‹ Les gens tarésChapitre 13 sur 25 · UNE CHEVAUCHÉE · texte numérisé non relu

UNE CHEVAUCHÉE

Par une bolle matinée de printenaps, deux cavaliers chevauchaient côte-à-côle le long d'une rivière pure et limpide; Fun était couvert d'un large manteau; un feutre brun ombrageait ses épais sourcils. L'autre était également couvert d'un large manteau, mais il avait sur la tête un chapeau blanc comme la neige.

Tout était parfum et poésie autour d'eux. Les ormes qui bordaient le chemin agitaient leurs pana-

ches verts; la prairie était émaillée de marguerites et de coquelicots; les oiseaux chantaient leur hymne au Créateur, et de petits lézards dorés s'enfuyaient de droite et de gauche, comme doivent le faire les amis de rhomme, quand ils Taperçoivent de près ou de loin.

Solitude des champs, grands bois remplis de voix mystérieuses, splendeur du ciel bleu, chansons des moissonneurs, crépuscule embaumé, clochettes des troupeaux, grande et imposante nature, que je plains les cœurs insensibles qui vous préfèrent le monde et ses vaines agitations !

Les deux cavaliers suivaient fidèlement les capricieux méandres de la rivière ; le murmure des eaux n'aurait point empêché l'œil d'un observateur d'entendre leur conversation.

— Mon nom, disait le premier, c'est Aristide Vénard. Fils d'une mère coupable et d'un père dénaturé, qui refusa toujours de reconnaître son enfant, je vis, à sa mort, d'avides collatéraux s'emparer de tous ses biens. Ma mère, ayant contracté l'habitude dé ^'enivrer, ne tarda paè à suivre son séducteur

dans la tombe, et bientôt je fus banni de la ville d'Angoulôme avec défense de porter le beau nom de Vénard!

Le cavalier s'arrêta un moment pour déguiser la pâleur qui le suffoquait, puis il continua :

— Ce qui mettait le comble à mon désespoir, c'était de me voir séparer d'Eulalie. Cette jeune fille n'était pas née sur un trône; il ne lui manquait que cela pour être princesse. Si jamais vous la rencontrez, vous la reconnaîtrez facilement à ses jambes, les plus belles jambes d'Angoulême! Son père était chapelier. C'est à sa munificence que je dois ce coursier moins rapide que le zéphyr et ce chapeau plus blanc que la neige : « Va, jeune homme, me dit ce vieillard, et si jamais tu fais fortune, viens me demander ma fille. Dépêche-toi cependant, car si tu tardais... elle a des jambes qui ne peuvent pas attendre. »

Il dit, et appuyant son pied suj mon échine, il me lança dans l'abandon.

Lassé d'une société corrompue, dégoûté du monde où le vrai mérite sera toujours méconnu, je me suis

mis à la recherche de cette contrée heureuse où fleurit l'imprévu, où mûrissent les surprises; en un mot, je cherche le pays des romans.

Le second cavalier prit la parole à son tour : — Je m'applaudis, s'écria-t-il, du hasard qui m'a fait vous rencontrer. Je suis l'Inconnu. Il est inutile de m'expliquer plus clairement; qui est-ce qui ne connaît pas l'Inconnu? Ah! jeune homme, applaudissez-vous cent fois de l'ingratitude de vos compatriotes. J'arrive de ce royaume merveilleux où vous appellent vos aspirations ; j'en arrive et j'y retourne. A peine avais-je mis le pied sur le sol de la France, que des agents du pouvoir me demandèrent mon passe-port, comme si l'Inconnu pouvait avoir des papiers! Dérision! folie! Suivez-moi, vous serez bientôt initié aux splendeurs de la vie romantique! L'Inconnu pressa les flancs poudreux de son cheval ; Aristide le suivit au galop, et tous deux dispa-. rurent dans un nuage de poussière.

LES GENS TAKÊ3 2i9

Page 1