BAS
Il s* agit de vous raconter tout simplement comment je me servis du premier Jièvre que je tuai pour sauver la vie à un bomme, et quel était cet homme.
J'ai dit et je commence.
Je venais d'entendre sonner la dernière heure de ma treizième année, et j'avais déjà pour le noble délassement de la chasse, ce goût qui devait être plus tard une passion, et qui est encore pour moi le plus doux de mes souvenirs en même temps que le plus amer de mes regrets. Trop jeune encore jusqu'à cette époque, pour qu'il fût prudent de me confier une arme à feu, je ne laissais pas pour cela de suivre avec une infatigable ardeur toutes les chasses, de quelque nature qu'elles fussent, qui se faisaient dans le pays. Tantôt j'accompagnais dans ses tournées le gardechampêtre de la commune, bien qu'il ne portât sous son unique bras, car il était manchot, qu'un vieux mousqueton qui ne grondait qu'une fois l'an, pour la fête de l'empereur ; tantôt je me faufilais parmi les notables du village, lorsque, guidés par mon ami le vieux Denis, ils allaient au milieu de l'hiver faire des battues où Ton tuait force lièvres, sous le prétexte ingénieux de détruire les loups. Si je voyais briller un miroir dans la plaine, j'allais intriguer pour tirer la ficelle, ou pour obtenir la mission de confiance défaire lever les alouettes blotties dans le creux des sillons ; si j'entendais un basset donner dç la voix dans les vignes, j'allais m'embusquera un carrefour, et je couchais en joue, avec un échalas, le lièvre qui ne tardait pas à se montrer, alerte, joyeux et tout brillant de la rosée du matin. Mou pèie qui reconnaissait sa
jeunesse évanouie dans ces précoces instincts ne les combattait que pour l'acquit de sa conscience, ce qui signifie qu'il se bornait à ne pas les encourager, au grand mécontentement de l'abbé Garchcry, mon précepteur, excellent homme dont la pénétration était grande, car il ne cessait de me répéter ces paroles, que j'ai pris le soin de rendre prophétiques :
— Mon cher ami, vous ne serez jamais qu'un ignorant, si vous continuez à aimer la chasse avec une passion aussi désordonnée. Hier, vous n'avez pas fait votre thème, et aujourd'hui vous m'avez tout l'air de ne pas faire votre version.
— Mais, monsieur l'abbé — répondais-je •— le latin me sera très-inutile.
— Pourquoi cela, monsieur le raisonneur?
— Parce que mon père ne voulant pas que je serve l'empereur, je n'aurai rien de mieux à faire que d'entrer dans les ordres, et alors vous comprenez que le latin...
— Oui,oui, je comprends, petit insolent —s'écriait l'abbé, qui était d'autant plus indigné que je négligeasse mon latin, qu'il profitait, pour l'apprendre un peu, des leçons qu'il me donnait. — Mais vous allez avoir affaire à moi.
En deux bonds j'étais hors de la salle d'études, en quatre autres j'atteignais le jardin, cinq minutes après je rejoignais le garde-champêtre que j'avais vu passer le mousqueton sur l'épaule, et pendant que je parcourais les champs, le bon abbé Garchery divSait béni-, gncment son bréviaire... en français.
Je rentrais à l'heure du dtner, le front baigné de sueur, les joues écarlates, les vêtements en désordre; Tabbé venait se placer à côté de moi : il avait Tair solennel et même sévère.
— Il paraît que les leçons ont mal été aujourd'hui — disait mon père.
— Il n'y en a pas eu — répond l'abbé.
— Ah I c'est différent — reprenait mon père — j'aime mieux qu'on ne fasse rien que de mal travailler.
Les choses en étaient là, quand arriva le jour de mes treize ans accomplis, 29 octobre 1813. L'abbé Garchery et moi nous prenions notre leçon de latin, paisiblement assis aux deux coins d'un bon feu, une table entre nous, dans -la petite chambre que nous occupions au rez-de-chaussée du château. Le bon abbé était un peu mélancolique : je venais de lui demander Texplication d'un passage de mon De Viris, et il n'était pas bien sûr de me l'avoir donnée bonne«
— Voyez donc comme c'est honteux, mon enfant, pour un garçon de votre âge, de n'en être encore qu'aux premiers éléments du latiu — me disait-il d'une voix paternellement triste. — Vous ne saurez jamais cette langue, sans laquelle il n'y a pas de bonne éducation.
— Je m'y mettrai, monsieur l'abbé, je vous le promets -^ répoudais-je en tournant la tête ducôté de la fenêtre, contre les vitres de laquelle fouettait une formidable pluie d'automne qui me faisait dire qu'il ne fallait pas songer à mettre le nez dehors ce jour-là.
— Vous vous y mettrez, dites-vous : et quand comptez-vous commencer?
— Â l'instant même.
Et pour joindre l'action à la parole, je me mis à feuilleter mon dictionnaire.
^ En ce moment la porte de notre chambre s'ouvrit sans que j'aperçusse la main qui tenait la clef, et deux charmants bassets, couplés ensemble par une laisse de soie amaranthe, entrèrent résolument et vinrent me flairer les mains.
Il y avait un chien et une chienne, ce qui, même pour une innocence d'écolier qui n'a pas fréquenté les collèges, signifiait l'espérance d'une postérité. Ils étaient noirs, marqués de feu, admirablement bien coiffés, et ils avaient les jambes droites, ce qui leur donnait un air dégagé qui me plut au premier abord.
Néanmoins cette apparition me causait plus de surprise que de joie, car j'étais à mille lieues de la vérité, lorsque la porte s'ouvrant tout-à-fait, me montra mon père debout sur le seuil.
Sa figure était radieuse d'une joie sans mélange. Il tenait à la main un objet renfermé dans un fourreau de serge verte, dont la forme allongée fit battre mon cœur.
— L'abbé — dit-il avec un embarras admirablement joué — vous allez me gronder, mais, ma foi, cela s'est toujours fait ainsi dans ma famille. Mon fils entre aujourd'hui dans sa quatorzième année.
— Cela signifie, monsieur le comte, qu'il doit redoubler de zèle pour ses leçons.
— Je suis de cette opinion; mais cela signifie aussi
quMl a atteint la maj(fMté légale pour chasser, et que je lui donne cies deux diicns et ce fusil.
Je poussai un cri de joie et je courus me précipiter dans les bras de mon père, que je priai de répéter^ encore ce qu'il venait de me dire, car je ne pouvais en croire mes yeux et mes oreille?.
— Voilà aussi — continua monpère — en ramenant devant lui sa main gauche qu'il tenait derritVe son dos, ce que je n'avais pas remarqué, tant j'étais occupé par ce que je voyais — voilà aussi une carnassière, un fouet de chasse, des sacs à plomb, une poire à poudre, dés pierres de rechange, et quelques menus ustensiles que tu trouveras quand tu en auras besoin.
— Vous avez oublié les bourres , monsieur le comte... permettez-moi de réparer celte omission.
Et l'abbé prenant sur la table mon rudiment, me le tendit avec un air navré.
— Allons, allons, l'abbé — dit mon père — ne lui gâtez pas son plaisir: il travaillera mieux maintenant. Une passion satisfaite prend moins de temps qu'une passion malheureuse, parce qu'on ne peut toujours agir, au lieu qu'on peut toujours rêver. Vous verrez que vous serez plus content de lui
J'ai souvent été à même, depuis lors, d'éprouver l'excellence de la théorie de mon père sur les passions satisfaites, et il est certain qu'il en avait fait une application heureuse dans la circonstance que je viens de rapporter, car, à dater de ce moment, je travaillai si bien, que l'abbé Garchery, dans l'impossibilité de suivre mes progrès, dut céder la place à un jeune se-
roinarîste qui en savait un peu plus que lui, et qui en outre aimait la chasse encore plus que moi, si c'est possible.
Aussi quelles bonnes parties nous avons faites ensemble pendant quelques mois, et cela sans que mes études en souffrissent le moins du monde! Nous avions deux classes : Tune le rnatin, qui commençait à six heures pour finira neuf; Ttinire, dans Taprèsniidi, qui durait de deux à cinq. La cokée était consacrée à ma famille depuis le dîner jusqu'à huit heures, et le reste était employé à préparer les devoirs du lendemain. Nous chassions donc tous les matins pendant quatre heures dans les vignes autour du château, chasse bien innocente , puisqu'elle consistait à poursuivre de noyer en noyer et de haie en haie des bandes de pinsons ou quelque merle jaseur. Le jeudi, après Tunique classe du matin , raccourcie d'une heure, et le dimanche, après la messe, c'était autre chose; Les deux bassets étaient conduits au bois par notre domestique Henry, celui-là même qui est devenu un excellent valet de limier plus tard, et nous chassions un ou deux lièvres, que je tirais souvent, que je blessais toujours, prétendait Henry, et qu'il se dépêchait d'achever pour plus de sûreté disait-il. — L'automne avait marché au milieu de ses brumes épaisses ; l'hiver était venu avec ses pluies glacées, ses neiges, son verglas, ses jours aussitôt finis que commencés : rien n'avait pu calmer mon ardeur, dont aucun succès n'avait cependant encore justifié la durée, car je n'avais mis à mort que quelques malheureux oiseaux paralysés par le froid ou assourdis par la bise. Tout
ce qui se présentait brusquement devant moi, tout ce qui partait inopinément sous mes pieds, me causait des émotions, des tressaillements qui redoublaient ma maladresse et mon inexpérience. Henry avait beau dire dans ces occasions : J'ai vu sauter le poil, j'ai vu voler la plume,, ^ le poil en effet sautait, la plume à coup sûr volait, mais moi je ne ramassais jamais rien, ce qui ne m*empécbait pas de recommencer à espérer pour le lendemain.
Un jour cependant, jour trois fois heureux, et tout resplendissant au milieu de mes plus beaux souvenirs ; un jour — dis-je — j'eus le bonheur de rouler un lièvre sans le secours de personne, c'est-à-dire que personne ne l'avait tiré avant moi et que personne ne l'avait tiré après. Mes bassets l'avaient lancé dans la forêt ; il était venu faire un tour en plaine, puis il s'était rasé dans une terre labourée où Lumino et Bellaude le cherchaient derrière chaque motte. J'étais seul avec eux et je les regardais faire, quand tout-à-coup le lièvre part sous mes pieds. Comme à l'ordinaire, mpn cœur bondit dans ma poitrine, ma main tremble ; cependant je couche en joue tant bien que mal, je jette mon coup au hasard, et un grain égaré de sa route va atteindre derrière la nuque le lièvre qui tombe comme frappé de la foudre. Je crie : quel bonheur! et je cours m'emparer du bouquin que, triomphant, je montre à mon précepteur et à Henry qui me rejoignaient en ce moment. Mais en ce moment aussi arrivait, pâle et effaré, un paysan qui nous jeta ces mots entrecoupés par la peur :
— Monsieur le comte m'envoie vous dire de ca-
cher vos fusils et de revenir bien vite au château.
Voici l'explication de ce message :
L'année 1814 était commencée depuis quinze jours environ, et il y avait un mois que la France était envahie par les armées^de la coalition. Trois ou quatre fois déjà nous avions été visités la nuit par des patrouilles de cavalerie autrichienne ; puis nous avions cessé d'en voir , et le bruit s'étant répandu que des troupes françaises avaient occupé Dijon et se dirigeaient sur Châlons-sur-Saône^ nous nous étions imaginé que nous ne reverrions plus nos amis les ennemis, comme on disait dans ce temps là, grftce à la tyrannie un peu lourde du grand Napoléon. Il était* résulté de cette espèce de sécurité, que les fusils, abrités d'abord derrière les livres de la bliothèque, avaient repris leur place accoutumée au coin du poêle dé la salle à manger, et que les chasses, un moment interrompues, faisaient de nouveau mes délices.
Or, il était arrivé que, tandis que je tuais mon premier lièvre, cent cinquante dragons de la la Tour, un bataillon de Croates et deux compagnies de chasseurs tyroliens occupaient notre village. C'était de cet événement que mon père me faisait avertir, et le paysan porteur de la nouvelle avait commencé par nous dire de cacher nos fusils, parce que c'était une recommandation que ma mère lui avait glissée dans l'oreille, j.endant qu'il était déjà en chemin pour venir nous li'ouver.
Rentrer sous bois, chercher dans un épais taillis la place la plus touffue, couvrir nos armes et nos us-
tensiles de chasse d*une épaisse couche de feuilles sèches, tout cela fut l'affaire d'un moment. Restait le lièvre que je ne voulais pas abandonner.
— Si nous le montrons — disaitmon précepteur — on devinera bien qu'il n'est pas mort de la goutte, et on nous demandera ce que nous avons fait de nos fusils. Gela peut attirer des tracasseries sans fin à Monsieur votre père, sans compter qu'il faudra revenir chercher les armes que nous laissons ici, ce qui sera une perte et une humiliation.
— Mais je veux que mon père sache que j'ai tué un lièvre — répondis-je.
— Je le lui dirai, et il me croira.
— Songez encore — repris-je vivement — que ma mère a peut-être vingt oftlciers à nourrir, et que le garde-manger est probablement fort dégarni; mon lièvre peut la tirer d'un grand embarras.
Pendant que je défendais mon opinion par des moyens assez spécieux, ainsi qu'on vient de le voir, j'examinais attentivement le messager qu'on m'avait envoyé, comme s'il pouvait m'aider à exécuter mon projet.
— C'est cela —m'écriai-je tout-à-coup comme frappé d'une inspiration soudaine — attachez-moi mon lièvre autour du corps, dis-je à l'abbé.
— Maintenant — repris-je quand ce fut fait et en m'adressant au paysan — prête-moi la blouse.
Cette blouse était longue et large ; je m'en affublai, et, ainsi vêtu, j'aurais pu cacher quatre lièvres au lieu d'un. Mon précepteur lui-même fut de cet avis.
Mes deux bassets s'étaient remis en quête depuis longtemps ; nous les laissâmes libres de revenir quand bon leur semblerait : c'était d'ailleurs comme cela que les choses se passaient ordinairement. Nous reprîmes donc gaiment le chemin du château, où nous ne tardâmes pas à arriver.
Tout y était dans un désordre plus facile à comprendre qu'à dépeindre, quoiqu'il n'offrit rien qu'on ne doive voir en pareille circonstance. Un bivouac de dragons était établi sur la pelouse du jardin; un autre de Croates s'était organisé dans une arrière-cour, auprès d'une pile de fagots, ce qui était fort commode pour la cuisine et le chauffage de ces messieurs; un poste de chasseurs tyroliens occupait le vestibule du château, et tandis que l'état-raajor se reposait de ses fatigues dans le salon, les corridors étaient remplis d'une foule bruyante et pressée d'ordonnances, de domestiques, de paysans , les uns allant exécuter des ordres, les autres venant faire des réclamations, tous ayant l'air affairé ou effaré, suivant qu'ils étaient vainqueurs ou vaincus.
Je gagnai ma chambre sans accident, comme on peut le croira, et après avoir mis en sûreté mon lièvre dans un des tiroirs de la commode de mon précepteur, je réparai aussi promptement que je pus le désordre de ma toilette, et j'allai rejoindre mes parents au salon.
