LA QUESTION OUVRIERE
Tout Canadien-français qui aime sa province et ses compatriotes, doit être fier des hommages rendus, depuis quelque temps, par nos concitoyens anglais au caractère paisible, aux vertus publiques et privées de notre population, à son respect de l'ordre et de l'autorité, il est heureux de les entendre proclamer que nos ouvriers sont réfractaires aux théories fallacieuses, aux exagérations qui menacent partout la paix du monde.
Des amis de la classe ouvrière disent et répètent que pour l'inciter à continuer à mériter ces éloges flatteurs on devrait la mettre en garde contre des influences néfastes et des exigences exagérées, aussi funestes à leurs intérêts qu'à ceux de la société. La sympathie que j'ai toujours portée à la classe ouvrière, m'a fait croire que je pourrais, sans crainte de l'offenser, lui répéter ce que pensent et disent des hommes qui sont ses amis sincères.
( )n me permettra de rappeler ce que j'ai fait. lorsque je représentais la division Est de Montréal dans la Chambre provinciale, afin d'améliorer la situation alors si pénible de l'ouvrier. J'avais constaté (pie la loi était si dure pour l'ouvrier, pour le
journalier, qui ne pouvaient payer leurs dettes, que le créancier pouvait les dépouiller de presque tous leurs meubles et même de leurs outils, de leurs instruments de travail et faire saisir leur salaire tous les mjois, les écraser sous le poids des frais de Cour et d'huissier, les rendre incapables de gagner leur vie. Je savais qu'il fallait attribuer, en grande partie, à ce triste état de choses, l'émigration aux Etats-Unis d'un grand nombre de nos compatriotes. Alors j'entrepris de faire amender la loi de façon à la rendre moins dure, plus humaine, et je fis accepter des amendements qui laissaient au débiteur poursuivi et saisi tous les meubles nécessaires à sa fam.ille, ainsi que les outils par lesquels il gagnait sa vie, et les trois quarts de son salaire. Je fis aussi adopter des amendements qui rendaient moins coûteux et plus expéditif le recouvrement en justice de ses gages. Donc, on doit admettre que mes conseils aux ouvriers ne peuvent être inspirés que par le désir de servir leur intérêt et celui de la société, d'être utile à mes compatriotes, à la province de Québec.
Que la classe ouvrière ait eu des griefs et ait souffert injustement, autrefois surtout, lorsque l'ouvrier était traité comme un esclave et qu'il ait encore raison de vouloir améliorer sa situation, c'est incontestable. Mais elle doit reconnaître que partout, au Canada comme ailleurs, les hommes publics prêtent une oreille sympathique à ses revendi-
cations, et font tout ce qu'ils peuvent pour lui rendre justice sans être injustes pour les autres clas de la société.
Malheureusement, l'Histoire constate que lorsqu'un peuple persécuté est en train d'obtenir les réformes demandées, ses exigences deviennent excessives et que les révolutions éclatent. Y eût-il jamais un roi plus humain, plus favorable aux conquêtes de la liberté politique que Louis XVI, et, pourtant, c'est lui qui fut victime de la vengeance populaire; je pourrais en dire autant de l'infortuné Nicolas de Russie. De tout temps les hommes ont abusé de leurs pouvoirs.
Les amis des ouvriers craignent qu'ils ne commettent la même erreur, la même injustice, qu'ils ne soient victimes d'am'bitieux et de doctrinaires dont le but est de saper les bases mêmes de la société. Ce qui se passe en Russie, ce qui s'est passé à Winnipeg, les effraie et démontre, encore une fois, que dans tous les mouvements entrepris pour améliorer le sort des hommes, les violents, les méchants finissent par dominer les gens raisonnables et souiller les meilleures causes,
Ils craignent que nos ouvriers si généralement raisonnables, ceux spécialement qui appartiennent à des associations étrangères, se voient eux aussi dominés par [es mauvais éléments, par les fauteurs de trouble et ne portent la responsabilité de désor-
dres comme ceux qui, en ce moment, font partout tant de mal.
Les ouvriers doivent pourtant savoir que l'impatience, l'exagération et la violence ruinent les meilleures causes ; ils doivent constater, qu'avec de la patience et de la modération, ils obtiendraient tout ce qu'ils veulent, tout ce qui est juste et raisonnable. Mais ils doivent prendre garde d'effrayer leurs amis, de leur faire croire qu'il est inutile de chercher à les satisfaire.'
