LES GERBES ( AXAM EN X I
troubler la paix publique pour empêcher un acte de justice, ou plutôt, disons-le donc, puisque nos adversaires l'admettent, pour faire, des territoires du Nord-Ouest, des provinces absolument anglaises et protestantes.
L'unification n'est pas toujours condamnable, mais elle est souvent injuste et cruelle.
C'était pour unifier la France que la Ligue voulait faire disparaître les protestants; c'était pour unifier l'Espagne que Philippe II faisait brûler les protestants et les juifs; c'était pour unifier l'Irlande que Cromwell mettait l'Irlande à feu et à sang.
C'est pour unifier les territoires du Nord-Ouest que les loges orangistes agitent le drapeau du fanatisme religieux et national.
A les entendre, on croirait qu'elles seraient prêtes à rallumer les bûchers éteints, à renouveler les persécutions des temps passés.
L'explosion de fanatisme dont nous sommes témoins doit être un cruel désappointement pour hommes émineiits qui se vantaient d'avoir construit l'édifice de la Confédération sur le roc solide de la tolérance religieuse et nationale, sur les fondements inébranlables de la justice, et aussi pour Ceux qui 0H1 entrepris de continuer cette œuvre de pacification, [la se demandent si ces discordes violentes ne refouleront pas les îlots d'immigration qui se dirigent partout vers nos rivages, s'ils n'arrêteront pas la marche glorieuse du Canada dans la voie
du progrès. Si les mauvais conseils des fauteurs du fanatisme prévalaient, les territoires du Nord-Ouest seraient fermés à l'immigration française et catholique, aux Canadiens-français surtout. A l'entrée de ces territoires comme sur les portes de l'enfer décrit par Dante, ils verraient écrit en lettres de feu : " Ici il faut laisser toute espérance ". Oui, l'effet de cette politique néfaste serait de fermer le Nord-Ouest aux descendants des pionniers et découvreurs intrépides, des hommes sans peur et sans reproche qui ont découvert et fécondé de leur sang ces vastes régions, qui ont donné leurs noms aux fleuves, aux rivières et aux montagnes qu'on y trouve, et laissé partout des traces glorieuses de leur passage, des souvenirs ineffaçables de leur courage, de leur héroïsme.
Certes, on peut se faire une idée des sentiments d'humiliation que les Canadiens-français doivent éprouver en ce moment, et on devrait leur tenir compte de la sagesse et de la patience dont ils ont fait preuve, du sang-froid avec lequel ils ont souffert toutes les avanies, toutes les blessures faites à leur fierté nationale et résisté aux appels passionnés faits à leurs sentiments nationaux et religieux.
Pourquoi, d'ailleurs, ces vains efforts pour empêcher ce que la Providence a voulu, ce qu'elle veut?
Il y eut un temps, après la cession du pays à l'Angleterre, où des hommes puissants disaient que le Bas-Canada devrait être anglais et protestant, mais
des voix anglaises se firent entendre pour dire qu'il fallait respecter les lois et les traités, qu'il était trop tard pour entreprendre de mettre ees idées à exécution.
En face des mêmes efforts, de la même agitation pour faire des territoires du Nord-Ouest un pays anglais et protestant, nous avons le droit de répéter les mêmes paroles et de dire: " Respectez la constitution et les lois. . . 11 est trop tard."
Nos concitoyens anglais, qui appartiennent au peuple le plus patient de la terre, devraient s'incliner devant le fait accompli, et faire comme nous, lorsque nous nous sommes trouvés dans les mêmes circonstances : tirer le meilleur parti possible de la situation.
Après tout, le malheur d'avoir des catholiques et des Canadiens- français dans le Canada n'est pas si grand, et ce n'est pas un malheur sans compensation, puisque tant d'hommes éminents s, .m d'opinion que la diversité de races et de religions est un élément de progrès el de civilisai ion.
Ceux qui redoutent tout ce qui e>t français et catholique, oublient sans doute qu'ils ont ÛU sang français dans les veines, et que, pendant seize siècles, leurs ancêtres ont été catholiques. Ils oublient que de grands historiens, des Anglais haut places tels
• que notre Gouverneur Général, par exemple, ont exprimé l'opinion que l'infusion du sang normand
clans les veines des Saxons avait contribué à faire de la nation anglaise ce qu'elle est.
Et puis, pourquoi tous les poètes de l'Angleterre, ses écrivains et ses hommes d'Etat ne cessent-ils pas de proclamer que l'un des éléments les plus puissants de la grandeur de P Angleterre est d'avoir sous son joug et son égide tant de peuples divers?
