L'ASSEMBLEE DE SAINT-LAURENT
Dans l'élection qui eut lieu en 1883 dans le comté de Jacques
artier, les deux candidats étaient M. Mousseau, premier mi-
tistre de la province, <■( M. Descarries dont ta candidature
'<;;it soutenue par les libéraux et les conservateurs dissidents, nlgairemenj appelée les Castors.
Je retrouve dans mes vieux papiers le récit succinct que je is de ce (pii se passa à cette assemblée mémorable. Je crois
levoir le publier.
Rarement une assemblée politique fut plus intéressante, plus importante par le nombre et la qualité. ( )n était venu (le tous côtés, du nord et du sud, le l'orient et de l'occident- Toutes les classes y Étaient représentées; on y voyait quarante députés, plusieurs ministres, des avocats, «les médecins, des notaires et des marchands, par centaines. Six OU &ept mille personnes! Grand tumulte en commençant. La foule était remuante, agitée, impatiente. Elle avait hâte de voir aux prises Chaplèau et Merkier; elle s'attendait à une lutte émouvante et elle ne fut pas désapp< >intée.
Chaplèau, qui n'avait pas parle depuis un an. était frais et dispos. Mercier, afin de ne pas manquer au rendez-vous, était sorti du lit avec des cataplasmes sur les reins, [l'était pale, souffrant et parais-
sait incapable de faire une lutte qui promettait d'être ardue, acharnée.
Il fut facile de *Dir, dès le commencement, que c'était à qui des deux s'emparerait de l'assemblée. Lutte intéressante ! La levée des mains prouva qu'ils avaient besoin de s'entendre. Ils s'entendirent en se nommant tous deux présidents de l'assemblée.
Chapleau, appelé à grands cris, prend la parole. C'est toujours Chapleau: bien mis, élégant, sympathique et distingué de figure et de manières, la voix musicale, spirituel, sarcastique, tour à tour insinuant et véhément, désordonné par fois, courant un peu au hasard, mais toujours intéressant, lançant à droite et à gauche des traits mortels, cherchant à éblouir son auditoire et à l'émouvoir, invoquant tous les dieux et les saints du paradis et vouant à l'enfer les Castors. Il fut éloquent.
Mercier le suivit. Moins orateur de naissance que Chapleau, moins brillant et moins entraînant, mais devenu très fort par l'étude, le travail, mieux renseigné, plus vigoureux, plus convaincant, plus clair et plus précis, il répondait aux charges impétueuses de Chapleau, par des démonstrations, des faits, des votes, par des raisonnements d'une logiqu* invincible. Il parla chiffres de façon à se faire comprendre ou à faire croire à la foule qu'elle le coi prenait.
Il est plus facile, bien entendu, d'attaquer et d'a( cuser que de se défendre, surtout dans un momei
où le peuple est disposé à tout croire. Mais les libéraux ont raison d'être fiers de l'éloquence de leur chef et du succès qu'il a remporté en cette circonstance. Son discours était un modèle de clarté, de logique, d'argumentation.
M. Mousseau lui succéda et prononça avec talent, en faveur de son gouvernement, un plaidoyer pins fait pour la Chambre (pie pour une foule remuante et fatiguée. Sun discours, pour être apprécié, a besoin d'être étudié, car il est rempli de chiffres froids comme le marbre. M. Mousseau s'exprime bien et ses raisonnements ne manquent pas de vigueur; ses démonstrations sont claires et >e> aperçus ont de la hauteur.
M. Descarries parla après M. Mousseau. C'est M. Bellerose qui aurait dû prendre le temps qui restait. Les Castors ne se sont pas défendus, à cette assemblée, et pourtant c'est sur eux qu'on avait tiré tout le temps. C'est une erreur. D'un autre cote. il était difficile (pie le candidat ne parlât pas. M. Descarries parle bien, mais ce n'était pas de la harpe (pie la foule Voulait entendre jouer ce jour-là; il lui fallait de la grosse musique) de la trompette, du o>rnct «à piston ou du trombone.
M. Beaubien parla, il esl vrai, mais seulement
quinze minutes dont il ne Mit pas profiter. 11 aurait dû répondre à quelques-unes des éloquentes diatribes
de Chapleau contre les Castors. 11 fallait dire pourquoi on voyait réunis sur un husting des hommes
comme MM. Trudel et Laflamme, Bellerose et Mercier. Les Castors sont partis avec les flèches empoisonnées que Chapleau leur avait lancées dans les flancs.
M. Bergeron, le jeune et vigoureux député de Beauharnois, prit la parole après M. Descarries. La position était difficile, car la foule n'écoutait plus que d'une oreille. Il se tira bien d'affaire cependant; il s'exprime avec beaucoup de facilité et de verve.
M. Beaubien ayant parlé quinze minutes, M. Chapleau, qui avait la réplique, en profita pour maltraiter de nouveau les Castors.
Le résultat certain de l'assemblée est la conviction que Chapleau et Mercier sont deux grands orateurs, mais que, cette fois, Mercier eut les honneurs de la journée.