 1 s'écria madame du Taillis, tu t'es laissée prendre comme un chat qui court à la première boule de papier qu'on agite devant lui.

— Eh bien 1 chère maman, lui dit Robert, vous voyez bien qu'ils ne s'aimaient pas?

— On peut vous préférer à un autre, répondit madame du Taillis, et préférer cet autre aux sept ou huit millions de jeunes gens qui fument dans les .quatre-vingt-six départements 1

Trois mois après, dans l'église d'un faubourg

d'Angoulême, se célébrait le mariage de Robert et

de Suzanne.

Les jeunes mariés partirent pour Tltalie:

Ce voyage fut un enchantement.

La vie parisienne blase beaucoup moins qu'on ne le croit. Elle fourmille d'antithèses, et Ton y trouve sans cesse la consolation à côté de Tironie. Le lai4 qu'on y voit, le mauvais qu'on y touche, redoublent, chez qui sent vivement, le désir de se mettre à genoux devant ce qui est beau et bon. Tel écrivain, observateur par nature et par état, semble de glace. Vienne un rayon de grâce ou de pureté, la glace fond. L'homme, qui tout à l'heure paraissait incapable d'être ému, s'abandonne maintenant avec des gaîtés et des naïvetés d'enfant.

Quand Robert se trouva sur le pont d'un paquebot, avec Suzanne à son bras et la Méditerranée tout autour de luî, il crut entrer dans une vie nouvelle. Il n'était plus lui. Sa personnalité d'autrefois avait fui comme la côte. Les journaux, le café de Paris, le boulevard, la Saugère et son drame sombre, Angoulême et ses petits riens domestiques, tout cela lui apparaissait encore, mais comme quelque chose d'étranger. Il parcourait son passé, comme on parcourt le livre d'autrui. Son livre à lui n'avait qu'une

page, celle qui racontait l'heure présente, et îl n'était pas pressé de la lire, tant il désirait qu'elle durât toujours.

Suzanne était encore plus heureuse que lui, si le bonheur a des degrés.

Us s'amusaient de tout comme des enfants. 11 leur arrivait de rire sans savoir pourquoi.

11 leur arrivait plus souvent de s'embrasser, sans s'inquiéter de faire rire leurs compagnons de voyage. La détestable cuisine italienne ne'leur fit pas faire une grimace; mais ils trouvèrent très drôles les grimaces des hôteliers et des faquins.

D'abord Us ne virent rien du tout de ce qu'il est convenu de voir là-bas. Ce n'est pas étonnant : ils passaient tout leur temps à se regarder. Au bout de quelques semaines, Robert dit un matin : -^ Ah çà! dans quel pays sommes-nous? — Je crois que nous sommes en Italie, répondit Suzanne. — Il faudrait peut-être nous en assurer.

Pour s'en assurer, ils recommencèrent le voyage.

Cette fois, Robert regarda. Souvent il reportait ses regards vers Suzanne; alors il trouvait ceux de sa

petite amie fixés sur lui. — Voyons ensemble! disait-il. Et ils voyaient.

Naples et son horizon de velours, Rome et sa campagne, Venise, la nature, les monuments passèrent ainsi sous leurs yeux.

Qui donc a dit qu'il fallait être pauvre pour être poète?

Sans doute la poésie vit d'idéal, et l'idéal c'est ce qu'on n'a pas. Le misérable, que la nature a fait poète et que le sort conflue dans un logis nu, rêve les chauds paysages de l'Orient, le luxe et ses délicatesses, la famille et ses joies. Puis son rêve se traduit en vers "brûlants comme des larmes.

Mais, s'ensuit-il de là que la richesse tue l'inspiration? Non; seulement, avec la richesse, l'inspiration se transforme. Le poëte, affranchi des infiniment petits de la vie journalière, devient un penseur. Son idéal grandit avec sa position. Au lieu de s'inquiéter de sa destinée, il s'occupe de celle de l'humanité tout entière. 11 s'arrête devant les monuments des pays qu'il parcourt ; il campe au milieu des paysages que la légende ,a consacrés; il étudie l'histoire

sur le théâtre même des événements qu'elle raconte . Du passé qu'il reconstruit, son esprit s'envole vers Taveair qu'il prévoit. Mais le poôte reste, et, quand sa pensée se condense en strophes, pour se manifester de plus haut, elle n'en est ni moins harmonieuse, ni moins émue.

Robert fit des vers. Il les lut à Suzanne qui voulut les apprendre par cœur, parce qu'il les avait faits. Un horizon nouveau déroula ses magies devant la pensionnaire. Elle aimait et cela suffisait; elle voulut savoir, et cette curiosité ravit Robert, car c'était pour lui qu'elle voulait savoir. L'âpre jeune homme sortit du sentier étroit des idées purement parisiennes, pour entrer avec son amie dans la large voie des idées générales. Parfois, il lui arrivait de sourire, et tout bas il se demandait s'il ne devenait pas banal; le plus souvent il était enchanté de se mouvoir sur un terrain plus vaste et de respirer dans une atmosphère plus pure. Il avait toujours passé pour spirituel, et il savait l'être; mais il ne se savait pas éloquent : le doux visage de Suzanne lui apprit qu'il l'était. Être admiré par qui

VOUS aime ! Avoir la conscience que celte admiration, si elle dépasse un peu le but» ne laisse pas que de l'atteindre! N'est-ce pas le bonheur pour un jeune homme et pour un poëte? N'est-ce pas, pour un ambitieux, une satisfaction à faire trouver petites toutes les autres?