Lors de l'inoubliable jubilé de la reine Victoria, le grand bonheur des Anglais fut d'énumérer et de voir défiler dans le cortège royal ces millions d'hommes de toute race, de toute religion et de toute couleur, venus de toutes les parties du globe pour rendre témoignage à la grandeur de l'Empire britannique. Et, dans l'expression de leurs hommages, il n'y avait aucune différence. Oui, il y en avait une. . . De tous ces hommes distingués suivant le carrosse royal, le plus acclamé, le plus applaudi était un Canadien-français : le premier ministre du Canada, sir Wilfrid Laurier.
Les journaux et les poètes anglais n'ont pas manqué de dire que si l'Angleterre avait autant de peuples attachés à son char et s'ils étaient si heureux, si orgueilleux de vivre sous son égide, c'est parce qu'elle savait respecter leurs droits, leurs croyances et leurs sentiments.
Evidemment, ce n'est pas le sentiment de nos jingos canadiens. Ils ont une autre manière de pratiquer le patriotisme anglais.
Mais je me range, dans ce conflit, du côté des
hommes d'Etat anglais, des patriotes anglais qui, il n'y a pas longtemps, reconnaissaient aux catholiques le droit de faire instruire leurs enfants dans des écoles séparées, et je suis convaincu que, s'ils étaient consultés sur la question qui nous divise en ce momnet, ils diraient que la constitution et les lois du Canada, la justice et les intérêts sacrés de la patrie, de l'harmonie et de l'avenir de ce pays, ne permettaient pas de donner moins que le bill ne donne aux populations catholiques du Nord-Ouest; ils diraient que les plus raisonnables, dans cette agitation, les plus fidèles interprètes de la constitution anglaise sont les catholiques.
Les Canadiens- français savent ce que vaut cette constitution. Ils en sont fiers, ils la considèrent comme le chef-d'œuvre de la sagesse politique; ils lui sont reconnaissants d'avoir protégé leurs droits religieux, nationaux et politiques, et ils sont d'opinion que ceux qui cherchent à en faire un instrument de persécution ne sont pas véritablement l«»\aux.
Jusqu'ici je me suis spécialement appliqué à dénoncer la position prise par les adversaires du bill, au point de vue anglais et protestant. Je crois devoir maintenant répondre a ceux qui combattent ce bill
au point de vue français et catholique.
J'avoue que les catholiques avaient bien le droit de réclamer, pour leurs frères du Nord-Ouest, la
plénitude de leurs droits, mais en tenant compte des
dfficultés de la situation, et des efforts généreux % qui étaient faits pour obtenir tout ce qui était possible sans soulever une guerre de race et de religion qui aurait été funeste au pays, aux catholiques du Nord-Ouest et à la province de Québec.
Après tout, à qui la faute si le gouvernement n'a pu faire davantage ?
Si le gouvernement conservateur avait désavoué, en 1892, les ordonnances qui abolissaient les écoles séparées et l'usage de la langue française, comme il avait le droit de le faire constitutionnellement, si l'honorable sénateur qui m'a précédé, et ses amis, avaient déployé, pour faire désavouer ces ordonnances, la dixième partie du zèle qu'ils déploient maintenant, ces ordonnances n'existeraient pas et ne seraient pas le principal obstacle au succès de ceux qui ont entrepris de rendre justice à nos compatriotes du Nord-Ouest.
Pleurez, messieurs, pleurez votre faute, c'est le moins que vous puissiez faire, mais que votre péché vous incite à être plus justes, plus charitables pour les autres.
Etait-il possible de faire davantage pour les catholiques du Nord-Ouest et pour la langue française?
Je dis non, sans hésitation, car pour leur rendre tous leurs droits, il aurait fallu abolir les fameuses ordonnances qui les violaient, or, qui peut préten-
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flrc sérieusement et de bonne foi mie la chose était possible? Personne.
Du moment qu'il était impossible d'abroger ces ordonnances, il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'en assurer la permanence afin de conserver ce qu'elles renfermaient de bon pour les catholiques du Nord-Ouest.
On cherche à faire croire que le bill tel qu'amendé vaut beaucoup moins, pour les catholiques, que le bill originaire, afin d'être plus à l'aise pour reprocher au gouvernement, au premier ministre surtout, d'avoir commis une reculade condamnable.
Le bill originaire ne mettant pas les ordonnances de côté, c'est une question de savoir lequel vaut mieux. Les chefs conservateurs, dans la province d'Ontario, ont cherché a convaincre les députés de la Chambre et les électeurs d'Oxford et de London que le bill amendé était beaucoup plus favorable aux catholiques (pie le bill originaire, et leurs journaux continuent à le proclamer.
