‹ Les gerbes canadiennesChapitre 27 sur 32 · RESULTATS DE LA GUERRE AU POINT DE VUE NATIONAL · texte numérisé non relu

RESULTATS DE LA GUERRE AU POINT DE VUE NATIONAL

Les guerres et les révolutions n'ont cessé, depuis le commencement du monde, de désoler la terre, de la couvrir de larmes, de sang, de ruines, mais jamais autant que depuis cinq ou six ans. Partout elles exercent leurs ravages, remplissent les esprits d'inquiétude, sèment la misère et le deuil, défient tous les efforts faits pour rendre la paix à l'humanité souffrante. Après avoir tué des millions d'hommes sur les champs de bataille, après avoir rempli les hôpitaux d'infirmes et d'invalides; après avoir détruit des centaines de villes et de villages, la grande guerre continue ses ravages dans l'ordre économique, et la révolution, l'anarchie l'aident à accomplir son œuvre néfaste.

Certes, elle a, comme toutes les guerres, enfanté des dévouements, des héroïsmes sublimes; mais si elle a fait jaillir de l'âme humaine tout ce qu'elle a de bon et de beau, elle a aussi développé des germes de mal, les mauvais instincts. Elle a fait des héros et des brigands; elle a été un facteur de richesse et de pauvreté, d'orgueil, d'extravagance, d'indépendance et d'anarchie.

Les capitalistes et les ouvriers que la fabrication des engins de destruction a enrichis ont cru que cela durerait toujours, et ils ont vécu dans une abondance extraordinaire, ne se refusant rien, aucune jouissance, achetant, à n'importe quel prix, tout ce qui flattait leur vanité, leurs convoitises. Qu'ont fait les ouvriers qui, avec leurs enfants, faisaient de vingt à vingt-cinq piastres par jour? Un bon nombre ont fait des économies et se réjouissent aujourd'hui de leur prudence. Mais demandez aux marchands à qui ils vendaient les fourrures et les bijoux les plus précieux, les meubles et les marchandises les plus dispendieux

Il est vrai qu'on pourrait faire la même question i la plupart de nos compatriotes qui s'enrichissent ; on pourrait demander aux anciens Canadien s, seigneurs ou marchands, ce qu'ils ont fait de leurs fortunes. Les Canadiens-français sont généreux, ils aiment la bonne chère, les beaux habits, toutes les bonnes et belles choses qu'on peut se procurer avec de l'argent, et ils se font un devoir et un plaisir d'en faire jouir leurs familles, leurs amis.

Tant que la guerre a duré, l'abondance a régné dans certaines classes de la société, malgré le coût élevé des vivres et des marchandises,

La classe la plus souffrante était celle de- commis, des fonctionnaires civils ou municipaux, de nui-,

ceux qui vivent sur des salaires minimes variant de $800. à $2,000, et il y en a des milliers. Combien

n'ont pu et ne peinent vivre encore qu'à force ^'c-

conomie, de privations? Elles sont nombreuses les mères de famille qui vivaient dans l'inquiétude, dans les angoisses les plus douloureuses, qui se demandaient tous les jours comment elles pourraient nourrir et vêtir leurs enfants. Et, encore maintenant, que de privations et d'anxiété dans des milliers de familles qui vivaient autrefois dans l'aisance! Cette situation regrettable a eu heureusement pour effet de démontrer l'efficacité, la nécessité de l'économie, les avantages du travail des champs, les garanties qu'il offre à ceux qui. s'y livrent, et d'amoindrir, sinon de détruire complètement, le préjugé qui empêchait un grand nombre de jeunes filles de chercher les moyens d'aider leurs parents, à faire vivre la famille.

