SOS
étaient couverts â*Qn givre qn*on eût pris pour une broderie de perles et de diamants. jUn silence imposant régnait sur ces magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat : je n'avais de ma vie vu ni rêvé rien de semblable.
Titano, h qui ces ricbesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon admiration, mais il me sembla qu'il en était cbarmé. A la satisfaction qu'exprimait sa pbysionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.
— Eh bien ! Excellence, ce que vous me dites là me flatte — me répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses grimaces. — Je suis un peu ici comme chez moi , car il n'y a guère que moi qui y vienne — ajouta-t-il. — Maintenant , faisons encore chacun une petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous eu campagne. Voilà Torquato qui porte le nez auvent : nous n'irons pas loin sans voir voler quelque chose.
Nous nous mtmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas à peu près les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ d'avoine ou d'un carré de luzerne.
La neige que nous foulions était ii4&rge de toute empreinte de pied humain ; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi, lesquelles il ne
me ftit pas diffietie de recomiattre quelques frayés de perdrix.
Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe d'intelligence ; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que Torquato Yint se placer immédiatement à côté de lui.
Gomme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était sous leur nez.
Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction des leurs.
— Je les aperçois. Excellence! — me dit-il vivement après un examen de quelques secondes : — elles sont exactement sous le nez de votre chien ; il ne tiendrait qu'à lui d'en gueuler une. Allons! allons! je vois qu'il est sage.
— Moi, je ne vois rien -*- dis-je à Titano après avoir regardé à mon tour.
— Avancez encore un peu... encore... là, très bien; arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner, elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?
— Non; et toi? — demandai-je à Stéphane.
— Moi, je distingue un petit boursoufQement, comme si le vent^vait poussé un peu plus de neige en cet endroit : ce doit être ça — me réponjjît le marquis neNora, V
— Préeiséiiient, Excellence. Prép&rez**vous main-^ tenant! — s*écria Titano.
J'entendis comme un brait d'ailes et nne sorte de chant plaintif, puis je vis entre les deux chiens, qui avaient relevé la tète brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour l'endroit où les per^ drix s'étaient blotties, et où elles avaient fait fondre la neige.
Je regardai en l'air : rien; je jetai rapidement la vue devant moi : rien non plus; cela tenait du prodige.
— Eh bien ! Excellence, vous ne tirez donc pas? -^ me demanda Titano en portant son arme à soa épaule. i
— Tirer! quoi? je ne vois rien.
— Alors....
Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains, sfmblables à ceux de là foudre quand un orage s'é*< Joigne.
Quafld je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui revenaient à nous : Torquato alla à son mattre, Soliman s'approcha de moi.
Chacun d'eux rapportait une perdrix.
Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinù avec une curiosité que tous les véritables chasseurs con^>re&âront, j'en suis sûr.
C'était bi^la plus ravissante petite créature de la
t^re. Les grains de plomb qui f avideiil atteinte sous Tatle ne rayaient pas gâtée le moins du monde, et onraurait crue plutôt endormie que morte. En admirant la blandieur merveilleuse de son plumage, je commençai à m*expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dcmt nous étions entourés, et je ne fus que plus étonné de la finesse de vue du vieux braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que notre perdrix ordinaire, mais eUe en avait toutes les formes, avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se rapprochait^ quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et l'iris de l'oeil était pd'un brun canelie un peu clair ; un petit cercle rose vif bordait les paupières.
Titanomedit que c'était la chanterelle ; il me fit voir en même temps l'autre béte, qu'il m'assura être un mtle : il était plus 9*os, et ses pieds avaient des
--* Biais comment diable aveas-vous fait pour exécuter ce coup double! — demandai-je à Titaiio.-*-Moi, je déctoe sur l'honneur n'avoir rien vu voler.
— Quelque chose a volé cependant — me répondîtil en goguenardant — puisque quelque chose ne vole plus.
n n'y avait rien de plus Ic^que que ce raisonnement, mais il ne répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.
-r Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici, qu'avec un peu d'att^[itin& oa y peut découvrir la plus faille vapeur qui le trs^rse. Tenez,
par exemple, regardez ee corbeau qui passe là-bas.
— -Ebbienî
— Ne remarquez* vous rien de particulier en lui ?
— Rien absolument.
— Examinez mieux.
— J*y mets une telle attention, que mes yeux eu pleurent... Ah I attendez un moment! je ne sais si c'est un effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite trsdnée de fumée grise derrière cette béte.
— C'est cela même, Excellence ; et 6'est de cette manière que mon œil suit les perdrix blanches. Cette petite traîna de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur, cela fait que... ma foi, mousieur le curé de Pignerol me J'a bien expliqué, mais je Tai oublié.
— Je comprends à peu près — dis-je à Titano — seulement jamais je ne distinguerai assez bien cette famée pour tirer juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que vous avez fait.
— Eh bien ! je recommencerai tout à l'heure, Exeellencj. Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous dis la vérité?
— Un seul.
— Alors, en route — reprit Titano, qui pendant ée petit colloque avait rechargé son arme.
Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.
Après m qf»H d'heure environ de redièrehes, toujours cheminant droit devant nau9» SoUman, qui ga-
lopiit sur DM gauche, se retourna brasqueinenl, pois resta immobile, le corps plié comme s'il eût été pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le gibier l'avait surpris.
Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.
— Allons, signor marchese — me dit-il — ouvrez bien les yeux et rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure ; il ne faut qu'un peu d'habitude. Si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous, pour faire mon second hasard ; vous savez bien?..
Une courte description des localités est iadispensable pour bien faire comprendre ce qui va suivre.
L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants auparavant ; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien, ex par conséquent dans la direction que le gibier qui devait se lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait de toutes parts. J'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.
