‹ Les gerbes canadiennesChapitre 4 sur 32 · ALEXANDER MACKENZIE · texte numérisé non relu

ALEXANDER MACKENZIE

En 1876, après la mort du Bien Public, ne pouvant me remettre immédiatement à la pratique de ma profession d'avocat, j'obtins, grâce à M. Laurier, la position d 'assistant-greffier des votes et délibérations de la Chambre des Communes. C'était une charge peu onéreuse en dehors des sessions, que je demandai pour deux ans, et que je m'empressai d'abandonner, lorsque les deux années furent expirées.

M. MacKenzie était alors premier ministre du Canada. C'était, comme on le sait, le plus laborieux des hommes, travaillant, on pourrait dire, jour et nuit. Sa seule récréation, son plaisir favori étaient de jouer au palet entre cinq et six heures de l'aprèsmidi. Pendant le printemps et l'été de 1S7S, un jour que je! le regardais jouer avec le sergent d'armes, il me demanda si je voulais me mesurer

avec lui. J'acceptai le défi et rendit à le battre. Très souvent ensuite il m'envoyait chercher à mon bureau, à cinq heures, polir faire la partie de palet. Il mettait bas son habit et jouait avec l'énergie

qu'il mettait en toute chose. Lorsqu'il réussissait

à me battre, il paraissait aussi heureux que lorsqu'il battait ses adversaires à la Chambre.

Nos conversations étaient courtes et plus ou moins décousues. Un jour, pourtant, trois mois avant les élections, il me demanda ce que je pressentais du résultat de ces élections. Je lui demandai de me permettre de lui répondre par écrit, et, le lendemain, je lui remis une longue lettre dans laquelle je lui disais que si, vu la crise financière qui n'avait pas encore cessé d'exercer ses ravages, il ne venait pas devant le peuple avec un programme de protection industrielle, ses partisans seraient battus dans la plupart des comtés de la province de Québec et, qu'à Montréal même, M. Jette, malgré sa popularité, serait vaincu. Deux ou trois jours plus tard, il me dit qu'il avait lu ma lettre avec intérêt, mais que la majorité des députés d'Ontario et des autres provinces anglaises ne voulait pas entendre parler d'élever le tarif.

Quelques mois après les élections, je le rencontrai à Ottawa, il était bien changé, vieilli. " Ce que vous m'aviez prédit est arrivé, me dit-il, mais comment se fait-il que vous vous soyez exposé à être battu dans le comté d'Hochelaga?" Je lui répondis que je m'étais présenté aux électeurs d'Hochelaga comme candidat protectionniste et indépendant, mais qu'on avait réussi, dans les derniers jours de l'élection, à les convaincre que le seul moyen de faire cesser la crise financière était d'envoyer au Parlement des

hommes dont les chefs étaient protectionnistes; que seul un changement de Gouvernement produirait ce résultat. C'était, il faut l'avouer, très plausible.

Il me demanda ce que je faisais et je lui dis que je m'étais remis à la pratique de ma profession, que je n'aurais jamais dû abandonner, que le journalisme et la pratique étaient funestes à un esprit indépendant. Il me félicita et me souhaita courage el succès.

C'était un bien brave homme, un homme d'une intelligence et d'une énergie remarquables. Celui qui, de simple maçon, devient le premier homme de son pays et l'égal, dans un Parlement, des orateurs 1rs plus forts, les plus instruits et les plus éloquents, n'est pas un homme ordinaire.

M. Lamontagne, ancien membre du bureau des évaluateurs. à Montréal, m'a souvent parlé du temps où il travaillait, avec Alexander MacKenzie, à la construction du ponl des Sapeurs, a Ottawa.

Il disait que MacKenzie parlait peu, mais travaillait fort et se bâtait de prendre son dîner pour lire soit un journal, s<>it un livre. L'histoire rendra hommage â son intégrité, à la force de son caractère, à la vigueur de son esprit, «à son patriotisme éclairé, à la fermeté de ses principes.

MacKenzie, Blake et Mowal étaient, à cette époque, les chefs du parti libéral anglais. ("étaient des hommes justes, à idées larges, des libéraux de l'école de Baldwin, qui ne craignaient pas de tenir

tête au fanatisme, de donner à leurs partisans des leçons de justice et de véritable démocratie. S'ils avaient vécu de nos jours, on n'aurait pas vu les libéraux anglais renier les nobles traditions de leur parti, on ne les aurait pas vus donner leur appui à des lois draconniennes, contraires aux éléments les plus élémentaires de nos institutions politiques et démocratiques. Evidemment il est des hommes qu'on ne remplace pas.