La société y était nombreuse; mais la vérité veut que je dise qu'elle ne répondit pas à l'idée que je m'en étais faite. Je croyais trouver des hommes à figures farouches, grossiers, exigeants, enivrés de leur triom-
phe, et j'arrivais au milieu d'officiers, jeunes pour la plupart, parfaitement polis, incroyablement discrets, et modestes jusqu'à parakre embarrassés de leur triomphe. Mon père me présenta au chef d'abord., qui était un major de dragons, puis successivement à tous ses compagnons, et au bout d'un quart-d'heure j'étais dans les meilleurs termes avec tout ce monde.
Je profitai d'uu moment où la conversation était plus animée que lors de mon arrivée, pour confier à ma mère que j'avais un lièvre à sa disposition. Elle me répondit que pour ce jour-là il lui serait inutile; mais que, selon toute apparence, il deviendrait une grande ressource pour le lendemain. Peu de moments après on vint annoncer que le dîner était servi, et nous passâmes dans la salle à manger. Le major voulut m'avoir à table à son côté.
Il commença par me questionner sur mon âge, sur mes études, sur mes goûts ; puis, me regardant fixement, il me dit :
— Aimez-vous la chasse?
— Beaucoup, monsieur le major.
— Y allez-vous souvent?
— Tous les jours.
— Etes- vous adroit?
— Je commençais à le devenir, mais tout ceci va bien retarder mes progrès.
— Que ferez-vous si je vous donne un port d'armes?
— Je vous en demanderai immédiatement deux autres: Tun, pour mon précepteur que vous voyez làbas, parlant latin avec voire adjudant, l'autre, poui'
cô garçon qui tous sert h table et qui est mon chas-
seur
— Eh bien ! je vous les accorde tons les trois ; mais c'est à la condition que, si je reviens ici, vous me ferez manger du gibier.
Gela m'encouragea tout-à-fait, et. sans hésiter pins longtemps, je contai au digne major toute mon histoire du matin, et je lui promis que le lendemain il aurait mon lièvre pour son déjeuner.
Mon récit Tamusa beaucoup ; il le traduisit à ses officiers qui ne s'en divertirent pas moins, de sorte que mon succès fut complet; mais ce qui me le rendit particulièrement agréable, c'est que, séance tenante, les trois ports d'armes me furent délivrés. Il ne dépendait donc que de moi de me remettre en chasse dès le lendemain.
Pendant que la conversation allait son train, les réclamations des paysans ne ralentissaient pas le leur. Il y en avait à chaque instant, et les plus risibles du monde. L'un se plaignait qu'on lui buvait son vin, l'autre qu'on lui brûlait son bois ; celui-ci s'était vu arracher sa soupe d'entre Les bras; celui-là avait laissé sa femme en grand danger d'être embrassée, et tous s'étonnaient que le major comprit leur patois et leur répondit en français aussi bon que celui de monsieur le curé. Du reste, ce brave officier écoutait sans rire les plaintes les plus grotesques, et il y avait égard pour peu qu'elles fussent un peu fondées.
• Les Allemands ne se servent pas du mot piqueur t je savais cela.
Tout cela nous avait conduits à la fin du dtner, et nous allions quitter la table pour retourner au salon, lorsque notre domestique introduisit dans la salle à raanger quatre chasseurs tyroliens, au milieu desquels marchait, tête nue et les mains attachées derrière le dos, un individu portant le costume des artisans aisés des villes.
II pouvait avoir de vingt-huit à trente ans; il était grand, mince, pâle; et si on ne Teût pas juj^é dans une situation périlleuse, il est probable que sa physionomie n'eût pas inspiré d'intérêt pour r>a pcrsoîine, car l'expression en était tout à la fois lâche et cruelle.
Celui des chasseurs tyroliens qui marchait le premier, se plaça devant le major dans une attitude respectueuse; et celui-ci l'ayant interrogé, il commença dans sa langue un assez long récit pendant lequel il désigna plusieurs fois de la main l'homme garrotté. Quand son rapport fut terminé, il ôta sa roiffure militaire et il fit voir au major qu'elle était percée d'une balle à quelques lignes au-dessus du front.
Quand il avait commencé k parler, le visage souriant ei jovial du major était devenu soucieux, et quelque effort qu'il fît ensuite pour se contraindre, il ne reprit pas sa sérénité.
J'interrogeai du n^gard ma mère, qui savait parfaitement Tallomand ; il me sembla qu'elle était fort énuic, surtout au moment où le mnjor prononça quelques paroles en faisant signe d'emmener le prisonnier.
Après le départ du prisonnier, le major, dont la physionomie, de sévère qu'elle était, avait pris une icinle de tristesse, se tourna du côté de mon père, et élevant la vqix il lui dit, mais cette fois en français :
— Monsieur le comte, je suis désolé pour vous de ce qui nous arrive.
— De quoi s'agit-il donc, monsieur le major ?
— Est-ce que vous n'avez pas entendu? je croyais que votre long séjour en Allemagne, pendant Témigration, vous avait rendu notre langue familière?
— Je ne l'ai jamais sue qu'un peu et je l'ai oubliée beaucoup --reprit mon père avec une bonhomie charnianle — ce qui fait qu'aujourd'hui il me serait difficile de suivre une conversation un peu rapide.
La vérité est que mon excellent père avait été un de ces braves émigrés qui disaient à tout venant :
« Il faut convenir que ces Allemands sont un peuple bien sauvage : voilà dix ans que nous sommes chez eux, et ils n'ont pas encore eu l'esprit d'apprendre le français. »
— Puisque vous n'avez pas compris, il faut que je vous dise que cet homme n'est pas militaire, et qu'il a été pris les armes \ la main, après avoir fait feu sur une de mes patrouilles.
— C'était peut-être un chasseur comme mon tils Tétait ce malin — répondit vivement mon pore.
— Je le souhaiterais autant que vous, monsieur le
comte — dit mélancoliquement le major — mais malbeorensement je ne pais me faire aacane illusion à cet égard. Cet homme faisait partie d'un détachement qui gardait la route, pendant que des ouvriers cherchaient à couper une chaussée d*étang sur laquelle nous devons sans doute passer demain matin. Quand ce détachement 8t ces travailleurs ont vu venir ma patrouille, ils ont pris tous la fuite, à l'exception de ce pauvre diable qui n'a pas voulu suivre leur exemple avant d'avoir tiré un coup de fusil. La balle a percé le schako de mon sei^ent, comme vous avez pu le voir , et le coupable n'ayant pas eu le temps ou l'agilité de rejoindre ses compagnons, il a été pris, ce qui m'oblige à faire un rapport au général en chef. Cette affaire aura une triste issue.
— Comment cela? — demanda vivement mon père.
— Les lois de la guerre sont positives, vous le savez, monsieur le comte, puisque vous avez servi : Tout individu non militaire^ pris les armes à la main, sera fusillé. Voilà la règle ; mais je tâcherai de faire mon rapport de manière à ce que ce pauvre diable en soit quitte pour une cinquantaine de coups de schlague*,
— S'il n'avait ni femme ni enfants, il vaudrait mieux pour lui qu'on le fusillât — dit mon père — ce
t C'est ainsi qu'on appelait les petites cannes de coudrier que portaient les sergents des troupes alleman<ie3 : se servir de cette arme ou être frappé par elle, se nommail donner ou recevoir la schlague.
qu'il a fait semblerait prouver qu'il a du courage, de rbonneur.
— Je me permettrai d'en juger autrement, monsieur le comte — répondit le major avec une urbanité pleine de déférence — j*ai examiné attentivement la physionomie de cet homme, et je parierais que c'est un poltron révolté, ou un coquin qui avait besoin d'une réhabilitation.
— Quel qu'il soit, monsieur lemajo'r — répliqua mon père, — Sest mon compatriote,et je vous demanderaien grâce de faire tout ce que vous pourrez pour le sauver de l'ignominie d'une punition honteuse d'abord, et ensuite de la mort.
— Faites une chose, monsieur le comte. Allez jusqu'à Chagny avec l'ordonnance qui portera mon rap^^ port. Vous trouverez là le général Scheiter qui com« mande la brigade : c'est un vieux soldat, rude au premier abord, mais dont le cœur est au fond excellent. Adressez-vous à lui comme ancien militaire vousmême, je ne doute pas que* vous n'en obteniez une grâce complète, et j'en serai pour le moins aussi heureux que vous, puisque s'il y a une punition je serai chargé de la faire exécuter.
— Ma foi, major, vous êtes un galant homme! et je suivrai votre conseil. Henri, dites qu'on selle mon cheval; et nous, en attendant qu'il soit prêt, allons au salon pour prendre le café. Major, je boirai à votre santé avec de l'eau-de-vie qui a soixante ans.
On se leva de table, et dans l'espèce de désordre
qui accompagna ce mouvement, mon père se rapprocha de moi et me dit à l'oreille :
— Va voir où l'on a mis le prisonnier, et tu tâcheras ensuite de m'indiquer Tendroit, de manière à ne donner de soupçons à personne.
Dix minutes après je rentrais dans le salon : il ne m'avait -pas été difficile d'exécuter les ordres de mon père, qui, de son côté, n'eut pas l'air de remarquer mon arrivée après tout le monde.
— Je parie — dit le major, comme s'il e# été mon complice — que cet aimable enfant est allé savoir ce qu'était devenu le prisonnier?
— C'est la vérité, monsieur le major. Ce pauvre homme! il est bien malheureux, je vous en réponds.
— J'espère cependant qu'on ne le maltraite pas ?
— Oh! mon Dieu! non : il est dans la cuisine, au coin du feu, mais ses mains sont toujours garrottées, et il pleure... il m'a dit qu'il avait une femme et trois enfants tout petits.
Mon père, tout en causant avec un jeune officier des dragons de la Tour, me fit comprendre par un signe qu'il n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Quelques instants après, le domestique vint lui dire que son cheval, sellé et bridé, l'attendait dans la cour, et comme dans l'intervalle le major avait écrit son rapport, nous nous dirigeâmes tous vers la cuisine, où se tenaient les sous-officiers de cavalerie qui devaient ' fournir une ordonnance pour accompagner mon père au quartier-général.
Il commençait à faire nuit dehors ; mais la cuisine,
dans la chenafinée de laquelle pétillait un feu comme en font les vainqueurs avec le bois des vaincus, la cuisine — dis-je — était inondée de lumière comme si elle eut été éclairée par le soleil de midi d'un jour de canicule.
- Le prisonnier était toujours à la même place, c'està-dire auprès du foyer. Les mains attachées derrière le dos, il était assis ou plutôt appuyé contre un petit buffet placé dans l'embrasure d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin. La cuisine, comme toutes les cuisines, était au rez-de-chaussée.
Pendant que le major expliquait ses instructions à son ordonnance, mon père s'approcha du prisonnier pour lui adresser quelques questions et lui redonner un peu de courage en le mettant au fait de la démarche qu'il allait tenter.
— Cet homme m'a tout l'air d'un coquin — me dit d'abord mon père à voix , basse — n'importe, je remuerai ciel et terre pour le sauver.
Je regardai attentivement le prisonnier, et je remarquai qu'en effet sa mine ne prévenait pas en sa faveur. Son visage n'exprimait pas ce désir ferme et digne de conserver la vie, qui possède les êtres dont la conscience leur dit qu'ils sont utiles à leurs semblables. Son regard oblique et fauve mendiait bassement la pitié de ses gardiens, au lieu d'en appeler à la sympathie de ses compatriotes ; son front bas et fuyant était inondé de la sueur froide de la peur ; quoique placé à quatre pas d'un feu formidable, tout son corps était agité par un tremblement nerveux ; en un mot, un profond sentiment de dégoût se mêlait involontairement à
rintérèt qu'il inspirait d'abord, tant sa personne faisait tort à sa position..
— Il ne faut pas trembler comme cela — lui dit mon père — ces hommraes vous regardent et ils vous prendront pour un poltron. Major — continua-t-il en voyant que le prisonnier ne comprenait pas ces paroles — ce brave garçon a la fièvre; ne voudriez-vous pas prendre sur vous de lui permettre de se coucher dans un lit bien bassiné où il finirait par se réchaufier.
— Dites-lui, Monsieur le maire, que vous allez demander sa grâce : ce moyen sera encore plus efficace.
Mon père vit bien que son intention avait été pénétrée, alors il expliqua brièvement au prisonnier ce qu'il allait faire pour lui.
— On n'accorde jamais la grâce de ceux qu'on doit exécuter — murmura celui-ci d'une voix sourde.
— Quel est votre état? — continua mon père.
— Domeslique à Châlons.
— Chez qui?
— Chez M. Cazes.
— Je ne connais personne de ce nom à Châlons : que fait votre maître? est-il négociant?
— C'est le... ^
Le mot, prononcé à voix basse, expira entre les lèvres du prisonnier, de sorte que je ne l'entendis pas : seulement, je remarquai que mon père se recula vivement, comme s'il eût aperçu un reptile sous son pied.
— Monsieur le maire — dit le major — mon ordon-
nance est prête à vous suivre ; maintenant croyez bien que ipes vœux vous accompagneront dans vos démarches. Le général résistera, soyez-en sûr; mais ne craignez pas d'insister; et vous réussirez.
— Je craius de ne pas être aussi éloquent que je le voudrais — répondit mon père tristement. — N'importe, partons toujours.
Et mon père, suivi d'un sous-officier de dragons, se se dirigea du côlé du perron, au, bas duquel son cheval l'attendait.
Pendant qu'il examinait les sangles et la bride avec l'attention scrupuleuse d'un ancien colonel de cavalerie, il raè dit à voix basse :
— Je vais faire une démarche dont j'espère un bon résultat, mon cher enfant; cependant je serais plus confiant que je ne le suis, si je pouvais penser que ce drôle... que ce pauvre diable aura l'esprit de se tirer d'affaire lui-même. Celte fenêtre n'est qu'à deux pieds du sol, le jardin est aîu-dessous, la forêt n'est pas loin, et si j'étais à sa place je crois que je coucherais cette nuit dans mon lit.
— Mais ces liens qui le garrottent?
— Bah! c'est la moindre des choses ; la cuisinière en allant et venant peut les couper avec son couteau.
— Mais cette fenêtre qui est fermée?
— On l'ouvre sous un prétexte quelconque : trop de feu ou un peu de fumée.
— S'il se sauvait, est-ce que vous ne seriez pas responsable ?
— Responsable? allons dojic! me prends-tu pour le geôlier de la coalition? au surplus, ne te mêle pas de
cette affaire : je ferai de mon mieux pour avoir sa grâce, ^ si j3 ne réussis pas, nous aviserons. Au revoir, mon enfant, pas de folies jusqu'à mon retour.
Et mon père, malgré ses soixante ans et son embonpoint, enfourcha lestement son cheval et s'éloigna au petit galop, escorté par le dragon qui portait le rapport du major.
Il y avait dans le village deux ou trois jacobins retirés des affaires depuis une quinzaine d'années. Quand 'ils virent passer mon père accompagné d'un cavalier autrichien, l'un d'eux cria à son voisin :
-^ Ces émigrés sont toujours les mêmes, voisins Flachot : voilà le ci-devant comte qui va trouver le général ennemi pour lui dénoncer les braves gens de la commune. Mais, patience I l'empereur viendra,
et
— Bonsoir, pèreLamalle — cria à son tour mon père qui avait tout entendu — rentrvZ chez vous, mon vieux ; la nuit est froide, et vous êtes sujet aux catharres.
