SI
«iltéraît aree de la neige à quelques fpas de moî.
Il vint, et Tilano lira encore de sa gibecière, qui contenait autant de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en poils de sanglier, et en un clin'd*œil il eut attaché les deux chiens Tun à Tautre.
Soliman me regarda d'un air proSondément étonné; mais, à ma grande surprise, il ne fit aucune résistance : il est vrai que nous n'en étions encore qu'an prologue de la pièce.
Tilano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste, sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il dit deux ou trois mots en patois.
Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait, à ne pas s'y tromper : Mon cher ami, quand vous voudrez; je suis entièrement à vos ordres.
Soliman me consulta à son tour d'un coup d'œil.
— Allez ! — lui dis-je.
'>s partirent, ma foi ! tons les deux, à ma profonde stupéfaction. Je les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée : Tévénement ne justifia pas cette crainte : tout en galopant, Soli* man tourna une ou deux fois la tôte de mon côté, mais ce fut tout.
Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser nos patins.
En moins de vingt minutes tout était terminé, et oo temps de repos m'avait à peu pr&s remis.
çtm. ciis. ti
Titano s'attacha une longue eorde autour des reins, imis il me dit d'en faire autant ; Textrémité de la corde fut nouée à la ceinture du marquis.
Nous formions ainsi une espèce de chatne, dont Titano était la tète^ moi le centre et Nora la queue.
Alors Tascension commença.
Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal assurés se dérobèrent sous moi ; mais Titano, ferme comme un roc, me remit debout. Le marquis broncba aussi une fois et me fit chanceler, Titano nous retint tous les deux.
Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de buissons épais.
— Maintenant, du silence — nous dit Titano à voix basse, pendant que nous nous débarrassions de notre e<H^ et de nos chaussures de bois.— Je vais aller à la découverte.
Il se mit à plat-ventre et nous le vtmes disparaître dans les buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans l'herbe.
Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de Ses doigts qu'il leva en l'air, avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait vu quatre chamois à portée.
lions nous couchâmes alors comme lui, .rampant à l'aide de. la main gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que Titano nous guidait ; je le suivais inunédiatement.
Il s'arrêta, se souleva fiur ses deux i9Q0ttX).éc«rU
avec préeaation quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.
Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle broutaient paisiblement quatre cbamois.
Un cinquième, debout sur la pointe d*un rocber situé beaucoup plus loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, car il se détacbait sur l'azur du ciel , tandis que ses compagnons se confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée» d'ailleurs un peu envabie déjà par la brume du soir.
— Appuyez votre fusil sur mon épaule — murmura Tilano à mon oreille — et envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. Dépêchez-vous! . — reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. — La sentinelle nous a éventés ; avant trois secondes elle sifflera, et alors, bonsoir, la chasse sera...
J'avais ajusté , je fis feu ^
Au moment où mon coup de fusil retentissait, le clftlnois de garde fit entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement : nous nous levâmes tous les trois comme im seul homme.
— Bravo! bravo ! signor marchese ! — siécria Titano en jetant sa coiffure en l'air. — ^Eh bien ! êtes-vous encore fatigué?
Trélu des dhamois avaient ftii, je ne sais par où ni
comment ; mais le quatrième, celui qae j*aYais ajusté, 8e débattait dans les coiivulsioQS de Tagonie.
Nous nous élançâmes sur une pente d*unc rapidité effrayante, mais dont le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en moins d*une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand j'avais tiré.
Titano était radieux. Il pritle chamois, le mit en travers sur ses épaules, comme fait le Bon Pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.
Titano ne m'avait pas bercé d*une espérance trompeuse, car nous fûmes rendus à sa cabane beaucoup plus promptcment que je n'osais l'espérer ; il est vrai, que le digue homme eut soin , pour me faire paraître la d^i^Unce plus courte encore , de se remettre à me conter une foule d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les autres ; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien qu'en arrivant chez lui j'étais lin peu moins fatigué qu'iAc heure auparavant.
— Eh bicnl Excellence —me disait-il tout en ^minant — je vous ai fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite.... mais il ne faudra pas trop tarder^ reprit-il avec un mélange d'insouciance et de mélancolie — car il n'y aura bientétplus d'huile dans la lampe.
~ Bah7— fit 1^ marquis— tu xuMis entcrperaHoos,
pour pen que tu y mettes de rentètement : voHà vingt ans que je te connais et que je te vois toujours lé méose.
