DISCOURS SUR LE BILL D'AUTONOMIE
On a souvent reproché à >h Wilfrid Laurier et à Bes amis
leur conduite et leur vote sur la question des écoles <lu Nord- Ouest Afin de faire connaître Les raisons de leur action, je crois devoir publier le discours que je prononçai sur cette question au sénat, en 1905. Dan- les derniers mois de sa vie honorable, après la défection des libéraux anglais but la question de la conscription. Laurier disait: "('eux qui prétendaient que j'aurais pu taire accepter par mes amis de langue anglaise tout ce que j'aurais voulu, durent avouer qu'ils se trompaient.'9
1 [onorables messieurs,
Dans le discours que j'avais l'honneur de prononcer devant cette Chambre sur l'Adresse en réponse au Discours du Trône, j'exprimais l'opinion que la Confédération contenait des éléments nombreux de conflits et de complications, el qu'il fallait beaucoup de sagesse chez nos hommes publics pour prévenir ces conflits. J'ajoutais que les vents violents du Nord-Ouest nous apportaient souvent des tempêtes formidables, que de ces régions lointaines nous étaient venus la plupart de nos troubles.
Ce qui se passe, en ce moment, justifie bien, il faut l'avouer, mes craintes et mes prévisions, car c'est encore à propos des territoires du Nord-Ouest, à l'occasion du projet de loi les constituant en deux
provinces, qu'une tempête de fanatisme s'est abattue sur le pays.
Lorsqu'un projet de loi a tant soit peu un aspect religieux ou national, c'est comme s'il contenait de \ la poudre, de la dynamite, des mines japonaises : tout menace de sauter. Le sentiment religieux et le sentiment national étant les deux moteurs les plus puissants de l'ordre moral, les facteurs les plus actifs de l'opinion publique, il est naturel que les hommes s'en servent et l'exploitent par intérêt, par esprit de parti, par fanatisme ou excès de zèle.
L'histoire de l'humanité ne se dément pas, elle est toujours la même.
Si elle est pleine des grandes et glorieuses choses accomplies par ces deux nobles sentiments dans le monde, elle est aussi remplie des injustices, des crimes, des révolutions et des guerres qu'ils ont engendrés. Il y a toujours eu heureusement et il y a encore des hommes sages qui cherchent loyalement à faire triompher ou respecter leurs croyances religieuses ou nationales, mais sans commettre d'injustice. Pour ces hommes la justice est la loi suprême, le mobile de leurs actes, la lumière de leur vie. Ils savent tenir compte des divergences de sentiments, ils permettent aux autres d'être attachés à leui patrie d'origine, à leur langue, à leurs croyances. C'est sur eux qu'il faut compter, aux heures d'agitation, pour calmer les passions soulevées, pour faire
entendre le langage de la raison, pour dissiper les tempêtes qui menacent notre pays.
Ah! sans doute, leur situation est souvent critique, embarrassante; ils se demandent jusqu'où ils peuvent aller dans la voie de la conciliation, sans effrayer leur conscience, sans violer des principes qu'ils vénèrent, sans mériter les justes reproches de leurs amis, de leurs compatriotes. Je dis les " justes reproches ", car quoi qu'ils fassent, ils sont sûrs d'être victimes des reproches injustes et des critiques acerbes des hommes de parti, dc^ violents, des fanatiques.
Il faut qu'ils soient assez forts pour faire leur devoir sans broncher, pour souffrir jusqu'à ce (pie l'opinion publique mieux informée leur rende justice.
Donc, dans toutes les questions épineuses, dans les situations orageuses, il suffît de faire voir à ces hommes où se trouvent la justice et l'intérêt du pays.
Or, je n'hésite pas à dire que le projet de loi qui nous occupe en ce moment est basé sur la justice et
l'intérêt du pays, Sans doute, il n'est pas parfait,
ce projet de loi, il ne donne pas pleine et entière satisfaction ni aux uns ni aux autres, puisque C
une œuvre de compromis, mais il est satisfaisant pour ceux qui comprennent que cette question,
comme toutes lés questions religieuses et nationales
qui ont agité la Confédération, ne peut se régler
autrement sans mettre en danger la constitution et la paix du pays.
Il n'est pas nécessaire, pour se former une opinion sur cette question, d'entrer dans le dédale des subtilités légales qu'elle a soulevées. Il suffit de rester dans les grandes lignes, de jeter un regard sur les principes qui la dominent.
