BOITE AUX LETTRES
Là se trouvait, en effet, le bureau de poste, tenu par une vieille fille, parente d'émigré, qui dormait honnêtement du côté du jardin.
Si l'administration dispose à Paris d'un factionnaire, qui protège le jour et la nuit la grande boîte de l'administration des Postes, dans laquelle on pourrait jeter des pièces d'artifices, des chats ou des enfants nouveau-nés, il faut avouer que, même dans les grandes Villes, les boites auxiliaires n'ont pour sauvegarde que le respect public.
On pense bien que la boite aux lettres de Saint- Jean-d'Angély n'était gardée par aucun gendarme, ni doublée en fer. Elle présentait une ouverture de quinze centimètres environ, recouverte en auvent par une mince feuille de tôle peinte en gris comme le panneau...
Le chef de l'expédition tira du sac de cuir quel-
ques instruments à pinces et à crochets, et il lit sauter une des planches du panneau.
L'autre avait vivement retourné la lanterne...
A Tintérieur, rien ne bougea.
— Éclaire, Jacques, reprit le plusâgé, qui, en deux tours de poignet, eut détaché la boîte aux lettres.
Jacques éclaira. Quelques lettres à peine tombèrent sur la marche... Parmi ces lettres se trouvait un large pli carré cacheté de noir,
— Voilà les armes ! dit Jacques. Duc de Tonnay- Saintonge. — Ecartelé : aux i et i d'or auxcinq^ besans de sinople en sautoir; aux 2etZ d*azur aux trois merlettes d'argent en pal; timbré d'une couronne à cinq feuilles d'acanthe; supports^ deux hé-^ rauts armoriés de la maison^ et pour cri \ tonnez,
SAINTONGE î
Et, serrant avec soin la précieuse lettre, il restitua -fidèlement les autres à la boite violée, remit le panneau, et vissa la plaque avec une exactitude qui faisait honneur à ses talents. Jacques trempa la main dans le ruisseau et inonda le volet d'une
eau boueuse.
— Bssuie maintenant, dit le vieux ; et, prenant la lanterne des mains de Jacques, il examina le panneau avec attention. Un juge d instruction n'eût pu découvrir la moindre trace de Teffraction...
Les outils furent remis dans le petit sac, et les deux hommes regagnèrent la grande rue et remontèrent dans la chaise.
L'expédition n'avait pas duré six minutes.
Les chevaux partirent au gulop, et la chaise de poste disparut dans les ténèbres...
, CE QUE PEUVENT COUTER 200 FRANCS D'aMENDE
Le 2 août 1844, les abords de la chambre correctionnelle au palais de justice de Paris présentaient un aspect inaccoutumé. Il ne s'agissait cependant que d'un délit fort ordinaire, un délit de presse, une diffamation. La diffamation est le côté faible du journalisme. En matière de diffamation, la preuve
LES G£NS TAUÉS 11
n'est pas admise. Un homme volé peut crier au voleur I il n'a pas le droit de l'écrire, et c'est là une tentation à laquelle il est bien difficile de résister. Toutefois, ce n'est pas d'un délit de ce genre que le tribunal avait à connaître. Il ne s'agissait que d'attaques violentes et acharnées contre une cantatrice des Italiens, Martha Ferrani.
La curiosité du public tenait donc à des causes étrangères à l'affaire elle-même.
Le personnage qui allait s'asseoir au pied du tribunal, Jacques Lefèvre, avait conquis une certaine notoriété dans la publicité parisienne, et, comme tous les gens qui cherchent à graver leur nom dans l'esprit de la foule, il ne manquait ni d'envieux apparents, ni d'ennemis cachés. Des bruits fâcheux avaient couru sur son compte ; quelle part fallait-il faire à la calomnie? on allait enfin le savoir. Ce procès, insignifiant dans le fond, pouvait être une exécution complète et inexorable.
Une des célébrités du barreau de Paris, M* Laugié(l), assistait Jacques Lefèvre. Un jeune avocat,
(1) Voir VHistQifB à*un 'premier amour,
brillant, incisif, acerbe, M* Marsan, plaidait contre lui.
Après les questions d'usage adressées à Jacques Lefèvre, le président donna la parole à M* Marsan.
Celui-ci commença froidement sa plaidoirie au milieu du silence général.
« Assurément, messieurs, si M. Jacques Lefèvre avait renfermé sa vie dans une modeste obscurité et dans un travail discret, il serait peu généreux d'aller fouiller sa lamentable histoire et de le tracasser sur son passé! Mais il a cherché le bruit, il s'est posé en agresseur. On s'est naturellement demandé ce qu'il était :
» Dans la presse, un écrivain exceptionnel, au style incorrect, heurté, bizarre, prompt à l'attaque et à la rage, une manière de bravo de la littérature.