— C'est que , voyez -vous, Excellence , il y a vingt ans j'élais déjà Irès-vicux : tenez , c'est justement à cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon Age.
— Cependant je parie que tu es le moius fatigué de nour trois.
— L'habitude, signer marchese; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai tout-à-fait.
— Ecoute — reprit le marquis— je crois que je puis te faire une proposition qui te conviendra.
— Votre Excellence sait...
— Pas de phrases : lu te souviens de ce que tu m'as promis?
— Uj honnête homme n'a que sa parole : à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la contrebande.
— C'est cela même : eh bieni qui t'empêcherait alors de prendre tout-à-fait ta retraite et de venir l'établir chez moi?
— Quitter mes montagnes , Excellence ! Vous êtes bien. bon, certainement, mais autant vaudrait me faire conduire toute de suite au cimetière.
^%- Tu reviendras les voir quelquefois.
— Ce n'est pas la même chose, Excellence. Je me connais, voyez* vous ; il me faut cet air vif, cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.
— Oh ! pour ce qui est de cela, lu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.
— Vous ne me gêneriez pas, je le sais bien, signor
mardiese ; nuôs mai je me gèaerais , ce qui reriendraît absolument au même.
— Tu es un vieux fou ! — interrompit le marquis ayee impatience.
— On est toujours fou , Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.
— Que deviendrais-tu , par exemple , si tu tombais malade?
— Mais, Excellence, je ne serai jamais malade.
— Tu parlais cependant tout à l'heure de ta lin prochaine.
— C'est bien différent.
En^ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à cette conversation. J'en fus ftché, car j'aurais été très-curieux d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir bien portant.
Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage : j'ajouterai que la meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu de la chasse, honteux lie sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près de nos mulets.
Ceux-ci étaient prêts ; mais , outre qu'il n'eût pas été prudent de nous engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de sorte que nous aeceptftmes avec un véritable plaisir l'offre
que nous fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.
Nous rengageâmes, à notre tour, à laisser le dômes-» tique s'occuper des préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu ; mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant seule^ ment dâ[>arrassé de son immense carnassière , il se mit à l'œuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille, et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.
Pendant qu'il allait et venait* souriant, grimaçant, clignant de l'œil et se parlant quelquefois à lui-mème« ' nous ne le perdions pas de vue, le marquis et moi, el nous eûmes l'occasion de nous faire remarquer réci«' proquement que son chien suivait aussi du regard tous ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et d'affection pour son maître. C'était» en vérité, l'étude la plus curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux êtres, et quand on s'y éCait livré pendant quelques instants, on se surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque association de bipèdes; j'eu demande pardon à mes semblables.
— Tels c]ue tu les vois — me dit le marquis — je mettrais ma main dans ce brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en communication de regards et de pensées.
— J'ai vu bien des clioses incompréhensibles depuis
hiett mais en rdrité celle-là serait par tm;;» forte — répondis*je. — Â la rigueur, je veux bien que ce chien sadie que le chant du hibou est le signai du passage d*nne troupe de contrebandiers ; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il reconnaisse dans une gardeuse de chèvres une personne chargée de l'espionner; mais comment veux-tu que j'adnrcUe chez un animal la prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.
— Tant que tu voudras, mon cher ami ; mais je suis à peu près sûr de ce que j'avance. Examine-les avec attention, cl trouve-moi à cette conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle que je t'ai donnée.
— Rien n'est plus facile : Titane prépare notre souper, et Torquato qui- a faim lui demande quelque chose.
— Si cela était, au Ueu de se borner à le poursuivre du regard, il se tiendrait sur ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose : il interroge, mais il ne sollicite pas. Eludie-les tous deux avec attention.
Le hasard voulut qu'en ce moment Titane, en sortant de son bahut un énorme pâté auquel nous avions fait le malin même une brèche profonde, en laissa tomber quelques bribes par terre : c'eût été, à coup sûr, une bonne occasion pour Torquato : cependant il ne bougea pas, et Soliman s*élança seul pour nettoyer la chambré, ce qui fut fait en un clin d'o:il.
— Tu vois? — me dit le marquis.
— Cest ma foi vra I Titano est un aorcieri et len dukxk est soo démon familier.
— Vos Excellences sont ser¥ies,— nous dit le vienx braconnier en nous montrant la table, qui, sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et solides choses dont il lavait couverte.
Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir, comme il avait déjà fait Je malin«
— Ecoute, mou vieux — lui dit le marquis, — tu as peut-être quelque chose à faire ; dans ce cas, il no faudrait pas te gtoer pour nous. Ainsi lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de ces bouteilles, va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore la contrebande ce soir, fais-la en conscience : seulement, préviens ces gens que tu les obliges pour la dernière fois.
— Excellence, le moment n'est pas encore venu, — répondit Titano en jetant à la dérobée un coup d*œil sur sa pendule qui marquait huit heures. — Et puis — ajouta- t-il~ il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils passent ailleurs...
— Et alors?
— Alors, signor marchcse, je serai dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne doivent plus compter sur moi.
— Tu es un bi*ave homme I — s'écria Nora en tendant la main au vieux braconnier ; — aussi, quand je te quitterai, je serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.
— Nous nous enouirons un peu, mon chien et moi,
pendant les kmgoes soifées d'biTer ; «ait je penserai qoe je fais une chose que tous m'ares demandée, et je me coneherai le cœur content. A votre santé, Excellence ; à la vôtre aussi, signer marehese«- reprit Titano en se tournant de mou côté.
Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment Tépagneul, qui était accroupi devant la dieminée, les yeux toujours attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tète sur le bord de la table.
Je lui présentai un morceau de pain saucée mais il ne daigna pas seulement le flairer.
— Ah I Ah I — fit le braconnier les — drôles seront exacts.
Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de la cabane.
Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titane ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le plus misérable : vrai caniche d'aveugle s'il en fût.
— Plus de doute — dit Titane d'un air mécontent. — Sur mon honneur je me serais bien dispensé de cette corvée.
— Ils passent donc décidément? — demanda le marquis.
— Ils veulent passer, Excellence^ el ils m'envoient Mouton pour me prier de leur faire savoir si le passage est libre.
— Et comment le sauras-tu toi-même T
— En allant m'en assurer, ce que je vais faire à la minute.
— Stras^tn longtemps absent?
— Une demi-heure tout au plus, Mangez doucement, ne buvez pas tout, je viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Yolenti, qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.
— Sois prudent, mon vieux brave — interrompit, avec l'accent d'une vive sollicitude, le marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés au manteau de la cheminée. — Il serait dur, pour ta dernière campagne...
— Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la diose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais me placer à l'entrée ; Torquato fera une bonne patrouille aux alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les autres, qui continueront leur route tranquillement.
— Alors, pourquoi prends-tu un fusil?
— Je ne sors jamais sans cela ; mais depuis quinze ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion de le mettre en joue. A bientôt. Excellence, — reprit Tilano en se dirigeant vers la porte.
— Et le barbet? ^^ demandai-je.
— Il est parti pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste ; il ne fait jamais de plus longue conversation que cela.
Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui conduisait au
ftmd de la petite vallée que nous aTions traversée le matin pour nous odettre en chasse.
—Je crois qu'il a assez de ce métier, — dis-jc au marquis —et je suis sûr quUl te sait bon gré de ravoir engagé à y renoncer. Dieu veuille maintenant que tout aille bien !
— Je Tcspère — répondit Nora avec préoccupation — mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m*a semblé, quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien triomphant.
— Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne savait rien : s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à Titano les averlisments qu'il lui avait donnés hier. Je crois plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, il aura voulu effrayer notre vieil ami afin de l'obliger à rester tranquille cette nuit.
— Tu as j)ardieu raison — s'écria le marquis. — Cest là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.
Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison , que les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques secondes seulement : nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi» d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes eau-
ser dans rintériear, où nous n'avions laissé que notro domestique.
Nous hâlâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous deux par le môme pressentiment.
Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane : ces deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.
Us nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au marquis :
— Excellence, je regrette vivement de vous re* trouver ici, car mes gens vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été pris en flagrand délit : j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas le pot aux roses.
— Ètes-vous doncf sûr, brigadier — demanda lo marquis — qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici celte nuit? •
— Parfaitement sûr. Excellence; un des leur» les a vendus depuis hier.
— Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.
— Je suis certain du fait, Excellence; et j'en s^% fâché, car j'aurais autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.
— Il ne lient qu'à vous.
— Comment cela, Excellence?
-^ En fermant les yeux si on vous le ramène.
^^— Désolé de vous refuser, Excellence ; mais e*est
HDpossiMe. On me dénoneerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, et je perdrais ma place.
