AU. GRAND MAITRE
Du sanglier Prodhun, hommage au grand veneurJ Lui seul a bien connu son allure et son cœur -, Une fausse sortie a trompé tout à l'heure :^ 11 n'avait pas quitté pouf toujours sa demeure. A la patrie absente il garde son amour; Il ne la fuit jamais sans espoir de retour ;
C'est là qu'il veut mourir... le fourré tutélafre^ Abri du marcassin, revoit le solitaire.
Plus heureux que Caton, le désir du trépas Sur une terre amie est empreint sous ses pas, Et j'ai lu de mes yeux cette douce pensée Que sa trace en passant sur la neige à laissée : O cara patria, HaJfeJfis ossa meaf
Ce galimatias double, mon cher Mac-iMahon, veut dire en bon français que le sanglier est rentré à Prodhun, comme vous l'aviez bien pensé; qu'il est remis ce soir; que nous l'aurons demain, et que vous pouvez venir à coup sûr. Le déjeuner sera servi à dix heures. Rallie- Bourgogne 1 A moi, Morvan ! Paix au château ! Gloire à la chaumière !
Tout à vous,
Jules PERRET.
Ponr peu que Ton ait dans l'imagination une seule étincelle du feu sacré, il est facile de se figurer l'effet magique que produisit ce billet, lorsque le marquis le lut à ses hôtes irrités et consternés. On s'embrassa, on chanta, on pleura (quelle joie est complète sans un peu de larmes?}, et si quelqu'un eût eu l'idée de mettre Perret en actions, suivant la mode du temps, il aurait fait sa fortune, séance, tenante ; mais on se contenta d'oublier tout le mal qu'on avait dit de lui... Oh! les hommes sont bien meilleurs qu'on ne le croit général^ent I
A l'heure dite, toute te bande joyeuse, renforcée d'Alexandre de Vitry, mettait pied à terre dans l'humble cour du modeste Prodhun. Un soleil aussi radieuii
que celui qui éclaira les prodiges d'Austerlitz, arait réchauffé Tespérance au ibnd des cœurs qui doutaient encore, et semblait promettre la victoire aux moins confiants. Perra, debout sur le seuil de son sl^ooting' box^ recevait avec une modestie de bon goût les félicitations, les bénédictions, les poignées de main de riliustre assistance. Le sanglier était remis à dix minutes de la maison, que le déjeuner parfumait depuis la cave jusqu'au grenier.
Il me serait fort agréable de vous faire la description de ce déjeuner ; mais comment y parvenir quand on ne possède ni le génie, si poétique dans son cynisme, de Rabelais, ni celui, si piquant dans sa naïveté, du bon du Fouilloux? Comment vous parler de ces coqs-d'Inde, si tendres peut-être de leur vivant, mais si durs après leur mort, et étendant dévorés de si bon cœur et de si grand appétit? Comment voas dépeindre ces grosses paysannes aux yeux effarés, aux bras rouges, courant autour de la table, ici versant à boire, là repoussant un geste trop familier, et ne pouvant suffire à tout, comme Tillustre Bolotte, la servante omnibus de nos chasses de Fours, que mes vers ont immortalisée 1^ (Comment encore et surtout trouver des expressions pour louer ces vins fabuleux, ces chanibertins, enfants de la comète de 1814 , ces nialagas, contemporains de Philippe II, et ces liqueurs de madame Amphoux qui n'en... fait plus?
J*ai beau creuser ma mémoire jusqu'au tuf, tourner et retourner dans tous les sens mes souvenirs, depuis le premier jusqu'au dernier, je ne trouve rien que je puisse comparer à la folle gaieté, à Taimalde entnÙQ de
ee repas. Tontes nos espérances, tous nos désirs, oomprimés depnis qneliiues jours, faisaient explosion comme une liqueur généreuse et pétillante que le bouchon a longtemps retenue captive. Les gaillardises, les épigrammes, les toasts se succédaient comme les bouteilles, ou se croisaient comme les verres. On me demanda de cbanter, je chantais alors, et je ne me fis pas prier ; on déclama des vers qui n'étaient ni de Lamartine ni de Victor Hugo, mais qui n*en parurent pas moins excellents. Parmi les convives, ceux-ci grisaient leurs voisins ; ceux-là se grisaient eux-mêmes ; d'autres remplissaient ces deux fonctions à la fois, comme des députés qui sont en même temps receveurs-généraux; et au milieu de cet abandon qui ressemblait presque à du désordre, il y eut cependant un chapitre sur lequel tout le monde fut discret : je me suis imaginé depuis que c'était parce que personne n'avait rien à dire; nous étions presque tous mariés, et !es célibataires étaient si jeunes 1
La pièce, dans laquelle le déjeuner avait été servi était au premier étage ; tout à coup la porte s'ouvre, et une de nos Maritornes nous jette ces paroles qui eussent certainement fait déserter un palais :
— Le feu est à la maison, et il pleut des charbons dans la cuisine. ^
— Ouvrez vos parapluies — dit Perret — et laisseznous tranquilles.
— Vive Perret 1 — nous écriâmes-nous sans bouger déplace.
— C'est que monsieur Racot — poursuivit la Maritome «- prétend que le feu fera ensauver le sanglier.
— Va-t-enau diable!
— Messieurs — reprit alors le marquis de Mac- Mahon — cet avertissement vaut la peine d'être écoulé.
— Eh bien ! — répondit Perret — montons à cbeval, et que la maison devienne ce qu'elle pourra.
— Mais j'aperçois encore quelques truffes au fond de ce pâté — dit Joseph de Villers la Fays, en fouillant avec sa fourchette... une carcasse de canard.
— Mais cette bouteille n'est qu'à moitié vide — continua Rostaing de Pracoiùtal, en pressant sur son cœur son voisin de gauche — je ne sais plus qui.
— Qu'est-ce que vous dites donc, mon cher? — répartit quelqu'un, moi peut-être; — elle est tout à fait vide.
-^ Bravo! bravo! à cheval! à cheval!
Et nous nous précipitâmes dans l'escalier qui commençait à pétiller comme une côtelette sur le gril.
Arrivés dans la cuisine, nous vîmes, c'est-à-dire ceux qui pouvaient voir, que la poutre qui nous portait était aux trpis-quarts consumée.
— Père (j'ai oublié le nom) — dit Perret à son
fermier — quand les chiens auront lancé, vous tâcherez d'éteindre le feu ; mais jusque-là, pas de bruit ; autrement, quand vous renouvellerez votre bail... vous m'entendez.
Le départ fut un peu burlesque, mais néanmoins il se fit assez lestement. La position à cheval de plusieurs d'entre nous n'aurait certainement pas eu l'approbation de feu le comte d'Abzac, cependant, comme les chutes ne furent pas dangereuses, rien ne troubla l'hilarité générale et toujours croissante, et la troupe
arriva à la brisée de Racot sans s'être notoirement débandée.
On découpla, et cinq minutes après le sanglier était sur pied. Les chiens le buvaient, pour me servir d'une des expressions consacrées en pareil cas.
