LA GRANDS ŒUVRE NATIONALE
En 1877 ou 1878, pendant la crise qui sévissait si cruellement et exerçait ses ravages dans tous les rangs de la société, des milliers d'ouvriers parcouraient les rues en demandant du travail. Alors, comme aujourd'hui, on prêchait le retour à la terre, et comme, depuis longtemps, j'avais, dans plusieurs journaux, plaidé la cause de la colonisation et affirmé qu'il ne suffisait pas d'en démontrer les avantages, mais qu'il fallait adopter les moyens pratiques d'aider les colons pauvres à faire les premiers défrichements, une société de colonisation, dont un homme dévoué, Jean-Baptiste Allard, était le président, s'adressa à moi pour induire le gouvernement à accorder à ceux qui voudraient se faire colons l'aide nécessaire. Ils disaient: 'Comment voulez-vous que nous nous enfoncions dans la forêt, que nous nous procurions les outils les' plus nécessaires, que nous payions les frais de transport et que nous achetions les vivres dont nous avons besoin, lorsque nous sommes incapables de donner du pain à nos familles? Qu'on nous aide à vivre et à soutenir nos familles pendant les premiers défrichements et nous partirons ".
C'était plein de bon sens. Nous nous adressâmes au gouvernement, qui prit la demande en considération et finit par nous dire qu'il regrettait de ne pouvoir accorder l'aide demandée.
Depuis, je n'ai cessé de demander à tous les gouvernements de mettre à la disposition des colons pauvres certains territoires propres à la colonisation et de les aider à faire les premiers défrichements en leur avançant certaines sommes d'argent, comme on fait au Nouveau-Brunswick, dans l'Ontario et plusieurs Etats américains. Le gouvernement fédéral n'avance-t-il pas $2,500 aux soldats pour les induire à se livrer à l'agriculture dans les provinces où le défrichement est bien facile? Les colons de notre provinces seraient heureux d'avoir le quart, le cinquième, le sixième même de cette somme.
Comment cette aide pourrait-elle être fournie:* De diverses manières: soit, d'abord, en transportant les colons aux endroits choisis, en feur procurant les outils nécessaires, en leur payant tant par arpent défriché, en construisant des chantiers où ils pourraient se loger jusqu'à ce qu'ils puissent se bâtir une maison, etc. Les agents de colonisation pourraient indiquer au gouvernement les meilleurs moyens de mettre le projet à exécution. Inutile de dire qu'avant tout, il faudrait construire des chemins, dont partout les colons ont tant besoin.
On dit que le gouvernement a fait autrefois l'essai de ce système et qu'il a été fort désappointé. Mais il faudrait connaître 1rs causes de l'échec, et, d'ail-
leurs, ce qui ne réussit pas dans un cas, dans certaines conditions, peut réussir dans des circonstances différentes.
En tout cas, pourquoi ce qui se fait ailleurs avec succès ne réussirait-il pas ici? Et puis, le projet ne vaut-il pas la peine qu'on en fasse l'essai, au risque de perdre quelques milliers de piastres?
Bien entendu, il y aurait des précautions, des garanties à prendre, et, malgré tout, il y aurait des colons de mauvaise foi et d'autres qui manqueraient de persévérance; mais ne croit-on pas que les arpents de terre défrichés et abandonnés trouveraient facilement des acheteurs?
Que le gouvernement annonce qu'il met à la disposition des colons pauvres, ceux surtout qui déjà ont cultivé la terre, certains territoires propres à la colonisation, et qu'il leur dise comment il les aidera à faire l^es premiers défrichements, et je suis convaincu qu'il n'aura que l'embarras du choix.
Ne croit-on pas quer de la campagne comme des villes, des Etats-Unis même, des centaines d'anciens cultivateurs, ou fils de cultivateurs, seraient heureux de profiter des avantages qui leur seraient offerts ?
On a souvent parlé de l'école et de la chapelle que le gouvernement devrait aider les colons à construire, ainsi que des avances d'argent qu'il devrait leur faire pour la construction d'une maison et l'achat d'un cheval et d'une vache, comme la chose se
fait ailleurs; mais cela ne pourrait se faire qu'après le défrichement d'un certain nombre d'arpents et
lorsqu'il y aurait sur les lots concédés une colonie assez considérable.
Il en coûterait si peu pour faire un essai qui peut avoir les plus heureuses conséquences! Et puis, puisqu'il n'y a qu'une voix pour proclamer que l'avenir religieux, moral, national et matériel de notre province, des Canadiens- français, dépend de l'agriculture, de la colonisation, la question d'argent devient insignifiante.
On doit toujours trouver l'argent nécessaire pour assurer les dotinées d'un peuple.
L'honorable ministre de la Colonisation, dont les discours sont si favorablement appréciés, saura, j'en suis sûr, joindre l'action à la parole et faire un usage pratique des cinq millions de piastres mis à sa disposition par le gouvernement Gouin.
Résumons par une questions
Y a-t-il (\v^ compatriotes, d'anciens cultivateurs OU fils de cultivateurs qui seraient heureux de se faire colons si on les aidait à faire les premiers défrichements et à s'établir par colonies dans des régions propres a la culture? S'il y en a. ne pas leur donner les moyens de satisfaire leur noble désir est une erreur grave, une erreur nationale.
Le moyen de savoir s'il y en a est de faire connaître l'aide que le gouvernement leur donnerait
s'ils consentaient à devenir colons de bonne foi.
N'oublions pas qu'il n'est pas une province dans le Canada^ où le défrichement soit aussi pénible, exige autant de courage et mérite autant de sympathie et d'encouragement.
N'oublions pas que le labeur du colon est le labeur national par excellence, le plus propre à assurer notre survivance, notre conservation religieuse, morale et nationale.