— Écoutez, Yolenti, reprit le marquis avec une gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu*à dater de demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers : eh bien I si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour cette fds.
— • Et si l'on me dénonce, ExcdlenceT
— Je me chargerai d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en parler dès demain en passant à Raoconigi, où il est en ce moment.
— Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a vu le marquis de Nora se battre à Gènes dans le vingt et un (1), lui aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne dresserai pas de procès-verbal contre lui... Hais vous comprenez, Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommence^ plus...
— J'en prends l'engagement en son nom.
•^ Cela me suffit. Excellence, excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici aux environs; si pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on amène ici votre protégé, dites-lui ce gipa été convenu entre nous : je ne tarderai pas beauooup à revoir.
Yolenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la cabane.
. (4) C'est ainsi que les Piémontaii désignent leur réfCh lutiota d« «8S4.
— Voilà, Dieu merci! uue affaire arrangée I *- s'écria Nora. — Le pauvre Titane l'a échappé belle. Qael bonheur que j'aie eu l'idée de cette chasse I Buvons à la santé de Yolentil
— Excellence, voulez-vous remplir mon verre? — dit une grosse voix joviale.
Nous nous retournâmes : Titano était debout sur le seuil, secouant ses pieds couverts de rosée.
— Comment! tu n'es pas pris? — lui demanda vivement le marquis.
— J'ai failli l'être dix fois, Excellence ; mais Torquato marchait devant moi, et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de Velletri, tous les douaniers de l'Itahe ne trouveraient pas les marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de souper.
— Et ton chien? — fit le marquis.
— Il va revenir tout-à-l'heure. Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.
— Je suis fâché qu'il ne soit pas revenu avec toi.
— Pourquoi cela, Excellence? — demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.
— Parce que si Yolenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...
— Le tuer! — s'écria Titano. — Excellence, je vais à la rencontre de mon vaillant et fidèle Torquato.
Et le fusil fut de nouveau décroché.
> — Mon ami, si tu trpuvea Yotenti sur ton chemin,
ne te fais pas de manvaises affaires arec Im — reprit le marquis ; — il sort d'ici et j'ai sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de procèsverbal contre toi : tu vois donc que c*est un brave homme.
— Je ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre de mon chien : adieu; c'est Taffaire de quelques minutes, un quart d'heure au plus.
Et il disparut de nouveau.
Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et instinctivement tourmentés : il n*y avait cependant pas de quoi, puisque tout était arrangé.
Soudain nous bondîmes sur nos sièges : deux détonations d'armes à feu avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans Fine de 'ces détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil monstre de Titane.
Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la vallée : c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux braconnier venait aussi de disparaître.
Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titane, mais dans quelle situation !
Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tôte de son bel épagneul , dont le corps se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie.
— Qui a commis cette lâche aeticm) — m'écriai-jo indigné.
^ Je ne le sais pas, Excellence — me répondit Ti« tttio d'une "vtrix brisée par ia douleur; — mais d vous
Teprit êtes earienx de lesavmr, faites une quarantalkie de pas
imelle vers votre gauche, et chercbez dans ces buissons de
jrocès- genévriers.
brare — Malheureux ! tu as tué un homme ! -^ s*écfia à son tour le marquis.
i]m — Ou a tiré sur mou chien , et md j'ai fait feu sur
siTaf* rhomme qui avait tiré.
ipliis. ^^g reprtmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes dans les genévriers.
silen- {}0s premiers pas se heurtèrent contre un homme
ait<^ étendu, dans une complète immobilité , la face contre terre.
déto- ^ous nous h&tftmes de le soulever et'de le retourner,
»QP ^ et à la clarté de la lune nous reconnûmes le brigadier
îlioflB Volenti. *
^^ ^^ Une balle lui avait traversé la tète ; la mort avait dû être instantané
î<^" Nous laissâmes ictomber le cadavre avec horreur,
} ^^' et plongés dans uiie profonde consternation, nous nous
eoflît demandâmes, le n«arquis et moi, ce que nous devions faire après cette terrible catastrophe.
lOQS £j^ vérité, nous ne le savions pas ; mais ce qui devait infailliblement arriver ne nous paraissait pas dou-
^^^ teux : Titano serait arrêté le lendemain, et alors...
^ Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vtmes s'approcher des hommes qui nous
'i^ entourèrent : c'étaient les subordonnés de Volenti, qui , dispersés de côté et d'autre dans la vallée ,
fi' s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fhsil
las venaient de piâto.