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QUELQUES CONSEILS SUR LA BONNE EDUCATION

La qualité la plus remarquée autrefois chez nos gens, par les étrangers, était la politesse. Tous les hommes distingués de l'Europe, qui visitaient le Canada, signalaient la différence qu'il y avait sous ce rapport entre les Canadiens- français et les autres citoyens d'origine anglo-saxonne. Ils disaient comme partout, à la campagne et à la ville, on saluait les hommes marquants, spécialement les étrangers, et comme ceux-ci trouvaient partout l'hospitalité la plus bienveillante.

On trouvait cette politesse dans toutes les classes de la société, chez les cultivateurs comme chez les hommes appartenant aux professions libérales, chez les ouvriers, chez les marchands. Elle nous venait de nos ancêtres, des hommes du siècle de Louis XIV, qui fut le siècle par excellence de la politesse.

Elle brillait, lorsque j'arrivai à Montréal, chez les anciens avocats, tels que les Viger, les Cherrier, les'Rodier, les de Bleury, les Moreau, les Leblanc, les Papineau, les Loranger, les de Lorimier. M. Cherrier, que j'ai connu spécialement, ne partait jamais de son bureau sans souhaiter le bonsoir à ses

associés, les Messieurs Dorion, et aux clercs. Un jour, il partit comme de coutume, mais revint au bureau et, s'adfessant à M. Dorion : " Monsieur Dorion, dit-il, vous ai-je souhaité le bonsoir avant de partir?"

— Mais oui, Monsieur Cherrier, comme de coutume, dit M. Dorion.

— J'en suis heureux, reprit M. Cherrier. Eh bien! bonsoir, Monsieur Dorion."

Lorsque, chemin faisant, il rencontrait quelqu'un qu'il n'avait pas salué et qu'il croyait connaître, il se retournait et le saluait, lors même que l'autre continuait sa route.

Le maire Rodier n'était pas moins prodigue de ses saints que M. Cherrier. C'était un maire très représentatif, très décoratif, qui portait haut la tête et avait toujours le chapeau à la main. 11 était d'une politesse exquise à l'égard des dames. Lorsqu'une dame, dans un beau carrosse à deux chevaux, allait magasiner, si le maire Rodier passait à l'endroit où elle s'arrêtait, il se hâtait de lui ouvrir la portière de son carrosse et de lui donner la main.

J'ai déjà parlé de la politesse de Louis- Joseph Papineau, qui saluait tout le monde avec tant de cordialité et de distinction. là puis, marchant sur leurs traces, il y avait les Dorion, les Jette, les Kabre, le^ Marchand et plusieurs autr

Il faut avouer qu'à la ville, comme à la campagne, on ne trouve pins la même polit* i lie existe en-

core, niais elle a subi, comme toute chose, l'influence de la démocratie.

Le juge Jette disait que de petits coups de tête un peu impertinents ont remplacé les grands coups de chapeau, les saluts si respectueux, et que la galanterie envers les dames a perdu son cachet de distinction.

Pourtant, notre vieille politesse française méritait d'être conservée, elle constituait l'un des traits caractéristiques de notre nationalité. Les vieilles familles françaises sont presque toutes éteintes, les nobles seigneurs qui, dans bon nombre de nos villages, donnaient le ton à notre société, sont disparus, emportant avec eux les restes séduisants de traditions charmantes. Toutefois, les sentiments de bienveillance et de courtoisie existent encore dans le cœur de notre population, et il faudrait les conserver. A nos éducateurs, dans nos collèges et nos écoles, aux pères et mères de famille, il appartient de faire ce travail de conservation, d'apprendre aux enfants l'art d'être polis, d'éviter les manières et les paroles malséantes qui dénotent une mauvaise éducation, de leur démontrer que l'intérêt national, commie leur propre intérêt, leur en fait un devoir. Combien d'hommes doivent en grande partie leurs succès à leur bonne éducation, à la politesse de leurs manières, à la distinction de leur extérieur et de leur langage!

Ce n'est pas tout. Afin de mériter d'être appelés

un peuple de gentilshommes, afin d'être considérés comme le peuple le mieux élevé de l'Amérique, on devrait apprendre aux enfants la propreté, l'art de manger, de se comporter dans une réunion, dans une voiture publique, à bord d'un bateau ou des wagons de chemins de fer. On nous reproche d'être un peu tapageurs, de manifester notre gaieté d'une façon un peu trop bruyante, de parler trop fort et de rire à gorge déployée, sans nous occuper assez des personnes présentes.