Robert et Suzanne demeurèrent un an en Italie. Ils revinrent à Paris, en passant par Angoulême. Le marquis aurait voulu le garder un an aussi. — Le voilà comme Je le voulais! disait-il, en parlant de son fils. 11 prenait la tête de Susanne dans ses deux mains, la regardait longtemps et l'embrassait sur les cheveux, en répétant : C'est toi qui as fait cela, ma chère fille!

A Paris, ils s^nstallèrent rue de Miromesnil, dans une belle maison entre cour et jardin. Le jardin paraissait grand, tant il était vert, tant ses arbres étaient vieux, tant les massifs à toutes branches, les lierres et la vigne vierge en dissimulaient bien les murailles. Robert revit quelques amis, mais il ne laissa pas d'être surpris, en les trouvant un peii changés à son égard. — Bah ! se dit-ilv leur froideur

n'existe que par comparaison ; ce n'est qu'en Italie qu'il fait chaud! Il retrouvait l'Italie quand il voulait. Il n'avait pour cela qu'à quitter le boulevard et qu*à rentrer chez lui.

Un matin, le valet de chambre de Robert lui annonça M. Dulrait-Desmaz.

L'agent d'affaires salua avec le respect que la nouvelle position de fortune de Robert était de nature à lui inspirer :

— Monsieur, lui dit-il, je suis porteur d'une lettre de change de cent mille francs...

— Ah ! fit le jeune homme avec un geste de dégoût.

M. Dutrait-Desmaz vit le geste, et reprit tranquillement :

— Les circonstances dans lesquelles vous avez

souscrit celte Ictlre de change étant (l'une nature tout intime^ votre ami (il appuya sur le mot) votre ami, M' Jacques Lefèvre, ne Fa pas négociée. Il a préféré s'en rapporter à voire bonne foi.

— Le misérable I murmura Robert.

— Je me permettrai de vous faire observer, continua humblement M. Dulrait-Desmaz, que si cette lettre de change se trouvait entre les mains d'un tiers, de M. deBayentz, parexemple,ou de tout autre banquier, rien ne saurait s'opposer à son paiement. La jurisprudence est formelle en la matière...

— Et qui vous dit, monsieur, que je songe à ne pas payer? dit Robert. Veuillez, je vous prie, m'attendre un instant.

11 sortit et alla trouver sa femme.

— Suzanne, lui dit-il, quand j'étais garçon, j'ai fait des dettes. Je ne sais pourquoi je ne t'en ai jamais parlé.

— C'est que tu avais mieux à me dire, sans doule.

— Boni c'est que je l'avais oublié.

Suzanne se mit à rire.

— Ne ris pas!

— Pourquoi?

— Je dois cent raille francs.

— Oh 1 oh! A des usuriers, n'est-ce pas?

— A des usuriers, certainement.

— Eh bienl il faut te débarrasser de ces vilaines gens.

— Oui, mais c'est que, moi, je n'ai pas d'argent...

— Et c'est pour cela que tu viens me trouver. Que tu es bête I...

Robert rentra chez lui. Il écrivit quelques mots :

— Monsieur, dit-il à Dutrait-Desmaz, voici un bon de cent mille francs sur mon banquier. Où est la lettre de change.

— La voici! dit l'agent d'affaires, la voici, ndonsieur I

Ses mains tremblaient de joie. Il bredouillait. Il ne se possédait plus,

Le jeune homme prit la lettre, vérifia sa signature, et, le chiffon de papier à la maîn, il regarda Fexavoué :

— Monsieur Dutrait-Desmaz, lui dit-fl, vous connaissez depuis longtemps Jacques Lefèvre, et vous

savez que votre ami est un faussaire et un voleur. Mais savez-vous que c'est un assassin ?

— Un assassin îJacquesl... non... non... balbutia l'agent d'affaires effrayé.

— En ce cas, écoutez ! vous vous ferez payer par votre ami le secret sur ce que je vais vous dire.

Et Robert raconta l'histoire du maître de la Saugère et de son complice. Quand il eut terminé,

— Plus qu'un mot, dit-il. li me plaît que M. Le- •fèvre fasse une bonne action dans sa vie : il donnera donc les cent mille francs que vous lui remettrez aux hôpitaux. Mais il ne me plaît pas que l'Académie lui donne un prix de vertu : c'est pourquoi, dans huit jours, il aura quitté l'Europe.

— Je connais Jacques, dit M. Dutrait-Desmaz, il refusera.