Le vieux Denis, cet ancien piqueur de mon père, en avait une autre que je n'ai jamais entendue que dans sa bouche. Quand une meute allait bien, il avait l'habitude de dire : « Très-certainement ces chiens chassent à vous rendre mes devoirs. «
Voilà donc le sanglier lancé, et nous courant à qui mieux mieux sur ses traces. Le temps était toujours magnifique : un beau et doux soleil de novembre, et pas plus de vent que dans la chambre d'un malade ou d'un vieux garçon, ce qui est à peu près la même chose. Chaque son de trompe, chaque coup de gueule arrivait net à l'oreille et permettait de suivre sans la moindre hésitation. Les veneurs étaient encore quelque peu avinés ; mais les chevaux qui n'avaient bu que le pur cristal dés fontaines, dirigeaient leurs cavaliers dociles avec une merveilleuse sagacité, tantôt à travers les jeunes taillis, tantôt sous les futaies retentissantes, quelquefois aussi dans des passages difficiles où on ne les eût peut-être pas conduits si on avait été assez de sang-froid pour choisir son terrain. Le sanglier, fidèle à ses habitudes et aux promesses de son cornac Perret, ne s'éloigna guère des bois de Prodhun ; il débucha un instant du côté de la grande route de Paris à Lyon, rentra presque aussitôt dans ses demeures favorites, traversa une première fois le grand étang de Lanoue, dont la chaussée sert de li-
mite avec la forêt de Planoize, et fit tète aux chiens dans un fort qui se trouvait de l'autre côté. Les trompes le font repartir; il retourne <*ncore à l'étang, et, cette fois, il tient ferme tout de bon, tue deux chiens, en blesse quatre autres, et finit par recevoir un coup de carabine mortel, de la main d'Olivier de Larochefoucault, je crois : si je me trompe, je lui en denaande bien pardon, et pour le cahBcr, je lui promets de... recommencer à la première occasion.
. Cette sëcbe analyse ne saurait donner une idée même imparfaite de cette chasse, qui fut vraiment admirable, et qui nous eût paru telle quand nous ne l'aurions pas ,si ardemment souhaitée. Entrain des veneurs, ardeur et infaillibilité de la meute, vigueur de l'animal chassé, qui cependant ne prend pas un grand parti, temps à souhait, hallali dramatique, tout se réunit pour faire de cette journée un de ces épisodes de la vie dans lesquels il n'y a pas de place pour un mais. Le retour, chose à remarquer encore, fut aussi joyeux que le départ, et quel est le plaisir dont on puisse en dire autant? Il est inutile, je pense, d'ajouter que nous fîmes à Sully une entrée triomphante : ce sont de ces occasions que les chasseurs ne laissent pas échapper.
— Eh bien, Perret — dîmes-nous le soir — et votre maison?
— J'ai oublié d'en demander des nouvelles.
— Voulez-vous que j'envoie demain un homme à cheval à Prodhun? — demanda le châtelain.
— C*est inutile, je suis assuré... Faisons-nous un whist?
Le mariai! et le eomte de Fiusey.
Foi de chasseur, c'est un âge merveilleusement commode que celui qui correspond à ce qu'on appelle poliment le milieu de la vie. On n'est plus assez jeune pour n'aimer que le présent, on n'est cependant pas assez vieux pour n'admirer que le passé ; on ne s'enthousiasme plus guère , mais on ne dénigre pas encore ; on tient à ce qui n'est plus par le souvenir, et à ce qui est par l'action; on ne déraisonne pas plus par étourderie que par radotage, et soit qu'on blftme ou qu'on loue ce qui se faisait jadis ou ce qui se fait aujourd'hui, c'est toujours avec équité et désintéressement, parce qu'on appartient tout à la fois au jour et à la veille.
Je hasarde cette explication pour faire comprendre à mes lecteurs comme quoi je me trouve parfaitement le droit de parler d'une génération à laquelle je n'ai pas eu l'honneur d'appartenir, ce que je regrette pour plus d'une raison. Si je n'ai pas connu personnelle-
iDeUt toutes les illustrations que j'ai cherché à tij^er de l'oubli, j'ai entendu souvent conter leurs prouesses, et en les comparant à ce qui se passait sous mes yeux, je me suis dit, la main sur la conscience, qu'en chasse comme en amour nous sommes une race quelque peu dégénérée, malgré les meutes rapides et le fusil à percussion. Quelques exceptions, brillantes individualités qui appartiennent bien plus au passé qu'elles ne le croient, ne m'ont pas fait varier dans mon opinion Je les admire, je leur ai même rendu plus d'une fois un sincère hommage dans les pages de ce livre ; mais je les ai comptées, et je suis revenu à mes chers veneurs d'autrefois. D'ailleurs si l'on doit des égards aux vivants, il est permis de dire la vérité aux morts, à moins qu'on ne trouve plus agréable et plus commode de ne la dire à personne, ce qui arrive quelquefois, même à un ex-chasseur devenu homme de lettres.
Augurera-t-on de ce qui précède que je suis de l'avis qu'on ne sait plus chasser de nos jours? Ce serait mal me comprendre, et je veux protester d'avance contre cette accusation. On chasse beaucoup, quelques hommes d'élite chassent même très-bien ; mais ce qui manque à tous les veneurs, sans en excepter les plus ardents et les plus habiles , c'est la foi et la passion. Qu'on me cite parmi les plus fervents disciples de saint Hubert de l'époque, un marquis de Bologne, un curé de Chapaize, et tant d'autres dont les noms formeraient une litanie qu'on aurait de la peine à dire entre deux soleils. Pour ceux-là, pas d'intérêt autre que la chasse : amour, politique, } faires, tout se résumait pour eux dans la jouissance
de tuer ce qui vole ou de forcer ce qui court. Le souverain les disgraciait, ils allaient chasser ; leurs maîtresses les trompaient, ils allaient chasser ; leurs fils faisaient des dettes, ils allaient chasser. La chasse toujours, la chasse partout : sans elle pas de plaisirs, avec elle pas de chagrins. Que vous en semble, messieurs? Êtes-vous de cette force-là?