Puis il donna de l'éperon à son cheval, et il disparut dans^'ombre toujours croissante.
Ce Lamaile était un ancien serviteur de la famille. Il avait été valet de chambre de mon père, et sa femme avait nourri ma sœur aînée. En 1792, ayant échangé la livrée du domestique contre la carmagnole du sans-culotte, il était venu piller le château par amour pour la patrie... et pour la vaisselle plate de ses anciens maîtres.
Je vous dirai, en passant, qu'un mois après l'événement que je vous raconte et les paroles que je viens
de vous rapporter, ce père Lamalle, pris pour otage et conduit au quartier-général du prince de Hesse- Hombourg, à Dijon, dut la liberté et peut-être la vie aux sollicitations de mon père, qui se porta sa caution et le ramena dans sa propre voiture chez lui. Ces gentilshommes sont si haineux et si vindicatifs I
Quant au pèreLamalle, il fut très -reconnaissant; mais, comme il était patriote avant tout, pendant les Cent- Jours il alla dénoncer mon père. Fort heureusement pour nous, le maréchal Suchet, auquel il s'adressa, le fit jeter à la porte par ses aides-de-camp. Là finit la carrière politique de ce grand citoyen.
Je ferme cette longue parenthèse pour revenir à notre prisonnier, près duquel je retournai aussitôt après le départ de mon père.
Je le trouvai toujours plus ab^u, et quoique son muet désespoir n'eût rien de touchant, il me serra le cœur. Alors les dernières paroles de mon père me revinrent à l'esprit ; je regardai tour à tour les liens qui retenaient le prisonnier, la fenêtre donnant sur le jardin, et la cuisinière allant et venant, un grand couteau à la main, une paire de ciseaux suspendue aux cordons de son tablier; il n'y eut qu'une chose que je n'aperçus pas, ce fut la défense qui m'était faite, ou si elle se présenta à mon esprit, ce fut pour rêver aux moyens de la braver ou de l'éluder.
Néanmoins je me rendis dans le salon, mais je m'y montrai inquiet, rêveur, agité. L'invasion étrangère, que j'avais considérée le malin même comme une sorte de parade militaire, me parut un malheur et une humiliation. Je songeai à ce pauvre bommj, que sa
femme et ses enfants attendaient pent-ètre, et que peut-être aussi on fusillerait sous nos yeux, sans égard pour nos supplications, sans respect pour notre toit toujours secourable aux malheureux. EnGn, mon trouble devint si visible, que le major s*en aperçut et qu*il m*en demanda la cause de la manière la plus affectueuse.
— Je crains que mon père ne réassisse pas dans ses démarches — lui répondis-je brusquement — ce serait affreux pour nous.
Au lieu de me répondre, le major m*embrassa avec une affection toute paternelle.
— Sur mon honneur — s'écria-t-il — vous êtes, un excellent enfaiit ! Eh bien ! si votre père, comme je n*en doute pas, obtient la grâce de ce malheureux, c*est vous qui irez la lutannoncer et qui briserez ses liens ; je veux que nous soyons bons amis. Mais aussi pourquoi ce nigaud s*est-il laissé prendre? — continua-t*il d'un ton de regret.
— Ou pourquoi ne cherche-t-il pas à se sauver maintenant? — repris-je vivement.
— Ceci serait plus difficile — dit le major en me quittant pour aller rejoindre ma mère à Tautre extrémité du salon.
Peu d'instants après, les officiers demandèrent à se retirer, et je les conduisis dans les appartements qui leur étaient destinés. Au moment de nous séparer, le major me pria de venir le réveiller aussitôt que mon père serait de retour. Je le lui promis, puis je me hâtai de retourner à la cuisine.
Tout y était beaucoup pHis calme que lorsque je
rayais quittée, car il ne restait plus qne le prisonnier et les quatre chasseurs tyroliens qui le gardaient.
— Avez-Yous encore du vin? — demandai-je à ces derniers.
— Oui, oui, tonne du fin — répondîrent-ils en me montrant plusieurs bouteilles vides.
Je couiiis à la salle à manger, et j'en revins bien^ tôt, rapportant une énorme dame-jeanne pleine d'eaude-vie, et deux carafes de vin blanc excellent et surtout capiteux.
— A présent, mangir — me dirent les chasseurs. J'ouvris tous les buffets, toutes les armoires de la
cuisine, et je n'y trouvai que du pain, à ma grande consternation.
— Pas panne le bain — reprirent les chasseurs. — La fi^nde! la flande! nous bas Vrançais.
De la viande I il n'y en avait pas d'autre dans le chftteau qu'un veau qu'on avait tué dans la soirée pour parer aux nécessités du lendemain ; encore n'était-il pas dépecé, et, pour plus de sûreté* on l'avait mis dans un caveau dont la cuisinière avait la clef dans sa poche, c'est-à-dire âous son chevet.
Tout-à-coup un éclair traversa mon cerveau, et me montra le lièvre que j'avais tué le malin, gisant au fond de la commode de mon précepteur.
/Je ne fis qu'un bond jusqu'à sa chambre.
— Que cherchez-vous, mon enfant? — me demanda l'abbé Prieur en me voyant ouvrir avec précipitation un des tiroirs dont il avait la jouissance.
— Ce que je cherche , monsieur l'abbé, mon lièvre.
— Votre lièvre! il n'y a là-dedans que ma culotte
de velours noir et ma soutane des jours de grande fête.
— Voilà comme on se trompe — répondis-je en tirant le capucin de sa cellule improvisée.
Puis je repartis encore plus vite que je n'étais venu, laissant d'un côté l'abbé stupéfait, et de l'autre la soutane neuve aussi velue qu'un vitchoura.
Je rentrai triomphant dans la cuisine. A la vue du lièvre, les visages des Tyroliens s'épanouirent. Je crus un instant que ces braves gens allaient m'embrasser, ce qui m'eût gravement compromis aux yeux du père Lamalle dont la politique rétrospective en était encore àPitt et à Cobourg.
Pour bien faire comprendre ce que je vais raconter, il est nécessaire que je remette sous les yeux de mes lecteurs la topographie des lieux et la position des personnages.
La cheminée, près de laquelle la scène se passait, était située au milieu d'un renfoncement de dix pieds de large environ, qui était destiné à donner un asile à ceux qui venaient se chauffer dans la cuisine, sans que leur présence pût gêner la cuisinière dans ses manœuvres autour de ses fourneaux. Cette cheminée était haute, profonde et d'une imposante largeur. A gauche de l'emplacement qu'elle occupait étaient la fenêtre et le petit buffet dont j'ai parlé ; c'est là que se tenait le prisonnier, toujours immobile et sombre ; à droite il y avait une grande armoire de sapin peinte en gris, et, adossé à cette armoire, un banc de bois que les Tyroliens avaient apporté là pour se chauffer, s'appuyer et surveiller le malheureux que nous voulions tirer
d'affaire. Des verres et des bouteilles étaient placés sur une grande table, à quelque distance, et les Tyroliens quittaient de temps en temps leur banc pour aller boire : je crois avoir dit qu'ils étaient quatre.
Le lièvre offert et accepté, il fallut songer à le dépouiller et à le faire cuire, et l'un n'était pas plus difficile que l'autre, puisqu'il y avait dans un des pauneaux de l'armoire un crochet de fer pour le suspendre, et dans la cheminée un brasier qui ne demandait que quelques branches bien sèches pour flamber de nouveau.
Deux des chasseurs allèrent chercher un fagot dans la cour, où il y avait une provision de bois, visitée bien des fois par eux depuis le matin.
Les deux autres accrochèrent le lièvre à l'armoire et se mirent en devoir de le dépouiller. Dans cette position ils tournaient le dos à la fenêtre et au prisonnier ; moi je les regardais faire, les mains derrière les reins, à la manière du grand Napoléon.
Tous les chasseurs savent qu'un lièvre qu'on dépouille exhale une odeur pénétrante et nauséabonde pour ceux qui ne l'ont pas tué. Quoique je ne fusse pas dans ce cas, et que les facultés de mon odorat fussent chatouillées agréablement, je dissimulai cette douce sensation et je poussai quelques-unes de ces exclamations de dégoût qui appartiennent à tous les idiomes delà terre.
Puis voyant que les soldats de l'empereur François II m'avaient parfaitement compris dans mes paroles et très-mal deviné dans mes pensées, je pris mon parti résolument, et, avec l'assurance d'un gamin
de Paris, j'allai ouvrir la fenêtre derrière le prisonnier.
Les Tyroliens firent un mouvement, comme pour s^ppposer à mon action ; mais leurs regards tombèrent sur les liens qui retenaient le captif, et ils se mirent à continuer leur besogne.
Moi je replaçai mes mains derrière mon dos et je restai près de mon malheureux compatriote : nous étions si voisins l'un de l'autre que l'extrémité de mes doigts frôlaient les cordes qui ficelaient le pauvre diable.
Ce frôlement, cette fenêtre entr'ouverte, certains mouvements de mes mains lui firent comprendre ma résolution. Il se rapprocha de moi tout doucement, je le sentis frémir d'anxiété, peut-être d'espérance ; en ce moment mes ongles rencontrèrent le nœud qui réunissait les deux bouts de la corde : ce nœud était à la hauteur de la hanche du prisonnier, mais plus près de son dos que de son estomac.
Je me mis à l'œuvre sur-le-champ, et à mesure que j'avançais dans ma périlleuse entreprise, le prisonnier se tournait insensiblement pour faire face à la fenêtre, que le vent ouvrait toujours un peu plus.
Deux ou trois fois les Tyroliens se retournèrent : dans ces moments-là je montrais le lièvre d'un signe de tête et je disais : Pouah ! et eux de rire, et moi de siffler de l'air le plus dégagé du monde.
Enfin, le dernier nœud céda à mes nombreuses tentatives ; le reste ne me regardait plus ; alors je me rapprochai des Tyroliens pour tâcher de détourner leur attention.
Je lenr fis comprendre par des signes que je ne cherchai pas à rendre trop intelligibles, afin de tendre leur esprit, que c'était moi qui avais tué Tanimal qu'ils allaient manger, et je leur montrai, dans sa nuque, le grain de plomb qui avait causé sa mort.
— Pon! pon! pien direr! fous fénir en Dyrol: peaucoup pons chasseurs en Dyrol?
En ce moment, ceux qui avaient été chercher du bois rentrèrent ayant chacun sur leur tête deux fagots, qu'ils laissèrent tomber avec fracas sur le pavé retentissant de la cuisine.
Comme j'avais l'oreille au guet, ce bruit ne m'empêcha pas d'en entendre un autre moins fort derrière moi.
C'était la chute d'un corps lourd sur un terrain humide et par conséquent discret, puis un frôlement de branches, et enfin le pas léger d'un homme qui s'enfuit. /
Je restai à mon poste, immobile comme une statue : j'avais atteint mon but, mais je ne voulais pas passer pour le complice du fugitif.
Un des chasseurs qui avait été chercher du bois, et qui s'était baissé pour se débarrasser de sa charge, releva la tête, s'aperçut de l'évasion du prisonnier, et s'écria en allemand :
— Tausend Teufeln! der Gefangèn ist forlgelaufen. Tauseyid Teufeln!^.
Ceux qui dépouillaient le lièvre sautèrent sur leurs carabines placées dans un des coins de la cheminée,
' Mille diables 1 le prisonnier s'est envolé : mille diables I
puis ils coururent à la fenêtre, jetèrent deux coups de feu au hasard, et. firent retentir en allemand le cri : Aux armes !
En un clin-d*œil les détachements bivouaques dans la cour furent sur pied : les tambours battirent la générale, les trompettes sonnèrent à cheval, bientôt la cuisine se remplit d'officiers à demi-vêtus qui venaient s'enquérir de la cause de tout ce désordre, de tout ce bruit. Le major arriva à son tour, et on lui dit que le prisonnier s'était enfui par la fenêtre encore ouverte.
— Et qui Ta ouverte? — demanda-t-il en allemand à ses soldats qui sentaient déjà le vent de la terrible schlague siffler autour de leurs épaules.
Les chasseurs tyroliens me désignèrent du doigt. Moi je montrai le lièvre, et je dis avec un sang-froid vraiment respectable :
— Monsieur le major, c'est la faute de cet animal qui empestait la cuisine.
— Mais que faisiez-vousici à cette heure de la nuit, monsieur?
— J'apportais à boire et à manger à vos hommes.
— C'est du vin qui pourra coûter cher à votre maison, monsieur.
— Eh bien I eh bien, major, que signifie tout ce bruit? Vos dragons montent à cheval, votre infanterie se rassemble en armes : avez-vous quelque avis d'une attaque?
— Non, monsieur le comte; mais'}e soupçonne une trahison. On a favorisé la fuite de mon prisonnier.
— N'est-ce que cela? — s'écria gaîment mon père car c'était lui qui venait de paraître sur la scène — je vous apporte la grâce pleine et entière de ce pauvre diable.
Et mon père tira une lettre de sa poche qu'il remit au major, dont le visage se dérida subitement.
Il en avait à peine achevé la lecture avec une satisfaction toujours croissante, qu'il me manifestait particulièrement par des sourires et des clignements d'œil, qu'un hussard entra dans la cuisine, s'approcha du major et lui remit respectueusement une seconde lettre qu'il avait tirée de sa sabretache.
Il fallut lire encore une fois ; mais ce fut avec moins de satisfaction que la première.
— Ma foi! — s'écria-t-il comme un homme qui prend son parti — ce qui est fait est fait. On lui a donné sa grâce, on m'ordonne maintenant de lé faire fusiller, je dirai que la gi âce est arrivée à temps, mais que l'ordre est venu trop tard. Messieurs —continua le major en se tournant vers les officiers qui l'entouraient — allez dire à vos hommes que tout ceci n'est qu'une fausse alerte et que rien n'est changé aux dispositions que j'ai prises hier.
Au bout de quelques minutes, nous fûmes seuls dans la cuisine, le major, mon père et moi ; les Tyroliens eux-mêmes avaient disparu, sans oublier leur hèvre toutefois. Alors le major me dit :
— Maintenant à nous deux : embrassons-nous.
— Que-^s^est-il donc passé? — demanda mon père.
— Il s'est passé que votre fils est un biave enfant, car c'est lui qui a sauvé ce pauvre diable.
— Mais sa grftce que j*ai apportée...
— À été retirée cinq minutes après votre départ de Chagny, le général ayant reçu l'avis qu'on avait tiré sur une autre patrouille, et il m'a envoyé en toute hâte ce hussard pour m'ordonner de faire un exemple. Je lui dirai demain que son ordre est arrivé trop tard.
— - Gomment as-tu fait? —me demanda mon père en m'embrassant à son tour.
Je racontai toute l'histoire, qu'on trouva la plus simple du monde : c'est pour cela qu'avant de vous la raconter aussi, je l'ai intitulée : Simple histoire.
Le lendemain, ou, pour mieux dire, le matin suivant, car le lendemain était déjà comniencé, ma mère s'étonna de ne pas voir figurer le lièvre au milieu des cinq ou six ragoûts ou rôtis de veau qui couvraient la table du déjeuner.