» Dans la vie, une sorte d'aventurier ayant couru le monde et pratiqué tous les métiers, toutes les industries. Sa littérature est étrange et tourmentée comme sa vie. Son existence explique son style. On sent en lui l'homme qui a été forcé de demander, bien jeune, aux voyages lointains, aux graQdes
émotions, des distractions, des ressources — et l'oubli. Cette vie, ce passé, ces aventures, ont produit cette littérature impossible qu'il verse à flots dans les journaux de troisième ordre, et dans les hasards de laquelle il sacrifie à ses colères, à ses rancunes, à son ambition, à ses besoins, que saisje?..,i^rofond philosophe celui qui lirait dans cette âme et percerait les mystères du cœur de cet homme!
» Qu'on ne parle pas, pour ni'imposer silence, des immunités de la vie-privée 1 Nous ne sommes pas si simples que de nous laisser désarmer par cette pruderie posthume, qui ne profiterait à personne.
» Les immunités de la vie privée ! est-ce que Lefèvre les a jamais respectées pour venir aujourd'hui s'abriter derrière elles? Que voulez-vous donc obtenir? Le monopole de la dilTamation? 11 n'appartient à personne, et nous restons dans les limites de notre cause en dévoilant la vérité sur notre agresseur.
» Aurez-vous la prétention de réclamer au nom de M. Lefèvre les privilèges des écrivains modérés,
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consciencieux, qui jugent les talents sans attaquer les personnes et les caractères? Mais il s'est constamment agité entre Temphase du mépris et Thyperbole de la flatterie, humble avec les puissants jusqu'à la servilité, arrogant jusqu'à l'impudence avec les petits.
» 11 est dans la fatalité de certains écrivains d'être toujours aux prises avec des femmes. Ce n'est pas la passion qui conduit dans les coulisses les hommes de cette nature. 11 y a une critique vénale qui fait payer ses sourires et racheter ses colères. Cette critique gravite autour des femmes, qui, par leur beauté autant que par leur talent, attirent les hommages des gens du monde. Il se forme dans le salon facile de ces comédiennes une société mélangée dans laquelle se trouvent souvent des personnages marquants, des grands seigneurs étrangers. La société souterraine^ dont Jacques Lefèvre aspirait à être le tyran, recherche avec avidité ce genre de relations. Il y a là un laisser-aller, une négligence des gens bien élevés qui facilite le rapprochement des intrigants.
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■ Si l'influence de la presse s'exerce dans les sphères élevées de la moralej de la philosophie, de la politique, à plus forte raison elle agit dans ce monde hétéroclite au moyen duquel Jacques Lefèvre a tenté de s'élever ; mais là, elle est souvent odieuse à voir, quand l'écrivain transforme saplume en stylet.
» Il y a des orgueils qui ne s'arrêtent devant aucun obstacle. Il y a des hommes qui passent leur vie à tenter des escalades.
» Cet homme commençait à se relever. On oubliait, — ou du moins on semblait oublier le passé. Quelques portes s'étaient ouvertes pour lui. Un peu plus il était dans une société possible, et tout cet échafaudage si péniblement construit, il le renverse par un de ces mouvements de rage qui semblent être le reflet d'un feu intérieur, d'un remords qui fermente I
» Au premier bruit de ce procès, c'a été une rumeur génétale : « Comment î s'écriait-on, Jacques Lefèvre à l'audience ! est-ce possible? H fera défaut, il partira ! » Ce sentiment l'a suivi jusqu'ici. C'est ce qui explique cette ardente curiosité qui oppresse
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toutes les poitrines. — Osera-t-il aller jusqu'au beat? — N'en doutez pas, le voici. Il est arrivé la canne à la main ; on lui aura dit qu'on ne fumait pas devant les juges, car sans cela il aurait certainement un cigare à la bouche.
» Quel est donc cet homme ?
' » Je vais vous le dire. »
. A ces mots, l'auditoire eut un frémissement de curiosité, et M* Marsan poursuivit après avoir pris un temps :
« Pierre-Jacques Lefèvre est né à ÏGherbourg, le 27 avril 1809.
» Turbulent et indiscipliné, il fui embarqué comme novice, du 6 février au 7 août 1828, sur le navire de commerce la Belle Nadèje^ et il revint à Cherbourg, où M. Lefèvre père était courtier maritime.
d Au retour, Jacques Lefèvre fut employé chez MM. Dupaty et compagnie. Ici se place sa première comparution en cour d'assises. Due fausse signature, le vol d'un sac d'argent. Lefèvre fut arrêté sous la cage de l'escalier *d'une maison où il s'était caché.
» Les faits matériels étaient avoués ; mais la jeunesse de l'accusé, l'honorabilité du père, l'engagement qu'il prenait dé le faire naviguer de nouveau, furent invoqués par la défense, et le jury, cédant à un de ces entraînements de pitié qui se comprennent, acquitta Jacques Lefèvre. 11 fut réembarqué, toujours en qualité de novice, sur le navire de commerce la Diane^ d'où il s'échappa huit jours après le départ. Une tempête, ayant forcé le capitaine de la Diane de relâcher à la Rochelle pour réparer des avaries, Lefèvre déserta.
» Où alla-t-il ? que devint-il pendant un an ?
