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LE NEGOCIATEUR DE MARIAGES

En quittant la maison Pérusson, Jacques Lefèvrc se rendit dans la rue Godot-de-Mauroy, il entra dans

une maison d'assez belle apparence, et, — sans parler au portier, — monta au troisième étage. Il s'arrêta devant une porte garnie d'une plaque en cuivre, ôur laquelle on lisait:

M. DUTRAIT-DfiitHAZ

DE Midi a cinq heures

Lefèvre tourna le bouton de la porte, et pénétra, après avoir traversé l'antichambre, dans un cabinet garni de casiers, de cartons et de paperasses,

M. Dutrai^Desmaz, en entendant du bruit, avait saisi sa plume, et il semblait se livrer à une correspondance vive et animée.

— Ne te donne p?is tant de mal, dit ironiquement Lefèvre, je connais la situation.

— Elle est pénible, murmura Outrait. La dette me déborde. Tandis que, à la quatrième page des journaux, je pose mes relations avec les plus grandes familles de France et de l'étranger, je me désole en pensant qu'un coquin de tapissier peut faire écrouler mon échafaudage avec une simple feuille de pa-

pîer timbré ! Je redoute à chaque instant rîùvasioû bruyante des fournisseurs trompés. Je suis empôi-' sonné par ma propre rage. L'intelligence et l'énergie s'émoussènt dans cette lutte que nous avons tentée* Vois-tu, Lefèvre, nous sommes comme des fruits tombés de l'arbre; il y a en dessous une tache, un petit rond où le pouce s'enfonce. Cette tache, c'est notre nom. Qu'un banquier interroge ma signaturOj elle lui répondra: DutraitrDesmaz, ancien avoué de Périgueux, obligé de vendre sa charge à vil prix sur l'ordre d'un procureur du roi, et de se réfugier à Paris, la capitale de la France et la sentine des départements.

Et Dutrait-Desmaz donna sur la table un vigoureux coup de poing qui fit sauter quelques papiers.

— Les mariages ne vont pas? demanda froidement Lefèvre.

— C'est la mairie qui me gêne, répondit l'ancien avoué, et c'est le sacrement qui me tue. Sans ces formalités, cela irait tout seuil

— Vieil enfant 1 fit le professeur d'hièloire, il y a dans Paris cinquante mondes diflércnl?, et chacun

de ces mondes se subdivise à l'infini. Chassé d'une étoile, il faut passer daus une autre. Exproprié de tes relations, que n'en crées-tu de nouvelles? Regarde-moi, je me laisse oublier sous cette redingote, je me cache sous ce masque d'hypocrisie, eh bien, il y a déjà cinq ou six personnes qui commencent à me saluer. Le dimanche, je vais rôder autour des théâtres de Guignol et des chevaux de bois, je rencontre quelques-unes de mes élèves, je salue leur mère, je cause avec leur oncle. Un de ces jours on m'invitera à dîner, — et une fois dans la maison, je parlerai vaguement de mes malheurs, je me donnerai comme une victime de la calomnie et de l'envie, et je me ferai des amis en flattant la bourgeoise et en caressant le chien.

Dutrait-Desmaz s'était levé et adossé contre la cheminée; il écoutait attentivement Tancien journaliste.

— Sais-tu, poursuivit ce dernier, qui j'ai rencontré aux Champs-Elysées, dans un équipage étincelant avec chevaux enrubannés ? Pinel !

— Pinel, de Poissy ?

— Lui-môme I Pinel le joueur, Pinel, rennemi des bijoutiers. II menait deux steppeurs attelés à une voiture armoriée.

— Il est donc cocher 1

— Non, il est baron.

— Baron I De quel bas-empire?

— Baron du duché de Parme. Il s'appelle Spinelli , et son blason est composé avec une science héraldique qui ravirait Balzac.

— Eh bien? cela prouve...

— Que rien n'est définitif en ce monde.

— Lui aussi, il avait une tache à laver...

— Et il a fait la lessive en grand. C'est un garçon d'esprit.

— Voyons, je sais qu'il y a en toi des ressources...

— Et tu veux les partager en camarade. J'y consens.

— Entre nous, pas de coquetterie : tu sais où le bât me blesse...

— Oui ; tu n'as pas eu de chance.

— C'est vrai, j'ai été téméraire ! Après trois accrocs à ce qu'ils appellent la probité, me voici,

comme toi, sur le pavé de la grande ville, bien résolu à y trouver tout ce qu'on ne trouve pas sous le pas d'un cheval.

