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Je passfti yingt-dnq jours daus cet intérieur tout-àfa/T aimable et bon, et quand le moment du départ arriva j'avais le cceur véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.
Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent ; le 31 août, mon briska roulait rapidement sur let pentes sinueuses et pittoresques du Ifont-Genis, du côté de Suze; quelques heures après nous descendions au palais Nora, où Stéphano nous attendait : pour rien au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en aller loger à Tauberge.
Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et nous fintmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait, pour la trentième fois depuis six semaines, Zadig et AstariCy del signer Vaccat
La marquise n'était pas à Turin ; elle nous attendait dans son magnifique château de Nora, où nous devions la rejoindre le jour suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne, qui n'étdlt cependant pas encore commencé.
Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la route qui conduit à Cf^tte ville! A notre gauche, et à une portée de fusil à pvine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin,
avec ses charmantes villas au milieu des fleurs, ses couvents à demi cachés dans la yerdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux chênes, et ses per^ gola (\ ) toutes chargées de grappes transparentes et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept à huit lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le mont Viso^^ l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route que nous suivions s'étendait la fertile plaine du Piémont, où l'on coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique, la température délicieuse; les bourgs et les villages que nous traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous réjouissait. Stéphane nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre. Il était facile de voir que tout le monde l'aimait, et que cette popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stéphano en jouissait sans ivresse, et qu'il avait la modestie et le bon goût de la considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une conquête personnelle.
Il y avait environ trois heures que nous courions ; nous avions déjà changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à Cariguan, quand
(1) Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinai* rement les terrasses.
Stephano, qui arait yonlu se mettra sur le siège do brislut, nous dit :
— Ab ! voilà ma femme ! j'étais sûr qu'elle vieadrait au-devant de .uous : maintenant nous serons rendus au chftteau avant dix minutes.
Nous nous h&tftmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie toujours ennuyeuse des présentations.
Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en ampbitbéfttre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait être situé le château, mais je n'aperçus que la plate-forme d'une large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons d*un splendide soleil couchant.
Notre voiture continua sa route, et, nous, nous prîmes un sentier rapide qui nous fut indiqué' par le chien de la marquise et qui courait devant nous.
Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque instant pour attendre Stéphane qui, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, restait en arrière. Une fois, c'était pour questionner une pauvre femme dont le mari avait fait une chute ; le moment d'après, c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête ; puis il soulevait des petits enfants dans ses bras ; il accostait des ouvriers qui revenaient après leur journée finie : on eût dit qu'il était absent depuis six mois et qu'il voulait s'en-
quérir de tout ce qni ft'étail passé dans le pays pendant son absence.
Tottt-à-coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de surprise : le chftteau de Nora venait de m'apparaltre brusquement à un détour du sentier.
C'était un rieil et majestueux édifice, construit en briques jadis rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de lierre, était sombre ; celle de droite, enlacée par les pampres d'une vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail i'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise : belle devise s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots toutparfumés d'honneur et de chevalerie : Franc et liai.
L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six fenêtres donnant sur la chahie des Alpes, étdt décoré de vieilles armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent ; la salie à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses bras c<mtournés des bougies de cire jaune, descendait du milieu du plafond d'un vestibule dont les mors
étaient garais de bancs en bois de chtne, noircis par le temps et lustrés par Tusage. Dans les diambres à coucher, tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux ; l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le mattre de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.
Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu parler à mon père sans y croire complètement: U n'y avait de luxe nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants, et d'anciens gagistes passés i l'état de commensaux et devenus en quelque sorte les amis du chfttelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la première chose qui se faisait à cette table quand le dtner était apporté : chaque plat était mis à son tour devant le marquis, qui en retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons, messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur que je suis!}, en faites-vous autant ? Et vous, impudents prAneurs de liberté et d*égalité, pipeurs habiles de popularité éphâosère, levez-vous la dtme sur vos splendides fes-
tins pour apaiser la faim .qui pleure silencieusement à la porte de yos hôtels? a A quoi bon? direz-vous, il y a tant de malheureux I » C'est .vrai pour Paris ; mais dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance ? Imitez- vous le marquis de Nora, qui chaque matin pensait lui-même dans son salon les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela s'accomplissait 1 Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y avait l'air conune chez soi ! Et ne croyez pas que le marquis de Nora €ût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins étaient animés du même esprit de charité et de fraternité. Aussi le Piémont est-il resté calme au milieu des. troubles qui ont agité l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que les novateurs y étaient sans crédit ; parce que la noblesse qu'on aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions (1).
Le smr même de notre arrivée, Stéphano interrompit une histoire de chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une personne qui a
(4) Bcrit en 4845. Les choses ont bien changé depui».
oobUé de Mre une communication importante à quelqu'un qu'elle peut intéresser.
— A propos, c'est demain l'ouverture du tavoldzzo.
— J'en suis charmé si cela te fait plaisir... mais qu'est-ce que le tavolaxzo? — répondis-je.
— Cest le tir i la carabine de nos pays : tous les ans il a lieu le jour de Saint-Grégoire.
— Et comment les choses se passent-elles? ~ demandai-je.
— La distance est de cent quatre-vingts pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a sa cible qui porte son nom, et il doit tirer nombre fixe, six fois. Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit rond en papier doré grand comme un pain à cacheter, lequel est placé an centre du barelet, c'est le nom que nous donnons à nos cibles parce qu'eUes ont la forme d'un petit baril Ce petit baril est peint en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile a viser pour cela.
— Je suis enchanté de connaître tons ces détails parce qu'alors je prendrai rang parmi les spectateurs — repartos-je : —je ne crains pas de rival pour roulerun lièvre ou pour faire un coup double sur des perdrix rouges après la Toussaint ; mais votre tir à la carabine ne me sourit pas le moins du monde • je m'abstiendrai. "'
— QuéUe (bUe ! - ibterrompit vivement Stephano ; -ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bomie gritee le hasard peut te servir. ^ '
— Et s'A me trahit?
— S'il te trahit , ta ne seras pas le seul : j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires de Prusse, deux maladroits s'il en fut, ils te tiendront comppagnie : je les ai justement engagés à cause toi.
— Eh bieni nous verrons demain.
— Enfin tu peux compter sur une arme excellente et sur une main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui ne mettra pas dans le canon un attoie de poudre de plus une fois qu'une autre.
Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles armures, où je faisais une partie de billard avec le chapelain du château, lorsque je crus entendre dans Téloignement les sons d'une espèce de musique militaire.
Je mis au port d'arme ma queue qui visait un carambolage, et mon regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans que j'eusse besoin de le questionner :
— C'est le tavolazzo, signar marchese : on vient chercher les habitants du château : vous verrez, la procession est très-belle.
En ce moment, Stéphane entra pour m'avertir de me préparer; sou chasseur le suivait portant deux carabines ; une des femmes de la marquise venait ensuite ; j'aperçus dans ses mains un petit carton rempli de rubans de toutes les couleurs.
— Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, — me dit brusquement le marquis de Nora ; — ^ il faut que nous soyons prêts quand le cortège arri-
— «8S — vera. DefiombeUes et Scbulzsont déjà dans leveslibule. Lea explications qn*on demande aux gens pressés sont en général peu satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que la belle camériste noua autour de mon bras gauche, puis je mis mon chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la cafabiue sur mon épaule, et je suivis Stéphane qui paraissait fort impatient.
Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule : il avait, comme nous tous, la carabine sur Fépaule et le chapeau iéghremmi incliné du côté gauche.
Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tète : en ce moment la procession du tavolazzo débouchait du grand portail de la tour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour Tattendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis des siècles.
C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de particulièrement nouveau pour moi que ce cortège qui s'avançait à notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens enrubanés de la tète aux pieds, qui jouaient en manière de marche uue monferÎM vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la ville de Nora marchaient gravemrat entre deux hommes de haute taille, dont l'un, cehii de droite, portait une bannière aux couleurs du marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville :
immédiatement après ces cinq personnes, Tenaient sur deux rangs les tireurs de la compagnie du tava* lazzo, au nombre de vingt environ, parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.
La musique s'arrêta et se rangea de côté, et le marquis ût quelques pas à la rencontre des syndics, dont le doyen* prononça un petit discours en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.
Stéphane répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les acclamations de l'assemblée. On était i venu, comme chaque année, lui offrir la présidence du tavola%%o, et, comme chaque année, il avait ré- : pondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par u de plus dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis, nous nous mèlftmes au cortège en ^- ayant soin de ne pas avoir l'air de nous grouper entre r. nous. Le ccmite de Bombelles se mit à côté d'un tisset rand ; le baron de Schulz eut pour compagnon un fap. bricant de sancissom de Bologne ; le hasard me donna i pour voisin un petit cabaretier.