» Nous entrons ici dans le domaine des suppositions, et je veux croire que Lefèvre vécut, cdhime il l'a dit, dans un chantier de construction à la Porte des Dames. Lassé de Thabït d'ouvrier, dégoûté de la scie et du rabot, Lefèvre s'embarqua en 1830 sur le navire marchand la Loire ; il passa plus tard sur le cutter de l'État le Chevreuil^ où il navigua jusqu'en 1833 comme matelot de troisième classe.
» Là se termina sa carrière maritime. »
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M® Marsan interrompit un instant sa plaidoirie.
Un frémissement parcourait l'auditoire.
— Silence ! cria Thuissier.
Et M** Marsan reprit d'une voix calme et mesurée :
« Homme de lettres 1 journaliste ! titres que personne ne vous conteste 1 professions sans diplôme et sans patente 1 Combien y en a-t-il de connus de ceux qui «e qualifient ainsi? Combien qui vivent de leur plume, sinon de leur talent? Une désolante statistique répondrait à ces queslions. — Mais que faire ? que devenir? Un négociant veut des références, et pour aspirer à une position de domestique môme, il faut pouvoir fournir des renseignements l Bien que l'éducation première lui fît défaut, Lefèvre ne manquait ni d'esprit ni de gaieté. Il avait vu des plages lointaines, il pouvait raconter des aventures drama-
tisées et des voyages arrangés. Il se présenta donc à Paris comme officier de marine démissionnaire, et, profitant de la facilité de la profession, il se fit homme de lettres I
» Il y a trois espèces d'individus dans le monde littéraire :
» Les écrivains,
» Les bohèmes,
» Et les aventuriers.
. » Personne, plus que moi, messieurs, ne respecte l'écrivain, poète, critique on romancier. C'est l'avocat des idées, le ciseleur de la pensée.
I Au-dessous même de ceux qui inscrivent en lettres d'or leur nom sur les pages de notre époque, se trouve une légion de tirailleurs, journalistes alIègres,Tifs, remuants, tapageurs. Ils sont, dans la publicité parisienne, ce que sont les écureuils dans un bocage. On dit des premiers qu'ils sont des hommes de talent, et des seconds qu'ils sont des hommes d'esprit. J'admire et je re'specte les uns, je sympathise volontiers avec les autres. Nous leur devons tous un sourire, une distraction; ils con-
tinuent les traditions de la gaieté française, de l'anecdote et du vaudeville.
» Après ceux-là viennent les bohèmes, race peu féconde, ayant une foi singulière à son génie sans bras, à sa muse sans mamelles. Les bohèmes sont quelquefois paresseux, quelquefois impuissants : ils écrivent peu et parlent beaucoup. On en cite qui ont fait deux vers, mais ces deux vers sont remarquables. Ceux qui vont jusqu'au sonnet commencent à faire des concessions.
» Les bohèmes sont honnêtes et leur pauvreté est respectable. Ils vivent d'illusions, et s'ils n'ont pas d'habits, ils se consolent en pensant qu'ils out de la couleur. Quelquefois le vrai talent s'est trouvé parmi eux ; il est sorti des noms de la bohème, laissons-la donc s'épanouir au soleil. Si elle ne fait pas de bien, elle ne fait pas de^mal.
» Mais les aventuriers de la littérature 1 les gens qui font du journal un moyen d'intimidation, une arme, — et une arme souvent empoisonnée, oh!
ceux-là, la société doit les repousser de son sein par tous les moyens.
I L'opinion publique S3 dresse contre eux, mais ils n'en ont pas moins entre les mains une puissance . qu'il faut leur arracher.
I Cet homme, ce Lefèvre, a attaqué, diffamé tous €eux qui l'ont obligé. Embusqué derrière des pseudonymes, il a visé au cœur les gens qui lui avaient réfusé la main.
» Accueilli par pitié chez un compatriote qui avaitconnu son père," il le vole et prend la fuite. On le retrouve errant à l'étranger, glapissant à Venise, sur le théâtre San Benedetto, des Marchons/ et des Combattons ! La misère l'avait fait chanteur. A Turin et à Parme, il devient espion de TAutriche. Il séduit une femme et la dépouille de ses diamants. -Il passe en Suisse. Là, deux années de sa vie nous échappent. Il apparaît de nouveau à Liège, à Anvers et à Bruxelles.
» Audacieux et fluet, il ne doutait de rien.
Écrivait-il dans des feuilles de chou, ces gazettes fugitives qui ne vivent qu'un jour, il se disait journaliste.
» Avait-il d'anciens comptes à régler avec la vin-
dicte publique, il suppliait la police de ne pas le traquer^ lui offrant ea échange le concours de sa plume. S'iraprovisait-il grand seigneur, il se donnait des airs superbes, et de valet qu*il était dans certaines résidences ducales, il se procréait gentil-, homme et ex-ministre plénipotentiaire ; il se faisait confectionner un portefeuille où ses initiales figurent comme une marque.
» Tous les déguisements lui étaient familiers. Il a pris et porté tous les uniformes. Ce que le jeu lui prenait, les signatures d'autrui le lui rendaient... »
L'avocat, entrant ensuite au coeur de la question, plaida la cause de Martha Ferrani.
Jacques Lefèvre en fut quitte pour une légère • amende; mais il était perdu... — on le croyait, du moins.