On lui expliqua l'affaire d'un bout à l'autre, et Tergueil de la mère n'eut pas de peine à consoler la petite vanité de la maîtresse de maison.
L'année suivante, après ou pendant la seconde invasion, j'étais au camp de Dijon au milieu de vingt mille badauds qui regardaient défiler l'armée autrichienne, et là je contemplais le mélancolique empereur chef de la coalition que je trouvais bien beau, et l'heureux vainqueur de Waterloo qui me semblait bien laid, lorsque mon attention fut attirée par l'arrivée d'un nouveau corps précédé d'une musique exiftllente. C'était le régiment des dragons de la Tour.
A sa tète caracolait un brillant officier. U salua d'à-
bord de son sabre le splendide état-major qui était à sa droite, puis il se relourna de mon côté, me reconnut, et m'adressa un sourire plein d'affection.
Cet officier était le bon major Wistoff qui ne m'avait point oublié.
Maintenant vous voulez sans doute savoir qu'elle était cet homme pour le salut duquel j'avais fait tant de frais d'imagination. Mon père n'avait pas voulu me le dire ; mais comme je l'appris plus tard, je ne vous ferai pas mystère, et je vous le dirai en manière d'épilogue.
Cinq ans s'étaient écoulés : je n'étais plus un enfant et je n'étais pas encore un homme, bien que j'eusse la bride sur le cou depuis longtemps déjà. Je n'avais pas oublié l'invasion étrangère, parce que ce souvenir était devenu une souffrance pour moi le jour où j'avais eu l'honneur d^entrer dans l'année française; mais ma mémoire avait été moins fidèle à l'égard du pauvre diablte auquel j'avais sauvé la vie , par humanité comme un homme, et par étourderie comme un écolier.
Du midi de la France où mon régiment tenait garnison, j'étais venu passer un semestre dans ma famille. J'avais retrouvé notre domestique Henri, élevé à la dignité de garde-chasse, et mes deux bassets, qui he quittaient plus guère le coin du feu de la cuisine, avaient mis au monde toute une postérité hurlante et frétillante, à laquelle je pouvais, sans trop d'exagération, donnera nom pompeux de meute : on sait que les chasseurs n'ont pas de grands scrupules eu semblable matière.
«FWT. CHA8. 40
Un jour, que j'étais allé ' chasser dans les bois de Sassenay, un vigoureux bouquin nous avait menés, Henri et mol, jusqu'au milieu de Saint-Jean-des- Yignes, joli petit village situé à la porte de la ville de Châlons-sur-Saône, dont il est un des faubourgs. Les maraîchères de l'endroit, en me voyant gambader au milieu de leurs ognous/ m'avaient assez mal reçu, de sorte que je m'étais décidé, quoiqu'à regret, à rompre mes chiens et à revenir chez moi.
Mais j'avais trois grandes lieues à faire, après en avoir fait déjà cinq ou six depuis le matin, et la chaleur était accablante, bien qu'on fût au milieu d'octobre. D'un côté, je voyais la route qui ramenait à mon gite se dérouler en ruban de queue^ comme disent les fantassins et les postillons ; de l'autre, j'entendais les rumeurs de la ville, dont cinq minutes de chemin seulement me séparaient. Ici j'avais la perspective de marcher pendant deux heures et demie pour fmir par arriver beaucoup trop tard pour le déjeuner et beaucoup trop tôt pour le dtner ; là j'étais sûr. de trouver un excellent repas aux Trois faisans ou au Chevreuil, ces auberges de mérite et de renom qui sont connues depuis Brest jusqu'à Marseille par toute la gent voyageuse. Je consultai donc tour à tour mes jambes, mon cœur, mon estomac... et je me dirigeai vers Châlonssur-Saône, comme si j'eusse été député au lieu d'être sous-lieutenant de dragons.
Un grand mouvement régnait dans la ville, ce dont je ne m'étonnai pas d^abord, car Henri me dit que c'était jour de marché. Cependant, en cheminant par les rues, il me sembla que la foule qui les remplis-
sait était en proie à une de ces émotions bruyantes qui révèlent Tattente d*un spectacle inaccontnmé.
Pour sortir d'inquiétude, et ne voulant pas prendre au collet un passant pour le questionner» j'entrai dans la boutique d'un perruquier de ma connaissance.
— Que se passe-t-il donc aujourd'hui dans votre ville, maître Ardinî — lui demandai-je.
— C'est cet homme de Chagny qui a mis sa femme dans on four, sous prétexte de la guérir d'un rhumatisme. On le guillotine ce matin, et les caharetiers de la ville vont faire une bonne journée. Si vous voulez rester dans ma boutique — ajouta-t-il — vous verrez le cortège.
Je fis un bond en arrière et me retrouvai au milieu de la rue, que je me mis à arpenter comme si j'avais eu une légion de démons à mes trousses.
Mais je ne gagnai rien à celte retraite précipitée, car en arrivant près de la place des Carmes, au milien de laquelle l'instrument du supplice était dressé, j'y trouvai la foule tellement tompacte, qu'il me fut impossible de me faire jour à travers ses rangs pressés.
Il y avait des hommes debout sur des bornes, des gamins à califourchon sur des supports d'enseignes ou étendus sur des auvents de boutiques ; puis tout un océan de têtes féminines. Ces dames avaient peut-être des rhumatismes, et elles venaient sans doute là par esprit de corps.
Je cherchai encore à avancer poijir fuir au moins la vue de la guillotine qui s'élevait en face de moi : impossible de faire un pas.
Tout à coup les clameurs de la foule cessèrent, et
tous les regards prirent la direction de la rue par laquelle j'étais venu.
C'était le cortège qui arrivait : quatre gendarmes, au milieu desquels était le patient» marchant d'un pas fort délibéré, ma foi.
Derrière ce groupe, trois hommes s'avançaient sur la même ligne : celui du milieu avait une mise décente et une physionomie respectable, les deux autres avaient l'air de francs coquins.
Ces trois hommes étaient maître Cazes, l'exécuteur des hautes-œuvres, accompagné de ses aides.
J'attachai mes regards sur eux pour les détourner de leur victime.
Quand ils furent à ma hauteur, celui qui était le plus près de moi tourna les yeux de mon côté, et, après avoir hésité un moment, il me fit de la tête un petit signe d'intelligence, et il me salua avec une
affectueuse familiarité c'était mon prisonnier de
J'avais sauvé la vie au valet du bourreau!!...
Ayez donc de l'orgueil pour vos bonnes actions.
Onamnte-liDlt hearef cbex le marqals de MontrtTcl.
Entre la ville de Mâcon et celle de Bourg-en-Bresse, à peu de distance d'un petit bourg nommé Neuvilleles-Bames, autrefois célèbre par un chapitre de demoiselles nobles, on trouve à quelque distance de la grande route un pauvre village qui porte le nom de Châles sur la carte du département de VAin. Soixante maisons, construites en pisé ( 1 ) et couvertes de chaume, sont irrégulièrement dispersées à droite et à gauche d'un large chemin vicinal, qui devient une infranchissable fondrière dès que les pluies d'automne ont détrempé le sol spongieux de la grasse et fertile Bresse, mais qui, pendant l'été, est commode comme une des grandes allées du bois de Boulogne. Ce village, ou, pour parler plus correctement, ce hameau possède
(4) Terre glaise.
une petite église assez coquette, et un presbytère spacieux et commode qui contrastent tous deux d'une majiière frappante avec les masures qui Tavoisinent, et qu'on trouve beaucoup trop vaste pour le pasteur d*uhe population de trois ou quatre cents âmes.
Le pays est bas, humide et frais. Les champs, séparés les uns des autres par des haies larges et hautes, lui donnent un aspect riant dans la belle saison, et le font paraître accidenté quoi qu'il soit plat. Ce qui contribue aussi à cette apparence, c'est que, semblable à toutes les plaines du Bugey et de la Dombes, celle an milieu de laquelle le village de Châles est situé offre à chaque instant des ondulations assez marquées, anciens ravins que la persévérance d'une population essentiellement agricole a convertis en petites vallées. En faisant une lieue et demie dans la direction de l'est, on rencontre de vieilles et imposantes forêts, puis d'autres petites plaines avec des étangs et des marais , et enûn quelques collines : c'est là que commence la partie montagneuse du Bugey, ce premier échelon des Alpes.
Le commis-voyageur, le colporteur savoyard, le poète qui cherche des inspirations, le peintre qui rêve de beaux sites, passent avec indifférence ou mépris au milieu de cette obscure bourgade, dont la population illetrée n'achète tout au plus que des almanachs. Les uns et les autres ne se doutent même pas qu'un demi- V siècle s'est à peine écoulé, depuis que vivait là, dans une somptueuse demeure, un grand seigneur magnifique et libéral, qui eût dit au commis-voyageur : en voyezmoi cinq cents bouteilles de votre meilleur vin deCham-
pagne ; au colporteur : voilà dix louis, laisse ta balle ouverte au milieu de la rue du village ; qui eût fait asseoir le poète à la place d'honneur de sa table, et qui eût glissé ces mots à Toreille du peintre : c Monsieur, je n'ai à vous offrir ni sorubres] rochers, ni torrents fougueux, ni tours croulantes, mais si vous voulez me faire Thonneur de passer quinze jours chez moi, je mettrai au service de vos pinceaux les visages des plus jolies femmes de la province. »
Ce grand seigneur, qui n'a fait que du bien, et dont nul ne se souvient aujourd'hui, était le marquis de Montrevel, dernier descendant d'une des plus .anciennes familles du Forez, cette petite province que le brave et bon Henri lY, qui s'y connaissait, appelait une pépinière de gentilhommes.
Le marquis de Montrevel était rarriëre-petit-fils de ce maréchal de Montrevel, dont la renommée avait été tristement célèbre pendant les persécutions qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes. Ami intime de Bâville ; moins courtisan, mais aussi ardent et aussi inflexible que l'intendant du Languedoc, il avait légué à ses héritiers, avec une fortune immense, la charge d'une mémoire exécrée par les descendants des fa* miUes qui avaient eu à souffrir de ses rigueurs. De bonne heure, le marquis de Montrevel eut le sentiment de cette situation, et il se donna la noble lâche d'effacer, autant que cela dépendrait de lui, les dernières années de la vie de son bisaïeul. Il commença donc par se retirer delà cour, et il s'établit à Mâcon, dont il était gouverneur, en attendant que le château qu'il faisait construire à Châles fût achevé.
Il ne tarda pas à recueillir les fruits de cette sage résolution et de la noble conduite dont elle fut suivie. Toutes les conditions, tous les états, tous les âges furent unanimes pour célébrer les louanges de M. le gouTerneur du Maçonnais. Affable, prévenant, magnifique par devoir et charitable par instinct, il devint Tami des riches et des pauvres, et le lien de tous. Il Tenait par des prêts au secours des grandes fortunes embarrassées, et il créait par des dons des existences modestes à des gens qu'il jugeait dignes de ses bienfaits. Pendant ia belle saison il animait le pays par des fêtes splendides ; dans les hivers rigoureux il le consolait par de larges et intelligentes aumônes. Un vieux monument menaçait-il ruine, le marquis de Montrevel donnait des fonds pour le relever ; un nouvel établissement public devenait-il nécessaire, le gouverneur du Maçonnais le faisait construire à ses frais ; et tout cela, non-seulement sans ostentation, mais encore avec une certaine insouciance de grand seigneur qui semblait vouloir échapper à la reconnaissance. Son château de Châles était une demeure presque royale. Quel que fût le nombre des visiteurs, il y avait place pour chacun. Les écuries renfermaient cent chevaux au service de tout le monde ; le chenil nourrissait des meutes qui n'avait de rivales que celles de monseigneur le prince de Condé, à Chantilly. Point de tournebride ; ce misérable compromis entre la vanité et la parcimonie, que la noblesse avait inventé lorsqu'elle était descendue de la féodalité à Tarislocratie, n'avait pas obtenu droit d'entrée dans les domaines de M. de Montrevel ; et pendant qu'il faisait les honneurs de sa
table à ses nobles convives, ses gens traitaient dans les communs du cbâteau les serviteurs de ses hôtes. Si le marquis vivait de nos jours, sa famille serait probablement en instance devant les tribunaux pour obtenir son interdiction.
Qu^and la révolution arriva, M. de Montrevel perdit ses emplois sans se plaindre^ et s'il supprima son faste pour ne pas insulter au malheur des temps, il redoubla de zèle et de dépense pour faire du bien. « Le gouverneur est mort — disait-il — le gentilhomme est bien malade, mais le citoyen se porte à merveille. » Alors il fondait une douzaine de lits dans Thôpital de Mâcon ; la ville n'avait pas de salle de spectacle, il lui donna celle qu'il avait fait construire pour son usage particulier; elle manquait d'une maison communale, il lui fit hommage de son hôtel, qui était magnifique ; le blé devenait cher, aussitôt les récoltes de ses terres arrivaient sur le marché, et elles étaient vendues au prix des années d'abondance. Ce fut le dernier bienfait de Monsieur de Montrevel ; il ne voulut pas émigrer, et la révolution, qui regardait la vertu comme une distinction sociale, lui fit couper la tête comme accapareur de grains. Elle trouvait sans doute plus commode de prendre, en une seule fois, cette fortune qu'on lui aurait donnée généreusement petit à petit.
J'avais souvent entendu conter cette histoire à mon père et à quelques-uns de ses vieux amis, qui gardaient un précieux souvenir de la joyeuse vie qu'ils avaient menée à Gbkles avant la révolution. Quand la conversation tombait sur ce sujet, elle ne tarrissai^
plus ; on sautait d'une aventure de chasse à une aventure galante, et ThallaH obligé ne manquait pas plus à Tune qu*à Tautre, j'en demande pardon à mes grandes-mères et à mes grand*s-tantes. Je passais ordinairement dans un violente agitation les nuits qui suivaient les soirées où Ton me faisait ces fabuleux récits. Je voyais errer autour de moi, dans mes hallucinations, les belles marquises avec leurs immenses paniers, leurs corps baleinés, leurs coiffures d*oti s'échappaient les nuages embaumés de la poudre à la maréchale. Derrière elles venaient les piquantes chanoinesses, la croix sur Fépaule, le rouge à la joue et la mouche à l'œil. Tout ce monde était pimpant, babillant, coquet, spirituel et poli ; et quand je comparais le lendemain les fées de mes rêves aux châtelaines, en robes de nîousseline à cinquante sous l'aune, de notre voisinage, on peut croire que j'aurais consenti volontiers à échanger mes réalités contre les souvenirs de mon père, dussé-je donner ma jeunesse en retour.
J'avais une bonne et aimable tante, nommée la marquise de Chevigné, qui, sans avoir émigré, avait traversé saine et sauve la révolution, grâce à un mari joueur qui avait pris la sage précaution de la ruiner de fond en comble. Comme elle avait été chanoinesse avant son mariage, elle s'était retirée à Neuville-les- Dames, dans la petite maison qu'avaient habitée autrefois mes grand's-tantes, mesdames de Choiseul et de R)udras, successivement abbesse^ du chapitre noble dont j'ai parlé.
