LA SITUATION POLITIQUE . DE LA PROVINCE DE QUEBEC
Que dit-on dans les cercles politiques?
On dit que la situation politique est bien compliquée par la division, en groupes actifs, des deux grands partis qui, jusqu'à présent, se sont disputé le pouvoir. On se demande si le résultat de cette évolution sera utile ou funeste au pays, si elle n'aura pas pour effet de diminuer l'efficacité et le prestige de nos institutions politiques, de remplacer le souci des intérêts généraux du pays par celui des intérêts de classes ou de groupes.
Il n'y a pas de doute que le gouvernement par groupes offre de grands dangers, menace d'amoindrir les grands principes qui, en Angleterre comme au Canada, divisaient les partis, et d'éliminer de la politique des hommes dont l'expérience et les connaissances étaient si nécessaires au hou fonctionnement de la Constitution.
( )n peut se faire une idée des résultats déplorables (U- cette transformation lorsqu'on entend proclamer que les représentants de certain groupe devront
voter suivant les ordres qui leur seront donnés.
C'est le triomphe de la doctrine du mandat impératif, d'une doctrine absolument contraire à l'esprit de notre constitution, qui fera des représentants de la nation les esclaves de leurs groupes au détriment des grands intérêts du pays.
L'histoire nous fait connaître l'égoïsme, la tyrannie des groupes.
J'ai dit que cette évolution aurait pour effet d'enlever à la politique des hommes utiles, nécessaires. La démonstration en est facile. Supposons que, dans tous les comtés ruraux de la province de Québec, on ne veuille élire que des fermiers. Comme un bon nombre de nos députés les plus éminents nous viennent de la campagne, que deviendront-ils, si, surtout, la majorité dans les villes se met dans la tête de n'élire que des ouvriers? Par qui serontils remplacés? Sans doute par des hommes intelligents et honnêtes, mais qui n'auront pas les connaissances et l'expérience requises pour gouverner le pays.
Les législateurs, les hommes d'Etat ne s'improvisent pas; il est peu d'hommes qui jouent un rôle important dans un Parlement avant d'avoir fait un apprentissage de plusieurs années. Cela ne veut pas dire que les fermiers et les ouvriers ne doivent pas chercher à être représentés dans nos Parlements par des hommes de leur monde; mais ils ne doivent pas le faire dans un esprit exclusif, avec le parti pris de ne pas élire d'autres représentants que ceuxlà.
Dans la province de Québec, heureusement, sous ce rapport comme sous bien d'autres, nous sommes protégés, par le bon sens, le jugement et la bienveillance de notre population, contre ees innovations dangereuses et néfastes. Déjà, nos cultivateurs ont prouvé qu'ils n'étaient pas dominés par l'esprit d'exclusivisme, par des sentiments d'égoïsme. C'est à eux que nous devons les LaFontaine, les Morin, les Cartier, les Dorion, les Laurier, les Mercier.
Mais je voulais me limiter à rapporter ce que l'on dit du rôle que la province de Québec est appelée à jouer dans le nouvel ordre de choses.
Il est certain que la situation politique est anormale, contraire à l'esprit et au fonctionnement régulier de la Constitution, qui veut que tous les intérêts soient représentés et protégés dans le parlement et le gouvernement du pays. Cette situation ne peut durer indéfiniment, au détriment des intérêts les plus précieux de notre province et du pays tout entier. Si, même lorsque nous avons trois ou quatre ministres dans le ministère, nous axons tant de peine à obtenir justice, que pon von s-nous espérer lorsque nous n'avons pour nous protéger qu'un seul homme, un seul ministre? M. Hlondin. serait-il un homme de génie, ne peul espérer suffire à la tache, et mu peut se demander s'il n'aurait pas dû refuser d'occuper une situation si onéreuse C'eût été un beau geste, qui l'aurait réhabilité aux yeux de ses concitoyens.