— Non, car vous lui expliquerez ce qui Tatlend s'il refuse : la cour d'assises d'abord, puis le bagne ou Uéchafaud. La jurisprudence est formelle, mon cher monsieur.

Jacques attendait au coin de la rue, dans un fiacre. Dutrait-Desmaz ouvrit la portière.

— Eh bien?

— Il a payé.

— Il a payé. Monte î monte vite, mon vieux!

— Chez Rothschild ! cria l'agent d'affaires au cocher.

Le neuvième jour, Robert se présenta chez M. Dutrait-Desmaz.

Ce dernier offrit une chaise au jeune homme, qui refusa de s'asseoir.

— Je viens pour Lefèvre? dit-il seulement.

— Je lui ai conseillé de partir.

— EsMl parti?

— Je n'en sais rien. Depuis ce que vous m'avez appris, je ne le vois plus.

Robert ferma les poings et se dirigea vers la porte.

— Entre nous, dit M. Dutraii-Desmaz en raccx)mpagnant, entre nous, je ne crois pas qu'il soit parti : iL aime trop le monde.

Robert alla tout droit au Palais-de-Justice.ll monta en courant les deux étages qui conduisent au parquet.

— Qui demandez-vous? lui dit un huissier^

Il regarda cet homme, balbutia qu'il se trompait de corridor et s'éloigna d'un pas rapide.

Le son d'une voix étrangère avait chassé l'idée fixe à laquelle il obéissait depuis une heure. Soudain il avait pensé à Suzanne, et il avait compris qu'elle serait la première victime du procès qu'il allait entreprendre et du scandale qu'il allait soulever.

Il revint rue de Miromesnil, à pas lents, l'esprit plein de doutes et le cœur gros d'appréhensions.

Suzanne accourut, en sautant, à sa rencontre. H était triste. Pourquoi? II dut renfermer sa tristesse en lui-même, n'en voulant pas confier la cause. Mais la contrainte lui pesait. L'imprimeur venait d'en-

voyelles premières épreuves de son volume de vers. Il s'enferma dans son cabinet, sous le prétexte de les lire. Quand il fut seul, il prit sa tête dans ses mains et pleura de rage.

C'en était fait de son repos.

Eh quoil lui, un honnête homme, le mari d'une honnête femme, il était forcé de baisser pavillon devant un scélérat l

A quoi lui servait le courage qu'il avait toujours eu, la fortune qu'il avait maintenant, l'honorabililé de son père, la sienne? à rien. Il ne pouvait pas même arracher un masque qui ne trompait personne. 11 ne pouvait chasser de la société un gredin qui s'imposait à elle.

Ce misérable, il le rencontrerait partout : sur les boulevards, dans les salons et dans les cafés; il lirait sa prose signée de son nom à côté de la prose de pauvres et vaillants écrivains qu'elle souillerait de son contact. Et il se tairait.

— Ohl c'est lâche 1 c'est honteux! s'écria-t-il.

Non. J'aurai le courage de braver le préjugé! Je

remplirai, coûte que coûte, mon devoir. Je me sa-

218 LEg GENS TARÉS

criflerai, s'il le faut, pour rendre hommage à la morale publique. Je sacrifierai tout ce que j'aime I...

Mais arrivé-là, Suzanne se présentait à sa pensée, et il reculait toujours devant une dénonciation.

— Allons 1 c'est bien, disait-il, le drôle a plus d'esprit que moi. Il a compris que j'avais été, que j'étais et que je serai son éternelle dupe : mon amour est le point de départ infaillible de ses spéculations. Qu'imaginer? qu'inventer?

Un rien impuissant, telle était la réponse.

Robert devint distrait. Parfois il répondait de travers à Suzanne. Elle en rit d'abord; puis elle s'étonna. Alors, il se dit qu'il fallait chasser le mauvais rêve. Il se prit à lire, à étudier. Mais souvent son effort était vain. 11 avait beau tendre son esprit, son esprit revenait toujours au point d'où il voulait l'éloigner.

Son volume de vers parut. Suzanne, qui le savait mot à mot par cœur, le lut et le relut avec une joie d'enfant. Au bout de huit jours, elle avait appris la pagination et disait : telle pièce est à la page 203. Quelques journaux seulement rendirent compte de

l'ouvrage, et ce fut en dix lignes, obtenues par l'éditeur. Nul concours amical, nul empressement. Robert, depuis son mariage, vivait tout à fait en dehors du monde dans lequel il avait vécu jusque-là. La froideur de ses amis lorsqu'il était revenu, leur silence maintenant, ne le firent pas réfléchir. On ne lit plus les vers ! pensa-t-il. Du reste la littérature ne venait plus qu'en troisième ligne dans ses préoccupations.

Si le livre fit peu de bruit en France, il eut un grand succès en Italie. Les sentiments qu'il exprimait correspondaient à ceux de cette bourgeoisie italienne, libérale et lettrée comme notre ancien tiers-État.