Mais — me direz-vous — on devait se ruiner à ce métier, car la chasse est une jouissance fort chère. Eh bien I oui, on se ruinait, ce qui n'empêchait pas de chasser encore. On vendait son château, ses terres, ses prés, et on gardait son chenil et ses bois. Fallait-il se défaire de ces derniers débris de l'opulence passée? on gardait la meute, on mettait la trompe sur l'épaule, on enfourchait un roussin dont les juifs n'avaient pas voulu, et on allait chasser dans les bois des amis, qui vous accueillaient avec joie et ne vous croyaient pas malheureux, puisque vous pouviez encore vous consoler avec une fanfare, ou perdre le souvenir de vos infortunes financières dans les enivrements d'un hallali. Le monde appartient à celui qui est possédé par une passion violente et profonde, car elle lui suffit. Le veneur ruiné, mais enthousiaste, se disait donc, tout en galopant dans les forêts d'autrui : « Je n'ai pas le droit de couper ces chênes pour aller les jouer au Pharaon, ou pour donner des diamans ou un négrillon à la Duthé ; mais ces cerfs, ces sangliers, ces daims m'appartiennent, puisqu'on m'a permis de les houspiller. Je suis donc riche, heureux... La Branche, prends garde, Badineau donne mollement, il pourrait y avoir du change : Tayaut! Tayaut ! »^
nobles et insouciants gentilshommes! que vous étiez bien les fils de ces vaillants Gaulois que César eut tant de peine à vaincre et qu'il ne put jamais attrister! Que sont devenus vos mâles et bienveillantes figures, vos joyeux propos, votre générosité noblement imprudente, votre fiamiliarifé qui inspirait plus de respect que la morgue gauche des petits grands seigneurs du jour? Qui nous rendra vos Saint-Hubert qui duraient des mois, vos débuchers sur le verglas, vos infractions aux ordonnances de Sa Majesté pendant les ardeurs de la canicule? Pour vous la loi n'était pas plus un obstacle que la pauvreté, car si vous aviez trop peu de fortune pour doter vos filles, il vous restait toujours assez d'argent pour obliger un garde à vous parler chapeau bas. Qui eût osé alors envoyer un ignoble papier timbré à uii gentilhomme pris en flagrant délit de chasse ? Le jour où on l'a fait, la vieille monarchie a tremblé sur ses bases. Quelques ignorants s'obstinent encore à croire que c'est la réunion des trois ordres qui a ébranlé le trône de Louis XVI : erreur grossière I la révolution a commencé par un procès-verbal.
Le marquis et le comte de Fussey étaient le spécimen parfait, le type le plus accompli de ces vaillants hommes de chasse auxquels nous ne craignons pas de donner des regrets. Peut-être n'avaient-ils pas eu l'honneur de se ruiner eux-mêmes, mais tous deux, il y a soixante ans, ne possédaient pas, à beaucoup près, une fortune proportionnée à leur naissance ; le cadet surtout était presque pauvre. Ces Fussey sont de Bourgogne, où ils ont passé de tout temps pour des
gens de très-grande maison. Le vieux baron de Joar<sanvaolt, savant généalogiste, assurait qu'ils avaient une origine commune avec les Sombernon, brancbe cadette de je ne sais quelle famille de rois ou de ducs de Bourgogne. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Fussey ont, par les Lignévilie, des aïeux communs avec la maison de Condé, et qu'ils ont fait alliance, au siècle dernier, avec les Beauveau, au xv* avec les Halain, qui étaient de très-illustres personnages à la cour guerrière de Cbarles-le-Téméraire : cela nous semble déjà fort joli pour des gentilsbommes de province, conmie auraient dit les filles de fermiers-généraux devenues, par la grâce des écus paternels, marquises ou duchesses sous Louis XY, ou pendant le règne du pauvre Louis XYL
Fidèles aux traditions de leurs devanciers, MM* de Fussey, c'est du marquis et du comte que nous parlons maintenant, habitaient la Bourgogne, et c'est dans cette noble province qu'ils' ont laissé une mémoire vraiment chère aux veneurs croyants. Jamais hommes ne furent plus experts et plus pratiqtmnU dans la science du naïf et «avant du Fouilloux, que ces deux frères dont toute la vie ne fut qu'un long débucher de trois quarts de siècle, émaillé de plus d'hallalis qu'une coquette de trente ans n'a de ruses dans le cerveau et de mensonges dans le cœur : nous hasardons cette petite comparaison dans l'espoir que bien peu de femmes perdront leur temps à lire cet ouvrage. HM. de Fussey, en dépit de la goutte qui, sur la fin de leur carrière, avait cru de son devoir de lei^ visiter, éuûeal doués d'une organinaioB menreiUettsement
appropriée au genre de vie qu'ils ay aient adopté. Agilité et vigueur de corps, force morale pour braver les hasards de la fortune, ténacité, patience, esprit d'observation, vue perçante à compter les andouillers d'un cerf à trois quarts de lieue de distance, ouïe une à enteodre Therbe pousser et les bourgeons se fendre, rien ne leur manquait pour guerroyer avec avantage contre les hôtes des forêts, comme disaient les poètes de Tempire. J*ai encore entendu dans ma jeunesse de vieux chasseurs parler du marquis et du comte, et je me souviens qu'ils étaient aussi respectueux en évoquant ce souvenir, que si saint Hubert en personne se fut subitement dressé devant eux, la carnassière sur le dos, le fusil à piston sur Fépaule. L'un avait vu le marquis exécuter au galop un coup double sur des 'Sangliers; l'autre racontait avec orgueil que le comte lui avait appris à faire le bois ; celui-ci avait accompagné les deux frères en Angleterre, où. ils allaient de temps en temps acheter des chevaux ou des chiens; celui-là gardait précieusement, comme si c^eût été une relique, une vieille trompe toute bossuée par leur souffle héroïque; et puis, c'était une longue suite de récits de leurs hauts faits, de leurs découvertes, de leurs recettesmerveiUeuses, de leurs secrets morts avec eux. Tant qu'ils ont vécu, la rage, ce sphinx de la science, n'a jamais fait de victimes ; la défense d'un sanglier, quelque cruelle qu'elle eût été, n'a jamais causé le trépas d'un chien.
Leur curiosité ne dédaignait rien, leur expérience ^ était rarement en défaut ; ils jugeaient un cheval rien ' qu'à lui voir manger son fiMn, un limier à sa manière
de flairer sa soupe. On leur amenait de trente lieu s des lices à marier convenablement, des meutes à incorporer dans la leur pour les dresser, deshydrophobes à guérir, des piqueurs à examiner, des gardeurs de dindons à transformer en valets de chiens ; et eux, toujours oWigeants et faciles quand on s'adressait à leur unique passion, ils ue refusaient aucun service, et trouvaient toujours moyen d'apprendre quelque chose, soit en obligeant, soit en enseignant. Nous Dévouions humilier personne; mais franchement quel est l'homme dont on en puisse dire autant aujourd'hui ?
