COMMENT ARISTIDE FUT ARRÊTÉ PAR DES BRIGANDS, ET CE QUI EN ADVINT
Un coup de feu se fit entendre dans l'obscurité.
— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Aristide.
— Rassurez- vous, dit Tlncounu, ce sont des voleurs.
— S'ils me tuent?
— S'ils vous tuent, vous serez transporté dans quelque château des environs, où une gracieuse et lymphatique héroïne vous entourera de soins assidus. Après vingt-quatre heures, vous pousserez un soupir; elle mettra la main sur sou cœur. Le lendemain vous ouvrirez les yeux, et vous la trouverez à votre chevet, pâle et décolorée. Huit jours après, vous l'aimerez de toute la force d'un premier amour.
— Et Eulalie? interrogea Vénard.
— Attendez donc, fit l'Inconnu avec impatience, vous n'en êtes encore qu'au premier volume.
— Eh bien ! paçsons au second.
— Au second volume, un homme de quarante ans, qui sera comte, baron ou Brésilien, viendra vous disputer la main de la jeune personne. Vous vous battrez aveclui...
— Pas du tout, s'écria Aristide, je ne me battrai sous aucun prétexte.
L'Inconnu continua d'un ton impérieux :
— Vous vous battrez avec lui et vous serez blessé.
— Ce sera amusant! grommela Vénard.
— Au troisième volume...
L'Inconnu n'en put dire davantage. Une main formidable avait saisi son cheval par la bride. Aristide se vit entouré d'une foule de gens de mauvaise mine.
— Halte-là! cria-t-oiï.
L'Inconnu dégaina.
-^ Bon! il va me défendre, pensa Aristide.
— Voici mes armes, continua l'Inconnu; ce jeutie gentilhomme va vous donner les siennes; ne nous faites pas de mal.
Aristide demeura stupéfait.
Une demi-heure après, nos deux héros, chargés de chaînes pesantes, étaient assis au fond d'une caverne sur deux quartiers de rocher.
Une vieille femme préparait le repas des ban-* dits.
Un veau tout entier rôtissait devant un im* mense brasier, et les cruches remplies de vin de Porto circulaient à la ronde.
— - Où donc est Laura? demanda Tun des gen« de la bande.
A ces mots, on vit approcher une jeune fille qui était couchée sur de riches tapis.
Jamais une telle beauté n'avait frappé les regards d'Aristide.
Le profil grec de Laura se découpait harmonieu-* sèment sous une chevelure d'ébène relevée de chaque côté en épais bandeaux où se jouaient des perles et des sequins. Son cou, d'une pureté antique, se fondait en suaves contours sur ses magnifiques épaules. Ses bras, blancs et forts, se dégageaient avec noblesse de son corsage de velours noir.
La lueur vacillante dos torches qui éclairaient la
caverne entourait d'une fantastique auréole cette merveilleuse apparition.
— Que veux-tu, Lamberti? demanda la jeune fille d'une voix saccadée. N'est-ce donc pas assez d'avoir fait mourir ma mère de douleur? n'est-ce donc pas assez d'avoir égorgé mes frères? tu en veux encore à mon honneur?
— Eh bien! oui, je t'aime! s'écria le bandit. Je suis las de carnage et de sang. Cette nuit, la Madone m'est apparue : « Lamberti, m'a-t-elle dit, il en est temps encore, retourne à ta chaumière; le bonheur n'est pas dans le crime. » Àh! si tu voulais, Laura, si tu voulais!
— Non! monstre odieux, non, je ne t'aimerai jamais! La colombe peut-elle aimer le vautour?
Un nuage de colère passa sur le front du bandit. Il porta la main à son poignard, puis il se rassit brusquement.
— C'est bien, murmura-t-il, nous verrons qui de nous deux brisera Tautre î
Le festin commença.
Au milieu du choc des verres et parmi les rires
bruyants, Aristide surprît un regard rapidement échangé entre Laura et l'Inconnu. Il sentit l'espoir renaître dans son âme."
Les brigands, épuisés par de nombreuses libations, succombèrent bientôt à la fatigue.
Quand Laura les vit complètement endormis, elle s*approcha des deux captifs et les débarrassa promptement de leurs chaînes.
Aristide profita de sa liberté pour remettre son chapeau.
— Prends cette lampe, dit Laura à Tlnconnu, et enfonce-toi sous les profondeurs de ce souterrain. Quand la voûte trop basse ne. te permettra pas de marcher, tu ramperas sur le ventre. Si tu entends du bruit, ne crains pas de Venfuir ; mais va toujours devant toi, car la route est difficile 1
— Et toi, Laura, s'écria l'Inconnu avec transport, ne viens-tu pas avec nous?
L'œil de la jeune fille s'illumina d'un orgueil sauvage. Ses narines se dilatèrent. Elle releva fièrement la tôtc.
— Moi, je resli>, fit-elle d'une voix sourde; je m'appelle LÀ VENGEANCE 1
LE SOUTERRAIX
L'Inconnu s'était emparé d'une torche. Aristide mît un jambon sous son bras et saisît l'Inconnu par le pan de son habit. Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes profondes.
Après deux heures de marche, l'Inconnu heurta quelque chose du pied. Il fit un faux pas et tomba, entraînant Aristide danssa chute. La torche s'éteignit brusquement.
Rien autour d'eux que le rocher, rien qu'une horrible obscurité î On entendait au loin l'eau qui suintait goutte à goutte et tombait avec un bruit sourd au milieu d'un morue et sinistre silence.
— Qu'est-ce qui vous a fait tomber? demanda Arîstido tout trombîant.
. LES fiENS TARÉS 255
— Heul fit rinconnu avec indifférence, un cadavre, sans doute.
— Un cadavre 1 s'écria Vénard-
— Oui, il est cousu dans un sac... Vous pouvez tâter.
— C'est, ma foi I vrai... Mais il est humide )
— C'est du sang, dit l'Inconnu.
Aristide frémit de la tète aux pieds :
— Que faut-il en faire?
— Il faut continuer notre route et le laisser là. Ses parents viendront le réclamer.
— Continuer notre route I Encore faudrait-il pouvoir nous orienter...
— Ne soyez pas en peine pour si peu de chose. N'entendei-vous pas comme un bruit lointain?
— . Oui, on dirait la respiration d'une créature.
— C'est une bête fauve qui s'est réfugiée dans ce souterrain. Nous n'avons qu'à la suivre et nous trouverons certainement une issue.
Aristide saisit de nouveau l'Inconnu par le pan de son habit, et ils continuèrent d'avancer.
Mais fout à coup le sol manqua sous leurs pas. Ils
descendirent avec une vitesse toujours croissante, et Aristide eut bien soin, tout en serrant le jambon sous son bras, de se cramponner plus fortement au pan de l'habit.
Après quelques minutes, il aperçut comme un crépuscule lointain ; Tair qu'il respirait lui sembla plus pur et plus doux. Le jour se lit peu à peu, et il se trouva enfin dans un océan d'azur.. .