L'Italie était grande alors qu'elle était libre t

avait écrit Robert. Un roi, qui rêvait de la voir libre de nouveau, lut ces vers et envoya une croix au poëte. Suzanne se mit aussitôt à fabriquer des rubans. Elle en tailla d'énormes et d'imperceptibles; elle en fit dliabiUés et de négligés \ depuis les nœuds les plus compliqués jusqu'au simple liseré,

elle essaya de tout. Lui, la regardait faire en souriant et cela le reposait de ses luttes intérieures.

Puis le temps exerça son action salutaire. Riche maintenant, en train de reconquérir pas à pas la considération, Jacques Lefèvre ne ferait plus de victimes. Robert n'avait donc pas à préserver la société d'un danger à venir imaginaire. Restait le passé à punir? Eh bien, peut-être, au moment où il y songerait le moins, un moyen de punir se présenteraitil à son esprit? Il avait été vaincu une première fois, et son adversaire triomphait. Raison de plus pour vaincre : l'adversaire triomphant oublie de se tenir sur ses gardes ? ...

Robert se trompait. Jacques Lefèvre aussi avait son idée fixe, et, chaque matin, en se levant, il se disait : Robert est un homme à perdre. Il est audacieux; il va de Tavaot, sans se préoccuper de ce qu'on dit ou de ce qu'on pense. C'est le Don Quichotte d'une époque qui envoie à Sainte-Pélagie les chevaliers de la Manche, j'en viendrai à bout. Il faut l'écraser, si je ne veux pas être écrasé par lui...

Et le bandit de lettres comptait ses forces. Puis, en souriant : '

— Mais non ! il faut que je sois seul. Dutrait-Desmaz m'a coûté trop cher, pour que je me risque à prendre des complices !Je n'ai jamais assez compté sur moi-même. Il faut que je m'essaie!...

Robert et Suzanne sortaient ensemble chaque jour à trois heures. Ils se faisaient conduire dans quelque contre-allée du bois de Boulogne. Là, ils descendaient de voiture et s'en allaient, au bras l'un de l'autre, évitant les promeneurs, cherchant les coudes, au détour de chacun desquels ils s'embrassaient.

Une après-midi, Suzanne se sentit indisposée.

— Va te promener seul! dit-elle à son mari.

Celui-ci voulut lui tenir compagnie. Mais elle

avait quelque projet, sans doute, car elle insista, disant qu'elle avait la migraine et que la solitude lui ferait du bien.

Robert sortit à pied, 11 ne songea même pas à aller seul au bois de Boulogne. Il prit la rue du faubourg Saint-Honoré, la rue Royale, et flànà sur les boulevards.

Comme il regardait la devanture de Giroux, madame de X... sortit du magasin. Robert connaissait comme tout Paris, cette vieille lorette, devenue assez riche pour acheter le nom d'un gentilhomme ruiné, demeurée assez fille pour le déshonorer chaque jour, mais en même temps assez audacieuse pour s'imposer et assez habile pour avoir créé un salon. En passant devant le jeune homme, madame de X... lui tendit la main, et Robert^ après Tavoir saluée, lui donna la sienne.

C'est là un des incidents naturels d'une promenade sur les boulevards. Il n'y fit pas autrement attention.

Un peu plus loin, 11 rencontra Eugène de Mérain. La dernière fois qu'il l'avait vu, c'était chez Jacques Lefèvre. Il se rappela les théories immorales du vieil eflfronté. Il voulut l'éviter. Mais l'autre l'avait aperçu, et, sans aller au devant de lui, car il n'allait au devant de personne, il le regarda de son œil clair, comme pour lui djre : j'attends le bonjour que nul n'ose me refuser. Robert, machinalement, lui donna une poignée de main.

LES GENS tAHÉS 223

Un peu plus loin encore, sur le boulevard des Italiens, il heurta un homme sur le compte duquel, lui dixième à Paris, il savait à quoi s'en tenir : c'était le fameux L... H..., sur la tombe duquel on écrira : Il fut bon fils^ bon époux ^ bon père et grand citoyen ^ quand, pendant près d'un siècle, il aura dupé sa fa* mille et son pays; L... H... qui n'a qu'une excuse & sa mascarade, c'est qu'il est assez sot pour s'y être laissé prendre lui-même, et être devenu tout à la fois Tartuffe et Orgon. Robert haïssait d'autant plus cet homme qu'il le voyait plus considéré. Cependant, il lui tendit, par la force de l'habitude, une main que l'autre serra affectueusement et paternellement dans ses deux mains banales, ouvertes à tout venant.

Quand Robert l'eut quitté.

— Pouah! se dit-il. Je fais un joli métier. En un quart d'heure, je viens de m'afflrmer l'ami d'une fille et de deux gredins. Pourtant je les méprise tous les trois. Ah ! Jacques Lefèvre peut dormir tranquille, en effet, car avec tous mes monologues sur la vertu, je suis un quadruple lâche. Eh I quoi, je n'ai ni l'ex-

cuse de la misère, ni celle des nécessités parisiennes; je ne suis pas arrivé à l'âge où les ennemis qu'on a troublent le peu de sommeil qui vous reste, et je me conduis comme un affamé, comme un am-i^ bitieux, comme un vieillard. Ma parole, j'étais plus brave autrefois, quand je n'étais ni heureux, ni indépendant!...