Bien que MM. de Fussey eussent chacun ui^e terre
plus ou moins hypothéquée, ceci ne fait rien à l'affaire,
ils chassaient presque constamment ensemble, tantôt
à Esbaugis chez le marquis, tantôt à Berthenay chez le
, comte, puis ils allaient beaucoup chez leurs amis, car
•; c'était à qui les aurait dans son château. Il n'y avait
,■; pas une forêt à vingt lieues à la ronde où ils n'eussent
^ la permission de chasser : s'ils ne l'avaient pas eut>,
ils l'auraient prise, ce qui pour eux revenait au même :
!^ , nous en donnerons pour preuve l'anecdote qu'on va
La couronne possédait en Bourgogne la châtellenie ^ de Vergy, terre inmieuse, lentement formée par l'ad- '^: jonction de plusieurs Jiefs successivement achetés à ■j;: des seigneurs qui se ruinaient de peur de passer pour avares. Parmi ces fiefs, se trouvait un petit village .^^ nommé Bouilland, hitué au milieu d'une forêt fort gij|. bôyeuse. Bouilland était situé près de Berthenay, première tentation ; Bouilland avait appartenu aux Fussey
dans le xiii* siècle, deuxième tentation presque aussi terrible que la première. Cent fois le comte et le marquis avaient rompu leurs chiens par respect pour les plaisirs de Sa Majesté, mais ils ne s*y étaient jamais décidés sans combat et sans regret. « Après tout — disait le marquis— ces bois nous ont appartenu, et il faudrait rechercher l'acte de vente, pour savoir si notre aïeul ne se serait pas réservé le droit de chasse. — Tu as raison, mon frère — reprenait le comte — recherchons cet acte, car c'est fort ennuyeux d'être ainsi arrêtés par un droit qui peut-être n'existe pas. »
Vous vous souvenez, mes chers lecteurs, de ce mot profond de Gringalet, le paillasse des saltimbanques? son chef, Thonnête Bilboquet, lui a ordonné de porter les bagages de la troupe -dans la charrette qui lui sert à aller d'un lieu dans un autre. Gringalet aperçoit une maile dans la salle commune de l'auberge de Lagny. Il la soulève, la trouve bien lourde pour appartenir à de pauvres gueux ; puis il se tiedt ce petit discours : Est-elle à nous? Ah bah! elle est à nous;— et il charge la malle sur son ^aule.
Ce fut exactement l'histoire de MM. de Fussey. Us cherchèrent le titre qui devait ieur^avoir réservé le droit de chasse dans la forôt de Bouiiland, et ne le trouvant pas, ils se dirent : " Le droit, nous l'avons sans doute; » donc le lendemain ils allèrent découpler franchement dans un taillis appartenant à Sa Majesté.
Aux premiers tons de trompe, le garde accourut.
— De quel droit chassez-vous ici, monsieur? — demandat-il à celui des deux veneurs qu'il rencontra d*abord.
— Vol-ce-l'estl — cria le marquis, car c'était lui, et il venait de trouver la trace de l'animal quêté.
Puis il s'éloigna au grand trot, laissant le garde stupéfait.
Un autre cavalier arrivait ; le garde alla à sa rencontre et lui répéta sa question :
— De quâl droit chassez- vous ici, monsieur?
— Rallie làrbaut! — hurla lecomte qui entendit un chien donner assez chaudement pour laire supposer un lancer.
Puis il s'éloigna au triple galop.
Quelques heures après, un dix-cors de Sa Majesté était forcé et entrait ies pi^s ^n l'air dans la cour du manoir âe£ertbenay,
Le lendemain, iM*ocës-verbal, immédiatement suivi d'un arrêt du juge-bailli de BouiUand contre le sieur comte de.Fttftsey et le sieur marquis, son frère, les condamnant à l'iamende pour a'èti» permis de chasser dans les domaines du roi.
Au lieu de payer l'amende, ces messieurs renouvelèrent le délit : ils voulaient avoir l'air convaincus de leur droit ; peut-être voulaient-ils tout simplement être sûrs de ne pas faire buisson creux.
Cette récidive fit du bruit. Le juge deBouilland, bravé, porta plainte à l'autorité supérieure. MM. de Fussey furent cités k£omparùUre à la TaUe de marbre de Dijon.
L'idée de se présenter devant la justice ne leur vint même pas, et leur £Clt-eUe par hasard v«nue, au jour dit le temps était si heau, ^ue.MM. de Fussey en profitèrent pouf dUer à la chasse.
La Table de marbre recondamna avec redoublement d'amen^; elle fit plus, elle osa interdire k ceux qu^elle appelait les délinquants, l'usage du permis de chasse en temps prohibé qu'ils avaient en leur qualité de louveliers.
Les juges de ce temps-là, comme ceux d'aujourd'hui, n'étaient jamais si heureux que lorsqu'ils pouvaient dauber sur des comtes et des marquis. Honnêtes et Intègres bourgeois, je plaindrais le peuple si on voas donnait des titres.
Quoi qu'il en soit, la sentence de la Table de Marbre faillit mettre la province en feu. La noblesse se crutÎBSultée, et s'adressa immédiatement à S. A. S. Honseigneur le prince de Gondé, qui se trouvait àDijon pour la tenue des Etats.
Les juges portèrent leur plainte au garde-dessceaux ; il y eut des pétitions, des réclamations, des informations, des discussions, des duels même : la Bourgogne n'avait pas été aussi agitée depuis la Ligue.
Seuls MM. de Fussey étaient calmes ils chassaient toujours.
On envoya la maréchaussée pour les obliger à coapler leurs chiens. Le jour où elle vint à Berthenay, les deux frères étaient à Esbaugis.
Elle courut à Esbaugis; ils étalent partis depuis le matin pour aller passer une semaine chea le curé de Ghapaize.
Au bout d'un mois, la force publique était sur les dents; la loi vivante n*en pouvait plus.
Alors MM. de Fussey firent une chose de très-bon
goût : ils envoyèrent une monstrueuse hure de sanglier Il M. le président de la Table de marbre, pour qu'il pût festoyer avec ses juges, et un magnifique bois de cerf au bailli du fief de Bouillaud, pour y suspendre ses sacs de procédures.
L'affaire dura deux ans, et comme on ne cessait d'en parler pour l'arranger, elle s'envenimait de plus . en plus, ce qui ne manque jamais d'arriver en pareil cas.
Les choses en étaient là, lorsqu'il surgit un événement qui les fit bien changer de face.
L'affaire de MM. de Fussey avait été portée au conseil du roi, et le conseil avait aussi rendu son arrêt, arrêt à jamais mémorable, puisque la royauté était venue en aide à la noblesse, et que la justice avait le dessous.