Mais je me contenterai de dire qu'il n'y axait pa> assez de différence entre les deux lois pour que le premier ministre se cfùt oblige en honneur et en conscience de refuser d'amender le bill en défiant le sentiment public anglais et protestant.
Refuser de faire une concession plus apparente
<pie réelle était jeter le gouvernement et le pays dans
une crise, dans un conflit dont les conséquences auraient pu être funestes; c'était mettre les catholiques
du Nord-Ouest à la merci de leurs ennemis les plus dangereux.
Les catholiques n'avaient pas l'embarras du choix. Placés, d'un côté, entre des hommes qui leur donnaient une demi- justice, et, de l'autre côté, entre des hommes qui refusaient toute justice, pouvaient-ils hésiter? D'un côté on leur offrait un demi-pain et de l'autre rien du tout, pas même une pierre.
Encore une fois, pouvaient-ils exposer leurs frères du Nord-Ouest à tout perdre en refusant de s'entendre avec les libéraux anglais, les seuls hommes disposés à faire quelques concessions, à confirmer ce que l'ordre des choses existant au Nord- Ouest et les ordonnances accordent aux catholiques?
Le premier ministre aurait commis une grande faute si, n'écoutant que la voix de sa fierté blessée et l'intérêt momentané de sa réputation, dans sa province, il avait refusé de faire aucune concession, s'il avait laissé la maison en feu, s'il avait mis le pouvoir entre les mains de ceux qui avaient déchaîné sur le pays les flots du fanatisme.
Qui aurait éteint le feu? Qui aurait apaisé les flots agités? Qui aurait rendu justice aux catholiques du Nord-Ouest ?
La situation des députés et des sénateurs catholiques aurait été bien différente, si l'opposition leur avait offert un bill ou un programme plus favorable aux catholiques.
Les catholiques du Nord-Ouest ont bien compris
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la situation, ils se sont bien rendu compte des dangers qui les menaçaient ; aussi ils ont été calmer sages et prudents, sachant bien qu'en perdant le gouvernement actuel ils se perdaient aux-mêmes. On dit même que les excès de zèle de certains députés et sénateurs les effrayaient beaucoup. Ils disaient : " Que Dieu nous sauve de nos amis!"
Non seulement une crise ministérielle aurait été fatale aux catholiques du Nord-Ouest, mais elle aurait été funeste au pays et à la province de Québec qui aurait tout perdu, qui aurait sacrifié inutilement la position brillante qu'elle occupe actuellement dans la Confédération, qui se serait fait du mal sans faire de bien à personne.
La province de Québec est généreuse, chevaleresque, comme la grande nation qui l'a créée, trop généreuse même parfois. Elle sait que sa mission est de protéger les groupes français et catholiques établis dans les différentes parties de la Confédération, et qui comptent sur >a protection.
Mais elle doit, dans leur propre intérêt, comme dans le sien, se garder de compromettre sa force 5011 prestige par des revendications inutiles et intempestives, par des demandes exagérées, que ne justifient ni la loi ni la constitution" en établissant (les précédents dangereux pour l'autonomie provinciale.
Elle prête l'oreille parfois aux paroles éloquentes qui s'adressent à sa générosité, a ses sentiments religieux el patriotiques, au détriment souvent de ses
propres intérêts, de ses destinées. Mais elle ne tarde pas à se ressaisir et à faire son devoir comme elle l'a fait-dans la guerre du Transvaal, et dans maintes circonstances, comme elle le fait en ce moment en soutenant une politique de paix, de conciliation et d'harmonie.
L'honorable sénateur de Stadacona a parlé de ce que l'Histoire dira de sir Wilfrid Laurier. Mais il a fait certaines omissions importantes que je vais tâcher de réparer. Voici ce qu'il aurait dû ajouter pour être dans le vrai . . .
L'Histoire dira que de tous les hommes qui ont gouverné le Canada aucun n'a fait autant que sir Wilfrid Laurier pour la paix et l'harmonie, pour la grandeur et la prospérité de notre pays, pour l'honneur du nom canadien et fe prestige de sa nationalité. Elle dira que personne n'aura plus que lui contribué à faire disparaître les animosités religieuses et nationales qui mettaient en danger l'avenir de la Confédération, à faire écouter le langage de la raison, la voix de la justice et de la modération. Elle dira qu'il sut, joignant l'énergie à la modération, concilier ses sentiments sincères de loyauté avec ses devoirs envers son pays. L'Histoire dira enfin que la province de Québec, fière de lui et confiante en sa sag'esse, refusa de prêter l'oreille aux sirènes dangereuses mais séduisantes, pour rester fidèle au pilote habile dont la main puissante conduit sûrement la barque qui porte les destinées du Canada.