La musique se replaça à notre tète, la monferine ;ç recommença de plus belle, et le cortège reprit le che- $ min du boui^, qu'il dut traverser en entier pour ar- ^ river à l'endroit où le tavola%%o était établi. i;, Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût 9, pas un dimanche ; les femmes et les jeunes filles li étaient parées de leurs plus beaux atours ; les petits ^ garçons avaient de gros bouquets à la boutonnière ; ^ des drapeaux et des banderolles flottaient à toutes les fenêtres : on battait des mains sur le passage du cortège. jjb Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut
tin barrelet sur lequel il inscrivit son nom, et prit an hasard, dans un sac, un numéro destiné à marquer son rang dans le tir ; le président lui-même n'était pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de bien aristocratique.
Le hasard me donna le numéro 3, Stéphano amena le numéro 9, le numéro 1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le TheologOt je n'ai jamais sa pourquoi, mais je présume que ce nom réponddt à quelque fonction ecclésiastique.
Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont Stéphano m'avait parlé la veille : elle me sembla prodigieuse, eu égard surtout à la petitesse du but, qui, en outre était disposé en trompel'œil, c'est-à-dire que le satané barelet, plus gros da ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de juillet.
Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fat finie, un roulement de tambour se fit entendre : c'était le dernier signal.
Le Théologo, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la tête sur la batterie et ferma l'œil gauche.
Je crus que le coup allait partir, et je regardai la cible.
Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le Théologo; il avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.
— Eh bien! qu'est-il arrivé? — - demandai-jeàStéphano.
— ^Pea de chose : une n^ouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un faux point de mire.
— Comment, vous y mettez cette importance-là? — repris-je; — mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...
Je n'achevai pas, car en ce moment le Théologo s'était remis en joue : cette fois le coup partit.
Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à côté du barelet du Théologo.
Cet homme 6ta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.
Puis il leva une petite baguette dont il appliqua l'extrémité contre le centre du barelet.
Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint eu blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond de papier doré était emportée.
— C'est un hasard — dis-je à voix basse au marquis.
— Patien%a — me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.
. Le second coup du Théologo partit, et la balle mordit sur la moitié du trou qu'avait fait la première.
Il en fut à peu près de même des quatre autres : toutes les six ne tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille placés à dessein les uns à côté de; autres.
Après le Théologo vînt le tisserand, puis moi, puis le fabricant de saucissons de Bologne, puis le ministre
d*Aatriche, ete. ; bref, le fea ne disoontiiiaa pas pendant cinq heures.
Le premier prix appartint sans contestation à Théologo; Stéphane eut le second; un gros chanoine et moi noustirftmesle troisième au sort, et j*eus la bonne chance de gagner.
On ne pouvait concourir k un de ces prix, qui se composaient de pièces d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses six balles dans la cible ; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de place.
— Tu t'es moqué de moi — me dit Stéphane avec bonhomie.
— Je te promets que c*est un pur hasard — répondis-je — je n'ai jamais tiré à la cible de ma vie.
— • Si tu reviens Tannée prochaine, tu nous battras tous — reprit-il : — regarde ce pauvre Thiologo^ il n'^est pas encore remis de la frayeur que tes trois premiers coups lui ont causée : voilà cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.
Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les liorte-bannières, les syndics reprirent la tète de la colonne, chaque tireur retrouva son compagnon, puis on se remit en marche pour le chft« teau.
Je crus que c'était simplement une conduite cour* toise que l'on faisait au marquis, et que la fête était
terminée ; mais Je me trompais, comme tous iiUes le Yoir.
Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.
Tous les membres du tavolazzo y prirent place avec leurs épouses, leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux ravissantes personnes que le gros chanoine, mon rival pour le troisième prix, me dit être les enfants de sa soeur cadette ; je déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.
Toutes les places d'honneur de la table forent pour les habitants de la ville. La marquise de Nora mit le Théologo à sa droite et le doyen des syndics à sa gauche; Sléphano en fit autant pour la femme du bailli et la fille du mattre de poste : le comte de Bombelles, le baron de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles chfttelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous nous en acquittâmes à la satisfaction générale.
Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes les classes de la société étaient représentées ; d'une part le respect n'avait rien de servile, de l'autre le sans-façon n'avait rien de choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit d'une voix vibrante et émue :
— A la santé de mes bons amis de Nora! Puissent les liens qui nous unissent depuis des siècles durer <tes siècles ^»»)re! Puissent nos enfants s'iiîmer
comme nous nous aimons et comme nos pères s'amaient I
Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux. Alors le syndic se leva à son tour et répondit :
— Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son plus digne enfant ! Au marquis Stéphane de Nora t — s'écria-t-il d'une voix retentissante. — A sa noble compagne ! à ses enfants I à la prospérité de sa maison I
Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans tous les cœurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent, les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et d'affection : je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.
Le soir, le château fiit illuminé, on tira un feu d'artifice sur la terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles armures, transformée en salle de bal.
La danse ne chassa pas les prêtres ; ils étaient tous trop honnêtes pour se croire obligés de faire les hypocrites, ceci soit dit sans offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en blftmons aucun. '
— Eh bien I que penses-tu du Piémont î — me^ manda Stéphane le lendemain matin.
— Ma foi I je pense que je voudrais bien l'habiter — répondis-je. — Cette soirée d'hier m'a ravi ! Main-
tenant, pourras-tu m'expliquer de semblables mœurs après quarante ans de révolutions à votre porte? Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.
— Rien n*est plus facile : nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une erreur : quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle aug^ mente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la preuve chaque jour.
— Cependant votre noblesse a de grands privilèges, et il n'en faut pas davant^e pour faire des mécontents.
— Ce ne sont point les privilèges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous' d'une grande fortune pour soulager vos semblables, tirez parti d'une belle position au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il y aurait bien plus de pauvres dans le* pays; personne n'ignore que si la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le roi me fait une grftce, je l'accepte^ mais quand je lui demande une faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle ; tomprends-tu maintenant?
— Très-bien; seulement une semblable ^conduite demande...
i — Rien que du bon sens de part et d'autre — in- ^* terrompit Stéphane — Mais au diable cette conversation sérieuse! •— ajouta-t-il — j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à faire une chasse un peu rude demain ?
— Certainement.
— Eh bien I prends tontes tes dispositions pour una absence de quatre on cinq jours. Mous partirons après le déjeuner, nous dtneronsie soir àPignerol, et nous irons coucher chez un braconnier de mes ainis qui sera enchanté de faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te laisse à tes affaires, et vais veiller aux préparatifs de notre petite campagne.
A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions, Stéphane, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont le coffre regorgeait d'excellentes provisions : un panier, attaché derrière, renfermait nos chiens ; nos fusils étaient entre nos jambes, et nos camassi^es sur nos épaules.
Le trajet se fit rapidement et gahnent. Les deuxpetits étalons sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la cour de Fanberge de la Croce^Bianca^ la meilleure de la ville.
Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des mulets qui devaient nous hisser par de9 chemins diaboliques jusqu'à la cabane du vieux braconnier.
Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque. Le sentier que nous suivions, taillé «n zig-zag sur le flanc d'une montagne à pic, nous dé- "Kiuvrait à chaque instant des points de vue d'autant
ptas admirables, que le soleil, en se couebant, jetait des flots de [lumière sur une des plus belles contrées du monde. Â nos pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du soir ; plus loin, Racconis, Saviglîano, Fossano étincelaient de magiques clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le cbftteau de Nora, que nous apercevions distinctement malgré une distance de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se croisaient en tous sens dans la magnifipue plaine que nous avions sous les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches, des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complètement disparu derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible, plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus riches teintes, des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortège d'étoiles, vint montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.
Gs tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde, que si mon mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je croîs, de le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.
L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui
marchaient plus facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures environ ; cette supposition me fut confirmée par Stéphane, qui poussa son mulet près du mien en me disant :
— Nous pouvons marcher maintenant côte à côte : la route a trois lieues de largeur ; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. Si ta bète tombe, laisse-la se relever toute seule, autrement tu es perdu. . les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.
— Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?
— A trois quarts de lieue environ ; mais il nous faudra au moins une'heure et demie pour les faire.
— Gomme qui dirait le temps de fumer trois cigares.
.— A peu près.
La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de marche nous entendîmes les aboiements d'un chien, presque en même temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une profondeur prodigieuse.
— Encore dix minutes et nous serons arrivés — me dit Stéphane — mais le bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles. Adresse une petite prière à ton ange.gardien, cela ne nuit jamais.
Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la recommençai.
Tout-à-coup mon mulet s'arrêta court, celui de
Stéphano qai le précédait en araîtfait autant : le chien aboyait toujours.