En 1842, un homme dont nous ne pouvons trop honorer la mémoire, Baldwin, déclarait qu'il ne voulait plus faire partie d'un ministère où la province de Québec n'était pas représentée, que c'était une situation anormale et contraire à l'esprit de la constitution, et il se joignit à LaFontaine pour former le ministère LaFontaine-Baldwin. Mais les Baldwin sont rares. «
Il faut ajouter, pour être juste, que ce n'est pas la faute de M. Blondin s'il est seul à représenter dans le ministère la province de Québec. On dit qu'il voudrait bien avoir des collègues canadiens-français. On dit aussi que M. Borden et M. Meighen ont vainement offert des portefeuilles à des libéraux. Mais jusqu'à présent le parti libéral canadien-français a refusé toute alliance avec les hommes qui portent la responsabilité de la campagne fanatique de 19 17 et de la politique tyrannique et injuste des trois dernières années. Un grand nombre pourtant sont d'avis que nos intérêts industriels devraient nous rapprocher d'Ontario et nous éloigner des provinces de l'Ouest dont les théories socialistes et les vues égoïstes doivent nous répugner. Mais commençons, dit-on, par renverser le* gouvernement actuel; et comme aucun groupe ne sera assez fort pour gouverner sans l'appoint de la province de Québec, nous nous associerons à ceux dont les vues et les sentiments nous conviendront, à ceux qui accepteront nos conditions. Le jeu est dangereux,
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mais c'est, dit-on, la seule politique que le groupe canadien- français puisse accepter dignement et logiquement.
Toutefois ce qui va se passer, à la prochaine session, au sujet du tarif, pourrait bien modifier la situation des partis et les vues de nos hommes publics. On saura alors avec qui nous pourrons nous entendre, non seulement sur la question du tarif, mais aussi relativement à l'enseignement du français et à d'autres questions d'intérêt national et religieux. Nous ne pourrions, à aucune condition, adopter une politique qui ruinerait l'industrie manufacturière du pays. Vu la situation financière' du Canada, ce serait plus qu'une erreur, ce serait un crime. Le jour où les fermiers arriveraient au pouvoir avec un programme de libreéchange serait un jour néfaste, un jour de ruines et de désastres lamentables, si surtout les Américains imposent des droits plus élevés sur nos produits. Je ne puis comprendre que des hommes intelligents, ayant à cœur les intérêts de leur pays, puissent songer à ouvrir notre marché aux Américains, lorsque ceux-ci fermeraient la porte à nos produits.
On parle de réciprocité des produits naturels. Mais peut-il en être question sérieusement lorsque les Etats-Unis ne veulent pins en entendre parler?
Maintenant, que l'on réduise les droits sur quelques produits lorsqu'on pourra le faite sans mettre
en danger certaines manufactures, c'est une autre question ; et l'enquête qui se fait en ce moment devra nous dire quels sont ces produits.
En résumé, tout fait croire -qu'il existe dans notre province, contre le gouvernement actuel, un sentiment profond d'hostilité légitime qui l'emporte pour le moment sur toute autre considération, et que le parti libéral canadien-français ne contractera pas d'alliance définitive avec aucun groupe avant les prochaines élections, avant d'avoir essayé de renverser ce gouvernement.
La population canadienne-française ne peut oublier les injures et les mauvais traitements dont elle a été victime pendant quatre ans et même depuis 191 1; elle a au cœur une blessure qui n'est pas encore guérie et il serait difficile, dans le moment, de lui prêcher l'oubli et le pardon.
La prochaine session indiquera, peut-être, la route que nos hommes publics doivent suivre dans l'intérêt de leur province.
Inutile de dire que toute alliance n'ayant en vue que la conquête du pouvoir ne serait pas digne de la province de Québec, ni de ses glorieuses traditions.
On parle de l'entrée de M. L.-J. Gauthier dans le cabinet. Cet expédient n'altérerait pas la situation politique plus haut décrite et n'aurait pas l'effet voulu par M. Meighen; il aurait même, peut-être, un effet tout à fait contraire. Le bloc libéral cana-
(lien-français n'en resterait pas moins solide jusqu'à ce que les événements lui permettent de contracter
une alliance conforme à la dignité, aux traditions et aux intérêts les plus précieux de la province de Québec. Et cette alliance ne pourrait être faite que par des personnes accréditées au moyen de pourparlers où les parties contractantes seraient pleinement et dignement représentées.
M. Meighen devrait savoir qu'en politique, comme en guerre, la désertion d'un soldat ou d'un officier n'a aucun effet sérieux et pratique, que souvent même elle resserre les rangs autour du drapeau.
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