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CALIXA LAV ALLEE

De 1860 à 1870, il y eut dans la province de Québec une floraison intellectuelle d'un éclat vraiment remarquable. La jeunesse de cette époque semblait avoir hérité de l'activité intellectuelle des hommes de 1837-1838 et des ardeurs nationales et politiques qui avaient agité son berceau. Elle était hardie, entreprenante, éprise d'idéal, portée vers le culte des choses de l'esprit, des belles-lettres, de l'éloquence et des beaux-arts. Elle offrait une pléiade d'étoiles brillantes. Il serait trop long d'énumérer tous ceux qui se faisaient remarquer par leur talent littéraire ou oratoire; nommons au hasard: Laurier, Chapleau, Mercier, Fréchette, Routhier, Faucher, Buies, Lusignan, Marmette, Pamphile Lemav, Dunn, Dansereau, De Celles, Provencher, Gélinas, Méderic Lanctôt, les deux Labelle, — Ludger et Elzéar, — Montpetit, Robidoux, Taillon, Mousseau, Suite, de Cazes, Fontaine, les deux Langelier, et combien

d'autres en dehors de Montréal

Dans les beaux-arts comme dans les lettres^ il y axait une effervescence pleine de promesse

A Montréal, la musique et le chant prenaient un

or vigoureux, les salles publiques étaient encom-

brées de gens avides d'entendre les voix superbes des Lefebvre, des Maillet, des Lavoie, des Guenette et des Beaudry.

Albani jetait à des auditoires ravis les premières notes d'une voix que le monde entier devait applaudir. La musique sacrée attirait aux églises toute la population; le chant, accompagné d'orchestre, donnait aux grandes fêtes religieuses beaucoup d'éclat. Les hommes de cette époque qui vivent encore ne peuvent s'empêcher de regretter les belles messes d'alors.

Notre province a produit depuis des talents de grande valeur dans tous les genres, mais pas en aussi grand nombre dans une période de temps- équivalente. Seulement il faut avouer qu'ils l'emportent parfois sur leurs aînés par la formation, la culture et les connaissances techniques, et que nos jeunes poètes et écrivains d'aujourd'hui ont en général un style plus châtié, plus brillant, un vocabulaire plus riche et plus varié. Il y a progrès sous ce rapport.

Parmi les musiciens les plus populaires de cette époque, brillait au premier rang, Calixa Lavallée. Il jouait de presque tous les instruments mais excellait surtout comme pianiste, violoniste et compositeur. Le chant national " O Canada ! " suffirait seul à sa réputation; c'est lui qui en a fait la musique et le juge Routhier en a composé les paroles. La musique et la poésie ne pouvaient être mieux représentées; aussi elles nous ont donné un petit chef-

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d'oeuvre. La faveur dont jouit cette heureuse inspiration parmi nos concitoyens d'origine anglo-saxonne comme parmi les Canadiens-français, m'a fait croire qu'une petite esquisse biographique de Calixa Lavallée plairait au public.

Qu'était donc ce Calixa Lavallée? Quelques-uns ont cru, à cause de son nom, que c'était une femme. Non, non, c'était vraiment un homme, petit par exemple, fluet, très brun, les yeux et les cheveux noirs comme du jais, vif, nerveux, impressionnable comme le sont en général les poètes et les artistes. mobile, inconstant, maussade parfois, mais le coeur sur la main et de la musique, de l'harmonie plein la tête.

Il avait la parole brève, rude, d'une franchise parfois déconcertante.

Un jour, lorsqu'il était maître de chapelle à Saint- Jacques, il remarqua dans le chœur de chant de cette église, un jeune homme dont l'extérieur et la voix le frappèrent: C'était M. Aristide Kiliatrault. La messe finie, il l'aborda et lui demanda d'aller chez lui, le lendemain. M. Kiliatrault se rendit à son appel, et il était à peine entré dans la maison, que Lavallée lui disait en se mettant au piano: " Allons, chantez-moi ce que VOUS savez le mieux." Kiliatrault se mit «à chanter et il chantait de son mieux depuis longtemps, lorsque Lavallée l'arrêta pour lui dire: 44 Eh bien! Vo\l$ chante/, comme un sauvage."

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— " Vous ne direz toujours pas, dit Filiatrault, que je n'ai pas de voix."

— " Oui, reprit Lavallée, une bonne voix pour crier " au feu. . ." Mais tout de même, il faut que vous appreniez à chanter, vous avez de l'étoffe dans la voix.