Au mois d'août 1819, mon père me dit un jour rm'il y avait bien longtemps qu'il promettait une visite à
sa sœur, et que si j'étais disposé à raccompagner, il ferait volontiers ce petit voyage, pendant lequel —ajoutait-il — bien de la tristesse se mêlerait sans doute à sa joie, car il n'avait revu ni Neuville ni Châles depuis
Nous passâmes chez ma tante une semaine qui s'écoula rapidement pour tout le monde, car le frère et la sœur employèrent le temps à faire de longues et fréquentes excursions dans les souvenirs de leur jeunesse. On suppose que les faits et gestes du seigneur de Châles et la chronique du chapitre noble ne furent pas oubliés ; j'ajouterai que ce fut à eux que l'on revint le plus souvent.
C'était principalement le soir que ces bonnes causeries étaient animées, et elles avaient lieu dans un joli salon dont les fenêtres donnaient sur la petite place du bourg. De ces fenêtres, habituellement ouvertes à cause de la chaleur de la saison, on voyait en face, à droite et à gauche, une douzaine de charmantes maisons en briques, toutes pareilles les unes aux autres, et ayant six ouvertures pour deux étages : trois au rez-de-chaussée, celle du milieu servant de porte ; trois au premier, celle correspondant à cette porte ayant un balcon de fer qui avançait assez pour donner place à deux fauteuils.
L'histoire de ces douze maisons ferait un livre amusant, et, si Dieu me prête vie, je l'écrirai quelque jour. En attendant, je prends date dès à présent, et je prie ceux de mes honorables confrères qui mettent un volume au monde en soufflant sur un sujet, de vouloir bien se souvenir que j'ai sous presse (ils savent ce que
signifient ces mots) un ouvrage en dix volumes, ayant pour titre : les Mystères du Chapitre noble de... Je ne suis pas encore fixé sur le nombre d'étoiles qui remplacera le nom que je ne veux pas livrer à la publicité.
Mais j'oublie que j'éciis en ce moment un autre " ouvrage, et que celte histoire est intitulée : Quarantehuit heures chez le marquis de MontreveL
» — Te souviens-tu, mon ami — dit un jour ma tante à mon père — de ta première visite à Châles, -après le licenciement de la gendarmerie de Lunéville?
— Je me la rappelle comme si tout cela s'était passé hier — répondit mon père en humant savoureusement upe prise de tabac, et en détournant ses yeux d'un des balcons de la petite place qu'il regarckait toujours de préférence à tous les autres — c'était en 178S.
— Le premier et le 2 septembre, si j'ai bonne mémoire.
— Précisément. Pardieu, ma sœur, vous étiez bien jolie dans ce temps-là, quoique vous fussiez au moment de devenir grand'mère.
Ma tante sourit gracieusement à cette galanterie fraternelle, et je pris la parole.
— Puisque cette époque est aussi présente à votre mémoire — dis-je à mon père — vous devriez bien me raconter en détail la visite dont ma tante vient de parler.
— Avec plaisir, mon ami. Ma sœur, dites à Rose d'emporter les bougies. »
Cet ordre fut donné et exécuté à l'instant même, et quand il n'yeutplusquela douce lumière de la lune pour éclairer le salon, mon père prit la parole en ces termes :
« — C'était 3onc en Tannée 1785. L'année précédente, il m'avait été impossible de me trouver à l'ouverture des chasses à courre de Châles, de sorte que le marquis de Montrevel m'avait écrit, dès le milieu de juillet, une lejltre aimable et pressante, pour me rappeler ce qu'il nommait ma désertion, et me dire qu'il comptait sur moi pour le 31 août au soir. Il ajoutait que, hors le cas de mort subite, il ne recevrait aucune excuse.
« Deux de mes amis, MM. de Clerraont et de Mandelot, et un de mes bons voisins, le comte de Rully, avaient reçu aussi des invitations, et nous nous étions donné rendez-vous pour le 31 août au malin, à l'hôtel des Trois-Fâisans , à Châlons-sur-Saône.
« Tout le monde fut exact, et comme neuf heures sonnaient à Vhorloge de Saint-Vincent, quatre chaises de poste brûlaient le pavé de la route de Mâcon. Les deux premières emmenaient les quatre maîtres, les deux autres les quatre valets de chambre. Nos chevaux de selle étaient partis depuis i'avant-veille.
« Arrivés au relais deMàcon, le maîire de poste vint nous dire d'un air piteux qu'il n'avait pas un seul cheval à notre disposition. Depuis la veille au soir, il avait conduit à Châles plus de vingt voilures.
« Nous commencions à nous désespérer de cet incident, qui menaçait tout au moins de nous empêcher d'arriver pour l'heure du souper, lorsque nous vîmes venir de loin un cavalier à la livrée de Montrevel ; il était suivi de quatre postillons et de huit chevaux au noble marquis. Celui-ci avait prévu Tévénement, et il y pourvoyait avec sa bonne grâce habituelle.
« Les postill<K)s avaientla tournure leste et le visage
blanc et rose ; les cheveux étaient entier^, noirs» piaffants, hennissants : ils se ressemblaient comme des sangliers de la même portée.
« En un clin-d*œil tout fut attelé : les malliers prirent le grand trop, les porteurs s'embarquèrent au galop, et nous traversâmes le pont de Màcon au milieu d'une foule de curieux qui nous saluèrent de leurs acclamations. Nous étions pour eux des personnages, car nous allions chez monsieur le gouverneur, et nous étions conduits par ses gens et ses chevaux.
« Nous fîmes en moins de deux heures, et par des chemins bien dîlfférents des grandes routes d'aujourd'hui, un trajet de six mortelles lieues de Bresse, et nous arrivâmes à Châles à l'entrée de la nuit.
« La journée avait été chaude, et la soirée était d'une extrêmedouceur. Toutes les fenêtres du château étaient ouvertes, et pendant que nous parcourions rapidement une des allées du parc, c'était un charmant spectacle que de voir, dans les salons remplis de monde et déjà éclairés, les groupes passer et repasser, les fines silhouettes des visages féminins se dessiner sur l'étoffe transparente des rideaux, et les conversations mystérieuses, sur deux ou trois bajicons qui semblaient, par leilr construction, uniquement destinés aux plaisirs discrets du tête-à-tête. Au bruit des fouets de nos postillons, toutes les fenêtres se peuplèrent comme par enchantement, et chacun de nous y chercha un souvenir ou une espérance.
« Nous fûmes reçus dans le vestibule par lemarquis, qui ne crut pas déroger à sa dignité de gouverneur,' ni faire une èhose trop prévenante pour un homme de
de son âge, en acoouranl à la rencoutre de quatre jeunes^ gens. Je lui présentai le comte de Rully qui venait à Châles pour la première fois, et Taimable châtelain nous, conduisit immédiatement dans les ap« partements qui nous étaient destinés.
« Une heure après, nous étions rasés, retapés, poudrés, parfumés ; nos surtouts de voyage avaient été f^mplacés par d'étégants habits de soie richement brodés, et, répée au côté, le chapeau sous le bras, nous faisions notre entrée au salon.
« Tout ce que le pays, à cinquante lieues à la ronde, comptait d'hommes aimables et distingués et de femmes charmantes y était déjà réuni. C'était le comte de Thiard, parfait modèle du grand seigneur de la fin du dix-huitième siècle, c'est-à-dire poli et brillant comme le duc de Lauzun-Biron, dont il était l'ami, et penseur comme Yauvenargues; c'était encore lé marquis de Galiffet, gentilhomme de la vieille roche et adversaire ardent des idées nouvelles qui commençaient à remuer l'antique société française ; puis le comte delà Guiche, le marquis et le comte de Fussey, veneurs émérites dont l'existence active était un perpétuel hallali. Il y avait aussi le comte Edme de Fondras Courcenay, mon cousin ; le vicomte de Sassenay, spirituel comme Rivarol et frondeur comme Lauraguais; enfin, monseigneur du Chilloux, évêque de Châlons-sur-Saône, prélat galant de l'école des Jarente et des Bernis, et mou excellent ami le curé de Chapaize, qui causait à l'écart avec le commandeur de Balalhier.
« Les femmes étaient mesdames de Mandelot, de la Guiche, de Monteynard, de Sénozan, de laRodde,
d'Apchier, les deux nièces de Tévêque de Châlôns, ravissantes personnes qui portaient gaiement un célibat volontaire, et Télite du chapitre de Neuviile-lesdames, composée de quatre chanoinesses, dont une seule eût suffi pour brûler le monde, comme disait madame de Sévigné de sa petite fille, la marquise de Simiane.
« Ce qu'il y avait de grâce, d'esprit, de beauté et de coquetterie chez ces femmes, suffirait à indemniser toutes les sottes et tous les laidrons de la terre. Ne songeant qu'à plaire, et sûres d'y réussir, on ne remarquait chez aucune d'elles ni les inégalités de la jalousie, ni les tristesses peu intéressantes de la vanité inquiète. La vie, pour elles, était légère comme une des plumes de leur coiffure, et brillante comme les diamants de Içur collier. Leurs rivalités même étaient gaies, et quand elles aimaient, ce qui arrivait quelquefois, il y avait dans l'oubli de leurs devoirs un soin de leur dignité et un respect des convenances qui commandaient les égards de ceux même qui étaient dans le secret de leurs faiblesses, car il n'y avait chez elles ni le cynisme du vice, ni l'hypocrisie de la fausse vertu. Les sociétés frivoles ont cela de bon, que la corruption n'y est jamais profonde jusqu'à regarder le scandale comme un héroïsme.
« A neuf heures précises , les portes du salon s'ouvrirent à deux battants, et un maître d'hôtel, l'épée au côté, vint annoncer que le souper était servi : les hommes offrirent la main aux femmes, et l'on passa dans la salle à manger.
« Au moment où l'on sortait de tablé, des coups de
fonet retentirent encore dans Tavenae da chfttean, et
peu d'instants après on vint annoncer au marquis de Hontrevel Tarrivée d*un nouvel hôte : le marquis sortit immédiatement pour le recevoir.
» Quand il revint dans le salon, sa figure habituellement Sereine avait une expression visible de mécontentement. Je fus le premier à m*en apercevoir, et je lui demandai ce qu'il avait.
t — Je suis fort contrarié, mon cher cousin — me dit-il — ■ il vient de m'arriver un trouble-fête.
< — Serait-ce votre Anglais d'il y a deux ans J
« — Justement : je m'étais bien gardé de le prier, mais il connaît la régularité de l'époque de nos réunions, et il arrive du fond de l'Italie pour se joindre à nous. ^
« — Comment cela va-t-il se passer avec Grammontî
« — Ma foi, mon ami, je n'en sais rien ; mais je.suis fort ennuyé. Au surplus, nous en sommes débarrassés pour c^ soir, car je l'ai engagé à aller se coucher, i^
« Cet Anglais, qui vit encore, et que pour cette raisou je ne vous désignerai que sous le nom de lord Henry, était venu à Châles deux années auparavant et il s*y était rendu insupportable à tout le monde parson humeur fantasque, sa susceptibilité, sa morgue et ses prétentions en tous genres. Il s'était figuré avoir une belle passion pour la charmante comtesse de Sénozan, qui ne pouvait pas le souffrir, et il avait pris en haine le comte de Grammont qu'elle aimait. Celui-ci, en homme bien élevé, avait mis tant de mesure dans sa conduite, qu'un éclat fâcheux avait pu être évité; mais il avait juré que si lord Henry revenait, il le remettrait
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à sa place à la première impcrlinence qu'il en recevrait. Voilà ce qui inquiétait notre excellent hôte.
, — Messieurs— nous dit le marquis —voulez-vous, pendant que c«s dames décideront de quelle manière nous finirons la soirée, que nous descendions au vestibule pour régler les dispositions de la chasse de demain ? » c Comme il s*agissait d'un usage établi, on ne répondit à cette proposition qu'en suivant M. de Montrevel qui avait pris le chemin du vestibule.
« Nous trouvâmes dans cette pièce le chef d'équipage et lés quatre piqueurs du marquis, tous cinq en costume de veneurs et le chapeau à la main.
t Eh bien! Renaud — dit le marquis à son chef
d'équipage — aurons-nous une belle journée demain? c — (Je le crois —répondit respectueusement le vieux piqueUr — car le temps paraît Youloir se rafraîchir.
« — Quel est le résultat de votre tournée d'aujourd'hui?
t — J'ai connaissance de plusieurs animaux, tous cerfs et biches, dans les taillis de Gézériat : on peut y aller à coup sûr pour en détourner un. La Brisée a travaillé deux compagnies de sangliers, qui se tiennent depuis une quinzaine autour des mares de Pontbriand. L'ïlpine a toujours sa portée de louveteaux en terre rouge, cl La Plaine a vu par corps on grand brocard, qui, à ce qu'il parait, ne quitte pas les bruyères delà Charmée.
< M. Renaud ayant ainsi fait son rapport avec la clarté et le laconisme d'un chef d'état-major. altondil la décision de son maître.
« — Choisissez, messieurs— nous ^it gracieusement
le marquis en se tournant de notre côté, et en contemplant avec satisfaction nos visages épanouis par ce magnifique bilan.
t — Ce serait une haute inconvenance, ce me semble — dit le comte de Fussey — que de ne pas commencer par un cerf.
«Quand le comte de Fussey donnait son avis en matière de chasse, c'était absolument comme lorsque le yieux duc de Richelieu avait décidé qu'une femme était jolie ; c'est-à-dire que tout lemondecriaitamen.il fut donc arrêté que les piqueurs feraient le bois 'tf ans les taillis de Gézériat, et les ordres furent donnés en conséquence.
cRien ne se répand plus vite qu'une mauvaise nouvelle, alors même qu'on la 'tient secrète : quand nous rentrâmes dans le salon, on y connaissait déjà Tarri- Tée de lord Henry, et toutes les femmes étaient dans la consternation.
« Réunies en un seul groupe, elle se communiquaient leurs doléances à voix basse pour ne pas affliger notre excellent hôte, et quand je m'approchai d'elles, elles me firent la confidence de leurs ennuis.
c — Il n*y aura plus moyen de rire en préseucede cette face patibulaire—- dit la ccyntcsse de Mandelot en montrant les trente-deux plus belles dents du royaume.
« — On ne pourra pas non plus jouer la eomédie devant un spectateur aussi dénigrant— reprit madame de Honteynard qui venait de passer quinze jours à Paris pour étudier le rôle de Gélimène avec madc :ioiselle Contât.
c — Il fandra sa garder de parler ii demi-voix —
4oata madame de la Rodde — car il croindi qu'cm se ' moque de lui.
< — Ma chère comtesse — dit madame de la Guiche à madame de Sénozan — vous devriez vous dévouer : en lui faisant quelques coquelteries, vous le rendriez sûrement fou, et alors il serait peut-être aussi aimable que tous ces messieurs.
« — J'ai essayé Taimée dernière— répondit la eem« tesse— -et vous avez vu le beau résultat que j*ai obtenu.
c — Cest désolant! c'est ennuyeux:! pourquoi le roi a-t-il fait la paix? Qui nous en débarrassera ? — ratèrent toutes ces dames en choeur, mais toujours à demi-voix.
« ^ Vous demandez qui vous en débarrassera! — repris-je à mon tour : — eh bien! ce sera moi!