Robert continua un instant sur ce ton; il allait à grands pas, le rouge de la colère sur les joues. Tout à coup, il se rasséréna; son œil eut une lueur de défi et un sourire de contentement tira ses lèvres. Au lieu d'aller au hasard, il regarda autour de lui pour chercher le chemin qu'il avait à suivre. Il se rendit chez un imprimeur, et de là au ministère.

En rentrant, il embrassa Suzanne bien fort et lui dit : — J'ai fait de la besogne aujourd'hui, ma petite femme : devine ce que j'ai fait.

Elle prit un air boudeur, pour le savoir tout de suite.

— Je fonde un journal.

Elle battit des mains. Dans un journal, elle ne voyait qu'une chose : le nom de son mari imprimé

tous les jours, au bas d'articles plus beaux que tous les articles connus.

— Moi aussi j'ai bien travaillé, dit-elle, devine ce que j'ai fait?

— De la tapisserie.

— Ah! bien oui, de la tapisserie. Tu n'y es pas. J'ai fait un bonnet.

— Un bonnet...

— Un bonnet d'enfant, monsieur le journaliste. Robert se sentit défaillir. 11 eut une belle émotion

de joune homme. Un instant il fut prêt à renoncer à tous S(*s projets, à prendre Suzanne dans ses bras et à l'emporter à cent lieues de celte boue parisienne que ses pieds ne secoueraient bien qu'à distance. Cela dura une minute. 11 reparla de son journal.

— Nous aurons chacun notre enfant, dit-il à Sifzanne.

— Non, monsieur, nous en aurons chacun deux.

Et cette idée qu'elle serait journaliste aussi fit

rire la jeune femme aux éclats.

Un mois après paraissait le premier numéro du Diable boiteux.

Ferdinand Goffin vint serrer la main du rédacteur en chef :

— Je suis bien aise, lui dit-il, de te voir avec un journal dans la main. Je connais ton tempérament : tu te feras aimer des uns et craindre des autres. De toutes façons ou se taira.

— On se taira? demanda Robert; que dit-on donci

— Ce qu'on dit? Ma foi, je suis assez ton ami pour te le répéter. On dit que ta femme est très-riche.

* — Eh bien ! c'est vrai.

— Oui, c'est vrai, et voilà justement le mal.

— Je ne te comprends pas.

— D'où lui vient cette fortune?

Robert devint très-pâle. Il avait compris.

— Cette fortune, répondit-il, lui vient de son aïeul.

— Oa n'a jamais prétendu le contraire. Mais l'aïeul, comment s'était-il enrichi?

— Écoute! s'écria Robert, écoule, Ferdinand 1 tu es mon ami. Ne me fais pas languir ainsi; ne me pose pas de questions, ne me retourne pas sur un grill répète-moi tout. Que dit-on?

— Rien de précis ! si l'on articulait quelque accusation directe, il serait facile de la combattre et de la confondre. Mais non. Je ne sais quel Bazile a été çà et là, semant des mots plus terribles que des phrases. Un grand seigneur enterré sans acte do décès... un testament soustrait... une ordonnance de non-lieu... une existence de forban dans une bourgade inconnue... Est-ce que je sais, moi? maii tout cela fait boule de neige, et l'avalanche pourrait finir par t'écraser. Voilà pourquoi je suis content que tu aies un journal.

— Merci, mon ami, dit Robert. Le Bazile, je le connais. C'est Jacques Lefèvre. La calomnie, je ne puis la réfuter, c'est la vérité. Mais ce n'est paô toute la vérité. Ce que je vais te confier, deux personnes seulement le savent : Lefèvre et son çompa-

gaon Dutrait-Desmaz. Je ne leur ai pas demandé le Becret et pour cause. Je te le demande à toi. Écoute maintenant!

Le jeune homme raconta de nouveau le drame que connaissent nos lecteurs.

Goffin restait silencieux.

— Que me conseilles-tu? demanda Robert en terminant.

— Quitte Paris pendant deux ans. Voyage, et ne flonnc pas sigiie de vie.

— Fur? jamais!

—- Alors, pnMids gardi; à Lofôvre.

— Son inlôrôt ne lui ordoiine-t-il pas de no jamais se trouver sur mon chemin?

— La peur lui conseille à chaque instant de se défaire de loi qui peux, chaque jour, te défaire de lui. A ta place, je partirais.

— Non.

Le lendemain Robert reçut une lettre du parquet. On le priait de passer chez le juge d'instruction.

Le magistrat lui demanda ses nom, prénoms et qualités.

Robert demanda au magistrat de quel crime il était accusé.

Le juge alors lui tendit un numéro du Diable boiteux. Une nouvelle à la main était soulignée au crayon rouge. L'auteur du journal était accusé d'outrage à la morale publique.

— Monsieur, dit Robert, je suis marié, je vais être père de famille, veuillez croire que la morale publique n'a pas de plus ferme soutien que moi.