Je viens de parler de la façon de manger. J'ai eu l'occasion de voyager et de manger avec des gens dont la compagnie était fort embarrassante. On aurait dit qu'ils se croyaient seuls, qu'ils voulaient avoir le monopole du service des garçons, qu'ils appelaient à grands cris ; ils mangeaient avec une avidité déréglée et, à tout moment, ils menaçaient d'avaler leurs couteaux ; ils paraissaient ignorer complètement l'utilité et le rôle de la fourchette. C dans la famille, principalement, que l'on devrait apprendre tout ce qui constitue la bonne éducation, mais on devrait aussi l'apprendre dans les colK et les écoles.

Chapleau uie disait un jour que le célèbre professeur et directeur du collège de Saint-Hyacinthe, M. Désaulniers, se faisait un devoir d'enseigner à élèves toutes ces choses, et qu'il allait même jusqu'à leur dire comment l'aire un bouquet. Il voulait que, partout, les élèves de Saint-Hyacinthe

se fissent remarquer, non seulement par leurs connaissances scientifiques et littéraires, mais aussi par leur tenue, leur langage et leur bonne éducation en général. Il croyait leur rendre autant service en leur apprenant àt vivre qu'en leur enseignant la littérature et la philosophie.

On est trop enclin, dans le monde, à conclure du particulier au général, à juger de toute une race ou d'une classe de la société par les écarts de quelques individus. Un jour, à bord d'un bateau, quelques jeunes gens tenaient un langage un peu indiscret et s'amusaient d'une façon trop bruyante. J'entendis une dame anglaise exprimer son mécontentement en disant qu'il ne fallait pas s'attendre à autre chose de la part des Canadiens-français. Aurait-elle été aussi sévère si ces jeunes gens eussent été Anglais? Il n'y a pas de doute que le préjugé inspire souvent ces jugements si sévères à notre égard. Mais nous devons nous efforcer, autant que possible, de ne pas y donner prise.

L'hiver dernier, clans un hôtel de première classe, je dis à l'un des commis qu'il était difficile de dormir à côté de mes voisins qui, en entrant dans leurs chambres, faisaient claquer -les portes et lançaient leurs bottes dans le corridor, de façon à ébranler tout l'établissement. Or, mes voisins n'étaient pas des Canadiens-français. Toutefois, nous péchons, nous aussi, sous ce rapport, et ce qui serait considéré

comme peccadille chez d'autres devient faute grave chez nous.

Enseigner d'abord aux enfant- à craindre tout ce qui peut offenser Dieu et le prochain est sans doute le premier devoir des éducateurs, mais il est bon aussi de leur demander d'éviter tout ce qui peut leur être nuisible et discréditer leur nationalité.

S'il était possible de faire des hommes qui ne parleraient jamais et ne feraient jamais rien sans craindre d'offenser Dieu, de faire tort au prochain et à leur nationalité, ce serait la perfection. Mais est-il possible d'atteindre cette perfection? On peut toujours bien y aspirer, en faire un idéal digne de nos efforts.

Depuis quelque temps, nous sommes fiers des éloges que l'on fait de notre population; nous sommes heureux d'entendre dire, par des homme- dont sentiments nous étaient peu sympathiques, qu'elle se distingue par son bon sens, sa bienveillance, moralité, -on respect des autorités et des institutions du pays, par son hostilité aux doctrines radicale- el subversives de la société. Outre ces e1 souhai-

tons qu'elle continue de mériter celui d'être le peuple le plus poli, le mieux élevé de l'Amérique. Ce sera un beau plumet ajouté à notre chapeau, un fleuron de plus à notre couronne.

Mon désir de dire, axant de disparaître, tout ce que je crois utile à me- compatriote-, peut me taire

paraître exigeant, mais la sincérité de mes motifs sera, mon excuse à leurs yeux.

On dit : " Qui aime bien châtie bien ", on pourrait dire, variant ce dicton, que celui qui aime ses compatriotes et veut leur bien, leur bonheur et leur grandeur, doit se faire un devoir de les mettre en garde contre tout ce qui peut leur nuire et les empêcher de remplir leur noble mission, au Canada et même en Amérique.

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