« — Vous! vous! vous! —s'écrièrent-elles. — Et comment!
c — C'est mon secret. Qu'il vous sufiise de savoir que demain il ne couchera pas ici; et comme il passera vraisemblablement la journée à la chasse, vous n'aurez donc à le subir que pendant le déjeuner. Une seule chose est uéeessaire à la réussite de mon plan, c'^st que 'madame la comtesse de Sénozan veuille bien consentir à suivre la chasse.
a *- C'était mon intention — dit la comtesse avec étonnement.
« — Et qu'elle monte la jument de mon piqvenr Denis.
c — Je la monterai — répartit résolument ia comtesse, qui était la meilleure écuyère de France.
« — Maifitenant, je suis silrdemon fait* mesdanaes;
Tons en serei délivrées — ajonlai-^je d'un ton de profonde conviction.
f Cette promesse ramena le sourire sur tous les vi* sages, et la soirée s'écoula avec la plus entraînante gaieté. Ce n'était pas que ces dames eussent une con-» fiance absolue dans la réussite de mon projet, mais elles avaient une mystification en perspective, et d'ailleurs quand on donne un mystère en pâture à des imaginations féminines on est toujours, certain de leur plaire et de les occuper agréablement.
< Quand tout le monde fut retiré, j'allai trouver Grammont dans sa cbambre, et je lui fis confidence de mon plan, parce que son approbation m'était nécessaire. Il me la donna de très-bon cœur, et il se chargea même d obtenir celle de M. deSénozan, excellent homme qui allait habituellement à la pêche pendant que sa femme allait à la chasse.
« Lelendeinain, comme neuf heures sonnaient àl'horloge du château, on se réunissait dans la salle à manger. Les femmes qui devaient suivre la chasse étaient en habit de cheval; tous les honomes, à l'exception du curé de Chapaize, portaient le costume adopté pour les réunions de Châles : habit à la française en drap bleu céleste, galonné sur toutes les tailles, culotte de daim blanche, veste de casimir chamois, bottes à chaudron, chapeau à lampion, relevé d'argent comme Fhabit, couteau de chasse à fourreau de velours rouge et à poignée d'ébène sculpté et incrusté du même métal que les galons.
« La présence de lord Henry était désagréable à tout le monde, et cependant quand il entra dans la salle à
manger, diacnn de nous lui fit bon accueil. Gomme de coutume, il répondit froidement à nos politesses, et il chercha du regard madame de Sénozan, qui était déjà à table entre Grammont et moi. Bfle fît un gracieux sourire à lord Henry, qui alla de fort mauvaise grâce s'asseoir en face d'elle.
< — Mylord — dit le marquis — j'ai donné l'ordre de mettre quatre chevaux de mes écuries à votre disposition.
« — Je vous suis obligé de votre attention, monsieur le marquis — répondit l'Anglais — mais je n'aime pas monter vos chevaux de France, qui ne savent pas courir et qui ne veulent pas sauter; aussi j'en ai fait venir quatre d'Angleterre, et je crois qu'ils sont arrivés hier soir.
« — Dans le cas contraire, n'oubliez pas que les miens sont à vos ordres— reprit poliment monsieur de Montrevel : — l'habitude qu'ils ontdesdifficultésdu pays supplée à ce qui leur manque du côté de la vitesse... Au surplus, mylord, voilà mon maître d'hôtel qui me dit que vos chevaux sont effectivement arrivés hier soir ; ainsi tout est pour le mieux.
« — Madame la comtesse voudra-t-elle me permettre de m'ai tacher à sa suite -^ demanda lord Henry à madame de Sénozan?
« — J'en serai charmée — répondit la comtesse, avec laquelle nous avions eu, Grammont et moi, un quart-d'heure de conversation avant le déjeuner.
« — Mylord — dis-je à mon tour — madame de Sénozan me fait l'honneur de monter un de mes chevaux, une pauvre petite jument limousine qui passerait sous
le ventre d'un de vos coureurs : je vous demande eu grâce d'avoir pitié d'elle.
€ — Je n'ai pas le projet de devancer madame la comtesse, monsieur — répliqua lord Henri avec humeur : — ainsi c'est à elle et non à moi que vous devez demander d'épargner votre bête. »
« Les choses en restèrent là : on se levait de table poiir aller se réunir sur le perron qui descendait dans la grande cour du château. •
< Le tableau qu'offraient le perron et cette cour était vraiment magique, et je ne résisterai pas au plaisir de vous lè représenter aussi brièvement que je pourrai.
« La cour était en forme de fer à cheval, et fermée par une magnifique grille cintrée, à travers laquelle ou apercevait une large pelouse encadrée entre deux immenses futaies de marronniers, dont les rameaux séculaires étalaient tout à la fois la riante verdure du printemps et le splendide feuillage de l'automne. A l'entrée de la pelouse que nous devions traverser pour aller au rendez- vous, se tenait, en même temps impatiente et muette, la meute, composée de cent vingt chiens poitevins de grande taille et de même pelage. Renaud, le chef d'équipage, quatre piqueurs et huit valets de chiens étaient rangés en avant de la meute, la bride de leurs chevaux passée dans le bras gauche, la trompe prête à sonner dans la main droite. Dans la cour, quarante chevaux tenus par autant de palefreniers attendaient les cavaliers qui devaient les monter, en faisant résonner le pavé blanc d'écume sous leurs piaffements incessants, signes certains du pressentiment des plaisirs qui les attendaient.
c Enfin le marquis parut en haut du perron, donnant la main à madame de Sénozan, et au même instant les trompes entonnèrent la fanfare du départ. En un clin d'œil tout le monde fut à cheva), et Ton se mit en route, chacun regardant aux fenêtres du château, dans Tespérance d*y surprendre quelque charmante femme en négligé du matin, ou de recevoir un sourire promis la veille et qui pourrait être un bonheur pour le lendemain.
< Au milieu de cette pléiade de chevaux superbes et excellents, la jument de mon piqueur Denis, q^ae j'avais prêtée à madame de Sénozan, faisait vraiment une pi* teuse figure. C'était une petite limousine, hors d'âge et déjà fatiguée, qui cachait ses mérites extraordinaires même aux plus fins connaisseurs. Elle était fleur de pêcher comme un cheval de meunier, et elle avait des yeux verrons, ce qui défigure même un bel animal. Froide des épaules au départ, on eût dit qu'elle était tout au plus bonne pour gagner lentement le rendezvous, et, à l'exception de trois ou quatre personnes qui la connaissaient pour l'avoir vue àTœuvre, chacun s'étonnait que j'eusse eu Teffronterie de la prêter à la plus brillante et à la plus téméraire des amazones qui suivaient habituellement les chasses princiëres de M. de Montrevel.
« Lord Henry, usant sans retard de la permission qui lui avait été donnée, caracolait à côté de la belle comtesse sur un cheval vraiment admirable par la beauté de ses formes et la vigoureuse élégance de ses içouvements. L'orgueilleux et morose insulaire qui le montait ne savait comment accorder les regards tendres
qu'il Voulait adresser à la dame de ses pensées, et U s sourires dédaigneux qui lui échappaient à chaque in^ lant à la vue de ma pauvre limousine, qui trottinait en rasant le gazon, comme eût fait la pacifique mon* tnre d'un médecin de campagne. J'étais là, et je voyais parfaitement ce qui se passait dans l'esprit du noble pair de la Grande-Bretagne.
t — Comment appelez-vous cette chose? — me diUl en désignant du bout de son fouet la petite bëte. *
« — Elle se nomme la Légère, mylord — répondisje du tojx le plus modeste qu'il me fut possible de prendre.
« — Effectivement elle ne pèserait pas beaucoup si elle était dans une balance — reprit-il ironiquement.
« — Je suis tout-à-fait de votre avis, mylord. Cependant si vous voulez parier cent louis que vous ne la suivrez pas toute la journée, je suis à vos ordres.
« — Je ne parie jamais à coup sûr, monsieur le comte — répliqua l'Anglais avec hauteur. — Mon cheval descend eu ligne directe à'Arabian Godolphiriy et il a eu pour mère une jument qui n'a jamais été vaincue à New-Markett.
« — Mylord, je double mon pari, si toutefois madame la comtesse veut bien le permettre.
< — Pour l'honneur démon pays j'y consens,— dit gracieusement madame de Sénozan. — Mylord, vous refusez un pari qui vous donnera le droit de me suivre toute la journée, si vous pouvez... cela n'est pas galant.
< -^ C'est au contraire pour ne pas vous quitter que je refuse, madame — interrompit lord Henry en pou? • sant on langoureux soupir.
< -^ Ainsi YOQS persistez dans voire reflis? — repris -je à mon tour.
« — Sans hésiter, monsieur le comte, du moins pour aujourd'hui; mais demain, si votre jument n'est pas trop fatiguée, j'offre de courir à pied contre elle, et je parierai tout ce que vous voudrez, i»
c Je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin ce débat, qui eût peut-être fini par mettre lord Henry sur la voiede la vérité, et pour changer de conversation et être désagréable à mon antagoniste d'une autre manière, je 'me mis à parler de Grammont à madame de Sénozan.
c Une demi-heure s'écoula ainsi rapidement, et nous arrivâmes au rendez-vous, où lés valets de limier étaient déjà de retour. Leur rapport nous apprit qu'un vieux dix-cors était remis près de là. Les dispositions de l'attaque furent immédiatement réglées par le comte de Fussey, qui indiqua, d'après ses inspirations, le placement des relais de chiens et de chevaux. Cela fait, on alla frapper aux brisées : la Légère trottinait toujours la tète basse, et le chevd de mylord rongeait son frein et faisait claquer ses dents.
« Mais aux premiers cris des chiens il se fit une métamorphose complète dans la piteuse limousine. Elle releva la tête, dressa les oreilleSi retroussa en panache sa queue qui tombait comme un émouchoir ; son œil blafard lança des éclairs, et, quand les trompes sonnèrent le lancer, elle bondit comme un chevreuil, et, avec la rapidité de la pensée, elle prit la tête des quarante ou cinquante chevaux qui s'étaient, comme elle, précipités eu avant. Lord Henry me jeta uîi re* gard oblique dans lequel la colère se mêlait au dé-
daîB ; le eerf passa devant nous , la chasse était craiH mencée.
c Elle n'offrit, pendant la première heure, anenn incident remarquable. L'animal, sagement mené par une vingtaine de vieux chiens d'attaque, se fit battre dans un canton de peu d'étendue, de sorte que tout le monde pat suivre au petit galop. Madame de Sénozan, c'està-dire la LégèrCy tenait toujours la tète, bien que le cheval de lord Henry eût cherché plusieurs fois à la dépasser.
« Enfin, le cerf donna dans le premier relais, qui prit chaudement la voie, la course devint plus vive, chacun tira de son côté, et bientôt il n'y eut plus dans la route que nous suivions au grand galop que madame de Sénozan, lord Henry, mon ami le curé de Ghapaize, monté sur Ragotin, et moi.
< J'observais attentivement ce qui se passait, et déjà je ne doutais plus du succès de mon innocent stratagème. Le cheval de mylord, l'œil en feu; les naseaux ouverts, dévorait l'espace ; mais tout ce qu'il pouvait faire était de se maintenir àlahauteurdelal^^ére, qui volait comme Un papillon à son côté. L'intrépide petite bête, pour laquelle cette course paraissait un jeu, se jetait de temps en temps en badinant sur soi? voisin pour le mordre, comme si elle eût voulu Texci ter à redoubler de vitesse, et lui faire comprendre qu'elle était de force à lui tenir tête. A chaque instant, la chasse, qui était tantôt à notre droite et tantôt à notre gauche, passait devant nous, et sa présence animait nos chevaux qui paraissaient plus ardents qu'au départ. Les trompes résonnaient de tous les côtés; des
T6ileùrÀ nous croisaient en criant : c'était un spectade magnifique et une jouissance enivrante.
é Tout à coup nous entendîmes des claquements de fouet ; les aboiements devinrent plus rares et nous parurent moins vifs ; bientôt ils cessèrent tout à fait, et . nous comprîmes qu'il y avait eu un change, ce qui notisfut d*ailleurs confirmé, l'instant d*après, parle comte de Fussey, qui allait en toute hâte pour tftcher de remédier à ce malheur.
« Il fallut beaucoup de peine et de temps pour remettre sur pied l'animal qui s'était forlongé. La terre était sèche, le soleil ardent, la voie déjà haute; les chiens donnaient mollement, ou couraient à droite et à gauche à la recherche de quelque fossé ou de quelque rame dans lesquels ils pussent se désaltérer et rafraîchir leurs pattes brûlantes. Quant à nous, nous nous étions arrêtés à un carrefour auquel aboutissaient plusieurs routes, et nous attendions l'événement pendant que nos montures reprenaient haleine.
« Le cheval de mylord n'avait rien perdu de sa vigueur, et sa beauté semblait avoir gagné. Fièrement planté sur ses quatre jambes fines et nerveuses, il écoutait le son de la trompe, et son agitation annonçait qu'il souffrait d'être au repos. Sa peau fine comme un velours, et son poil lissé par une imperceptible transpiration , laissaient apercevoir un réseau de veines dans lesquelles circulait un sang plus brûlant que la lave, plus actif que le vif-argent. Jamais plus belle bête n'avait attiré mes regards ; je l'aurais volontiers acheté au prix d'une de mes terres, mais je ne l'aurais point échangé contre la Légère.
€ GeHe-d, depuis qne la ehasse était interrompae, avait repris son attitude plus que modeste. Une jambe de devant étendue, une de derrière douloureusement appuyée sur le bout du sabot, le flanc haletant, le poil hérissé et gluant, les oreilles fiasques, elle me représentait an naturel un pauvre bidet de poste exténué par une course hors de proportion avec ses moyens. Toutefois lord Henry ne fit aucune remarque désobli<géante sur elle, car s'il n'était pas encore convaincu de ses mérites, il était devenu circonspect, etd'ailleurs son orgueil était satisfait par les éloges sans restriction que nous donnions à son magnifique Ctmr-de- Lion^ c'était le nmn de son cheval.
ft Enfin le cerf fut rejoint et remis sur pied, et nous nous , élançâmes comme la première fois, peut-être même avec plus d'impétuosité encore.
