LE VRAI MERITE
On dit souvent en parlant de quelqu'un : " Il a bien du mérite ". C'est vrai souvent, mais pas toujours.
L'homme qui fait le bien, pratique la vertu, la charité, la religion et le patriotisme avec ostentation et l'intention de servir ses intérêts personnels, de se faire admirer, de se rendre populaire, n'a pas un grand mérite. Et puis, il faut faire une distinction entre celui qui fait le bien naturellement, sans effort, et l'homme ardent dont la vie est un combat constant contre sa nature passionnée.
Le mérite d'un acte dépend de l'effort, du courage et dtt dévouement qu'il a fallu pour l'accomplir, de la noblesse du motif et de la grandeur du but qui l'ont inspiré.
Aussi, l'acte le plus sublime dont la terre a été le théâtre est celui d'un Dieu se faisant homme afin de racheter et de régénérer l'humanité et mourant Crucifié par ceux qu'il venait sauver. Voilà l'exemple, le type le plus complet, le pins parfait de la charité, du dévouement, de l'héroïsme. Les hommes ne pourront jamais assez apprécier ce que le Christ a fait pour etix, ils ne pourront jamais a^cz lui témoigner leur reconnaissance.
Puis viennent les apôtres, les martyrs, les saints, tous ceux qui ont souffert et sont morts, souvent dans les tortures les plus cruelles, afin d'attester leur croyance au Christ et de procurer au monde les bienfaits de ses enseignements et les fruits de son dévouement.
Il est incontestable que l'histoire de l'Eglise nous offre les exemples les plus remarquables de vertu et de dévouement, en proposant à notre admiration des hommes dont le seul mobile était d'assurer le bonheur de leurs semblables en ce monde et dans l'autre. Aux yeux des croyants, la poursuite de ce double but les place naturellement au-dessus de ceux qui ne songent qu'à procurer aux hommes le bonheur terrestre.
Depuis l'établissement du christianisme, on trouve spécialement ces bienfaiteurs de l'humanité dans le monde religieux, dans les rangs du clergé, dans "les monastères, les couvents, les maisons d'éducation et les hôpitaux^ dans le bataillon sacré des missionnaires qui se condamnent à une vie misérable, douloureuse, pour aller au milieu des nations les plus sauvages, les plus barbares, porter la connaissance du vraj Dieu.
Que dire, par exemple, du dévouement des religieuses qui, il n'y a pas longtemps, quittaient Montréal pour aller soigner des lépreux dans une maison dont elles ne pourront jamais sortir?
Depuis vingt siècles, le christianisme ne cesse de produire des légions d'hommes et de femmes qui se
sacrifient au bonheur de leurs semblables. Aussi, ils ont bien tort, ceux qui s'intéressent au bonheur de l'humanité, de chercher à détruire les croyances religieuses dans le cœur des peuples, de vouloir les remplacer par les dictées de la froide raison. Malheureux seront ceux qui vivront à une époque où les masses populaires ne seront plus contrôlées par la religion. Ce qui se passe maintenant dans le monde donne une idée de ce qui arrivera alors.
On trouve aussi le mérite dans le monde politique et social, chez les hommes d'Etat qui consacrent leur vie au bien de leur pays, chez les militaires qui versent leur sang pour le salut de la patrie, chez les savants, comme Pasteur, et tous ceux qui mettent leur génie au service de l'humanité souffrante. On le trouve dans toutes les classes de la société, dans toutes les situations, dans les professions libérales, chez les serviteurs et les servantes.
Et que dire du père et de la mère de famille, dont la vie est si souvent une vie de travail ardu, pénible, de privations et de sacrifices!
Nous devons être heureux de constater que, dans aucun pays, on ne trouve plus de vrai mérite que chez nous. Notre histoire en Fournil des preuves éclatantes. Où trouver des hommes plus héroïques, mus par des motifs pins nobles que les Champlain, les Maisonneuve, les LeMoyne, les Leber, les Dollard, et tons ees héros qui, pendant cenl ans, ont versé leur sang pour implanter sur ce sol et con-
server une nationalité canadienne-française et catholique?
Il serait trop long de signaler toutes les vertus, tous les dévouements, tous les mérites dont les pages de notre histoire sont remplies. Mais je ne voudrais pas oublier les grands citoyens qui, après la conquête, prirent la défense de nos droits religieux, politiques et nationaux; les patriotes qui moururent sur les champs de bataille ou sur les échafauds pour la cause de la liberté ; les grands évêques, les prêtres, zélés fondateurs de nos collèges, de nos couvents, de nos maisons d'éducation et de charité; les bonnes religieuses qui ont formé le cœur et l'esprit de nos mères, et ces mères elles-mêmes, créatrices de ces vaillantes et nombreuses générations qui font notre bonheur et notre force.
Mentionnons les riches et les puissants qui se servent de leur fortune et de leur pouvoir pour améliorer le sort des classes pauvres par toutes sortes de bonnes œuvres; les jeunes gens qui, sans talents transcendants, à force de travail et de persévérance, deviennent des citoyens utiles; les ouvriers qui, tout en cherchant à améliorer leur sort, résistent aux influences funestes des démagogues, repoussent leurs doctrines pernicieuses et ferment leurs âmes à l'envie, à la jalousie, à la haine.
Les vies les plus méritoires ne sont pas les plus bruyantes, les plus acclamées, ce sont les plus humbles, les plus modestes, qui passent sur la terre en faisant le bien discrètement, en remplissant leurs
LES GERBES CANADIENNES tel
devoirs envers Dieu et les hommes, envers la société et la famille. Il y aura bien des surprises, dans l'autre monde, quand on verra honorés et glorifiés des hommes qui auront vécu ignorés, dédaignés même, et qu'on verra humiliés des riches et des puissants qui portaient haut la tête.
Nous devons être heureux de constater que, dans la grande armée des gens de mérite, les Canadiensfrançais occupent une place enviable et que ce n'est pas sans raison qu'ils reçoivent tant d'éloges et d'hommages.
Les têtes dirigeantes de l'Eglise et de l'Etat doivent se faire un devoir de les induire à conserver leur bonne réputation, à corriger leurs défauts et à éviter tout ce qui peut les amoindrir et les empêcher d'atteindre leurs hautes destinées. Ils sont assez sages pour écouter la voix et suivre les conseils de ceux qui les aiment et veulent leur bien, dans leur intérêt et celui de la patrie. Ils n'ignorent pas que le grand mérite d'un peuple comme d'un individu est de travailler sans cesse à se corriger, à se perfectionner. Ils ont raison de se glorifier de leurs ancêtres, mais a la condition qu'ils marchent sur leurs traces, qu'ils imitent leurs vertus, leur probité, leur zélé religieux et national, leur attachement au sol, à cette terre féconde dont la culture en fera un peuple grand et heureux.
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