Une porte s*ouyrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par un grand feu.
— Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille heure— dit une grosse voix joviale. — Les coqs de bruyère n'ont qu'à se bien tenir demain,
— Bonsoir, Titano, — répondit le marquis en mettant pied à terre. —Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?
— C'est ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le gibier.
— ^ Je t'amène un ami, un Français — reprit le marquis.
— Soyez les bienvenus tous les deux, Excellence. Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon
mulet, et j'avais suivi le marquis dans la cabane.
Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc prendre immédiatement connaissance des lieux et de la ligure de notre hôte.
La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée, et un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée . portait on râtelier d'armes, véritable arsenal composé
d*ime canardière, d'un fiisU double, d'une carabine^ d'une paire de pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poigne duquel étaient attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques gravures communes, collées le long des murs, représentaient le roi Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles : ces trois personnages étaient les héros de prédilection de Titano.
Quant à ce dernier, c'était bi^ le plus singulier individu que j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder. U avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était phénoménales ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez immense, sa bouche, sans une seule dent^ fendue d'une oreille à l'autre. Son œil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue. Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était ridée conune une pomme à la fin du carême. Eh bien I cet extérieur bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure hétéroclite^étincelait d'esprit et de bonté; l'œil ouvert avait de la bienveillance ; sous la paupière de l'œil fermé on voyait briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession. Titano n'avait pas d'ftge : à le voir agir on ne lui aurait donné que vingt-cinq ans, à regarder son visage on l'aurait volontiers gratifié d'un siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres,
ce qui ne l'empôcbait pas de marcber quinze henren de suite sans se reposer cinq minutes. J'en eus la preuve le lendemain.
Pendant mon examen, le chasseur du marquis «vait déchargé les mulets que nous montions ct;ceux qui portaient notre bagage, et la table de Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas et autres harnois de gueule^ comme dit le bonhomme du Fouilloux : les bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient pas été oubliées.
— Excellence, je ne suis pas content — dit Titano qui examinait tous ces préparatifs d'un œil mélancolique. Vous vous défiez pour la première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.
— Non, mon bon Titano^ — répondit le marquis en posant avec une affectueuse familiarité, sa main aristocratique sur Tépaule osseuse du braconnier -— mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.
La figure de Titano s'illumina.
— Alors — dit-il — votre Excellence acceptera le souper que j'avais préparé pour elle, car je l'attendais.
— Sans aucun doute I -^s'écria joyeusement le marquis... Tu peux faire dresser la table.
En un clin d'œil, Titano eut rangé les provisions apportées par nous dans son buffet; puis il se mit à l'oeuvre avec une activité extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.
L'air vif des montagnes m'avait donné un de ce»
appétits de chasseur qui sont passés en proverbe, de sorte que je fus médiocrement satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne me faisais pas une haute idée, remplaceraient les excellentes provisions apportées par nous, et préparées par le cuisinier du marquis, l'un des meilleurs mattreS" queux que j'eusse jamais rencontrés.
Je ne pus m'empècher d'en faire, en plaisantant, le reproche à Stéphane.
— Ne t'inquiète pas — me répondit-il — c'est plus encore par gourmandise qi^e pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donneras un souper délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n*en a pas dans sa cave.
— Il ett donc riche?
— Lui? Une possède, comme disent les Sardes, que le terrain qui est sous son pied : c'est ce qae vous appelez en France un pauvre diable.
— Alors comment fait-il?
— C'est une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu ne le trahiras pas : Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de ton pays.
— Et on le laisse faire ?
— Ou ne l'a jamais pris en flagrant délit ; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on ne le tourmente pas trop;
— Quel est son système?
— Il se fait payer en comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit : Vous êtes de la Provence : vous m'apporterez de i'huile d'olive, des anchois et
des saucissons d'Arles ; aux autres : Vous êtes du Dauphîné : je Yeux des truffés, du vin de rHermltage et du poisson de Tlsëre ; à ceux-ci il deman4e des volailles ; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du chocolat ; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.
— Hais avec un semblable métier, il doit êtretoujours par monts et par vaux. Gomment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment toi étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?
— J'ai dit qu'il était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût leur guide : il n'est pas assez niais pour cela.
— Je commence à comprendre.
— Demain, quand tu auras vu la position de^sa chaumière, tu comprendras encore mieux : c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...
Stéphano s'arrêta, et après avoir examiné la table que notre hôte avait préparée, il reprit en s'adressant à lui :
— Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupe une première ?
— Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur français voudra me faire l'honneur de...
— Le crois-tu donc plus bêle que moi? — interroaipit le marquis. — Je te réponds de lui. Mets un troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pa3 du reste.
OllIT G1A9. 47
Je m'empressai de confirmer les paroles de Stéphane^ et comme en ce moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée prtîs de laquelle nous étions, pour mettre mie poêle à frire sur le feu, je lui donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que j*étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.
— Vous avez là un bien beau chien — dis-je à Titano, qui, pour placer convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont jtavais respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et qu» le froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les membres.
— C'est vrai qu'il est beau, Excellence — me répondit le vjipix braconnier avec une sorte d'orgueil — et ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté. Malheureusement il commence à n'être plus jeune ; mais il a encore bon pied, bon œil, et l'oreille fine comme à deux ans.
— Comment l'appelez-vous?
— Torquato.
Vous lui avez donné là un nom bien célèbre.
Ce n'est pas moi : il était tout baptisé quand je
le reçus d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors deux mois ; on voulait le noyer.
En ce moment, Torquato qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était rapproché de moi, et, sa belle têto appuyée contre mën genou, il m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque humaine.
C'était nn épagneal de la grande espèce et d*ane irréprochable perfection de formes. H avait le rein court, large et un peu bombé. Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais vue : front développé, oreilles longues, souples, ar* rondies, mâchoires fines et mobiles, terminées par un museau couleur de chair, le tout illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler, écouter et répondre. À Texception de la nuque, des oreilles et des sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, touMe reste du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un panache d'une ampleur et d'âne richesse extraordinaires, et les jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de bouquets de poils lisses et chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houppes où l'argent et la soie eussent été savamment mélangés.
— Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre — dis-je à Titano d'un ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement : Si vous étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien voloîitiers, et je le paierais très-cher,
— Vendre mon chien ! me séparer de mon fidèle Torquato!— s'écria le vieux braconnier avecune vivacité qui ressemblait presque à de l'indignation. — Non, fion. Excellence I c'est mon meilleur ami ; il ne ce quittera jamais de mon vivant ; et M je meurs avant lui, comme
c*est, Dieu merci, assez probable, son Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner les invalides dans son château.
Et je le renouvelle cette promesse, mon bon
Titano , avec l'espoir que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir — reprit le marquis avec une affectueuse bonhomie.
Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux, alors je rabattis mes prétentions de la manière suivante :
— Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal? — demandai-je.
Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un trait d'esprit de chacune des rides de sa face.
— Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un , Excellence — me répondit-il. — Mais , voyez-vous, Torquato est un peu comme moi, l'amour n'est pas son affaire : il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de l'étrangler : après cela, il faut dire qu'elle était bien laide, et qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle semblait avoir une préférence marquée.
Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée d'un vilain mari, je compris parfaitepentlarépugnaocedeToi'quato, et je n'en conçus que i^us d'estime pour son caractère.
Cependafft, comme je sav^jis qu'il existe bon i\pm-
bre d'hommes dont la continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire supposer, Je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de Stéphano et lui glissai quelques mots dans l'oreille.
— Ma foi! je n'en sais rien — me répondit-il en riant — demande-le-lui toi-même ; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui diras.
— Cependant il a été soldât.
— Ce qui ne signifie rien du tout : s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta question.
— Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais — repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des difficultés insignifiantes.
— Au fait, tu as peut-être raison : le piémontais est un peu comme le latin.
Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ee jargon, mêlé désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme la langue dont on se sert dans les Etats héréditaires de Sa Majesté le roi de Sardaigne.
Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit immédiatement chorus la poêle à frire, dont le contenu était arrivé à son plus haut degré d'ébullition.
Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux
aspirer Tair, et s'élança d*an seul bond vers la porte de la chaumière» contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.
A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle. La transformation fut complète» et elle se produisit d'une manière si prompte, que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a sillonné.
Bientôt on entendit retentir au dehors le brait sourd et monotone de pas réguliers.
Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.
Enfin des crosses de fusils retombèrent lourdement sur les roches aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles, dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si on eût voulu l'enfoncer.
 mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme quelqu'un qui fait semblant de dormir.
— Il n'y a donc personne dans cette baraque? — cria au dehors une voix rude et grossière en mauvais français. -* Voilà pourtant de la lumière.