De tous les actes législatifs que l'on a cités depuis l'Acte fédéral de 1867 jusqu'à l'Acte des Territoires du Nord-Ouest, ainsi que des interprétations de ces lois par nos principaux hommes d'Etat conservateurs ou libéraux, il ressort clairement que l'intention de nos législateurs était de donner à toutes les provinces de la Confédération sans distinction un système d'écoles basé sur les droits acquis des minorités protestantes et catholiques, sur le respect de leur conscience et de leurs croyances, sur le désir d'assurer la paix et l'harmonie entre les différentes races et religions de ce pays.
Il est impossible d'avoir des doutes raisonnables sur la question légale et constitutionnelle, sur l'application aux écoles du Nord-Ouest de la section 93 de l'Acte Fédéral et des dispositions de l'Acte de 1875.
Mais dans le cas même où le doute serait possible, la majorité devrait, dans l'intérêt de la paix et de l'harmonie, faire des concessions qui ne peuvent blesser ni son honneur, ni sa conscience, pendant que les catholiques, eux, sont convaincus qu'ils ne peu-
LES GEBBES (AXADl K.W" I 29;
vent céder à certaines exigences sans sacrifier leur honneur, leur conscience, leurs devoirs envers leurs coreligionnaires, envers Dieu.
C'est une question de conscience pour eux.
Or, qu'est-ce qu'il y a de plus sacré que la conscience d'un homme, que la conscience d'une nation?
On se souvient de l'émotion que le grand Xewman produisit dans le monde entier, lorsque, dans sa controverse avec Gladstone, il s'écria: 'Conscience before ail! " "La conscience, avant tout! '
Il semble, au premier abord, qu'il devrait être possible d'avoir des écoles où protestants et catholiques seraient confondus et recevraient une instruction qui les mettrait également en état de se faire un chemin dans -la vie et de remplir leurs devoirs envers Dieu, envers leurs pays; des écoles où nos enfants apprendraient les grands préceptes de morale apportés à la terre par le Christ, car c'est le même Dieu, le même Christ qu'ils vénèrent et adorent.
Mais il y a des différences essentielles dans la pratique.
Les catholiques croient que 1cm- église a reçu, seule, la mission d'interpréter les enseignements du Christ et qu'ils d"i\ent lui obéir dans toutes les choses nécessaires au salut. Or, l'Eglise catholique veut et enseigne que les enfants reçoivent à l'école renseignement religieux, si on \ eut en faire de bons
citoyens. Naturellement, pour être efficace, aux
yeux de l'Eglise, il faut que cet enseignement soit conforme à la doctrine catholique.
Ce sentiment n'est pas celui des protestants, mais il n'en est pas moins respectable et digne d'être respecté. Après tout, il a été pendant 16 siècles celui de tous les chrétiens, sans distinction de races.
Il fut un temps où les hommes ayant des croyances différentes, se considéraient comme des ennemis acharnés. Il fut un temps où catholiques et protestants croyaient bon de se dévorer, de se brûler mutuellement au nom d'une religion d'amour et de charité, au nom d'un Dieu crucifié par ceux qu'il venait racheter. Mais, heureusement, ces jours de tristesse et de violence sont passés, les bûchers sont éteints, le sang ne coule plus sur les autels du vrai Dieu. Catholiques et protestants peuvent tous les jours, dans cette Chambre, adresser au même Dieu la même prière, celle que le Christ nous a apprise, la prière où l'on demande à Dieu de nous pardonner, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Si nous devons pardonner les offenses et les injures, à plus forte raison on devrait pardonner un sentiment si honorable, si respectable chez les catholiques, un sentiment qui ne peut faire de mal à personne. *
Dans tous les cas, il faudrait de graves raisons pour combattre les droits que les catholiques du Nord-Ouest réclament. Quelles sont ces raisons?
On soulève la question d'autonomie provinciale.
Je comprendrais cette raison, si on voulait imposer aux nouvelles provinces un système d'écoles différent de celui qui existe en vertu de la constitution et des lois qui régissent les territoires du Nord- Ouest. Mais les adversaires du projet de loi s'évertuent à proclamer que des écoles séparées existaient dans le Nord-Ouest conformément à la loi et même aux ordonnances.
Ceux qui approuvent les a\tteurs de la Confédération d'avoir introduit dans l'Acte Fédéral une clause destinée à protéger- les écoles séparées des cantons de l'Est, sont-ils prêts à admettre que l'autonomie de la province de Québec a été violée ? Pourtant le peuple de cette province n'a jamais été consulté sur l'introduction de cette clause dans la constitution.