A l'occasion d'une grande fête musicale où il devait figurer comme chef d'orchestre, son père lui avait fait cadeau d'un archet magnifique. Le grand jour arrivé, il prit place sur la plateforme, tenant à la main le précieux instrument dont il était tout fier. Mais hélas ! il ne le respecta pas longtemps, s'en servant comme si c'eût été un vil bâton, pour frapper à droite et à gauche, il ne mit- pas de temps à le démolir, au désespoir de son père qui était présent. A la fin de la soirée, on ne voyait plus dans ses mains qu'une poignée de crins tournoyant follement autour des restes pitoyables du bel arcjiet.

Ce tempérament nerveux, irritable, ne l'empêchait pas d'être bon, charitable, de donner tout ce qu'il avait sans restriction et souvent sans discrétion.

On a déjà dit que tout le monde dans la province de Québec était plus ou moins musicien, que les Canadiens-français avaient des dispositions innées pour les beaux-arts, les lettres et la musique en particulier. On cite, dans chaque paroisse, plusieurs familles où le talent musical se transmet de père en fils depuis bien des générations. Ce talent éclate partout, dans les chansons touchantes et pittoresques

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des anciens voyageurs, comme dans les refrains joyeux qui égaient les soirées canadiennes.

Nous tenons de notre origine ces dispositions artistiques qu'on trouve chez les races latines; mais la nature de notre pays a dû nécessairement les modifier et leur donner un cachet particulier. Nulle part les harmonies de la nature ne sont plu> remarquables, ni plus puissantes; un immense concert lève continuellement du sein de nos forêts, des flots de nos grands lacs et de nos fleuves, de nos cataractes incomparables, des torrents qui tombent de nos montagnes. La moindre brise soulève des chants harmonieux, le moindre bruit, répété par l'écho de nos rochers, devint un tonnerre.

Aucun talent musical ne portait plus que celui de Calixa Lavallée le cachet national, l'empreinte de cette nature grandiose et pittoresque.

Quelques mois après son début au Théâtre Royal, deux citoyens de Montréal qui s'intéressaient à cet enfant, MM. Léon Derome et iM-ançois Benoit, voulant le faire juger par un homme compétent, le conduisirent chez M. Brauneis, professeur de musique. Le jeune Lavallée se mit au piano et joua, pendant vingt minutes, plusieurs morceaux difficiles. M. Brauneis demanda quel était le maître qui avait m bien formé cet enfant.

— Son maître, dit M. Derome, c'est d'abord un père qui lui a enseigné les premiers rudiments de la

musique, mais c'est surtout lui-même, car il a appris seul ce qu'il sait.

— Vous plaisantez, dit M. Brauneis, on ne joue pas du piano comme on prend un verre d'eau.

— N'est-il pas vrai, dit M. Derome, que Mozart, à cinq ans, composait, en jouant, de la musique?

— Sans doute, mais Mozart était un génie.

Eh bien! reprit M. Derome, pourquoi le Canada n'aurait-il pas ses génies comme l'Allemagne?

— C'est vrai, répondit M. Brauneis.

Calixa Lavallée est né à Verchères, le 28 décembre 1842. Son père, M. A. Lavallée, musicien lui-même de talent, eut bientôt reconnu dans son fils un artiste d'avenir. A quatre ans, le jeune Calixa faisait musique de tout, il cherchait à tirer des sons de tout ce qui lui tombait sous la main. Il est né avec un clavier dans la tête et des notes au bout des .doigts.

Son premier professeur fut M. Letondal, cet artiste aveugle auquel l'art musical doit tant dans ce pays. M. Letondal fut heureux de cultiver ce talent et prit plaisir à activer ses progrès.

En 1859, M. Lavallée commença cette vie aventureuse et agitée qu'il a menée durant toute son existence. Il partit pour les Etats-Unis, fit un début brillant, à la Nouvelle-Orléans, et s'étant associé au célèbre violoniste espagnol Olivera, alla donner des concerts dans le Brésil et les Indes Occidentales. Les populations enthousiastes de ces pays méridionaux

admirèrent le talent du jeune artiste canadien, qui n'avait alors que dix-huit ans.

En 1861, au début de la guerre américaine, il dél l'archet et laissa le clavier pour prendre les armes en faveur du Nord. Il entra dans l'armée commie lieutenant d'infanterie, et fit bravement tontes les campagnes jusqu'à Antietan, où il se fit blesser à la jambe.