Et un second coup de orosse, plus formidable que le premier, mit de nouveau à l'épreuve la solidité de
la porte : quelques jurons énergiques lui serrirent d'accompagnement.
— Veux-tu que j'aille ouvrir? — demanda à voix basse le marquis à Titano, qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui se passait à Textérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé comme par enchantement à dater du moment où Torquato étdt venu reprendre sa place auprès du foyer. ♦
— Ce sont les douaniers, Excellence : ne nous gênons pas pour eux ; ils peuvent bien attendi'e qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.
— Mais ils démoliront la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.
— Qu'ils cassent seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire un procès. %
— Tu n'en aurais pas le droit en celte circonstance, puisqu'on est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première réquisition.
— C'est vrai pour les portes fermées. Excellence... Mais pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien, ce qui signifie qu'ils peuvent bien prendre la peine de . les pousser eux-mêmes. Eh bien I qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrous une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.
En ce moment Titano jugea convenablement qiTe
869 tanches étaient firites, car il retira sa poèle de la partie ardente du foyer, et il la posa sur des cendres chaudes.
On entendait an dehors les douaniers parler à voix basse comme des gens qui délibèrent.
— Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir — dit Tilano en se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.
Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil, mais aucun d^eux ne fit mine de vouloir entrer.
— Tu Tas échappé belle — dit celui qui paraissait le chef de la bande.
— Vous veniez pour me pendre î — répondit le vieux braconnier d'un ton goguenard. *
— Ce sera pour un autre jour... mais nous allions mettre ta porte en déroute quand nous avons appris que son excellence le marquis de Nora était chez toi.
Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement Stéphane, qui s'était avancé pour intervenir au besoin.
Nous comprimes alors ce qui s'était passé : le chasseur du marquis, en revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la mouée à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez Titano, et è l'instant même les mesures violentes avaient été abandonnées.
— Ah I vous auriez mis ma porte en déroute?— dit le vieux braconnier. — Corpo di Bacco ! je suis joliment fâché que vous ne l'ayez pas fait ! Maintenant, que me voulez-vousT—ajouta-t-il— parlez vite et déd^[>èchez-vous de me monti'er les talons.
— Je veux — répondit le chef des douaniers — te prévenir que c'est moi qui remplace le brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec toi, et...
— C'est un mensonge qui a servi à une injustice — interrompit Titano avec indignation. — Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne fût pas un enfonceur de portes ouvertes comme toi, mon camarade.
— Tâche toujours de marcher droit— reprit le brigadier.
— Si je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me fais pas peur. As-tu tout dit? Attention ! peloton, demi-tour à gauche, en avant, pas accéléré, marche !
Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.
— Ah I ah ! — dit-il — voilà donc ce fameux chien? Et il désigna du doigt Torquato, toujours étendu
devant le foyer.
Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa physionomie joviale et triomphante devenait tout-^à-coup sombre et abattue.
— Eh bien ! oui, voilà ce fameux chien — répéta-t-il avec humeur... —et après?
— Après ? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère. Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus grand sournois du monde... Mais, qu'il yprenne garde, j'aurai aussi l'œil sur lui, et,..
— De sorte — interrompit Titano une seconde fois avec un accent de menace — que s'il arrive quelque
mafiienr à mon ebien, je saurai que c*est toi qui en auras été la cause.
— Précisément.
— Alors lu feras bien de veiller sur sa peau ; car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien près d'avoir une entaille.
Stépbano pensa que le moment était arrivé pour Im de dire son mot dans ce débat, qui commençait à devenir un peu vif.
— Paix, mon bon Titano — dit-il d'une voix affectueuse eu iK>sant sa main droite sur l'épaule du vieux braconnier — tout cela n'est que de la goguenardise de soldat : le brigadier ne songe pas à faire du mal à ton chien.
— Lui soldat, Excellence I — s'écria Titano — il ne l'a jamais été.
— Il eu a les dangers s'il n'en a pas la gloire — reprit le marquis, sans s'apercevohr qu'il venait de faire un alexandrin classique des plus ronflants. — Touchez-vous la main, et faites en sorte de n'avoir rien à démêler ensembld^.
— Que je touche la main d'un homme qui a menacé Torquato ! Jamais , Excellence I
— S'il l'a fait pour rire.
— Voyons, brigadier — reprit Stépbano en s'adressant au chef des douaniers — affirmez à mon vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son chien.
— J'aime mieux le mettre en colère que le tromper. Excellence — répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. — A tort ou à raison, on nous a dé-
nonce son chien comme un serviteur Irès-intriligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici, je crois avoir fait une bonne action.
Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de Titano, comme j)our lui dire : Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un méchant homme. ' — Ah I on a dénoncé mon chien — reprit le vieux braconnier d'une voix sombre — et qu'a-t-on dit qu'il faisait ?
— Ceci me regarde... Tiens-le de court seulement
— reprit le brigadier— je ne te prends pas en traître, j'espère.
— Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant délit? — demanda Titano.
— Je veux bien encore répondre à cette question, quoique rien ne m'y oblige. Eh bien ! donc, si je rencontre ton chien errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tète, aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.
— Mais si tu rencontres Torquato, qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui, mon fusil à la main ; dans ce cas, le tueras-tu toujours ?
Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une expression féroce pendant qu'il adressait cette question au brigadier Volenti.
— Je ne suis pas un enfant — répondit ce dernier
— et je sais distinguer le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra pas le moindre
dailger; mais s*il se mêle de contrebande, ta sais ce que je t'ai dit...
— C'est bon, c'est bon — grommela Titane avec une sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur sérénité joviale — il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien ! c'est convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de mal...
— Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux — interrompit le brigadier.
Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était restée ouverte,, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours les phrases d'un dial(^e, on entendait les bruits du dehors, bornés du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source dans les environs de la chaumière de Titano.
En ce moment, le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.
Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours * allongé devant Fâtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se soulever.
Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.
J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse du brigadier Volenti ; cette disposition était devenue plus marquée, effile se manifesta tout-&-fait quelques instants plus tard.
Eb bien ! brigadier Yolenti.— dit-il avec jovialité — puisqu'il est bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu ne refuseras pas de boire un verre de vin d'AsH avec moi. Entrez, entrez, camarades ! Voici la table de son excellence le marquis de Nora ; mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.
Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte de la cbaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui pourrait se passer au dehors : nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis qu'une vaste opération de fraude ^vait se faire, cette nuit-là, par des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de Titano.
Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien recevoir ses nouveaux hétes. Il apportait des chaises, étendait une nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.
Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une véritable passion.
Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia sur le seuil de la cbaumière, ayant tout le ti^ain de devant hors de la maison, ot tout le train 4e derrière dans l'intérieur. ' «
Le^'hibou venaif^de chanter une seconde fois, et le chien poussa un second hariement, eoimne si la dou-
leuf du horion qu'il avait reçu se rérdllait de nouveau.
— Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano — dit un douanier en vidant son verre.
— Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal — répondit le vieux braconnier. — Si le coup lui avait été donné par vous, il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le tape^ il gueule pendant un quart d'heure... Allons, allons, mon bon chien, faisons la paix — reprit Titano en appelant l'épagneul par un claquement de ses doigts osseux.
Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant T&tre.
— Od chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, posr le métier qu'on prétend qu'il fait — murmura à voix basse le brigadier Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son côté auprès de la table ; ou m'aura donné de faux renseignements,
— Je vous l'avais bi^ dit — répartit du même ton le douanier. — Le mattre et le cMm ne pensent qu*à la chasse, c'est connu de tous les gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier, sont des jaloux et des menteurs, peut-être d«s fraudeurs eux-mêmes Il a beaucoup d'ennemis, ce
pauvre Titano, qui n'a cependant jamais fait de mal à un«nfanf. Et savez-vous pourquoi il en a tant? P^rce qu'il a pour protecteurs tous les^ noI>les de la contrée, à cônmnèncer par le marquis de Nora, qui est le meil"»
leur ami du roi. S'il faisait la contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le tracassons pas.
— Je ne demande pas mieux, Ravina, et...
— A votre santé, brigadier Voient! — interrompit Titano qui n'avait pas perdu un mot de ce dialogue, bien, qu'il eût été à peu près confidentiel. — A votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les deux si la chasse a été bonne.
Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa rancune était complètement évanouie, car le tutoiement, chez lui comme chez toults les natures un peu sauvages, était toujours un signe de colère et presque une menace de vengeance.
Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui Semblait former le fond de son caractère :
— Père Titano, j'accepterai de bon cœur vos faisans et votre quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les jetez à la tétë. Moi, je suis lion enfant, mais je ne connais qu'une chose, c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille, et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je voi|s prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patrcm joue le souhaite point» m'eussiezvoùs donné tious les faisans qui voient deprfte W col :
de Tende jusqu'au Splûgen, et tous les cbamois qui gambadent entre le Mont-Yiso et le grand Saint- Bernard, jen*en ferais pas moins un bon rapport contre tous; de même que si vous ne me donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison, on a destitué le vieux Brosebi, sous prétexte que vous vous entendiez tous les deux comme larrons en foire; à tort ou. à raison, on prétend encore que votre épagneul et vous vous aVez une foule de ruses pour servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes : ça peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une vérité : j'en déciderai par moi-même. . . En attendant, à votre santé, père Titano ! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.
Et le bif^adier vida d'un trait son veiTc, où pétillait une liqueur couleur de topaze de l'aspect le plus réjouissant.
— Cet asti est délicieux — reprit-il en faisant claquer ses lèvres. — Ou dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.
Ahl — c'est qu'il est vieux, — répartit Titano avec un hochement^ tête qui paraissait vouloir dire : tout ce qui est vieuSnest excellent.
En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et monotone; mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières fois.
— P8re Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines v«aîlles dans vos montagnes î-^demaoOa à
notre hôte celui des douaniers qui avait intercédé pour lui auprès de son chef quelques minutes auparavant.
— Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans, et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne pas s'entendre.
— Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? — reprit Ravina.
— Ça dépend — répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard — quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps qu'ils annoncent ; mais quand ils chantent la nuit qui précède une grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.
Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les aphorismes railleurs du viegx Denis, dont mon père venait de m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous l'enlever quelques mois après.
Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nousl'entendtmes.
Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un de ces fornôdables bâillements de chien que tous les chasseurs connaissent, il se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui, quelquefois tous les deux ensemble.
Pendant cette petite scène, Stéphane et moinous étions restés près de la cheminée, et nous échelons de temps en temps quelques paroles à voix basse. ffiKT. oui» 48
Neuf heures sonnèrent à une espèce de coucou qui était le meuble le plus élégant de la cbaumière de Titano.
A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs carabines qu*ils avaient appuyées debout contre les murs en entrant, serrèrent Tun après l'autre, le brigadier en tète bien entendu, la main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs pas se perdit dans le lointain.
Titano les accompagnajusqu'à une certaine distance, et quand il revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte, quoique le vent qui venait do dehors fût un peu piquant à cette heure.
— - Ma foil tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! — lui dit le marquis. — Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.
Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'œil la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait point impossible qu'on l'espionnât du dehors.
— PstI — fit-il ensuite.
Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il fut aux pieds de son mattre, sur les yeux duquel il attacha les regards les pids intelligents, et je dirais presque les plus passionnés.
— Apporte! —lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.
Torquato s'élança comme un trait hors de la chau-
mifcre : son ardeur était quelque chose d'incroyable.
J*examinais cette pantomine avec une extrême curiosité, et je voyais que Stéphano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à c^t examen, et de ridée que je ne comprenais rien à ce qui ce passait.
L'épagneul resta environ dix minutes absent : nous l'attendîmes dans un profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à ce qui se passait.
Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis i^auta sur son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier ayant un peu incliné la tète, Torquato lui lécha la face à deux ou trois reprises.
— Nous pouvons rire à présent! — s'écria Titano. Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul
avait fait quelques secondes auparavant : son agiHté tenait vraiment du prodige, et ce qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait autant de cabrioles que son mattre.
— Partis! tous partis! — reprit Titano sans interrompre ses gambades... — Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus d3 peine à me tirer d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur! signor mar-^ chese, Avez-vous vu comment nous avtos débuté tous les deux?
— J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la contrebande.
— Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?
— Pas antre chose, je te jnre.
— Excellence, tous feriez un mauvais douanier.
— Je ne te dis pas le contraire.
— Mais vous avez du moins entendu le chant du hibou?
— Oui.
— Et vous vous souvenez que j*ai donné, presque dans le même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un.chamois mort, devant 1^ che< minée.
— Je crois effectivement me rappeler...
— Eh bien ! Excellence, tout cela était convenu entre nous.
-^ Gomment! entre nous?
— Entre moi et mon chien.
— Quel diable de compte viens-tu nous faire là?
— Et les douaniers n'y ont vu que du feu : Yolenti tout le premier.
— Explique^toi plus clairement.
— Mou Dieu, ça n'est pas bien difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que les douaniers étaient chez moi.
— Et ton chien sait ce qu'il a fait?
— Parfaitement.
— Qa n'est pas croyable, — dis-je à mon tour.
— Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant la chasse.
— Que lui avez-YOus ordonné de faire tout-à-rheure quand vous l'avez envoyé dehors?
— Une patrouille.
— Et vous avez compris à sa manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient éloignés?
— Précisément.
— Il avait l'air tout joyeux : cela se comprend, il vous apportait une bonne nouvelle ; mais s'il vous en eût apporté une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était surveillée, comment se serait-il comporté?
— Comme vous avez vu qu'il a fait quand les douaniers ont frappé à ma porte : il se serait couché tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger qu'elle signale est grand aussi.
— Tout cela tient du prodige, et je conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi précieux. Sa supériorité comme chasseur estelle égale à celle qu'il déploie comme contrebandier?
— A cet égard, je ne vous dis rien. Excellence... Vous jugerez vous-même demain.
Et Titano se remit aux préparifs de notre souper, que tous ces événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait réparer le temps perdu. En un clin d'œil, la friture de tanches, remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les mettre aussi devant
nous, un magnifique pftté de perdreaux et de fliisaûs, confectionné par lui avec un talent que n*eût pas désavoué le plus habile cuisinier ; un jambon de Milan; du thon de Marseille sans doute apporté sur VaiU des hiboux; des anchois, des olive^s et des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de Vhermitage blanc; pour Tentremets, du côte-rôtie et du saintperay; au dessert, qui fut du reste assez maigre, du fivesalte comme je n'en avais jamais bu.
Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire pour souper bien et longtemps,Titano, sur une nouvelle invitation du marquis, vint prendre sa placQ entre Stéphane et moi.
— Excellence — dit-il en s'adressant au premier — vous n'aurez pas votre caviar aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain.... Le hibou a chanté ce soir.
Mais demain, aurons-nous beau, temps pour la chasse? — demandai-je.
'— Magnifique, excelleuce! et je vous promets gibier et plaisir.
— Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre absence, comment feront-ils?
— Ils ne passent jamais qu'après le coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour ; d'ailleurs...
— Écoute, mon bon Titano— interrompit le marquis avec une affectueuse gravité, — tu as tort de ne pas abandonner ce métier périlleux, et permets-moi d'ajouter peu convenable pour un vieux soldat qui
n*a jamais rien ea à se reprocher. Tu es dénoncé sérieusement aujourd'hui, tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni Irèvc. On finira par te prendre en flagrant délit ; on te tuera ton chien, et on te fera payer mie amende qui te réduira à la besace.
— Me tuer mon chien, Excellence! — s'écria Titauo en devenant pâle de colère et en frappant du poing sur la table. — Malheur à celui qui serait asser hardi pour cela !
— Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?
— Aussi vrai que vous êtes le plus noble et le plus brave seigneur du Piémont.
— Ce serait, ma foi I une belle affaire. Voyons, Dfi'aimes-tu un peu?
— Si je vous aime, Excellence I
— Eh bien I promets-moi que tu laisseras désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.
— Je me suis engagé encore pour une passe.
— Va pour une, mais après...
— * Après.. . après... — répondit Titano en hésitant — je ferai ce que votre Excellence voudra. .
— C'est promis î
— ^ C'est juré! Excellence ; à votre santé I Debout ie bonne heure le lendemain, j'acquis d'abord la certitude qu'au moins une des deux promesses que le vieux Titano nous avait faites la veille au soir serait réalisée, car tout annonçait une journée magnifique, une de ces jt)umées dont l'apparence seule suffit pour faire entrer l'espoir et la joie au cœur du chasseur. Quand j'arrivai sur la porte de la cabane.
que f ayais ouverte avec précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de quelque cascade lointaine et le murmure voisin d*une source rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée comme Thaleine d*uu enfant à la mamelle, m'apportait les suaves émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de leur âpre nature bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée dont l'effet était ravissant et tout-à-fait nouveau pour moi. A ma gauche, le feuillage d'un groupe d'arbœs bruissait avec une volupté mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt l'aurore se leva, à la fois riante et splendide comme une jeune fille que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil- s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice. D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et
noires sur ce fond lumineux, puis elles prirent bientô elles-mêmes ses riches couleurs de pourpre etd*or, et dans quelques minutes le spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût jamais frappé mes regards. À mesure que le soleil montait et avant même que son disque eût paru, Tombre semblait fuir devant l'éclat de ce triomphateur, et de seconde eu seconde de nouvelles merveilles s'offraient à mon admiration toujours croissante. Icl^ un petit lac sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un œil bleu dont la paupière se' soulèverait lentement; là, de sombres sapins, lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs tètes de l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts couronnaient de gigantesques montagnes ; à mes pieds, un gazon fin et brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de laqu«lle serpentait une petite rivière indiquée par une longue; et sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le temps d'atteindre. Dans ce tableau le côté sévère était sublime, et ce qu'il avait de riant était délicieux : c'était la nature dans sa grâce et dans sa majesté.