Nous possédons cette pièce, et comme elle est une assez curieuse révélation des mœurs de l'époque, nous ne résistons pas à la tentation de la transcrire ici avec l'orthographe du temps ;
« Le Roy étant informé qu'en vertu de deux brevets de chasse accordés par le grand veneur de France, le sieur comte de Fussey ayant chassé dans la châtellenie de Vergy et forêt de Borne appartenante à Sa Majesté, il avait été rendu 4^ une sentence le 9 avril 4778 par le juge de la justice de Bouilland, confirmée par un jugement de la Table-de-Marbre de Dijon du 43 juillet même année; ^ une autre sentence au siège de la maîtrise particulière de ladilte ville le 49 avril 4779, par lesquelles en prononçant contre le sieur
comte de Fussey différentes condaftiations pour prétendus faits de chasse par luy commis dans la terre de Bouilland, située dans l'étendue de laditte cbfttellenie de Yergy, il a été fait des défenses au sieur comte de Fussey de récidiver sous plus grande peine ; et Sa Majesté ne voulant pas laisser subsister les sentences et jugements par lesquels le juge de la justice de Bouilland, la Table-de-Marbre de Dijon et les officiers de la maîtrise de laditte ville ont statué sur un objet gui intéresse les droits et les fonctions, du grand veneur, dont Sa Majesté s'est réservé de prendre connaissance, par les arrêts rendus en son conseil les 3 février 1768 et 10 janvier 1776, elle a jugé nécessaire de faire connaître ses intentions à ce sujet. Ouï le raj^rt du sieur Moreau de Beaumont, conseiller d'état ordinaire au conseil royal des Finances, le Roy étant en son conseil, sans s'arrêter aux jugements et sentences cy dessus relatés, qui seront regardés comme nuls et nos avenus, ainsy que tout ce qui s'en est ensuivy ou pourrait s'en suivre, a ordonné et ordonne que les brevets de chasse accordés par le grand veneur au comte de Fussey, ainsi que les arrests du conseil des 3 février 1768 et 10 janvier 1776, seront exécutés selon leur forme et teneur; et s'il survient quelques difficultés sur Texécution des permissions de chasse accordées par le grand veneur, Sa Majesté se réserve d'y pourvoir ainsy et de la manière qu'elle le jugera convenable d'après les dispositions des ordonnances et règlements; enjoint Sa Majesté au sieur de Marizy, grand-maître des départements de Bourgogne, Comté de Bourgogne et Alsace, de tenir la main à l'exécution
dn présent arrêt, ftquel sera, à cet effet, enregistré an greffe de la ditte maîtrise de Dijon. Fait au conseil d*état du Roy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le 8 avril 1780.
» GoUationné à l'original par nous écuyer conseiller secrétaire du Roy, maison, couronne de France, et de ses finances, contrôleur-général de la grande Chancellerie.
» Signé: lEVRY. »
A la bonne heure ! voilà un roi qui savait ce que Ton se doit entre gens bien élevés. Ce n'est pas tout : en 1786, le comte de Fussey fut présenté à la cour, après avoir fait ses preuves pour monter dans les carrosses du roi.
Louis XYI avait cette prodigieuse mémoire des Bourbons de la branche atnée. Quand on lui nomma le comte, il lui dit avec cette bonhomie un peu brusque dont il n'a jamais pu se défaire qu'en présence de ses bourreaux ;
— Monsieur de Fussey, vous êtes un peu braconnier; mais qui ne l'est pas plus ou moins ^
— C'est vrai, Sire. Aussi j'ai trouvé des amis dans le conseil de Votre Majesté, — répondit le comte en s'inclinant avec respect.
L'union des deux frères n'avait pas seulement pour lien une grande passion commune à tous deux, elle reposait aussi sur une parfaite conformité d'idées et de caractères, même en ce qui ne concernait pas la chasse. Il en résultait une continuité de bons rapports que rien ne pouvait altérer et qui donnait quelquefois lieu
à des scènes plaisantes. Ce fut ainsi que le marquis vendît un jour au comte un détestable cheval gris blanc, qu'il avait payé fort cher, le croyant excellent. Le comte ne se plaignit pas de cette petite espièglerie fraternelle; il eut môme le bon esprit d'en rire avec le coupable, auquel il apprit qu'il s'était à son tour défait du cheval en faveur d'un ami. On dit que ces choses-là ne se pratiquent plus aujourd'hui, mais dans ce temps-là on se les permettait de temps en temps... en famille. Quelques semaines s'écoulèrent. Dans Tintervalle le comte avait fait un voyage en Angleterre, d'où il avait ramené comme de coutume des chevaux et des chiens. Au nombre des premiers se trouvait une fort belle béte pie, qu'un célèbre chasseur de renard du Norfolk avait vendue au poids de l'or au gentilhomme français. La généalogie du noble animal était des plus authentiques, sa réputation des mieux établies dans les Trois-Royaumcs. Il n'existait pas dans toute la Grande-Bretagne un« seul hippodrome dont il n'eût envoyé la poussière au nez de ses concurrents humiliés; il sautait tout, n'était jamais fatigué; c'était U..C merveille.
— Tu devrais me vendre ce cheval, — dit le marquis au comte qui venait de lui raconter négligemment toutes les prouesses de Dévorant^ c'était le nom de l'animal.
— C'est qu'il me coûte un argent fou.
— Combien veux-tu gagner, outre le remboursement de tes frais de voyage?
— Je ne voudrais pas le vendre.
— Je te donnerai, de retour Mandrin et Bélisante.
Mandrin était vm Ihnier comme on n'en avait jamais vu, BélisMite une lice comme on n'en verra plus.
— Eh bien! prends-le, — dit le comte, — mais il faut bien que ce soit toi.
Dévorant passa donc dans récurie du marquis, qui crut n'avoir fait de sa vie un meilleur marché.
Le lendemain matin, le palefrenier du marquis entra dans la chambre de son maître encore au lit ; il avait Tair consterné.
— Monsieur le marquis, — dit-il, — Dévorant...
— Est malade? — interrompit vivement le marqnis.
— Non, Monsieur.
-r^ Eh bien I pourquoi cette figure de l'autre monde ?
— Dévoilant n'est pas bon teint. Je l'ai mené pie à l'abreuvoir, et il en est revenu tout blanc comme Biquaillon que vous avez vendu à M. le comte.
Le marquis Jeta ses couvertures, sauta sur ses pantoufles, enfila une robe de chambre et courut à l'écurie.
— C'est par Dieu Biquaillon Jui-mêmel — s'écriat-il après avoir contemplé en silence pendant quelques secondes la merveille du Norfolk. — Bien jouél mafoi^ j'en tiens.
Le comte était dans un coin à l'écart où il s'étoufi'ait de rire. Quand il entendit que son frère prenait aussi bien la chose, il accourut et tous deux s'embrasa» seront.
— Je garde toujours Mandrin et Bélisante, -* dit le comte. . •
•— Ça vaut bien ça, — reprit le nanjnis.
Ajoutons, pour la moralité du fait, que le cbeval n'étant pas encore payé de la première fois, il ne le fut pas non plus de la seconde : il revenait tout naturellement à son ancien mattre, seulement la lice et le limier restaient an comte, pour le récompenser d'avoir joué un excellent tour à son aîné.
Je n'en finirais pas si je voulais vous raconter toutes les bonnes bistoires que je sais sur ces deux frères, qui ont conservé le feu sacré tant qu'ils ont vécu; mais dans le nombre, il en est deux que vous subirez, parce qu'elles ont exclusivement trait à la ubasse.