Pendant longtemps on a cru, dans certains cercles, qu'une jeune fille ne pouvait travailler en dehors de la maison sans décheoir, sans s'exposer à la critique. Pourtant, elles sont heureuses . celles qui, grâce aux connaissances pratiques qu'elles avaient acquises, peuvent maintenant, non seulement subvenir à leur entretien, mais encore aider la famille. Elles s'aperçoivent qu'il y a plus de bonheur dans le travail que dans l'oisiveté, dans des rêveries plus ou moins dangereuses. Elles constatent même que, loin de perdre leur prestige en travaillant, elles n'en sont que plus estimées, non seulement par les personnes âgées, mais même par les jeunes gens sérieux et intelligents. Et puis, comme elles sont fières d'elles-mêmes lorsque, le samedi, elles reçoi-

vent et apportent à la maison le produit de leur travail !

Après tout, pourquoi nos jeunes Canadiennes ne feraient-elles pas ce que font les jeunes Américaines et Anglaises appartenant à de bonnes familles, qui ^e font un devoir et un bonheur de chercher dans le travail une occupation aussi utile qu'agréable, et d'avoir un peu d'argent pour payer leurs dépenses personnelles ou pour faire quelques économies? Comme elles sont heureuses, après un certain temps, de montrer à leurs parents, à leurs amis, leurs petits livres de banque où sont enregistrées leurs économies !

Il y a des centaines de jeunes filles qui sont à se demander, du matin au soir, ce qu'elles pourraient bien faire pour chasser l'ennui qui les déprime, et qui cherchent des distractions dans des amusements plus ou moins démoralisants, dans les salles de danse, de spectacles, de vues animées, dans des lectures énervantes. L'esprit que le travail n'occupe pas est bien mobile et léger, esclave des rêves et des illusions de l'imagination, et le cœur est alors porté à s'attacher à n'importe qui, à n'importe quoi.

Naturellement, ces remarques s'appliquent aux jeunes garçons comme aux jeunes filles; mais en général, ils sont bien obligés, bon gré mal gré, de

travailler pour vivre, pour faire leur chemin dans le monde, et leurs parents ne leur permettent pas

de croupir et de se démoraliser dan- l'oisiveté.

Plus la vie devient difficile et dispendieuse, plu le travail, un travail ardu, devient nécessaire, plus les jeunes garçons et les jeunes filles doivent se pré parer à faire face aux exigences de l'avenir. Plus aussi ceux et celles qui sont chargés de leur éducation doivent leur procurer les connaissances qui leur permettront de gagner leur vie et d'aider leurs familles.

Nos éducateurs et nos hommes publics se rendent compte, heureusement, des nécessités de notre temps, et ils font les plus louables efforts pour procurer à nos jeunes garçons et à nos jeunes filles ces connaissances indispensables. Ils comprennent que, dans nos collèges et nos couvents, il est opportun de remplacer certaines connaissances par des études plus adaptées aux besoins de notre temps, aux exigences de notre situation, de nos destinées. Bien entendu, cela ne veut pas dire que l'on doive amoindrir l'excellence de notre enseignement classique, auquel nous devons , dans le clergé, dans la politique, les professions libérales et le monde littéraire, les hommes distingués qui font tant honneur à notre nationalité.

Une réforme sage et raisonnable peut modifier un système sans détruire ce qu'il a de bon, d'utile, de nécessaire.

Qui, par exemple, n'admettra pas que, dans nos écoles, nos couvents de campagnes, l'instruction doit être, avant tout et par-dessus tout, adaptée aux besoins de l'agriculture, de la vie agricole?

Comme conclusion, je dirai que la crise financière qui sévit depuis quelque temps n'aura pas t'ait que du mal, si elle inspire à notre population des idées d'économie et de prévoyance, à nos jeunes garçons et à nos jeunes fille, l'amour du travail, à tous nos dévoués éducateurs des réformes salutaires dans l'enseignement, à nos cultivateurs et à leurs fils, la ferme volonté de rester attachés à la terre, et à ceux qui l'ont quittée, la résolution sincère d'y retourner, dans leur propre intérêt et celui de la patrie canadienne-française,.

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