— Ce n'est pas ici le lieu de plaisanter, dit le juge.

— Mais, monsieur, je ne plaisante pas le mnnis du mof'de. Je vous répète que la morale publit^ue m'est chôre. C'est dans son intérêt que j'ai Unulé mon journal. La nouvelle à la main que vous incriminez n'est pas de moi. J'ai eu tort de m'en fier au tact de mon rédacteur. Je vous donne ma parole qu'à l'avenir je serai plus attentif...

— Vous direz tout cela au procureur du roi. Vous pouvez vous retirer.

Robert trouva dans le corridor son rédacteur qui attendait son tour d'audience.

— Pourquoi diable, lui dit-il, écrivez-vous des polissonneries?

— Moi ! je n'en écris pas.

— Telle nouvelle à la main est bien de vous?

— Pas le moins du monde. On Ta intercalée dans mon arlide.

— Qui?

— Je n'en sais rien. J'ai cru que c'était vous. Robert se lit conduire à l'imprimerie. Il demanda

la eopie du numéro. On la lui remit. La nouvelle à la main était d'une autre écriture que le reste de rarticle. Il interrogea le metteur en pages. Celui-ci ne sut que répondre. Sept ou huit journaux s'imprimaif^nt dans la même salle. Sans doute il y avait eu confusion. Impossible de rien savoir.

Quinze jours après, Robert s'entendit condamner à cinquante francs d'amende. Les juges avaient admis des circonstances atténuantes. Mais le procureur* du roi avait tonné contre les feuilles qui vivent de scandale et flétri Robert dans un réquisitoire que publièrent plusieurs journaux.

Il fallait empêcher ces journaux d'arriver à Su-

zanDe. Robert la quitta le moins possible; il donna des ordres sévères à son concierge et à ses domestiques. Mais un matin, Suzanne, en décachetant une lettre à son adresse, trouva sous l'enveloppe un compte-rendu imprimé du jugement. Elle îoinïii en larmes, et son mari eut toutes les peines du monde à la rassurer. Depuis lors, elle trembla sans cesse, exagérant les dangers que courent les écrivains, et rêvant de Robert exilé, emprisonné, poursuivi par tous les parquets et toutes les gendarmeries du royaume... ,

Le rédacteur en chef du Diable boiteux reçut une nouvelle lettre. Celle là était du préfet de poh'ce.

— Monsieur, lui dît le préfet, vous êtes jciinej vous avez du talent, de la fortune, mais vous ave^ des ennemis bien acharnés...

Robert remercia le préfet de sa bienveillance et le pria de s'expliquer.

— Le roi de... vous a envoyé une croix, n'est-ce pas?

— Oui^ monsieur. Bn voici le ruban.

^ Avez- VOUS peiisé à demander à la chancellerie fraïiçaise l'autorisation de porter ce ruban?

— Non, monsieur, je l'avoue.

— Eh bien! remplissez immédiatement cette formalité. Tenez! voici la dixième lettre que je reçois â ce sujet. J'ai brûlé les autres. Mais j'ai gardé celleci... pour vous, ajouta le préfet en souriant. ConnaîFsez-vous cette écriture?

— Non... non... mais je la connaîtrai.

— Surtout pensez à l'autorisation, dit le préfet. Le parquet recevra peut-être une dénonciation. Vous seriez condamné pour port illégal de décoration. Le pnblic, qui n'est pas au courant des petites pratiques de la chancellerie, pourrait croire que vous portez la croix sans l'avoir obtenue. C'est très -désagréable. Au revoir... Tachez de mettre la main sur votre ennemi.

fiobert se confondit en remerciements. Il courut chez lui, ouvrit fiévreusement ses tiroirs, fouilla dans ses papiers et finit par trouver une lettre de Jacques Lefèvre. Il la compara à celle que lui avait remise le préfet de police : Rien. Il prit les lettres

et alla chez un expert qui les examina et lui dit : — Toutes deux sont de la même main! — En êtesvous sûr? — J'en ferais le serment. — Ah ! enfin!

Il écrivit un- mot à Ferdinand Oofiln. Il rînvitait à déjeuner, pour le lendemain, au Café de Paris.

A onze heures et demie, il entra dans le café. Ferdinand était arrivé. Mais, au lieu d'aller à lui, il lui fit simplement un signe de la main et se dirigea vers le fond de la salle où se tenait Jacques Lefèvre, en compagnie de M. de Rouzoff.

Jacques, le voyant s'avancer, se leva à demi.

— Monsieur, dit Robert à haute voix, je viens vous rendre la lettre que vous avez écrite à M. le préfet de police, à mon sujet.

— Je ne comprends pas, dit Lefèvre.

— Vous ne comprenez pas ?

— Non!

Les habitués du café s'étaient levés. Quelques-uns, devinant une querelle, avaient quitté leur place. Robert jeta un coup d'oeil autour de lui.

— Alors, monsieur, dit-il, je vais employer avec

VOUS Je procédé indiqué par Martine pour ouvrir riR(c)ligence de Sganarelle.