Gomme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien, mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix les unes à côté des autres.
Le bruit d*ailes et le chant pkintif m'ayertfarent * qu'elles étaient parties.
Je mis en joue devant moi, dans Tespoir de déeouvrir les petites vapeurs grises et de faire feu avec une demi certitude, mais je n'aperçus absolument rien da semblable.
Tout-à-coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir dire à Soliman : apport/
Voici ce qui s'était passé :
Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige^ elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement et faire feu : mes deux coups avaient aussi porté.
— Bravo ! signer marchese! — s'écria Titano. — Seulement vous pouvez vous flatter d'avoir de lachance; mais il n'y a rien à dire, c'est tiré en mattre.
Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent très-rarement de prendre.
— Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger votre fusil à balle : ça se trouve joliment bien que vous venez de le nettoyer de sou plomb.
— Ge n'est donc pas une plaisanterie!
— Quoi, Excenence ?
— Ce chamois...
— > Eh bien ! Excellence, je vous demande ane demiheure de grande fatigue encore , mais là ce qui s'appelle de la fatigue. . . ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme nous en avons fait depuis ce matin.
J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée. Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon cœur le chaftiois à tous les diables.
Mais ce coquin d'amour-propre qui m'a fait faire tant de sottises dans ma vie, ni'empécha de convenir que j'aimerais mieux regagner la chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que de courir après un nouveau triomphe.
Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis mieux encore : je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira de\x^ ou trois goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.
Toutefois, le premier quart d'heiu*e se passa assez bien ; mais les difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes, j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le parti de refuser à aller plus loin.
Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et, pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits d'esprit de son épagneul ;
enfin, me voyant de plus en plus abattu, il me dit :
— Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.
— Ah I — répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.
— Nous serons arrivés dans quatre ou cinq minutes à Tendroit où se tiennent les chamois.
Un second ah! encore phis détaché que le premier des choses de ce monde, fut mon unique réponse.
— El ce qu'il y a de mieux — reprit-il— c'est que, sans que vous vous en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne l'étions il y a une heure et demie.
Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.
— Voilà le dernier coup de collier à donner — fit soudain Titano — mais, comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à écorcher que la queue.
Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le cœur.
L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule de glace presque à pic.
— Eh quoi ! nous faudra-t-il donc escalader cette ^ muraille? — demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.
— Oui, Excellence-^ me répondit le vieux braoon-
nier, e& tirant de son immense carmssière nne-eonrte bâche et trois paires de patins, sorte de semelles de bois garnies de crampons d*acier.
•— Eh bien I franchement — repris-je aussitôt — j'aime nûeox ne jamais voir bondir un chamois de ma "Vie.
— Aimez - tous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin que nous ayons déjà fait pour retourner à ma cabane? U n'y a que ces deux partis-là à prendre.
Je gardai le silence, mais ma physionomie exprmia une consternation si grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas cependant, eut l'air presque attendri.
— Tenez, signer marchese — me dit*îl — ceci n'est effrayant qu'à la vue. Je vais vous tailler là-dedans un petit escalier de cristal si coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le monter.
— Et après , quand nous serons là-haut !
— Quand nous serons là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des chamois.
— Que le diable emporte les chamois I — m'écriai-je impatienté et un peu honteux.
— Vous ne me laissez pas le temps d'achever, Excelience ; j'allais ajouter qu'il ne. nous fondra guère que vingt minutes de marche pour regagner notre gtte. Cela vous va-t-il î
— Crois ce qu'il te dit — reprit alors le marquis. — J'ai fait une fois cette même tournée avec lui;
I toi je n*en pouvais {tes ; eh bien I j'ai eu la
preuve évid^te que le retoor par là était quatre fois plus court.
-*- D*aiUeurs — continua Titano — si totre Excellence était tout-à-fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les reins assez forts pour la porter une partie du chemin.
L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me s^tais plus vigoureux.
Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.
— J'en étais sûr — s'écria-t-ii. — Maintenant, buvez encore un bon coup de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre escalier.
— Corpo di Bacco! — ajouta-t-il aussitôt en se reprenant — - votre chien va nous gêner l je n'avais pas pensé à cela, grand imbédle que je suis I
— Mon chien va nous gêner! — demandai-je — - eh bien I et le vôtre ?
— Oh I le mien, il n'y a pas à s'en occuper : je vais lui faire signe de s'en aller et il s'en ira. Voyezvous, les chamois sont les bêtes les plus défiantes de la terre : nous ne pourrons les approcher qu'eu nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous comprenez, Excellence, qu'un chien...
— Il a raison — interrompit le marquis, — Mais comment faire? je ne vois aucun moym.
^ Mon chien restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en donne l'exemple. :. — D*accord ; mais il est blanc.
— Tant mieux, on le verra moins sur la neige.
— Là-^ut il n*y en a plus, Excellence.
— Ahl diable!
— n me vient une idée — reprît vivement le vieux braconnier, comme s*il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai effectivement.
— Quelle est ton idée, vieux sorcier? — demanda le marquis de Nora.
— Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul, et ils s'en iront eusemble.
— Mon chien ne comprendra pas ce que cela veut dire ; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons plus rien faire ensuite.
— Torouatolui expliquera l'affaire, signer marchese ; et quand ils auront causé un moment ils s'entendront peut-être à merveille.
— Soliman ne sait pas le piémontais — dis-je en riant, car je n'envisageais la chose que comme m\e plaisanterie.
— Mais Torquato sait le français, Excellence — répondit le vieux chasseur avec le plus grand sérieux. — Gomment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec les contrebandiers ?
— Nous pouvons toujours essayer — ajouta le marquis. — Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il ait eu le temps de prendre de l'humeur.
— Soit — dis-je — et j'appelai Soliman qui se dé-