Pour obéir alors aux vœux de ses parents, il quitta l'année, revint à Montréal et resta deux ans au milieu de nous, enseignant avec succès, à la tête de tontes nos fêtes musicales, prêtant le secours de son talent à toutes les bonnes œuvres.

Dans l'hiver seul de 1864, ^ prit Part à dix-sept concerts pour les pauvres.

Mais Montréal n'offrait pas à son activité, à son désir d'apprendre un champ assez vaste; il partit de nouveau, fit le tour des Ktats-Unis et du Mexique et alla jusqu'en Californie cueillir des lauriers, A son retour à New- York, il fit la connaissance du fameux Fisk, qui le nomma surintendant du Grand Opéra, dont il était lui-même le gérant et l'une des principaux propriétaires.

C'est alors qu'il entreprit en société avec M. Arnold de Thiers, écrivain belge de distinction, la composition d'nn opéra bouffe à trois actes et à grand orchestre auquel il donna le nom de " Lou-Lou ".

Lorsque Calixa Lavallée présenta lui-même son ouvre au foyer du Grand Opéra, l'enthousiasme fut

grand parmi les acteurs; c'était à qui aurait le début. Mais au moment où Lou-Lou allait être représenté, un événement tragique, qui fit sensation dans le temps, fermait les portes du Grand Opéra. Fisk tombait sous la balle d'un assassin.

Ce fut un coup cruel porté aux espérances et aux projets d'avenir de Lavallée.

Découragé, il revint au Canada voir son ami et protecteur, M. Léon Derome, un bon citoyen, patriote dévoué, qui dans une humble position, se montra toujours un adepte passionné de l'art musical. M. Derome entreprit, avec l'aide de M. F.-A. Lavoie et de M. Contant, de relever le courage de Lavallée et de lui donner les moyens d'aller perfectionner son talent à Paris. Grâce à leur générosité et à celle d'un certain nombre d'amis, Lavallée put aller dans la grande capitale du monde artistique étudier sous des professeurs distingués. Après deux ans d'étude, il revenait au Canada, porteur d'une lettre qui lui faisait grand honneur. La voici :

Paris, 5 juillet 1875.

Mon cher Lavallée,

Puisque vous retournez dans votre pays, je vous dis cordialement adieu et vous souhaite tout le succès que vous méritez par votre constant et courageux travail. Je suis certain que vos amis, si bons, si dé-

voués, trouveront votre talent transformé au double point de vue du style et de la bravoure continue.

Je compte sur vous pour transmettre à vos compatriotes les conseils que je vous ai donnés et que vous avez su apprécier. Faites aimer et comprendre la belle musique, faites estimer l'art et les artistes, et pfouvez aux " envieux " et aux "détracteurs " que vous tirez: un talent de grand style, que VOUS portée le coeur haut et que voire caractère est à l'abri de tout reproche. Je compte sur vous et ne doute pas un instant de votre honneur et de votre délicatesse. Suives bien le plan tracé pour les études, exercices, etc., etc. Je publierai cet hiver un volume de conseils; il vous sera adressé, vous le propagerez.

Au revoir et que Dieu vous conduise, vous donne toutes les joies de la famille, tous tes succès désirés, foute la considération méritée."

Votre professeur et ami,

M armontcl.

De retour à Montréal, Lavàllée se livra à l'enseignement de l'art musical et se remit à donner des

concerts où il recevait plus d'applaudissements que

d'argent. Toujours actif, il s'associa «à Jéhin Prume, jeune violoniste belge, qui faisait alors fureur à

Montréal, et monta l'opéra si populaire de Jeanne l'Arc, dont le succès fut retentissant. Madame

Prume, née Delvecchio, joua le rôle de Jeanne avec un talent admirable. Qui parmi les anciens ne se souvient pas avec émotion de la mort prématurée de cette aimable et brillante femme?

Mais le professorat convenait peu à son esprit actif et mobile, à sa nature avide d'émotions, et ses compositions ainsi que les concerts le payaient médiocrement.

Un jour, il partit pour Québec afin d'y fonder un conservatoire national de musique. Il comptait sur l'aide du gouvernement de Québec, sur des promesses plus ou moins vagues qu'il escompta avec trop de confiance. Chargé de composer une cantate pour la réception de la princesse Louise et du marquis de Lorne, il se mit à l'œuvre et, un mois après, la cantate était chantée par un chœur de cinq cents voix, accompagné par un orchestre de quatre-vingts musiciens. Le public applaudit à tout rompre et la princesse félicita l'auteur dans les termes les plus chaleureux.