« Tous les relais avaient été ramenés et donnés ; tous les veneurs avaient eu le temps de rejoindre, de sorte que la chasse devint plus brillante et plus rapide que jamais. Le cerf, après avoir épuisé la liste de ses ruses, perçait en avant avec une vigueur inouïe, qui n'avait d'égal que l'acharnement de la meute qui le poursuivait. Soit qu'il travers&t des fourrés impénétrables, ou qu'il s'engageftt sous des futaies d'un accès facile, il conservait sa vélocité, et les plus habiles d'entre nous ne pouvaient prévoir l'issue de la lutte. Le comte de Fussey, qui avait galopé pendant quelques instants avec nous, m'avait dii que si l'animal ne débuchait pas, il se tirerait d'affaire : c'était aussi l'opinion du ^uré de Châpaize, et il y avait peu d'exemples aue ces
messiears se fussent trompés quand ito doimaientim avis en pareille matière.
c La Légère s'était maintenue à sa brillante allure, et même, depuis quelques instants, elle mêlait à son galop des bonds de gatté qui témoignaient encore plus de sa vigueur que la rapidité de sa course. Cosur-de- Liûn était toujours superbe, et rien n'annonçait qu'il commençât à être fatigué, si ce n'est sa respiration qui sortait plus bruyante et plus pénible de ses naseaux tendus. J'étais encore présent à cette noble joute, mais la vérité veut que j'ajoute que j'avais profité du défaut pour relayer, et qu'ainsi je me trouvais sur un cheval frais. Quant au curé de Ghapaize, comme il avait besoin de jRo^otm pour les jours suivants, il s'était séparé de nous, sous prétexte d'aller rejoindre le comte de Fussey. Notre bande était donc réduite à trois personnes : madame de Sénozan, mylord et moi.
a Indépendamment de l'intérêt personnel que je mettais au triomphe de ma jument, j'éprouvais un indicible plaisir à admirer la témérité et la grftce de madame de Sénozan. Jamais les fantastiques créations de mes rêves ne m'avaient montré une personne plus ravissante que la comtesse, qui ne ressemblait pas plus à la femme que j'avais vue le matin même à la table du déjeuner, que la Légère de la pleine chasse ne ress^nblait à celle qui trottinait vers le rendez-vous. L'œil étincelant, le geste impérieux, les narines dilatées, la belle amazone paraissait sous le charme d'un enivrement qu'on aurait cru nouveau pour elle, tant elle en était transportée.
c EUe ne prononçait pas nne seule parole ; mais l'a* nimation de sa physionomie avait une éloquence qu*aucHDe exclamation, quelque chaleureuse qu'elle fût, n'aurait pu égaler. Si M. de Fiorian ou le chevalier de BoDnard, ou Parny eussent été là, ils n'auraient certes pas laissé échapper cette occasion de comparer la comtesse à Diane descendue sur la terre, et ayant consenti à se vétlr et à se poudrer par respect pour les mœurs et la mode.
« Nous étions toujours à la suite de la chasse, et de temps en temps au milieu d'elle. Vingt fois, trente fois peut-être, le cerf avait couru devant nous, et à plusieurs reprises, nous l'avions suivi dans le fourré. Dans ces moments-là, la situation de mylord était vraiment pénible, car, tandis que la Légère honù\smt comme une biche par-dessus les gaulis, sans s'inqvtéter de ceux qui la frappaient en se relevant, Cœur-de^ Lùm se jetait avec rage au milieu des cépées ou franchissait les buissons qui résistaient à une première tentative; la finesse de sa peau, l'ardeur de son sang oriental, lui faisaient supporter impatiemment les obstacles qni s'opposaient à ses efforts, et les coups qu'il recevait du hasard, et que dans son inexpérience i] attribuait à la brutalité inaccoutumée de son mattre, te rendaient furieux. Cependant il soutenait la lutte sans désavantage, et je ne fis nulle difficulté de le proclamer plusieurs fois le premier cheval du monde
après la Légère.
« Il y eut encore un défaut, mais il fut court, et aussitôt qu'il eut été relevé, la chasse continua plus impétueuse que jamais. A vingt-cinq pas seulement de
Dons le cerf venait de débucher, et nous entrftmes en plaine avec les chiens de tète. Cette avance noos permit de nous arrêter uii instant pour respirer.
« — Enfin! — s'écria mylord.
< — Que signifie cette exclamation? — demanda la comtesse en caressant de sa main frémissante la crinière ébourififée de sa jument.
€ — Elle signifie, madame, que nous allons chasser maintenant comme deâ gens bien élevés, c'est-à-dire à la face, du soleil. Jusqu'à présent nous avons coum les bois comme des voleurs, et je trouve cela ignoble.
c Madame de Sénozan n'entendit pas la. fin de cette phrase ; elle n'avait eu besoin que de baisser la main, pour faire repartir sa jilment qui était déjà au milieu des chiens. .«
^ Tous ceux qui ont chassé en Bresse savent ce que c'est qu'un débucher dans ce pays coupé de haies et de fossés, et dont le sol est en tout temps humide et gras. Lord Henry en avait fait l'expérience Ijf^ années précédentes ; mais comme l'été avait été très-chaud, il se flattait que le terrain serait meilleur, et que dès lors la grande vitesse de son cheval lui donnerait la victoire, car il avait fini par comprendre qu'un complot était organisé contre lui. Sa passion pour la comtesse avait cédé à la crainte de voir un cheval français, de race vulgaire, l'emporter sur un des plus magniôçues et des plus célèbres coureurs de PAngleterro, et il aurait' sacrifié de bon cœur tous les rêves de 3oa amour, pourvu qne la Légère tombât morte de fatigue, dût-elle écra&er dans sa chute madame de Sénozan, à laauellc ce sentiment n'avait pas échappé.
c Deimis que la chasse était en plaine, le coup d'cell qu'elle présentait était plus magnifique que jamais. De tous les points de Thorizon on voyait accourir des ve^ neurs qui cherchaient à rejoindre, afin de ne perdre aucune des émotions d'un hallali désormais certain. La meute redoublait de vitesse et de cris, les trompes ne cessaient pas de retentir, les acclamations deà ca« valiers leur répondaient, les villageois quittaient leurs charrues pour battre des mains : c'était, en un mot, une de ces scènes que les chasseurs retrouvent dans leur mémoire jusque sur leur lit de mort.
« Nous étions toujours en tète, et nous avions franchi je ne sais combien de haies, de fossés et de Vavins, quand je crus remarquer que lord Henry, qui n'avait voulu prendre ni -fouet, ni éperons, frappait à coups redoublés sur le flanc de son cheval, qui, tout en coiN rant, se tordait quelquefois sous la pression du poing de son maître. Je regardai avec plus d'attention, et je ne tardai pas à découvrir dans la main de Mylord un objet brillant et aigu, et à reconnaître dans cet objet un de ces élégants care-dents d'or guilloché que les hommes portaient dans ce temps-là.
c Je compris que le pauvre Cœur-de-Lion n'en pouvait plus, et moitié par pitié, moitié par vengeance, je dis au pair de la Grande-Bretagne :
«^ — Mylord, avant une demi-heure votre cheval sera fourbu si vous ne l'arrêtez' pas à l'instant même, et ce sera bien dommage.
« — Vous êtes dans l'erreur, monsieur le comte -^ me^répondit-il. -^ D'ailleurs, je ne lui demande pas de vivre demain, pourvu qu'il me porte aiyourd'hui. Gurr. CHÀS. 4S
t Et il se mil à frapper le pauvre animal, dont la tète n^atteignait déjà plus qu'à la hauteur du flâne de ia
Légère.
€ Nous arrivâmes ainsi jusqu'à un chemin <;reux, à rextrémité duquel régnait un fossé dont le bord relevé supportait mie haie de trois pieds environ de hauteur. Derrière cette haie, il y avait une prairie humide et basse d'une centaine d'arpents d'étendue ; au milieu de cette prairie, le cerf faisait tète aux chiens, ce qui nous était indiqué par la trompe d'un chasseur que le ha* sard avait amené là avant tous les autres : les i>oltroas et les égarés ont quelquefois de ces bonheurs-là.
c Nous fûmes bientôt au bord du fossé et au pied de la haie.
c — Arrêtez, madame la comtesse ! ^m'écriai-je : *- c'est trop haut, c'est trop large, vous allez échouer aupoit, et.....
« Je n'eus pas le temps d'achever ma phrase : la Légère arrivait saine et sauve de l'autre côté de la haie avec son précieux fardeau. Pendant que madame de Sénozan était en l'air, elle m'avait adressé un sourire qui avait brillé dans l'espace comme un éclair.
« Mon cheval ne put franchir la haie, mais il la traversa. Quand nous fûmes dans la prairie, je me retournai pour savoir ce que devenait lord Henry, et je l'aperçus dans la plus déplorable situation que le ciel puisse imposer à un orgueilleux.
« <lœur'de-LiM reftfâait de sauter. Il avait planté ses quatre pieds eu terre, et iX renâclait devant l'obstacle, qu'il contemi^ à*m ceil désolé et eependant
fier encore, car ce n'était pas le courage, mais la force qui lui manquait.
« Lord Henry leva son bras avec fureur, el le curedent étincela en descendant rapidement L'illtfôtre
petit-fils à'Arabian Godolphin fit un effort désespéré, et il se trouva à côté de moi dans la prairie, mais, malheureusement pour lui, dans un endroit marécageux où il enfonça jusqu'aux jarrets.
t Son mattre le frappa de nouveau... le noble animal poussa un gémissement plaintif et il resta];immoiHie. Ses membres tremblaient, ses reins fléchissaient, sa belle et intelligente tète s'inclinait vers le sol. Alors, Torgueilleux insulaire, convaincu que Cosurde-Lion, n'arriverait pas au champ-d'honneur, jeta loin de lui le misérable aiguillon dont il s'était servi, et, s'étant précipité à terre, il dégaina son couteau ^e chasse et le plongea jusqu'à la garde dans le poitrail du pauvre vaincu. Cœur-de-Lion bondit comme s'il allait s'éltncer en avant, puis il retomba aussitôt, immobile comme si la foudre l'eût frappé.
«Lord Henry se disposa alors à rejoindre la chasse à pied ; mais ses malheurs n'étaient pas finis, car il entra dans la vase jusqu'aux genoux. Je lui tendis une main secourable qu'il repoussa, ce que voyant, je le quittai pour aller au secours des chiens que le cerf traitait fort rudement ; je craignais d'ailleurs que madame de Sénozan ne fît quelque imprudence : elle était au plus épais de la mêlée. ^
«dépendant les chasseurs arrivaient de tous les côtés, et presque tous par le chemin creux que nous avions suivi et par H passage qna J'avais fait dans la haie.
En le franchissant» ils retombaient les uns après les autres à côté du pauvre lord, qui eut la douleur d*eatendre sortir de vingt-cinq ou trente bouches des phrases comme celles-ci :
« — Quel dommage 1 un si beau cheval I « — Eh bienl mylord, que pensez-vous des chevaux français?
« — Voulez-vous prendre le bout de mon fouetî a — Voici ma main : je vous Jure qu'elle est solide c  chacune de ces propositions et de ces questions, TAnglais répondait par une imprécation; mais on passait sans Fécouter pour courir à Thallali : on connaît l'humanité des chasseurs en pareil cas. Mylord fut bientôt aussi complètement oublié que s'il n'eût jamais existé.
• « Peu de moments après, les trompes sonnèrent la mort du cerf. Renaud leva le pied di oit de l'animal, et il demanda où était lord Henry, à qui il voulait le présenter, suivant l'ordre qu'il en avait reçu^ le matin même, du marquis de Moutrevel.
« Tous les regards se tournèrent alors vers le bourbier : l'Anglais n'y était plus. Il avait profité du dénoûment du drame pour se tirer d'affaice; mais au lieu de nous rejoindre et de prendre sa déconvenue en homme d'esprit, il s'était mis en roule pour le château, sur un cheval que M. de Montrevel lui avait envoyé par un de ses gens. L'excellent châtelain était désolé de cette aventure, et sans la complicité de la belle comtesse, je crois qu'il se fut autorisé de notre parenté pour me laver la tête.
« — Au moins, messieurs, pas de plaisanteries ce
soir, je tous le demande en grftoe — nous dit-il : — cela serait peu généreux , et par conséquent indigne de TOUS.
« — La recommandation est inutile, mon cher — répondit le comte de Thiard — il sera parti avant notre retour au château.
< — Vous êtes un homme adorable— • me dit à voix basse madame de Sénozan.
V^ — Fondras, combien Teux-tu de ta jumentî — ajouta Grammont un peu inquiet des quelques mots que la comtesse avait murmurés tout bas à mon oreille.
€ ~ Tes cent mille livres de rentes ne la paieraient
pas en ce moment Je suis trop bon Français pour
vouloir la vendre — continuai-je, afin de donner'deux significations à ma phrase.
Quelques instants après, nous reprîmes le chemin de Châles. En passant devant le cadavre du pauvre Cosur-dC'tion, les trompes entonnèrent une- lugubre fanfare, et nous donnâmes d'unanimes regrets à cette illustre victime de l'orgueil britannique.
cNotre retraite fut une des plus brillantes et des plus gaies que j'eusse jamais vues, cardans tous les villages que nous traversions, les paysans accouraient sur leurs portes et nous saluaient par des acclamations auxquelles nous répondions par des fanfares joyeuses. Le cerf, dont on devait faire la curée aux flambeaux dans la cour du château, était porté sur jun brancard de feuillage, derrière lequel se pressait la meute qui l'avait vaincu. Madame de Sénozan marchait à notre tète, toujours montée sur la Légère^ qui avait repris
ses allures bourgeoises. La comtesse était souriante, mais pensive, et Grammont, qui la suivait à quelque distance, paraissait moins satisfait de la défaite de son rival que tourmenté de la part que j'avais prise au triomphe de la femme qu'il aimait. Nous nous en expliquâmes deux ou trois jours après, et nous n'en restâmes pas moins très-bons amis. Dans ce temps-là, les rivalités étaient frivoles et élégantes comme les passions, et les femmes avaient des esclaves dociles qui ne devenaient jamais des tyrans. #
« G)mme nous arrivions sur la pelouse, une berline dont les stores étaient clos sortait de la cour du château. Elle emmenait lord Henry, qui ne reparut plus à Châles les années suivantes.
€ l!e soir on ne parla que de la Légère, devenue l'héroïne du jour;, il n'était question de rien moins que de lui élever une statue, et, après la curée, toute la société réunie à Châles voulut aller lui faire une visite aux flambeaux. Hélas ! ce fut la fin de sa renom*mée!
« Les imaginations s'étaient exaltées sur les mérites de cette merveille, et le désappointement fut grand quand on vit à l'écurie une pauvre peUte béte efflanquée qui thuit du bout des dents son foin de son râtelier. Ses jambes étaient engorgées, son poil hérissé : elle faisait horreur.
t — Quel dommage qu'elle soit si laidel — s'écrièrent ces dames. -^ Décidément, il ne faut pas songer à lui faire élever une statue, la postérité croirait qu'on a voulu immortaliser Rossinante.
c Je fus consolé de cette inconstance de la faveur pai*
madune de Séfiozan. Elle entra en so^iers de satiu vert-pomme dans la stalle de la Léger e^ «t elle lui ackessa qudques tendres paroles qai nittntirent doucement dans mon cœur.
» Le lendemain il n'y eut pas de chasse, Mais nous visitâmes la magnifique église de Brou, et le soir il y eut spectacle et bal au château. »
Là se termina le récit de mon père. Ma tante, qui l'avait écouté avec attention, affirma qu'il avait oublié beaucoup de choses ; mon père ne la contredit point.
— Le château existe-il encore? — demandai-je.
— On m'a affirmé qu'il a été démoli — répondit ma tante— mais comme je ne sors jamais, je n'ai pu m'en assurer.
— Si nous y passions en nous en retournant? — dis-je à mon pfa^. — Qu'en pensez-vous?
— Ck)mme tu voudras, mon ami — reprit-il.
Je pris acte de cette promesse, ou plutôt de ce consentement, et le jour de notre départ, comme nous étions déjà en voiture, je le rappelai à mon père, qui se borna à indiquer à son cocher la route qu'il devait prendre.
Nous arrivâmes à Châles après une heure de marche. Mon père regardait avec attention et incertitude, comme s'il craignait de s'être trompé.
— C'est bien là — me dit-il en mettant pied à terre. Nous étions dans un immense champ de sarrazin en fleur. On n'y voyait ni une pierre ni un arbre.