Non, cette objection n'est pas sérieuse, le gouvernement ne viole aucun droit, ne porte pas la moindre atteinte à l'autonomie des provinces, lorsqu'il consent à leur admission dans la Confédération, à la condition qu'elles respecteront les droits acquis, les lois et les ordonnances qui protègent la minorité.
On invoque encore d'une manière plus <>n moins vague les intérêts du pays. Kn quoi ces intérêts seront-ils lésés par l'établissement des écoles réparées ?
Je m'expliquerais les craintes que l'on exprime.
si on pouvait démontrer que dans ces écoles on enseigne aux enfants des doctrines iunestes à la morale, à la religion, à l'Etat, si on leur apprenait à haïr ou à mépriser ceux de leurs concitoyens qui professent une autre religion et parlent une autre langue.
Mais qui oserait affirmer cela ?
N'est-il pas reconnu que les écoles catholiques sont des écoles de loyauté, de respect pour* l'autorité, pour le roi et ses représentants, pour l'Angleterre et son drapeau ?
N'est-il pas vrai, même, que plus d'une fois on a reproché au clergé catholique d'avoir poussé la loyauté trop loin, de l'avoir prêchée avec trop d'ar deur, à des époques où l'autorité était tyrannique?
Je suis un de ceux qui l'ont accusé d'être trop sévère pour les patriotes de 1837- 1838.
Plus d'une fois aussi on lui a reproché d'avoir été trop sympathique à l'Angleterre dans les grandes guerres qui eurent lieu entre elle et la France.
Ce n'est pas de ce côté que nous viendront les enseignements dangereux pour la morale, pour l'au torité, pour la société en général. Et s'il m'étai permis de dire toute ma pensée, je dirais que 1 temps n'est pas loin où l'enseignement «donné dan ces écoles qu'on veut proscrire sera apprécié pa les hommes qui gouvernent le monde.
Ceux qui sont à la veille de bouleverser la société par les théories les plus alarmantes ne viendront
pas de ces écoles. Ils sortiront des clubs et des loges où les enseignements du socialisme ont remplacé ceux du Christ.
Le gouvernement se trouvait dans une situation embarrassante. Il était placé entre deux feux, entre deux extrêmes. Pendant que les loges orangistes et certains libéraux de Toronto accusaient le premier ministre d'être l'esclave, l'instrument du clergé catholique, <\v> journaux conservateurs de Québec lui reprochaient d'avoir sacrifié la cause des catholiques en reconnaissant les ordonnances adoptées par le Conseil du Nord-Ouest.
Mais, fidèle à son programme, Laurier crut que, cette fois encore, il devait, dans l'intérêt du pays, afin d'apaiser une excitation malsaine, faire appel à l'esprit de conciliation, recourir au compromis.
Mais le compromis, qui était une vertu autref< lorsque les conservateurs étaient au pouvoir, est
devenu un crime.
Ce n'est pas à ceux qui ont fait et approuvé la Confédération «à condamner la politique de compromis qu'ils ont rendue nécessaire et mise en pratique pendant trente ans.
Ce n'est pas à ceux qui ont tant de fois cherché à justifier leurs concessions en disant qu'elles étaient nécessaires à la paix publique; ce n'est pas à eux à briser le piédestal de leur politique, à déchirer le drapeau de leur parti.
11 sied mal aussi aux loges orangistes de fulminer
avec tant de fureur contre cette politique de compromis qui leur a permis de jouir pendant si longtemps des faveurs ministérielles.
Elles reprochent au premier ministre d'être l'instrument et l'esclave des évêques et des prêtres catholiques. Si elles oublient leur histoire, nous ne l'avons pas oubliée, nous. Elles oublient que c'est grâce à ces prêtres, qu'elles dénoncent et méprisent maintenant, que leur parti est resté au pouvoir si longtemps. Reprochaient-elles alors à leurs chefs, qui étaient en même temps les chefs du parti conservateur, d'être à la remorque des évêques et des prêtres catholiques? Nous avons le droit de dire qu'elles trouvaient bonne et utile une influence qu'elles condamnent aujourd'hui comme une tyrannie insupportable, parce qu'elle ne sert plus leur ambition politique.
Je dis ces choses sans colère et sans haine, seulement parce que je crois bon de rappeler de temps à autre aux partis politiques leur histoire, leurs principes d'autrefois, afin de les inciter à mettre dans leurs actes et leurs paroles plus de logique et de charité.
Les exagérations religieuses et nationales ne viennent pas, je l'avoue, que d'un côté; qui est sans péché sous ce rapport, jette la première pierre!
Mais il est des circonstances où elles sont plus condamnables, plus difficiles à expliquer, c'est lorsque, comme dans le cas présent, elles menacent de