Je pus alors prendre une idée exacte de la position qu'occupait la cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la direction de Pignerol, elle rencontrait les monta-
gnes disposées en amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. Ainsi, sans quitter Te seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'œil soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été possible d'aller à la chasse.
Gomme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps une haleine chaude sur ma main gauche pendante à mon côté*
L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était Torquato qui me léchait les doigts.
Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau velouté du second.
•- Eh bien I Excellence — me dit le vieux braconnier -—j'espère que vous achèterez de mes almahachs. Quel temps nous allons avoir aujourd'hui!
— Dri peu chaud peut-être — répondis-je.
— Dans la vallée, oui, je ûe dis pas, Excellence — reprit Titano — mais quand nous aurons grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la migraine.
— Et vous croyez que nous trouverons du gibier?
— Si nous eu trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours toute
Tannée, il n'en manque jamais : d'ailleurs, chaque automne je ne touche pas aux meilleurs cantons que monsieur le marquis n'ait fait sa tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.
— Alors vous me répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère?
— Je vous dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil ; jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine : le reste vous regarde.
— Une vingtaine I — m'écriai-je— on dit cependant que c'est un gibier si rare.
— U est rare, en effet, pour les paresseux qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes jambes et le nez fin.
— Et que trouverons-nous encore, en fait de gibier, dans vos montagnes? — demandai- je avec une curiosité qui sera comprise de tous les vrais chasseurs.
— Des gelinottes, des lièvres et des perdrix grises, rouges et blanches ; mais pour ces dernières, si vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines; elles ne descendent jamais ^plus basque les dernières neiges.
— Vous trouverez, j'espère , en moi, un compagnon ayant bon pied, bon œil, digne de vous enfin, mon cher Titano ; et je vous prie de ne pas me ménager la fatigue : je veux voir tout .ce qu'il y a de curieux en ce pays comme chasse; ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour tuer un chamois ; mais c'est impossible, n'est-ce pas ?
— Bah ! qui sait» Excellence? un chasseur, demème qQ*uu soldat, ne doit jamais dire : c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est pas gauche.
— Eh bieni voilà qui est convenu : vous me ferez tuer un chamois et je vous donnerai deux louis.
— Je ferai de mon mieux pour l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le plaisir qu^il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marqurs de Nora.
— Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? — repris-je en serrant la maûi au braconnier pour loi exprimer ma reconnaissance de sa délicatesse.
— Vous voyez bien ces trois grands sapins làbas?
— Au penchant de cette montagne grise?
— Précisément. Eh bien! quand nous serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.
— Mais je ne vois pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier peut-il se cacher î
— Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert foncé. Toute cette montagne est couverte de nerpi'un, petit arbrisseau épineux qui porto des fruits dont les coqs de bruyère sont très friands ; mais il est possible que vos chiens ne se sou-
. cient pas d'entrer là-dedans. Au surplus, Torquato fera le service pour tout le monde. N'est-ce pas, mon vieux?
— continua le braconnier en posant sa large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul ; — n'estce pas que tu travailleras bien aujourd'hui?
Torquato arrêta sur sou maître un regard rempli d'intelligence et d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.
En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous les gens en retard, il demanda pour-* quoi on ne partait pas, et comment le déjeuner n'était point encore prêt.
— Excellence, il le sera dans cinq minutes •— répondit Titano — mais tout-à-l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de bruit de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour vous prévenir que le déjeuner est servi.
Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna suivi de son fidèle compagnon Tépagneul.
— Eh bienJ que penses-tu de mon vieil original î
— dit Stéphano en suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez lui.
— Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous ne devrions rien tuer aujourd'hui : cet homme est un des meilleurs types que j'aie jamais rencontrés.
— Bah ! tu ne le connais pas encore 1
— Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais comme je m'en fais une très haute idée, il me semble que c'<est absolument comme si je les connaissaift.
— Elles surpassent tout ce qae tu peux te figurer dans ce genre.
— Je m'attends à Timpossible.
— Alors tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n*est pas encore ce qu'il y a de plus extraordinaire en lui...
— J'ai eu hier un échantillon de ses talents comme contrebandier — interrompis-je.
— Ce n'est pas cela non plus.
— Ma foi, je ne devine pas.
— Eh bien! Titano, qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que depuis dix ans que je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne? et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres chez le fameux Manton.
— Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins du monde — répondls-je.
Et je racontai à Stéphane le refus que m'avait fait le vieux braconnier d'une récompense de deux louis s'il me mettait à même de tuer un chamois.
~ Toujours le même — dit le marquis. — Quel dommage qu'il ait cette funeste passion de la contrebande ! mais il m'a promis que passé aujourd'hui. . .
— Et tu comptes sur sa parole?
-— S'il y manquait, ce serait la première fois. Comme le marquis prononçait ces m5ts, nous vîmes Torqualo sortir en gambadant de la cabane et venir ii
nous au petit galop : il portait dans sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.
Allons déjeuner — me dit Stéphane — nous sommes servis.
— Comment le sais-tu ?
— Regarde ce chien.
— Je l'ai vu.
— Il accourt nous avertir : c'est le maître d'hôtel de Titano ; seulement, comme il ne pouvait venir la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.
— C'est ma foi vrai — m'écriai-je.
Et prenant le bras de Stéphane, nous nous dirigeâmes vers la cabane, précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser passer, en servi- ^teur bien appris qu'il était.
— Mais c'est qu'il ne manque à rien — repris-je de plus en plus émerveillé.
— Tu en verras bien d'autres.
Nous nous mîmes à table, et nous commençâmes à fonctionner avec un appétit que je souhaite à tous les lecteurs de ce petit volume.
Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait ; le pain seul était noir et dur : la contrebande ne le fournissait pas.
— Ah I mon Dieu ! Excellence, j'ai oublié votre caviar — s'écria Titano — Je suis sûr cependant qu'il est arrivé ; mais ce sera l'affaire de quelques minutes.
Et le vieux braconnier se leva.
Le chien, qui était assis les yeux fixés sur son maître, se leva aussi.
Je compris que quelque chose d'extraordinaire al-
Uit se i»sser, et je posai ma fourchette poar suivre avec plus d'attention tous les mouvements de Fépagneul et de son mattre.
Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien babut, et il en tira un petit baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent pour renfermer leurs anaucbois marines. Ce baril était vide et défoncé par on bout.
Titano le présenta au chien, qui y introduisit son museau en aspirant bruyamment à deux ou trois reprises.
Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui sortit en courant.
J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes auoune réflexion.
Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de l'événement.
L'absence de l'épagneul dura un peuplas d'un demiquart d'heure.
J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de caviar dans sa gueule.
Il arriva, mais il n'apportait rieu.
Titano lui adressa quelques mots en patois piémon* tais.
Le chien se laissa tomber sur le carreau conune la vaille, et il fit semblant de dormir.
Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en faire autant.
En un clin d'oeil nous fûmes débout.
THano se dirigea vers un des coins de la cabane oh nous le suivîmes.
Armé contre le mur-, il poussa de droite à gauche UQ petit morceaa de bois qni avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.
J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de visite.
Titano y appliqua son œil comme il eût fait au verre d'une lorgnette.
Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant :
— Mettez-vous là, Excdlence, et regardez tout droit devant vous.
— J'y suis.
— Que voyez-vous, Excellence T
— Des montagnes, des montagnes, et toujours des montagnes.
— Ne jetez pas les yeux si loin.
— Ah I j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise, et dei^x chèvres qui broutent à quelque distance.
— Vous y êtes.
— Gela n'est pas bien curieux : la femme est vieille» et les chèvres sont maigres et pelées.
— Eh bien I Excellence, cette roche grise masque une petite cachette dans laquelle -se trouve le caviar que j'avais envoyé chercher par mon chien.
— Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?