Le comte se mariait. Déjà fort lié avea mon père, il allait devenir de la famille, en épousant une de ses nièces, fille unique de cette marquise de Ghevigné dont je vous ai parlé, je crois, dans Quarante-huit heures thez le marquis de Mofitrevel La noce se faisait à Dèmigny, cbez mon père, et depuis quinze jours le futur éf ait établi au cbftteau sous le prétexte fort plausible de faire la cour à sa fiancée qui sortait du couvent et qu'il n'avait jamaie vue avant cette première réunion. Mademoiselle Suzannade Cbevigné avait quinze ans, et elle était charmante comme toutes les femmes de ce temps-là. Il va sans dire que le comte deFussey en était prodigieusement amoureux, tous les jours depuis sit heures de l'après-midi jusqu'à onze heures du soir, qu'il allait se coBcher après avoir fait quelques petits sommes dans son fauteuil. Le reste du temps, le comte le passait à la chasse. Il avait, bien entendu, amené avoc lui sa m^te dont il ne se séparait jamais;
puis il avait à sa disposition celle de mon père et Denis : vons savez, Denis? Un jour on allait prendre un sanglier dans les bois de Gergy ; le lendemain on forçait un cheyreuil dans la forêt de Lessard; le jour suivant on s'amusait à houspiller les lièvres des boqueteaux de la plaine, ou on tirait des bécassines dans un petit marais des environs. C'était, vous en conviendrez, plus qu'il n'en fallait pour attendre patiemment le grand événement de la bénédiction nuptiale. .
Enfin le jour de la cérémonie est arrivé I De bonne heure, le comte de Fussey était rasé, poudré, parfumé, et il n'avait plus que son habit brodé à passer pour être prêt à paraître devant sa belle et tremblaute fiancée, lorsqu'un coup discret frappé à la porte de sa chambre lui annonça une visite.
— Tiens c'est toi, Bonnard! Que diable peux-tu avoir à me dire ce matin? Nous ne chassons pas.
Bonnard, c'était le piqueur du comte : il était "à Denis ce que Turenne fut à Coudé.
— Monsieur le comte je voudrais savoir si la messe sera bien longue — dit Bonnard.
— Va le demander à la servante du curé : comment veux-tu que je le sache. . . mais pourquoi cette question?
— C'est que j'ai remis un sanglier dans le fort Mwnay — répondit le piqueur.
— Eh bien tu as fait une sottise I puisque tu savais que nous ne pouvions pas chasser aujourd'hui, il ne fallait pas commettre l'imprudence d'aller te promener dans la forêt. Qu'est-ce que c'est que cet animal que tu as remis?
— Il est grand sanglier, et je le juge à son tiers-an.
— Noas le chasserons demain.
— Demain ce sera trop tard : c'est un voyageur, car Denis, qui connaît tous les animaux de la forêt, dit qu'il n'y a pas de pigache en ce moment, et celuilà est pigache.
. — Ah ! — fit le comte, d'un ton qui annonçait une vive attention.
— Si Monsieur le comte le permet, Denis et moi nous chasserons ce vagabond?
— Gardez-vous-en bien! je n'entends pas que mes gens aillent courir les bois le jour où je me marie.
— Mais nous partirons après la messe : c'est ponr cela que j'ai demandé à Monsieur le comte s'il croyait qu'elle serait longue.
— Denis est donc bien sûr que ce sanglier ne restera pas dans les environs?
— Il le prétend.
— Et toi, tu l'as bien remis?
— Dans quarante arpens au plus.
— On pourrait peut-être le tuer à sa sortie de l'enceinte?
— Facilement : il n'y a que deux passages à garder.
En ce moment on vint dire au comte que le curé était arrivé, qu'on allumait les cierges de la chapelle, et que la famille et les- amis se réunissaient au salon.
— Ne t'éloigne pas après la messe — dit-il à Bon-
nard en le congédiant par un geste. —"Ce serait fort inconvenant si ma mente chassait aujourd'hui.
Bonnard se retira fort mécontent, et son mattre se rendit au salon, où sa fiancée était déjà
Jamais mademoiselle de Cbevigné n'avait été aussi jolie. L'éclat de sa jeunesse, tempéré par l'émotion de l'événement qui réglait sa destinée, avait un charme tout nouveau qui attirait les regards et remuait doucement les cœurs.
— Ma foi, — dit à voix base le marquis à son frère, — tu es un heureux coquin... Ta fiancée est plus ravissante que jamais !
— Bonnard a remis un sanglier, — répondit le comte.
— Quel joli piedi — continua le marquis.
— Il est pigache — reprit le comte.
— Dans quelques heures tout le monde enviera ton bonheur.
— Il est à dix minutes d'ici, au fort Mornay, tu sais bien, et nous pourrions après la messe nous échapper un moment pour...
— Comment I tu voudrais...
— On ne saurait avoir trop de joies en un jour et puisque je suis déjà si heureux...
Mademoiselle de Chevigné baissa les yeux après avoir jeté un tendre et furtif regard sur son fiancé : elle n'avait entendu que la dernière partie de sa phrase.
Pendant la messe qui fut longue, et surtout pendant le discours qui ne fut pas bref, le comte de Fussey eut toutes les peines du monde à dissimuler son
— Mi —
impatience ; et quand le curé Gnyotat lui demanda s*il voulait prendre en mariage mademoiselle Suzanne de Ghevigné, il fut au moment de lui répondre : Tayaut! Tayaut!
La cérémonie terminée, on retourna an salon, d'où les deux frères ne tardèrent pas à s'éclipser.
Un quart d'heure après ils se dirigeaient vers le fort Mornay, où Bonnard etDenis conduisaient furtivement la meute de mon père, pour qu'il ne fût pas dit que celle du comte avait chassé le jour même de son mariage.
MM. de Fussey visitèrent la brisée, qu'ils jugèrent bonne; puis, comme il était toujours convenu qu'on tâcherait de tuer l'animal au départ, on se plaça pour tirer, et le comte réclama le meilleur poste : il ne se souciait pas — disait-il — que le sanglier fut manqué, car il voulait être de retour pour le dtner qui devait avoir lieu à deux heures.
Le hasard le servit merveilleusement : moms de deux minutes après le lancer, le pigache vint droit au jeune marié.
Celui-ci le coucha en joue; il hésita quelques moments entre le derrière de l'oreille et le défaut de l'épaule; puis, au lieu de tirer, il sonna la fanfare du sanglier apr^s avoir sonné la vue.
— Il a donc passé trop loin? — dit le marquis qui arriva immédiatement.
— A dix pas! mais si j'avais tiré, la chasse eût été finie, et vraiment ce serait grand dommage : le temps est si beaul Achevai! à cheval! nous pouvons le forcer en deux heures.
-^ Ta as pftrdiea bien fait — * riposta le marquis — il n'est pas encore midi.
Le sanglier était nn fin et vigoureux compère, qui ne s'amusa pas à user ses forces ea tours et retours inutiles ; il perça droit devant lui, passa la SaAne à la nage, entra dans les bois de la Marche, et retourna en
Bresse, d'où il était venu peut-être aussi pour se
marier.
MM. de Fussey ne lâchèrent pas prise, de sorte qu'à la nuit fermée, ils étaient à sept mortelles lieues du château de Demigny.
— Quel dommage que nous soyons si loin ! — dit le comte avec un soupir.
— C'est vrai — répondit le marquis — ta femme...
— Aurait la bonté de nous envoyer ma meute ; demain il n'y aurait aucme inconv^naiiee à ce qu'elle chassftt, et nous en finirions Avec ce diahle de pigache, qui enfin n'en peut plus.