Des hommes bien pensants disent: "Les ouvriers ne sont pas raisonnables, ils veulent obtenir tout à la fois, sans tenir compte des circonstances et de l'intérêt général de la société, par exemple, non contents d'exiger une augmentaion de salaire afin de faire face à la cherté des vivres, ils exigent la journée de huit heures, dans un moment où l'on demande, à grands cris, une augmentation de production dans le but de diminuer le coût de la vie. Comment expliquer cette contradiction ?", disent-ils. Que répondre à cette question?
Je prierais quelque chef ouvrier autorisé de me dire comment on peut répondre à cette objection. Il pourrait en même temps répondre à cette autre question : — Les ouvriers canadiens ne sont-ils pas assez nombreux et n'ont-ils pas des chefs assez capables, pour se protéger, sans se soumettre à des influences qui peuvent, à certain moment, adopter
des mesures nuisibles à nos industries, aux intérêts canadiens ?
Que les Canadiens-français soient membres d'associations étrangères ou nationales, ils devraient y être représentés par des hommes assez forts et assez sages pour mettre un frein aux doctrines pernicieuses, aux exagérations radicales, pour empêcher les mauvais éléments de prédominer, pour y assurer le triomphe des principes sains, des idées d'ordre, de paix et de concilation. L'intérêt et l'honneur de notre province, de notre nationalité et le souci de ieur propre intérêt l'exigent.
Un homme éminent me disait, ces jours-ci. que (W< capitalistes américains voulant établir dans notre province des industries importantes, axaient choisi pour leurs établissements des milieux canadiens-français afin d'y trouver plus de garanties de paix et de bonne volonté. Voilà le résultat d'une bonne réputation.
Les ouvriers et les cultivateurs forment les deux classes les plus nombreuses de notre population; sur eux reposent, en grande partie, la réputation, l'honneur et les intérêts le- plus chers de notre province. Ils sont les facteurs les plus puissants de notre .(venir religieux, social, national et matériel. Leur mission est grande, honorable, mais grande ;iibM est leur responsabilité. Tins ils seront puissants, plus ils seront exposés a abuser, connue tOUS les hommes, dé leurs pouvoirs, a prêter l'oreille aux
ambitieux, aux intrigants, aux chercheurs de popularité qui voudront exploiter leur influence et leur bonne foi. C'est ici qu'ils doivent chercher leurs inspirations et une direction conforme à nos traditions religieuses, nationales et sociales. Ils doivent, dans leurs revendications, tenir compte des droits et des intérêts de toutes les classes de la société, être justes pour les autres s'ils veulent qu'on le soit pour eux. Ils ont maintenant des chefs sachant écrire et parler, capables de protéger et de défendre leurs droits, de faire connaître leurs griefs, et d'obtenir ce qui est juste, au moyen de bureaux d'arbitrages composés de façon à rendre justice à toutes les parties intéressées, sans avoir recours à la grève. La grève, c'est la guerre, la lutte entre le capital et le travail, lutte fraticide si pleine de périls pour la société, qui fait tant de mal souvent pour si peu de bien.
Pour revenir sur la pensée exprimée plus haut, je m!e permettrai de dire aux ouvriers et aux cultivateurs : " Vous tenez entre vos mains le sort de l'avenir social de notre province, de notre nationalité; de votre sagesse, de votre patriotisme dépendent nos destinées et notre influence au Canada, conservez donc, à tout prix, la réputation dont vous jouissiez, en opposant une digue aux flots empoisonnés du radicalisme.
Permettez à ceux qui s'en vont de vous mettre en garde contre les dangers qui menacent la société
et cette nationalité canadienne-française qu'ils ont tant aimée et dont, avant de disparaître, ils voudraient voir l'avenir assurée. Permettez-leur de vous indiquer comment vous forcerez les autres races, les autres peuples à la respecter, à admirer même les principes et les sentiments qui raniment et la dirigent. Ils n'ont pas d'intérêt à vous tromper; ils n'ont qu'un but, un mobile: votre bien, celui de notre commune patrie.
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