— Parce que cette vieille sorcière est apportée là par les douaniers pour nous surveiller, moi et mon
MWWitlMw i;fttTM^ii«iO(ii;eiii4laBl^4flitté^.î4it^ Yena la gaeale vide. .««nî/iu^ ol enun
ne-seva pas bien long, .oiicuih-io uo-n-iv nu'f» wj'mvm
dois-je faire ponr rac^uérif î.sjj -i/ oU •;] iii) ^lini; ^îhq y i-mftftsjïM BWTi^«mi©^ilfctf^i1*1K«fl8(#|fis^ el«»re avec attention tons les monvauents de l%jTM!^ftile9m)^>
Je remis mon œil à la petite lucarne, et:'Biliuii^}re-
«8W«»fi%44!^«r :fltt^ > son
chien, qui repartit' à toutes jambes, mais eette fois en aboyant.
Au second coup ^^^.Jf^^^f K^Jf^s la vieille femme tourner vivement la tète du cote de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas ob&rver auparavant ; puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant [elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous. * '^''^ftiiâd >ëtl1é marquis étaient sur la porte : le pretàEé^ffl^^pela à voix basse.
Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.
Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée ; il courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.
Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la cabane à l'entrée de laquelle nous étions
placés, nous perdlaies bie&tôt de vue la vieflle femme et les deux chèvres.
Quelques minutes s'écoulèrent : Torquato disparut aussi.
J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une petite rivière. Cette petite rivière* coulait assez encaissée entre des plantations d'aulnes et de saules.
C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un acteur qui passe derrière la coulisse.
— L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence — me dit Titano — Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer à mon petit judas et regardez bien sur votre droite. Vous ne tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.
Je n'eus gai*de de dédaigner cet avertissement, et pendant que le marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau mon oeil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la roche grise.
Il n'y avais pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato accourir à toutes jambes.
— Le voilà! le voilà! — dis- je à voix basse à Titano — Au train dont il va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.
— Ne le perdez pas de vue, Excellence, et ditesnous bien ce qu'il fait.
— Je ne le vois plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici encore I il revient de notre côté I Sur mon honneur, il apporte un petit baril toat semblable à celui que vous lui avez montré !
— C'est le caviar de son Excellence le aaarquis ! — s'écria Titano enchanté de Ja noavelle que je lui donnais. J'en étais sûr, du reste. Ah I mes drôles, vous êtes biens malins ; mais Torquato, qui n'est pourtant qu'une béte, en sait encore plus long que vous I
En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était magnifique dans son triomphe.
— C'est merveilleux! incompréhensible! — m'écriai-je. — Mais comment diable cela s'est-il fait?
— Comme vous avez vu, Excellence — répondit le vieux braconnier.— -Torquato, la première (ois qu'il est sorti, a aperçu la vieille sorcière; il Ta flairée, puis il est revenji m'apprendre qu'on Tespionnait ; alors je l'ai envoyé courir au fond de la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n*a pas manqué d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le l<Hig des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux qui se trouve à trois on quatre cents pas d'ici, et il a regagné les rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le cherche encore là-bas. Tenez, Excellence — ajoutat-il — la voyez-vous dans les buissons avec ses deux chèvres î Le bon de l'histoire, c'est qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.
Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baiûl de caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les buissoDS qu^
croissMeDt aa boni de Teau, dans le fond de la vaUée, il reprit :
— Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Yolenti comme 'j*attrapai8 Je vieax Broscbi. Mais...
— Mais... tu sais ce que lu m'as promis — interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.
— Oui, Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si le notaire y avait passé — répondit Titano eu posant la main sur son cœur. — Goomie je vous le disais hier, je me suiS' engagé à donner un coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit, je débarrasserai complètement mon magasin du dehors, et demain je leur ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous avez raison. Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux soldat.
— S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon Titano — repris- je à mon tour — je vous engagerais à vous défier du hibou ce soir. l'ai cru remarquer, pendant qu'il chantait hier, que le brigadier Yolentirécoutait avec plus d'attention qu'ii n'aurait dû en accorder à une circonstance aussi peu importante : il est sur ses gardes.
— J'ai aussi vu cela, Excellence ; mais soyez tranquille, nous ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les longues soirées d'hiver, mou pauvre chien I — ajoutaTitano eu baissant la voix comme s'il se parlait à lui-même. — C'est égal, j'ai promis et je serai fidèle à mon serment.
Et en prononçant ces demies mots, le vieux braconnier poassa un gros soupir et caressa mélancoliquement la tète de son magnifique épagneul.
Quelques minutes après, nous quittions la table, et on quart d*heure ne s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette bi^veillance digne qui est le caractère distinctif des êtres ^ vraiment supérieurs .
Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano : le digne braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le trouvais pas ennuyeux.
Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de hotre hôte, je l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille, sa maigreur» sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus prodigieuses que la veille ; quoiqu'il marchât en apparence lentement^ nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d^une seule pièce : guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces vêtements que portaient les petits garçons il y a une quinzaine d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines les plus acérées, et de lui
permettre, en se coudiant sur un sol nu, de dissi^ muler sa présence comme un lièyre au gtte dans un champ fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de Manton dont le marquis de Nora lui avait fait présent.
Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de Mettre cette coulevrine en joue : je ne pus jamais la maintenir assez solidement à mon épaute pour fixer le point de mire sur un objet de dimension ordinaire.
Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Tinano m'avait montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous pourrions commencer à nous mettre en chasse : nos chiens, guidés par Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.
Le mien était du admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une réputation de beauté et d'excellence longtemps répandue dans toute la Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à Soliman. Torquato avait donc trouvé là "un émule digne de lui, et ces deux grands génies s'étaient compris en se flairant.. . Qu'on me cite deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poètes célèbres, capables de s'apprécier
aitôsi Yite à Faide d*uii moyen aussi simple. Oh l les chiens valent bien mieux que nous !
Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifant, Fun des <iuarante de TAcadémie française, cooame on dit encore à Bourges et à Carpentras.
Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse un enfant terrible, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer Gavami pendant six mois. Elle se tronvût au château du Marais, chez sa tante madame de la Briche, en inème temps que l'académicien que je vous ai nommé tout-à-^rheure.
« — M. Brifaut — lui dit-elle — vous avez le nom d'un chien.
« •— Ce que vous dites est pu^faitement juste, Mademoiselle.
« — Mais pourquoi avez-vous le nom d'un chien, monsieur Brifaut? ça n'est pas joli.
« — Je vais vous Je dire. Mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais ils sont devenus méchants, et pour les punir Dieu les a changés en hommes. »
Quelle philosophie douce et profonde I et surtout quel magniûque éloge de la race canine !
J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois 8a{Mns que Titano m'avait montrés le matin de sa porte.
Us étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux commençait une
eqpèœ de UûUis qui B'«vait guère que dix-lmit pouees à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux, qu'une belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser : une seule espèce de plante composait cet inextricable fouillis ; c'était un petit arbuste au feuii* lage sombre et aux baies noires que Titano m'avait désigné sous le nom de nerprun, en ajoutant que les coqs de bruyère étaient très-friands de ses fruits.
Nous armâmes nos fusils, et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans le taillis que Torquato fouillait
Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution héroïque, ce fut de s'élancer en- avant par un bond formidable.
Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en même temps, je l'entendis crier çonune s'il s'était douloureusement blessé. Toutefois il ne revint pas ; alors je me décidai à le suivre en employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.
Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour dans les buissons. Des milUers d'épines, aiguës comme des épingles, m'étaient entrées dans les molets et dans les genoux. Gomme Soliman, je ôs bonne contenance, et je me mis à marcher droit devant mol. Le marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son vêtement de basane, le battait sur ma droite. À qu^ques pas en avant de lui, j'apercevais au-d^essus des branches la belle et intelligente tète, et la queue en panache de Torquato.
Le noMe animal quêtait fièrement cmnme s'A eftt été à son aise dans on carré de luzerne.
— Eh bien! Excellence — me demanda Titano en faisant allusion à notre conversation du matin — pensezvous qu'il y ait assez de couvert ici pour cacher le gibier!
— Je pense que si celui qui y est a autant de p^ne à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.
— En attendant, prenez garde à vous : Torquato vient de tomber en arrêt... Oh ï vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.
On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient impitoyablement les jambes.
J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une indicible satisfaction que Soliman était à son cêté, et en arrêt comme lui : tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie, ce qui me permit d'addSirer la beauté de leurs poses, également magnifiques quoique dissemblables.
Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et fixe comme un charbon ; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut ferme comme si elle eût été coulée en bronze.
Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de devant, on l'aurait
era endormi, «sans les éclairs qui jaiUissaieiit de ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherdiait à se rendre compte du fomet d'un gibier tout nouveau pour lui.
Titano m'avait rejoint : le marquis, toujours sur la lisière du taillis et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une excellente position pour tirer.
Titano fit un signe.
L'épagneul alonge\encore le cou, puis il promena sa tète de droite à gauche en Tinclinant à diverses reprises comme une personne qui salue légèrement.
— Ce sont des coqs de bruyère — me dit Titano à demi-voix — il y en a sept : Torquato vient de les compter.
Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient lourdement entre nos deux chiens : ils étaient au nombre de sept, ainsi que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil, un peu au hasard, je dois le dire, j'eus le bonheur de voir tomber le chef de la bande et un jeune coq.
— Bravo I Excellence! — me cria Titano.
Et en même temps la double détonation de'sa coulevrine se fit entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la poule-mère; la seconde venaif d'abattre deux jeunes coqs qui se croisaient à une distance déjà considérable.
Des deux qui restaient, l'un passa à portée du mar-
qois : il eot le même sort qae cinq de ses compagnons.
C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis SoUman déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués : c'était le vieux coq.
Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et de la grosseur de ce gibier, dont On me parlait sans cesse depuis mon arrivée en Piémont. Son plumage, ^d'un noir bleu irisé de violet et de vert, avait des reflets et des chatoiments d'une ricbesse sans pareille. Une membrane d'un magnifique écarlate entourait ses yeux, son bec, et remontait en crête sur son large cr&ne ; deux bandes, d'une blancbeur éblouissante coupaient transversalement ses ailes; et sa queue, séparée en deux de manière à former la fourche, lui donnait des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de l'admirer et de remercier Titane i qui je devais ce superbe coup de fusil.
Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au.vieux*bracounier si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère pendant que nos chiens étaient en arrêt.
— Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à plumé tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.
— De ^Éts fort en plus fort, répondis-je : mais qù est-il donc votre merveilleux chien î
— Il cherche la poule qui n'est, je crois, que dé- Oiontée. Marchons toujours, il nous retrouvera bien.
Nous fimes une cîentaine de pas, précédés par Soliman qui croisai! devant nous sans se soacier des épines. Le courageux »iimal était cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses nombreuses blessures.
— Ah I voilà votre chien — dis-je k Titano.
Je venais d'apercevoir Tépagneul, immobile derrière une grosse touffe de genévrier.
— Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi — me répondit le vi^x braconnier.
— C'est impossible — rq)ris^je — Il tient votre poule dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous l'appelez.
— Torquato écouter I Torquato croire que je rappelle! Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.
Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en plein corps : il était effe* vement en arrêt et dans une pose magnifique.
— Vous avez raison — oriai-je à T .lano.
— A-t-il la queue droite ou relevée !
— Droite.
— Alors ce sont des perdrix ou des gelinottes. Préparez-vous toujours à tirer.
Une compagnie de gelinottes se leva en effet ; mais je ne mis pas même en joue : il me sembla qu'elles étaimit hors de portée. '
-^ Eh bien! à quoi pensei-vons, Excellence!
— C'est trop loin.
— Bah! fit TiUno en portant la crosse de son fosil à son épaule.
Les deux coups partirent, et deux gelinottes tombèrent littéralement fracassées conune des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la distance : c'était fabuleux, il y avait cent yingt-sept pas.
Le départ bruyant du gibier, lés deux coups de fusil, rien n'avait troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gelinottes, qu'il rapporta l'une après l'autre.
Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en sortfanes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir : quinze coqs de bruyère, hait gelinottes et dix perdreaux rouges.
Titanom'avait également permis d'être le roi. J'avais pour ma part quatorze pièces» et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.
Le marquis m'avait rejoint depuis longtemps , et nous nous assîmes au bord d'une petite source om* bragée par un groupe de bouleaux et de saules.
— Il est maintenant onze heures à peu près — nous dit Titano. — Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous nous remettrons en campagne.
— Pourquoi prendre toute cette peine? — dis-je à Titano. — D vaudrait bien mieux, cerne semble, cacher
dans quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.
— J*ai besoin de retourner à tomaison — n^prit le vieux braconnier — et puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je serai certainement revenu.
Et tout en pariant, Titane mettait l'une après l'autre nos trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en commençant par les plus lourdes.
Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remi^ eut englouti le dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le soulever.
J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute ma force, et je le laissai aussitôt retomber.
— Et vous allez porter celaT — demandai-je à Titano.
Il me regarda d'un air goguoiard, et prenant la cart nassière d'une seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite pensionnaire, et il la
•'^ posa sur son épaule, qui reçut ce poids énorme sans
^ fléchir.
. — Laisse-nous du moins ton fusil, — lui dit alors
^ le marquis.
^ — Et si je trouve quelque bon coup à faire en che-
"^ min. Excellence ¥
^ — Tu ne le fei*as pas.
^ — Hais que dira Torquato? Je ne veux pas que mon chien puisse croire que je baisse. Au revoir, Ex-
i^ eellences.
Et H partit d'un pas aassi léger que 8*il n*aYait eu que Yingt ans et qu'il n'eût rien porté.
Noos le siUTtmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane, dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de gibier chemin fusant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.
*'^— Quel homme extraordinaire! — dis-je à Stéphano.
--^ C'est vrai qu'il n'a pas son pareil; mais je mettrais ma main au feu que ee n'est pas pour se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.
— Et que supposes-tu qui l'occupe?
— Toujours sa maudite contrebande. Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde! — continua le marquis.
— Quoi?
-• €!omment, tu ne vms rien?
— Non, sa porte est toujours fermée.
-^ Examine le toit.
— Eh bien?
— Cette fumée épaisse...
— Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera jamais, et je considère la promesse qu'il t'a fiûte comme un serment d'ivrogne.
^ Je commence à le craindre aussi.
En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière
nous ; nous nous retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Yolenti qui s'avançait la carabine sur Tépaule.
— Eh bien! Excellence, avei-vous fait bonne chasse? — demanda-t-il au marcpiîs m le saluant militairement.
— Si bonne — répondit Stéphano —que nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous débarrasser de notre gibier.
— Il paraît qu'il le fait d^à cuire, si j'en juge fkv la fumée qui sort de sa cheminée, — reprit le brigadier.
— Il en est bien capable, — répliqua le niarqms froidement.
— Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas. Excellence?
— Sans aucun doute.
— Alors conseillez-lui donc de renoncer à la contrebande : tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un jour en flagrant délit.
— Vous l'avez averti hier : le reste vous regarde tous les deux. Toutefois j'ai lien de croire qu'il ne s'exposera plus.
— Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la Crocia-Bianca à Pignerol? J'y retourne de ce pas.
— Je vous remercie, brigadier.
Volenti renouvela son salut militaire^ puis il s'éloigna. En ce moment Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.
Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n*aTait pas duré en tout trois quarts d'beure.
Stéphane lui conta ce qui s*était passé, en insistant sur la remarque de Yolenti au sujet de la fumée.
— - Le dr6le en sait long, — répondit Titano en secouantlatètecommeun homme contrarié; — ^mais puisqu'il retourne à Pignerolce scht, je n'ai rien à craindre pour cette nuit ; et demain, vous savez, Excellence...
— Prends-y garde, — interrompit le marquis; — il esl capable d^avoir dit qu'il s'en allait, (tour que je te le répète, et t'inspirer par ce moyen une fausse sécurité. À la place, je me tiendrais tranquille ce soir.
— Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma parole, et si j'y manquais, vous seriez en droit de douter à votre tour de la promesse que j'ai fisSite. Ce serait bien le diable si j'étais pris dans ma dernière expédition.
— Enfin, les avertissements ue t'auront pas man- (;ué. Maintenant, en route, mes amis : il ne nous reste plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vastu nous conduire?
— J'ai promis à son Excellence le marquis français de lui montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela, il faut gagner les hauteurs de Bricherasco^
— Alors nous n'avons pas une minute à perdre.
— Titano nous avait rapporté une gourde remplie d^excellent ratafia de Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes remplis d'une ardeur nouvell^L Nos chiens galopaient devant nous avec une légèreté qui nous fit supposer que noua pouvions compter sur eux.
Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs qui se dressaient devant nous, où régnait un brouillard d'une opacité telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et je sentais se glacer sur mon corps et sur mon visage la transpiration bienfaisante que notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais à [coop sûr pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux braconnier était si grande, qu'il ne me vint pas à l'esprit la plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose cependant aurait dû au moins m'étonner : Torquato, à dater du moment où nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de quelques minutes ; quant au chien du marquis, croyant sans doute lâchasse finie, il avait déserté sans cérémonie.
Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau noirâtre, parsemé çà. et 18 de touffes de mousses et de lichens d'un vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches vinrent
eouper de distance en distance cette triste surface : je compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la r^ion des neiges, dont Titano m'avait parlé.
En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d*abord le disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des Ilots de vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus d'éclat encore et plus de solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que nous y étions entrés.
Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans pareille, étincelait audessus de nos têtes. J'y aurais vainement cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil, roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi. Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait <K>mme l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les pins, les houx et les genévriers qui croissaient de distance en distance,