Kt, quittant soudain son ton froid et mesuré, rou^e, ardent, l'œil en feu :

— Vous êtes un faussaire I cria Robert en balafrant de coups de cravache la face blêmie du misérable...

im se jeta entre eux. Ferdinand fit un signe à l\. de RouzofiF et entraîna son ami.

Les honnêtes gens donnèrent tort à Robert.

— J'aurai sa vie! râlait Lefèvre, en épongeant avec un mouchoir les larmes et le sang dont ses joueâ étaient souillées.

Quand Ferdinand Goffln eut entraîné son ami à une certaine distance du Café de Paris, il s'arrêta.

— Je ne me permettrai pas la moindre observation. Je crois qud tu avais le droit de faire ce que

tu as fait. Dis-moi seulement à quoi je puis t'être bon.

— Suis ce misérable, et rends-moi compte, heure par heure, de ses actions jusqu'à demain.

— Bien. Et demain..,

— Demain, tu viendras me trouver. J'aurai pris un parti.

Le soir même, Robert reçut un avis de la Mairie, lui apprenant qu'il était déchu de ses droits civils, comme ayant encouru une condamnation pour outrage aux mœurs !

Robert passa la journée avec Suzanne* D'heure en heure, il recevait le billet suivant :

« Il est chez lui.

< Ferdinani). »

A sept heures, le billet était ainsi conçu :

« 11 est chez madame de Bayentz.

» Ferdinand. »

A huit heures, le valet de chambre de Robert vint dire à son maître qu'un homme était en bas, demandant à lui parler.

— Quel homme est-ce? demanda Suzanne.

— Madame, c'est un marin. Il a une veste à collot et un chapeau de cuir.

— Faites-le monter dans mon cabinet, dit Robert.

— Tu le connais donc, mon ami? demanda Suzanne.

— Si je le connais? Sans doute. C'est moi qui lui ai donné rendez-vous.

Le jeune homme mentait. Par une association d'idées naturelle, il supposait la visite qu'il allait recevoir liée à la scène du matin. Un marin, ce devait être quelque ancien compagnon de Jacques Lefèvre : il fallait l'entendre.

Comme il se levait :

— Ne me quitte pas ce soir! dit Suzanne, en se suspendant à son cou.

— Mais je ne te quitte pas.

— Oh! tu sais bien ce que je veux dire. Je suis très-curieuse. Laisse-moi voir ton marin !

— Impossible 1 il a un secret à me communiquer.

— Un secret. Est-ce que tu as des secrets pour moi?

— Non! non. Dans un instant, quand cet homme sera parti, je te dirai tout.

Il prit les bras de Suzanne dans ses mains, les détacha doucement de son cou, et passa dans son cabinet.

Le domestique venait d'allumer les lampes qui ne jetaient encore qu'une clarté très-faible. RoLcrt ne put distinguer les traits du visiteur. 11 allait remonter la mèche d'une des lampes, quand celle-ci pétilla tout à coup. Une vive lueur fila le long- du verre. Robert retint un cri.

Jacques Lefèvre était devant lui.

La sombre casaque dont s'était revêtu le misiTable pour forcer l'entrée de la maison faisait paraître sa face plus livide. Ses yeux brillaient d'un feu sombre entre la bordure enflammée des paupières. Sur les joues la cravache avait laissé des traces noirâtres...

238 tES GEirS TARÉS

Robert était brave. Pourtant, il fit un pas en arrière.

L'autre étendit la main, et, d'une voix basse et faible,

— J'ai voulu, dit-il, arriver jusqu'à vous.

Robert ne répondit rien.

~ J'avais... j'ai une gr&ce à vous demander.

— Une grâce là moi?

— A vousl Depuis ce matin...

Le malheureuii de pâle devint pourpre. Il prit sa tête dans ses mains comme pour la cacher; mais ses mains retombèrent, et il reprit d'une voix plus ferme :

— Depuis ce matin, je suis condamné à mort. On ne repousse jamais la dernière prière d'un condamné. Vous m' écouterez^ monsieur.

— Parlez 1 dit Robert.

— Mes fautes, mes crimes, dit Jacques au bout d'un instant, vous les connaissez. Dès les premiers regards que j'ai jetés sur la vie, je me suis dit qu'il n'y avait ni hommes vertueux ni criminels dans le sens absolu du mot, mais seulement des lâches et

des braves. A qui ose, le monde appartient! me disais-je; riche, il aura le pouvoir; pauvre, il aura la fortune; inconnu, il aura la célébrité. J'ai osé. Plus tard, j'ai reconnu qu'au-dessus de la volonté des plus forts, il y avait une justice immuable comme l'ordre des saisons. A côté des tribunaux qui punissent les maladroits, il est une troisième sanction, la plus terrible : celle de Topinion. Quand, à force de sophismes, j'avais étouffé les remords; quand, à force d'habileté, j'avais évité les poursuites, l'opinion était là, là toujours, ennemi implacable et invincible. Oh! que j'ai souffert! Savez- vous que pendant des années je n'ai salué personne, tremblant qu'on ne me rendît pas mon salut. Quand je rencontrais quelqu'un de connaissance, j'attendais, le front haut, l'air indifférent. Au fond de l'âme j'étais anxieux comme une mère qui se dit auprès de son enfant malade : vivra-t-ilou ne vivra-t-il pas? Des joies, j'en ai eues, sans doute. Quand je forçais la porte d'un salon ou la poignée de main d'un galant homme, je triomphais comme César; mais si la main et la porte restaient fermées 1... Cela est arrivé. Aller vivre au