— Oh 1 Monsieur le comte — - répondit Denis ^ mes chiens sont de force à l'achever demain.
On coucha dans un c^aret, et le lendemain le sanglier fut attaqué de nouveau, et cette fois bien forcé; il eut même l'aimable attention de se rapprocher, pour mourir, des bois de fiemigny : peut-être était-ce un souvenir d'amour qui l'y ramenait-.
Ce soir-là, le comte de Fussey déposa galemment sur les genoux de sa femme, encore mpartibus^ le pied difforme du monstrueux pi^oc&e.
— Mon gendre, vous serez la perle des maris — dit gaiement la marquise de Ghevigné, qui n'iuit pas très-heureuse en ménage.
— Suzanne, me pardonnez-vous? — ajouta tendrement le comte.
— Pourquoi vous en voudrais-je si vous vous êtes amusé? — répondit Tinnoceute jeune fille.
— Mon cher Fussey — reprit mou père qui était là, — ne te fais pas souvent pardonner de pareilles escapades. Les meilleures choses deviennent mauvaises quand on en abuse.
Le conseil ne fut pas suivi; mais la vérité veut que nous ajoutions quMl n'en résulta aucun inconvénient : saint Hubert veillait sur le bonheur conjugal du comte.
Quand la révolution commença à gronder, MM. de Fussey ne cessèrent point immédiatement de chasser. Ce n'est pas qu'ils fussent insensibles aux malheurs des temps, ou indifférents aux dangers de la famille royale; mais ils n'étaient ni militaires , ni députés aux étatsgénéraux, et ils ne trouvèrent pas d'autre moyen de se consoler de leur inutilité, que de s'abandonner avec plus d*ardeur que jamais à leur passion dominante. La suppression des titres nobiliaires les toucha peu ; mais la loi de 1790 les navra. Il leur fallut d'abord prendre des ports d'armes, ce qui était une humiliation ; puis ils comprirent que tout le monde allait bientôt avoir une meute, ce qui leur sembla un irréj^toble malheur. A dater de ce jour, ils regardèrent lîTFrance comme perdue. En effet, les gardes se montrèrent insolents, et se donnèrent des airs d'incorruptibilité, peut-être pour se faire rétribuer plus cher qu'on n'avait fait jusqu'alors ; les châteaux devinrent moins hospitaliers ; le braconnage, qu'on n'osa plus réprimer, dépeupla les
forêts; enfin on dut prévoir le moment où il faudnrit s'expatrier, pour peu qu'on fût possédé du désir vulgaire de garder sa tète sur ses épaules. Mais où aller? Telle était la question que s'adressaient MAf. de Fussey. En Angleterre, on ne chassait que des renards, et encore on les chassait sans aucune espèce de science ; en Allemagne, on ne savait qu'égorger des animaux renfermés dans des toiles ; eu Italie, en Espagne, on ne chasi^it pas. Que faire? que devenir? Cruelle incertitude, eu présence de laquelle les deux frères sentirent pour la première fois fléchir leur énergie accoutumée.
Le cadet, devenu, comme on ,sait, neveu de mon père par son mariage, ne quittait presque plus le château de Demigny, et ce fut là qu'il prit la résolution d'émigrer. Déjà le jour du départ était fixé; il était même si prochain que le futur proscrit maugréait contre une malencontreuse attaque de goutte qui pouirait le faire soufi'rir en chemin, si elle ne cessait pas bientôt, ou qui l'empêcherait de partir si elle devenait plus violente. Les circonstances étaient graves, l'avenir menaçant; le moindre retard pouvait rendre la sortie du royaume impossible. En outre , la chasse avait fait à MM. de Fussey beaucoup d'envieux qui avaient profité des désordres de l'époque pour se transformer Jmpunément en ennemis puissants et acharnés : s™comle n'eût pas été chez mon père, qui était fort aimé dans le pays, on eût déjà cherché à lui faire un mauvais parti.
Le médecin qui le soignait et auquel il avait confié ses projets, était venu le voir. L'ayant trouvé beaucoup mieux, il lui avait dit qu'il regardait cette nou-
velle attaque comme finie, pourvu que le malade ne ftt* aucune imprudence. « Point de boissons excitantes pour le dedans — avait*il ajouté ea terminant sa visite — et point d'humidité pour le dehors ; moyennant ces deux j^tites précautions, je réponds de tout. »
M. de Fussey était fort sobre, il lui fut donc facile d'obéir à la première des deux prescriptions du docteur; quant à la seconde, la facilité était plus grande encore, le malade ne quittait pas sa chambre, eleétte pièce, située dans la partie la plus saine du château, était parfaitement chauffée.
On était au moiB d'octobre. Le comte de Fussey, enfoui dans uu grand fauteuil, endouilleté dans une chaude robe de.chambre, les jambes empaquetées dans un moelleux couvre-pied, lisait quelque vieux livre de vénerie, lorsqu'il crut reconnaître la voix de Denis au milieu d'une conversation qui se tenait dans une chambre contiguë à la sienne, passagèrement habitée par le chevalier de Biolet, ami de mon père, et aussi fort amateur de chasse. M. de Fussey prêta l'oreille.
— Tu assures donc? — disait le chevalier — qu'ils sont deux?
— Oui, Monsieur — repr^juit Daiîs -*- le cerf et la biche.
— Ce serait bien dommage de les 'laisser tuer à l'affût par quelque sans-culotte.
— jTrès-certaiQement.
— Eh bien! prends une douzaine de tes chiens les plus sages et les plus lents, et nous forcerons, tes devx bêtes avec Faide de Fiisilio.
C'était une plaisanterie du chevalier pour dire qu'où tirerait.
Surtout — ajouta-t-il — que le comte de Fussey n'en sache rien : sa goutte lui remonterait dans l'estomac. Combien faut-il de temps pour gagner ta brisée?
— Vingt minutes à pied ; les animaux sont remis sous la levée de Bâtard,
-^ Ytf coupler, et je suis à toi à l'instant.
< Ah! ahl mes gaillards — pensa le comte de Fussey — c'est comme cela que vous voulez attraper les pauvres gens. Eh bien! morbleu, lions verrons I »
Et comme Sixte-Quint avait jeté ses béquilles, il jeta la couverture de laine qui emmaillotait ses pieds, et il commença par aller pousser son verrou pour se mettre à l'abri de toute surprise.
Pais il chercha ses bottes les plus larges, et chaussa d'abord facilement celle de ses jambes qui était valide; mais, quand il en arriva à l'-autre, il n'y eut pas moyen d'en venir à bout, c'était une douleur à en perdre la tète.
€ Bah I — dit-il — je garderai ma pantoufle de ce cété. »
Et 11 courut à son cabinet de toilette, où étaient ses habits de chasse. ;.
Son valet de chambre en avait emporté la clef.
c Ha foi, tant pis! j'irai en robe de. chambre : dans
ee temps-ci on peut tout se permettre. >
^ Heureusement les fusils du comte n'étaient pas
sous def. U en prit un, chargea les deux coups à balle
franche-, suivant son habitude, puis il attendit un mo-
— tut —
ment favorable ponr sortir de chez lui sans être yu« Pendant ces préparatifs, le chevalier de Riolet lui avait crié en passant :
— Adieu, Fussey : je vais faire mon tric-trac chez le curé.