— Eh Ineiil le diâteaa, la ftitaie de marnmiiiers, où sont-ils? — demandai-je.
Mon père enfonça sa eanne dans la terre du champ, et il me dit :
— Voilà le chftteaa i
Je me penchai et j'aperçus à ses pieds un fragment de brique. La révolution n'avait ouhlié que cela en passant. Qu*on dise encore qu'elle n'a rien laissé debouti
Une ehaiM ût Ealllc-Bonrgogne.
Il y a assez longtemps que je vous parle des chasseurs et veneurs d'autrefois; il faut, mes chers lecteurs^ que je vous fasse un peu d'histoire contemporaine. D'ailleurs, le château de Sully ne me semble pas déplacé après celui de Châles, et le marquis de Mae- Mahon vient tout naturellement au bout de ma plume à la suite du marquis de Montrevel, dont je vous entretenais dans le septième récit de ce recueil. Au mois de Novembre 4837... ^ ji;.
Je m'arrête pour faire une remarque: c'est queloutes mes histoires de chasse commencent de la même manière, à l'imitation des contes de fées ; il est, j^espère, superflu d'ajouterqu'elles n'ont que cette ressemblance avec ces charmantes fictions qui ont fait les délices de nos jeunes années : dans celles-ci tout est fauXt daaa ceux-là tout est...
Je rer i*ends ma narration brusquement interrompue. DoAC) au mois de novembre 1837, la réunion annuelle était nombreuse et brillante au château de Sully. Elle se composait i outre le noble châtelain et deux de ses frères, de Rostaing de Pracomtal, du comte de Yillers la Fays et de son fils Joseph, d*Ëdouard de Wall, de Jean de Montmort, d'Olivier de La Rochefoucault, de Henri de Sassenay, de notre ami Jules Perret, dont je vous ai parlé dans un déplacement de chasse en Morvan, et enfin de l'obscur chroniqueur qui écrit ces lignes. Toute vanité personnelle à part, j'avancerai, sans crainte d'être démenti, qu'il serait difficile de trouver de plus intrépides et 4e (lus aboyants veneurs, à commencer par le marquis ae Hac-Mahon, qui chassera encore vingt ans après sa mort, et à finir par Jose[>h deVillers la Fays, qui portait une trompe en guise de hochet et qui allait faire le bois sur le bras de sa nourrice.
Mais que peut le courage, que peut la foi quand le ^ier manque? et c'était, hélas! lejcasdans lequel nous nous trouvions au mois de novembre 1837. Ce ne sera pas de ma faute, mes chers lecteurs, si vous oubliez cette date maintenant.
Quand d^ hommes sont réunis pour chasser et qu'ils ne chassent pas, rien ne saurait les consoler. L'hospitalité du mattre a beau être royale, les femmes qu'il a invitées charmantes, son cuisinier excellent, les vins de sa cave exquis, les jours s'écoulent avec une désolante lenteur, et le soir les bougies n'éclairent que des faces moroses ou faussement joyesses. Les natures d'élite ne comprennent le plaisir ^qae
comme repos au danger et à la gloire : j*ai lu du moins cela quelque part.
Chaque malin Racot, vous savez, Racot... partait avec son limier; son second allait dans une autre direction; tous les gardes étaient mis sur pied, et nous, l'espoir au cœur, nous allions à un rendez- vous quelconque. Vaine persévérance ! espoir plus vain «uM)rel Après des heures d'attente qui paraissaient des siècles, les piqueurs reveimient lentemert, et de loin leur mine soucieuse nous faisait pressentir un rapport dont le résuméétait invariablement : rien eficore aujourd'hui! Alors on découplail au hasard; les chiens, ennuyés comme nous, mettaient sur pied des renards ou des lièvres qu'ils ahandomiaient au premier coup de fouet^ en chiens bien appris qu'ils étaient, et nous revenions à Sully, plus tristes, plus découragés, et, s'il est possible, encore moins aimables que la veille.
Il y avait dans les fossés du château un cerf si vieux, que je suis sûr qu'il aurait pu nous apprendre comment on faisait la curée aux flambeaux, en 1678, en présence de Madame de la Yallière. L'idée vint au marquis de Mac-Mahon de calmer notre désespoir en nous livrant ce pauvre animal, qui devait se croire tout auss bien retiré des affaires périlleuses que l'invalide qui veille au péage du pont des Arts. Il prit néanmoins la plaisanterie en cerf de bonne compagnie, et nous le forçâmes deux fois assez agréablement. Mais une semblable parodie était bien peu de chose pour des gens habitués* aux dramatiques émotions des hallalis sérieux. Le cerf fut donc r^in^^^r^ dans son fossé, on liu donna aftème ^pe biche pour le récompenser de sa
complaisance, et les piquears se rouirent en campagne : ces deux fausses chasses nous avaient excités sans nous satisfaire.
Le pays au milieu duquel le magnifique château de Sully est bâti, a Tair créé tout exprès pour environner la demeure d'un chasseur. Au nord, ce sont les bois d'Èpinac, d'Ivry, de Bligny-sur-Ouche ; au couchant, ceux d*Aniay-le-Duc qui se lient aux immenses forêts du Morvan et de l'Autunois; au midi, on trouve les grandes ventes de Saint-Émiiandet d'Ëpiry, traversées par un certain torrent qu'on nomme le Ponl-d' Argent, et bornées par une certaine forêt de Planoize, dont vous me direz des nouvelles si jamais vous avez Talonneur de chasser dans ce pa^s-là, et surtout le bonheur d'en revenir sain et sauf. Le Pont-d' Argent l Quand la chasse prend cette direction, les physionomies les plus énergiques deviennent songeuses; et moi qui vous parle, j'ai vu un descendant de Moïse faire un signe de croix dans une situation très-périlleuse. Le torrent entraînait son cheval, et lui, accroché par le cou à une branche, il n'avait pu se débarrasser de ses étriers. Pour peu que vous ayez de l'imagination, mes chers lecteurs, vous pouvez parfaitement vous figurer la chose.
Toute cette contrée si boisée est d'un accès diffiiwtc pour la chasse à courre. IjC sol en est à la fois humide et pierreux ; les coupes sont grandes et mal percées; quelques parties sont plates et sourdes ; d'autres sont sonores, mais alors tellement montueuses qu'il faut se résigner à i^vre de loin au petit pas. A la longue, ces obstacles ont un certain changie ; dans le début,
on s*en arrange par amour-propre comme de beanconp
d'autres choses; pour ma part, je les ai longl^nps loués tout haut et maudits tout bas, avant de com • prendre qu'ils étaient un plaisir de plus.
Quant au château de Sully, je ne vous en dirai rien aujourd'hui, car je vous réserve pour plus tard un article fait il y a longtemps, et qui a pour titre : Une St'Hubert, en 1834, chez lemarquis de Mac-Mahon; la citasse et la comédie. C'est ce que j'ai fftit de meilleur en ce genre et je plaindrais sincèrement le lecteur qui ne resterait pas abonné au Journal des Chasseurs jusqu'à ce que cet article ait paru.
Je reviens à mon récit de l'année... vous savez! et c'est pour vous dire que les nouvelles tentatives de Racot ne furent pas plus heureuses que les autres'; il semblait vraiment que tout le gibier du pays eût pris le I arti de passer à l'étranger.
Un matin que«, nous étions plus tristes qu'à l'ordinaire, notre ami Jules Perret nous dit avec ce sourire si fin que tout Rallie-Bourgogne connaît :
— Je vois bien qu'il faudra que je vous donne mon sanglier.
— Comment! -vous avez un sanglier, et vous ne nous en disiez rien?
— Si je vous en avais parlé il y a huit jour^, il est probable que je ne vous en parlerais pas aujourd'hui,
— Eh bien ! où est-il, votre sanglier? — demanda impétueusement le marquis de Mac-Mahon.
— Dans mes bois de Prodhun.
— Et vous espérez qu'il aura attendu votre bon plaisir T
— Je ne Tespère pas, j'en sois sAr.
-^ AII0U8 trouver Racot, -- dit le marqais.
Racot se promenait en long et en large devant son chenil, en fumant sa pipe.
— Racot, voilà M. Perret qui $ i:n sanglier dans ses bois de Prodhun.
— Il en est bien capable, — répondit le grand homme avec son sang-froid homérique.
— - Que faut-il faire?
— Il n*est que midi, -^reprit Racot ; -—je vais partir
pour Prodhun, et ce soir je vous donnerai des nouvelles
'du sanglier. S'il y est, il faudra bien que je le trouve.
Nous restâmes à la porte du chenil jusqu'à ce que
^ nous eussions vu Racot monter à cheval, puis nous
rentrâmes au château en discutant les diances de cette
nouvelle entreprise.
— Ce diable de Perret n'en fait jamais d'iiutres,— disaient les uns — il aurait bien pu parler plus tôt : le sanglier sera parti.
— En supposant qu'il y en ait eu un, — reprenaient les fâcheux de la bande.
— Je suis si sûr démon fait, — ripostait Perret sans s'émouvoir, — que j'ai prié Racot de dire à ma fermière de tuer force dindes, poulets et canards, pour vous donnef à déjeuner demain. Ce ne sera pas comme l'année dernière; mais il reste encore quelques bouteilles de ce fameux chambertin que vous avez trouvé si bon.
Il faut vous dire que l'année précédentei à l'OGcanon de la Spint-Hubert, Perret nous avait donné dans sa ferme du Prodhun une hospitalité de huit jours, dont nous n'attons pas perdu le souvenir, et qui avait
offert les pins pi(}iiaiite contrastes. Ainsi, tandlg que nous étions entassés, au nombre de douze, dans deux chambres où quatre se fussent trouvés mal à Taise, les déjeuners et les diners'étaient servis par Chevet, et le soir, à Tbeure du thé, les babas de Michel arrivaient à point nonuné, comme si le four de ce grand artiste eût été à quatre-vingts pas au lieu d'être à quatre-vingts lieues. C'est à ce souvenir que Perret faisait allusion quand il nous disait : Ce ne ^ra pas comme l'année dernière.
Yoilà donc Racot parti, et nous fort impatients de le voir de retour. Vingt fois dans la journée, nous allâmes sur le chemin par lequel il devait revenir, augurant tantôt bien tantôt mal du temps qu'il metta^jl; à remplir sa misiion ; et, suivant que nous nous abandonnions à l'espérance ou k là crainte, Perrret était un grand homme qu'il fallait conduire au Capitule, on un traître' qu'on devait tratner aux Gémonies. Lui , toujours calme et confiant, nous regardait par dessus ou par dessous ses lunettes, avec une sérénité qui n'aurait pu être plus grande s'il avait eu le sanglier dans la basse-cour de sa ferme, et nous avions fini par croire qu'il s'était entendu avec Racot pour nous faire chasser un animal encore moins sauvage que le cyrf centenaire des fossés de Sully.
Enfin, comme on sortait de dtner, un valet de pied vint dire à voix basse au marquis de Mac-Mahon ces parole^<^ apparence si insignifiantes :
— Racot est retenu.
Vous avez vn quelquefois, »es ehert lecteurs, une meute ardente au moment oit le plij|Mar qui doit la
mener au rendez-vous ouvre la porte du chenil ; et vous avez sans doute remarqué Timpétuosité avee laquelle les couples se précipitent vers cette issue qui doit les conduire à la gloire*. Les plus légers s'élancent par dessus les plus lourds, les plus robustes cherchent à repousser les plus faibles , et tous font si bien, qu'il n'y a ni premier ni dernier ; cela parait impossible, mais cela est vrai.
Eh bien! ce fut justement le spectacle que nous donnâmes à la porte du salon de Sully. J'aime à croire que messieurs les chiens se tiendront pour honorés de la comparaison.
Racot avait connaissance du sanglier I ! I
Il y eut un moment de silence, je pourrais presque dire de recueillement, puis les voûtes du vestibule de Sully retentirent du cri de : Vive Perret !!
A l'instant, les dispositions furent prises pour le lendemain. On décida que les chiens partiraient à la minute même pour aller coucher à Autun, et le rendez-vous fut indiqué pour le jour suivant à dix heures du matin, au cabaret de Truchot, sur la route de Montcenis ; puis nous rentrâmes dans le salon, où nous fûmes tous charmants.
Pendant la nuit il tomba un peu de neige, circonstance que nous regardâmes comme très-heureuse, puisqu'elle devait faciliter le revoir. A l'heure dite, nous mettions pied à terre à la porte du cabaret 8e Truchot : seize petits kilomètres : excusez du peu, comme disait le feu duc de Montmorency en parlant des trois ou quatre connétables de sa famille.
Les piqueilrs revinrent, et leur retour nous i^eplongea dans la consternation. Martin avait bien trouvé le sanglier, mais Racot qui avait fait suite ii*avait pu parvenir à le remettre, quoiqu'il eût marché pendant plus d*une heure sur ses traces L*animal, toujours fuyant, avait traversé de vastes cantons de bois peu fourrés, franchi deux petites rivières, passé de grandes plaines, etc., etc. Bref, Topinion de Racot était qu'il éraigrait vers les forêts du Charolais, et que d'ici à quelque temps il n'y avait pas d'espoir de le revoir de ces côtés.
Je vous fais grâce de tous les hélas, de toutes les exclamations, de toutes les malédictions qui accueillirent ce rapport débité avec un douloureux sang-froid. Le vingt-neuvième bulletin de la grande aruiée, qui annonça à la France les désastres de Moscou, ne causa ni plus de stupeur ni plus de désespoir. Nous étions à la fois consternés et furieux : Perret était redevenu un simple mortel, quelque chose de moins encore peut-être.
Seul, le marquis de Mac-Mahon ne se découragea pas. En présence d'un sauve-qui-peut imminent, il soutint, contre l'opinion de Racot, que le sanglier, habitué aux bois de Prodhun, avait bien pu, dans un moment de caprice ou d'efifroi, faire une longue tournée qui l'en éloignait passagèrement, mais qu'il avait dû y revenir par les bois de Mesvres. L'ami Perret était aussi de cet avis; et malgré l'échec que venait de subir son infaillibilité, iW approuva l'inspiration du grand maître, et il fut décidé que les piqueurs iraient avec lui coucher à Prodhun, pendant que nous esirr. chà9. 43
retouriuTions à Sully pour y attendre révénement. Après quelques hésitations, je me décidai à accompagner Perret, et Ton se sépara.
Nous suivions lentement et tristement la grande allée qui conduit des bois de Prodhun à la forêt de Planoize, quand tout à coup Racot se dressant sur ses étriers, dit à Perret :
— Monsieur, vous aviez raison ; voilà votre sanglier !
Le coup d'œil d'aigle du moderne Drécard avait aperçu la trace de l'animal sur la berge d'un ft)ssé, à un endroit où il n'y avait plus de neige. Il met pied à terre, s'assure qu'il ne s'est pas trompé; puis il prend les grands devants, pendant que Martin fait suite, et deux heures après nous être séparés sans espérance de le rejoindre, nous avions le sanglier rembuché dans cent cinquante arpens des bois de Prodhun ; de sorte que le marquis de Mac-Mahon était à peine descendu de cheval, qu'il recevait à Sully, à quatre lieues de Prodhun, un billet de l'ami Perret, que je vais vous transcrire littéralement, car il en vaut, ma foi, bien la peine.