désert? Eh ! sans doute, c'était la vérité. Mais on ne désire que ce qu'on n'a pas. Le désert m'était ouvert, je suis resté dans le monde. Au calme et au repen* tir, j'ai préféré la lutte et l'endurcissement. Pour obtenir une place parmi les honnêtes gens, j'ai fait mille petites infamies et cent bonnes actions. Je me suis contraint, humilié ; pour la jouissance orgueilleuse de l'emporter à la. fin, j'ai mis mon amour-propre sous mes pieds à toutes les heures du jour. Et j'ai vieilli ainsi... j'ai des cheveux blancs. Enfin, j'allais réussir. Vous vous trouvez sur ma route. Partez! me dites-vous? Partir!... J'ai préféré vous perdre!...

— Vous saviez que j'aimais Suzanne, vous avez spéculé sur mon amour.

— C'est vrai.

— Vous m'avez calomnié.

— C'est vrai.

— Vous m'avez dénoncé.

— C'est vrai.

— Qu'attendez-vous donc de moi?

— Que vous receviez MM. de Bayentz et de Rou-

zofT, qui vont venir de ma part vous demander réparation.

— Moi I me battre avec vous I jamais!

— Je vous ai dit que je venais vous demander une grâce, monsieur, fit Jacques lentement en baissant la tête. Que désirez-vous de moi? Que je disparaisse? Eh bien! faites-moi la grâce de me tuer demain!

— Monsieur!

— Si je ne suis pas tué, je vous jure de quitter la France, de partir. Jamais vous n'entendrez parler de moi! Vous êtes trop brave pour que je prenne la peine de vous dire que vos jours me seront sacrés.

— Monsieur!

— Oh ! laissez-moi me rappeler tout ce que je voulais vous dire. Ah ! vous m'avez donné cent mille francs, les voilà! voilà le reste de ma fortune en traites. Prenez tout, je ne me réserve rien, pas môme mon mobilier. Vous donnerez cela à qui vous voudrez... aux pauvres. Cette casaque de matelot me suffit. Je travaillerai, je mendierai, s'il le faut. Que

voulez-vous de plus?

— Je ne veux rien ! dit Robert en repoussant les papiers.

— Vous trouvez que ce n'est pas assez! Tenez! voici Taveu de mon crime. Il est écrit et signé de ma main. Vous le voyez, je me livre-, je me confie, je m'abandonne pieds et poings liés. Ayez pitié!

Jacques se jeta à genoux.

— Battez-vous avec moi ! Vous êtes jeune, vous êtes poëte, vous devez comprendre ! Je veux bien partir, je veux bien mourir. Mais garder ces coups... ces coups de cravache, c'est impossible ! vous m'avez frappé devant vingt personnes. Tout Paris parle de cela. Grâce !

Le misérable suflFoquait; sa voix sortait comme un râle ; de ses yeux tombaient des larmes brûlantes :

— Je ne me fais pas meilleur que je ne suis,, balbutiait-il. Mais le châtiment dépasse.la faute. Il la dépasse, en vérité !... Je suis un homme énergique, capable du bien comme du mal. Je me dévouerai à vous. Je serai votre chien. Je vous aimais... Vous m'avez donné la main... Grâce 1 battez-vous! battezvous!

Robert fut vaincu..

— Eh bien! dit-il...

— Eh bien? s'écria le misérable, haletant.

— Eh bien! soit, je me battrai.

— Tu ne te battras pas ! s'écria Suzanne en se précipitant dans le cabinet.

•*- Suzanne.

— Oui, Suzanne! oui, ta femme I oui, moi qui ai tout entendu et qui ne veux pas que tu. risques ta vie contre celle de cet homme.

Elle se tourna vers Jacques Lefèvre, toujours prosterné ;

— Monsieur, dit-elle, relevez-vous et partez. J'ai écrit au procureur du roi. On sait que vous êtes ici et l'on va venir vous arrêter.

-^ Qu'as-tu fait, malheureuse enfant ! s'écria Robert.

Jacques demeurait immobile.

— Partez donc, monsieur! dit Robert.

Le son de cette voix secoua le misérable. Il poussa un rugissement et se prit à tourner la tête avec un

regard effaré. Il cherchait une porte et ne la trouvait pas.

— Là ! fit Suzanne en lui indiquant du doigt une issue.

Il y courut. Mais, au moment de sortir, il s'arrêta de nouveau, comme pétrifié. En voyant les jeunes époux dans les bras l'un de l'autre, il fut pris d'un accès de rage. Il tira un pistolet de sa poche et fit feu.

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