— Prends garde !

— Ne crains rien. Le détournement, Tabus de conflance, sont des choses d'enfant qu'on ne commet plus à nos âges... Il faut être honnêtes, mon bonhomme!

— Honnêtes... murmura Outrait, il faudrait pouvoir.

— Allons doncl On voit tous les soirs, au théâtre, des comédiens simuler la douleur, la colère, et passionner la foule, sans rien fessenlir de ce qu'ils expriment et de ce qu'ils font éprouver. Cent fois de suite ils auront le même geste, la même intonation, le même masque, et cent fois de suite ils produiront le • même effet. Leur talent est d'amener Tart à l'imitation exacte de la nature. Nous ferons comme eux, nous serons des artistes en honnêteté.

— On nous verra de trop près.

— Erreur! nous aurons aussi bien le fard, lecosluino, les planches, le décor et la rampe I

LRS GENS TABÈS 39

— Explique-toi !

— Tiens, la lune est opaque et nous paraît lumineuse. Pourquoi? Parce qu'elle est assez près du soleil pour réfléchir ses clartés. Dans le ciel parisien, nous sommes des lunes, mon bon, et des lunes trouées; cherchons des soleils qui nous prêtent leur éclat. En un mot, ayons des relations 1

— J'y suis,

— Les relations I voilà le levier et le point d'appui pour soulever le monde. Sans relations, honneur, talent nç sont rien. Par les relations, l'audace et l'intrigue doivent être tout. Qui est-ce qui connaîtrait aujourd'hui les deux larrons, s'ils n'avaient été crucifiés en bonne compagnie ?

— Nous serons chassés partout, murmura Dutrait.

— Tu fais là une pétition de principes, reprit Lefèvre. C'est ta maladresse, ta timidité, qui causent tout le mal. — Parbleu! si nous attendons que ces relations se pressent autour de nous et nous enveloppent de leurs rayons bienfaisants, nous attendrons longtemps et toujours. 11 faut agir !

Les yeux de Jacques Lefèvre s'étaient allumés. Il continua d'une voix cassante :

. — Si nous nous comptons, nous sommes en nombre. Je crois même que nous sommes les plus nombreux.

— Oh 1 fit Outrait, avec une légère incrédulité.

— Soit ; mettons le nombre égal. D'un côté cea honnêtes gens, si fiers de n'avoir point failli, parce qu'ils n'ont jamais été aux prises avec le besoin et avec la passion, parce que la route de l'honneur, comme ils disent, s'ouvrait devant eux large et facile, et qu'ils n'ont eu qu'à se laisser faire. Leur honnêteté est une routine, une inertie, un hasard...

— Je l'ai toujours dit ! appuya l'ancien avoué, complètement subjugué.

— De l'autre côté, nous, les gens tarés aux yeux des puritains, nous, les déshérités, tranchons le mot, les persécutés !

— Les victimes! ajouta Outrait; les martyrs I

— Quand il faut tout conquérir à la pointe de l'épée, continua Lefèvre, est-il bien étonnant que

Tépée devienne parfois couteau, bâton ou poignard?

— Tu vas un peu loin I

— Je ne prétends pas faire alliance avec quelques-uns de notre tribu, des impurs qui sont par trop des hommes d'action. Il faudrait renoncer, d'ailleurs, à les introduire dans la société policée.

— Ah 1 fi donc ! s'écria l'avoué.

— Mais les renier serait une lourde faute ; ils peuvent rendre de grands services, et il y aura des besognes, dans la croisade que nous entreprenons, pour lesquelles nous serons fort aises de les avoir sous la niain. Ne faisons pas les dégoûtés ; le cas échéant, nous nous servirons d'eux.

— Et nous ne les seWirons pas.

— Allons donci dit Lefèvre, tu retrouves les moyens.

— Sais-tu, interrompit Outrait, que Renusson a eu de la chance?

— Qu'est-il devenu?

— Il avait loué derrière l'église Saint-Laurent une

échoppe au-dessous de laquelle se trouvait cette enseigne :

BURBAU DB PliACElHBIVT.

Et de sa belle main il avait écrit une pancarte ainsi conçue :

PLUSIEURS PLACES D'EMPLOYÉS ET D'aSSOCIÉS DEPUIS 500 FRANCS JUSQU'A 20,000.

FONDS A Céder:

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