— Prenez garde à la bredouille ! — avait répondu le comte.
Quand il jugea que le chevalier et Denis étaient partis, il descendit sur la pointe du pied, ce qui .ne fu} pas facile, gagna récurie, sella le premier cheval venu, et par une petite porte de derrière s'élança dans la campagne.
Il était déjà posté, que Denis n'avait pas encore découplé.
L'endroit qu'il avait choisi était un passage à peu près sûr ; il y avait mille à parier contre un que le cerf et la biche le choisiraient de préférence à tout autre. S'ils ne le choisissaient pas, il faudrait aller les attendre plus loin, et il ne serait peut-être pas aisé de les devancer.
Ce fut ce qui arriva : le cerf et la biche venaient droit à M. de Fussey, lorsqu'un chien de pfttre se jeta au devant d'eux et les détourna de la direction qu'ils avaient prise, en même temps qu'il les obligea à accélérer leur allure. Le comte de Fussey remonta à cheval pour gagner le second passage sur lequel il avait fondé ses espérances dernières.
Mais le couple chassé fuyait avec la rapidité do vent, encore cinq minutes, et il serait Impossible de le rejoindre.
Il y avait cependant un moyeu certain, c'était de
traverser un étang à la nage au lieu d*en faire le tour pour aller en chercher la chaussée.
Le comte de Fusse^ n*hésita pas une seconde. Il savait que les bains de pieds sont défendus aux goutteux, mais il pensa qu'un bain général n'avait pas d'inconvénient, ou plutôt il ne pensa à rien qu'à faire encore un beau coup de fusil avant d'émigrer.
Denis et le chevalier allongeaient de leur mieux le jarret pour gagner les grands devants, lorsqu'ils entendirent : pan ! pan ! deux coups de fusil, espacés avec la régularité d'un maître.
— Si je ne savais pas M. le comte de Fussey dans son fauteuil — dit Denis en s'arrètant brusquement pour écouter — je dirais que c'est lui. En tous cas, nos animaux sont tués, car je n'entends plus les chiens. Courons vite.
Ils coururent, et nous savons ce qu'ils trouvèrent. Le comte de Fussey, mouillé comme un canard, raide comme un paralytique, leur montra le cerf et la biche étendus à cinquante pas de lui.
— Votre tric-trac n'a pas été long — dit-il au chevalier.
-— Et vous, mon cher, votre goutte n'est pas gênante.
— C'est ce que nous saiifons demain : en attendant, je vous prie de vouloir bien me remettre à cheval, je suis incapable de faire un pas.
Cette chasse fut la dernière que fit le comte de Fussey. Peu de jours après il partit fort souffrant pour l'Allemagne, où son frère était déjà; ils y moururent bientôt tous deux, car ou y chassait mal, disaient-ils.
Oa uiTOluuio en PlémoBt — Itec èhaiM an cq« dt bray«Mf ian* ici Aipct.
En 1825, j'avais rencontré aux eaux d*Aix en Sa- Yoie un jeune gentilhomme piémontais, nommé le comte Stéphano de Nora. Il était alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince Charles- Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrftce, et il cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stéphano appartenait à une des plus grandes familles historiques du Piémont, et peu- ' daut la réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une très grande charge à la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison de Nora comptait dans son ascendance des généraux illu^stres, des ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés, et même quelques archevêques, qui ne l'avaient pas été faute de preuves suffisantes sant
doute. Stéphano avait vingt-quatre ans, une figure .franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans, n'étant que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de l'insurrection de Gènes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le devoir, et à la tète de cette poignée d'hommes il s'était battu comme un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et dans la poitrine, et, forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route avec sa petite phalange pour rejoindre le roi, ,qui s'était réfugié à Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un combat de quinze jours sans une heure de trêve ; mais enfin le noble et courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les balles de l'insurrection. — Que puis-je faire pour toi, vaillant enfant1-^\m avait dit le roi Charles-Félix. — Je t'autorise à me demander tout ce que tu voudras. — Eh bien! Sire, je demande à Votre. Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est malheureux, exilé, qu'il ait au moijis un ami pour le consoler dans son exil. — Tu es un brave jeune homme — avait répondu le roi en embrassant Stéphano — fais ce que tu voudras^ moi je me chargerai de ce qui te regarde.
^Ges détails étaient connus de tout te monde à Aix, et d'ailleurs Stéphano les racontait lui-m&nô dès qu*on lui témoignait le désir de les entendre, sans quMl y eût la moindre jactance dans son fait. Il va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour répondre aux nombreuses œillades qui lui arrivaient de tous les côtés. — - J'ai eu moins de mal à Gênes, —me disait-il quelquefois en riant, car il était essentiellement ce que le naïf et gogueuard Brantôme appelle un bon compagnon. Nous pass&mes trois semaines ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque regret. Toutefois je ne garantirais point que deux mois après nous être séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à la circonstance que je Vais rapporter.
Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur toutes les coutures. Gomme la parade venait de défiler devant le château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se retirait, et je ne ûis pas
ttéhé d*aTOir 009 A bonne occasion de loger la teuae des grands dignitaires de Tannée de Sa Majesté le rof de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu I La brillante phalange approchait toujours ; déjà je pouvais distinguer Témail des nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines, quand un de ces beaux officiers, le plus beau même-^ je dois le dire — se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.
— Que fais-tu ici? —me demandait-il d'un Km aussi naturel que si nous nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.
Je toisai de la tète aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie : j'avais reconnu nu» ami Stéphane.
— Comment — reprit-il — tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez moi ! Mais c'est absurde ! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir tout de suite.
— A l'hôtel Feder.
— Je vais t'y accompagner; je t'aiderai à refEûre tes paquets, et un garçon de l'hdtel portera tes]>agages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart d'heure.
-* Mais je suis peut-être ici pour un mois.
' ' — Raison de plus ; que ferais-tu tout ce temps-là à Taiiberge ? Tu y périrais d'ennui. Turin n'est pas gai quand on n'y connatt personne.
Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue, si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse pour refuser, et j'ai
eu toute ma rie on goût prononcé pour tous ces petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où Ton y pense le moins. Je pris donc le bras de StéphanOi en me gardant bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis quarantehuit heures quej*étais à Turin, et nous nous dirigeftmes vers l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.
Chemin faisant, Stéphane me conta que son père était mort, ce qui l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres de rentes; qu'il était lieutenant-colonel, i)remier écuyer du roi Charles- Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique importante.
Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fihnes arrivés à mon auberge, de m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie : s'il n'y avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.
— A propos — me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit — je suis marié; mais que cela ne te fasse pa» peur, ma fenmie sera aussi charmée que moi de te recevoir; j'ai déjà deux enfants ; l'iitné est le filleul du roi.
Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise, qui m'avait fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des meUieures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.