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INSTITUTION POUR LES JEUNES DEMOISELLES, GRAND JARDIN DANS LE FON

Plusieurs pensionnats des deux sexes prospéraient, sous le dernier règne, dans la rue de la Pépinière.

Cette rue, éventrée par la pioche d'or des Pereire, reliait alors deux riches quartiers de Paris : la Chaussée-d'Antin, où les spéculateurs Heureux commençaient à élever hôtels Contre hôtels, et le faubourg Saînt-Honoré, séjour préféré des ambassades étrangères et d'une aristocratje nouvelle.

Enlaidie ou ornée, — cela est affaire de goût, —

d'une vaste caserne, voisine d'un abattoir, de rues

. désertes et de terrains vagues, cette voie longue et

irrégulière était, en général, assez mal habitée, et

de belles propriétés s'y louaient à bas prix.

VoîlA pourfjuoi mademoiselle Pérusson avait

établi là son institution pour les jeunes personnes.

A part la maison de la Légion d'honneur, dont le siège est à Saint-Denis, et qui a deux succursales, Tune aux Loges, l'autre à Écouen, il n'existe point en France d'établissements publics d'éducation secondaire pour les filles.

Les jeunes flUes qui ne sont point élevées dans la maison paternelle sont donc confiées aux institutrices privées, religieuses ou laïques.

Quand on étudie cette délicate question de l'éducation des femmes, souvent traitée par les moralistes, toujours négligée par les législateurs, on est attristé de l'état précaire et ridicule où la laisse un siècle qui prétend tout détruire, tout régénérer, tout fonder.

On trouve, dans cet abandon, l'explication naturelle des plaies sociales les plus douloureuses.

Quoi qu'il en soit, disons tout de suite que la maison Pérusson n'était ni meilleure ni pire que les autres.

Mademoiselle Rosalie Pérusson était une grasse

personne de trente-neuf ans, aux cheyeux rares, sans physionomie, de manières réservées, au ton mielleux, exercée à rendre tour à tour, et sans transitions sensibles, sa figure aimable, calme ou sévère, selon les circonstances, parlant peu et ayant d'ailleurs das phrases toutes faites pour les parents, pour ses subalternes et pour les élèves.

Son instruction officielle, attestée par le diplôme, suffisait aux exigences de la loi.

Aucun propos fâcheux ne circulait sur sa conduite à l'intérieur, ni au dehors.

Elle vivait en bons termes avec les trois autorités : municipale, universitaire, religieuse.

Mademoiselle Pérusson payait le tribut ordiDaire aux niaiseries de l'éducation féminine, — altérant l'histoire politique et l'histoire naturelle, sûr moyen d'excijier des curiosités malsaines, — supprimant des mots à notre langue si pauvre, ce qui donnait aux dictionnaires l'attrait de romans, — prescri* vaut la coiffure en bandeaux, les robes sombres, les chapeaux noirs, pour rendre plus ingénieuse et plus perfide la coquetterie innée des filles d'Eve, — or-

donnant qu'on se tînt droite et qu'on baissât les yeux, occasion précieuse de développer la poitrine et de s'exercer aux regards en coulisse.

Parmi les élèves adultes, le sentiment existait comme<lans les autres pensionnats.

Au lieu de distinguer les classes par les couleurs de la ceinture, mademoiselle Pérusson avait imaginé de leur donner des noms de fleurs.

Les grandes formaient la division des roses ; les moyennes la division des bluets ; les petites la division des marguerites.

Ce n'était plus un pensionnat, c'était un parterre ; et ce nouveau système contribuait à pousser ces demoiselles au sentiment.

Ce trait des mœurs intimes des pensions de filles vaut la peine d'être mis en relief.

Le sentiment est une compagne préférée, quî forme avec celle qui Ta choisie une union, un ménage, un mariage extravagant.

Pour le sentiment sont réservées toutes les tendresses, toutes les expansions, toutes les douceurs.

Il reçoit une alliance et mille souvenirs d'une

. nature et d'une signiflcation telles, que c'est à n'y rien comprendre.

L'élève qui quitte l'institution et y laisse son sentiment a des désespoirs d'amante et des jalousies d'Othello.

On a vu ces liaisons bizarres survivre aux années de pension, se prolonger dans le monde et se glisser entre une femme et l'homme qui devient son mari de par la nature et la loil

On nous pardonnera -^es apparentes digressions : la suite du récit les justifiera peut-être.

Parmi les professeurs de l'institution Pérusson se trouvait un des principaux personnages de notre drame. On le nommait M. Fèvre, et la maîtresse de pension semblait avoir .pour lui des égards particuliers. M. Fèvre donnait des leçons d'histoire, il venait trois fois par semaine faire la classe des grandes. Après la terrible plaidoh-ie de M« Marsan, l'aventurier avait retranché une syllabe de son nom, il avait sacrifié sa moustache, et, vêtu d'une redingote boutonnée jusqu'au menton, les cheveux longs, portant sous le bras un gros livré bourré de

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cahiers, il se glissait le long des maisons, baissant les yeux quand le hasard le mettait en présence d'une de ses anciennes relations.

On aurait difficilement reconnu, sous Tenveloppe graisseuse du pion, le pamphlétaire orgueilleux que la cour d'assises et les sifflets du public n'avaient pu abattre.

Le professeur d'histoire se livrait dans U pension Pérusson à des investigations singulières. Il avait pris en note le nom, l'âge et* la fortune présumée de chacune des élèves. Malgré la vigilance de la Pérusson, M. Fèvre allait plus loin; il auscultait habilement le cœur des jeunes pensionnaires et déterminait dans la marge de son livre rouge ce qu'il y avait en elles de sensibilité, d'imagination et d'esprit romanesque.

Parmi les roses, les violettes et les marguerites se trouvait une petite sensitive qui préoccupait particulièrement le professeur d'histoire. On la nommait Suzanne. Elle avait quinze ans. Suzanne ne parlait jamais de son père ou de sa mère ; jamais on n'avait vu ni l'un ni l'autre dans la maison. Pour Suzanne,

pas de fête ou de vacances ; elle sortait quelquefois avec mademoiselle Pérusson, mais le jardin au fond de la cour semblait avoir borné son horizon.

La leçon venait de finir. 11 était cinq heures. Un coup de cloche avait annoncé la récréation.

Petites et grandes se précipitaient sur le perron avec des cris de joie. Les longues tresses terminées par un nœud de ruban, les boucles blondes et les chignons soyeux s'agitaient de droite et de gauche. Les petits noms se croisaient en l'air coranlte des papillons: Berthel Jeanne! Laure! Charlotte! Annal Léonie I Thérèse ! Louise ! et des Marie, et des Marguerite à discrétion 1

— Où donc est Suzanne ? demanda M. Fèvre à mademoiselle Pérusson.

— Elle est en retenue dans la salle basse, répondit la maîtresse de pension. Les jeux de garçon sont sé-

vëremeQt iaterdits, et mademoiselle Suzanne avait une toupie dans sa poche.

— Je lui dois une exemption pour la composition d'hier, continua^ M. Fèvre. Voyez-vous un inconvénient à ce que je délivre cette enfant?

Mademoiselle Pérusson, croyant prendre un air boudeur, allongea démesurément la lèvre.

— Vous gâtez vos élèves 1 s'écria- t-elle d'un ton de reproche.

— Je n'agirai que d'après vos ordres, dit M. Fèvre avec humilité.

— Passe pour cette fois, ajouta mademoiselle Pérusson ; donnez-lui son exemption, mais grondezla sévèrement.

M. Fèvre entra dans la salle basse, où mademoiselle Suzanne était occupée à graver son nom sur la boiserie au moyen d'un petit couteau pointu.

— Eh bien 1 mademoiselle, demanda M. Fèvre, vous voilà en pénitence?

Suzanne devint rouge comme une cerise.

— Vous aimez donc à jouer à la toupie?

— Oui, monsieur.

— Pourquoi ?

— Parce que cela ronfle.

Suzanne ouvrait de grands yeux désolés sur le professeur d'histoire, qui lui tendit un papier rose.

— Tenez, ajouta-t-il avec douceur, voici une exemption ; allez prendre votre récréation.

— Oh 1 merci, monsieur ! s'écria Suzanne en battant des mains; je vais aller retrouver Léonie, qui doit bien s'ennuyer sans moi.

— Qu'est-ce que Léonie ?

— C'est mon sentiment.

— Ahl

— Vous ne la connaissez pas, parce qu'elle est dans la classe de mademoiselle Duchemin.

— Étes-vous du même pays qu'elle?

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas où vous êtes née ?

— A la campagne.

— Quelle campagne ?

— On ne me Ta jamais Tjit.

— Vous ne savez pas comment on appelle cette campagne?

— On rappelait « le château. »

— Est-ce beau, ce château-là ?

— Non, monsieur, il est tout noir ; il y a une grande tour sur le côté et une rivière en bas.

— Mais par où êtes-vous venue à Paris ?

— Oh ! par une route bien longue ; mais j'ai dormi dans la voiture.

M. Fèvre craignit d'éveiller quelque soupçon dans l'esprit de la maîtresse de pension en retenant plus longtemps Suzanne.

— C'est bien, mon enfant, lui dit-il, vous pouvez aller jouer...

Et l'oiseau, quittant sa cage, prit sa volée dans le jardin. - '

— Que signifie ce mystère ? murmura M. Fèvre ; et, regardant par la fenêtre, il aperçut Suzanne qui sautait au cou d'une de ses camarades.

— C'est sans doute le sentiment en question, pensa-t-il.

Léonie était brune, avec des yeux bleus, et Suzanne était blonde, avec des yeux noirs. Le teint bistré de l'une, son air décidé, ses allures impérieuse.^,

tranchaient singulièrement avec la blancheur mate de l'autre, sa physionomie langoureuse et ses manières timides.

— Voilà comme je comprends deux amies, ajouta tout bas le professeur d'histoire en se dirigeant vers la porte.

— A mercredi, monsieur Fèvre, lui dit mademoiselle Pérusson.

— Mademoiselle connaît mon exactitude, soupira le pion en saluant avec candeur.

— Et, reprenant pour un instant son aspect farouche, les narines crispées et le poing serré, il ajouta :

— Vieille folle ! qui croit que je viens ici raconter, pour soixante francs par mois, comment Josué, ce gendarme des planètes, arrêta le soleil, — sans passer son écharpel...

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