M. Charles Labelle disait, en 1888, dans " L'Echo Musical ", publié par M. Hardy, que Lavallée avait été, cette fois encore, victime de son excès de confiance et de son dévouement, et il ajoutait :

"Cette exécution avait occasionnée des frais considérables; la recette laissa un déficit de plusieurs centaines de piastres, que le gouvernement refusa de combler et que Lavallée dut payer de sa poche. Ce qui lui faisait dire, quelque temps après, avec un triste sourire : " J'ai eu l'honneur de recevoir la princesse Louise, au gouvernement de Québec, mais c'est moi qui ai payé le violon.

Le gouvernement de Québec était bien pauvre alors, mais il était plus riche que ce pauvre La vallée. Comme la plupart de nos artistes et de nos poètes, Lavallée aurait dû naître plus tard, à une époque où le talent pourra vivre du produit de ses œuvres. Mais il lui aurait peut-être fallu attendre longtemps.

Il avait trouvé à Québec des sympathies très vives, une hospitalité charmante, mais peu d'argent. Or, pas d'argent, pas de musique. Lavallée aurait pu trouver à Québec pendant longtemps le boire et le manger, mais ce n'était pas assez pour faire vivre une famille. Il résolut de tenter fortune à Boston, l'Athènes des Etats-Unis, où une revue américaine accueillit son début par les remarques suivantes :

"■ Le début de Calixa Lavallée est un succès complet. e1 l'éminent pianiste est une heureuse acquisition pour notre cite. Ses efforts dans le difficile concerto de Mendelsohn, ainsi que les morceaux de sa composition portent la marque d'un artiste accompli et d'un musicien <lc haute capacité."

C'est à Boston que Lavallée trouva le plus d'encouragement, l'appréciation la plus pratique de son talent. Il était élu président de la grande association nationale des professeurs de musique et choisi pour représenter tous les états de la République Américaine à la convention musicale qui eut Heu à Londres en [888.

C'est à Boston qu'il a passé ses dernières années et qu'il est mort. L'une de ses dernière œuvres fut la musique d'un chant religieux. "Tu es retins"

qu'il composa à l'occasion de la dédicace de l'église Saint-Pierre à Boston.

" Il en dirigea lui-même, dit M. Labelle, l'exécution qui fut confiée à un chœur de deux cents voix et à l'orchestre " Symphonique de Boston ". Ce morceau valut à son auteur les plus grands éloges, les compliments les plus flatteurs."

Outre ses opéras et ses cantates, Lavallée a composé pour son instrument favori, le piano, une foule de jolies choses, il a éparpillé ça et là nombre de productions charmantes, d'improvisations originales où son talent se révèle dans une admirable fécondité.

M. Lavallée avait plus que du talent; il possédait à un haut degré le don de l'inspiration, le feu sacré qui, dans les arts et dans les lettres, caractérise le génie. Il y avait dans ses compositions, comme dans sa manière d'exécuter les morceaux des grands maîtres, une vigueur, une fougue, une hardiesse de conception et une facilité d'exécution qu'on ne peut se lasser d'admirer.

Naturellement indiscipliné, formé à l'école de la nature plutôt qu'à celle de l'art, dominé probablement par la pensée que le mérite après tout de l'artiste est d'aller droit à l'âme de son auditoire, d'agir sur ses sens, il a des hardiesses, des brusqueries qui étonnent.

Néanmoins, il ne cesse complètement d'être classique, et il est étonnant comme il passe facilement d'un genre à l'autre, comme son talent souple se

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prête aux exigences du sujet, à l'interprétation des

sentiments les plus divers.

Il y avait dans le caractère et les manières de Calixa La vallée, comme dans son talent musical, une grande vivacité, beaucoup de spontanéité, de laisser aller, de mobilité, peu de respect des règles et des lois qui gênaient ses fantaisies de bohème. Fils de ses œuvres, livré à lui-même dès sa plus tendre jeunesse, il n'avait d'autre discipline que le caprice du moment. Excellente nature, d'ailleurs, mais obéissant au premier sentiment, cédant à la première pensée qui le frappait. On comprend que la vie de troubadour errant qu'il a menée, depuis l'âge de dix-sept ans, n'était pas de nature à modifier son caractère, SOI! orientation naturelle, à lui donner le goût et l'habitude du travail.

Il n'a pas fait les études profondes et suivies dont il aurait eu besoin pour donner la pleine mesure de 1011 talent. On pourrait en dire autant- de la plupart le nos orateurs, écrivains et artistes; ils doivent plus î la nature qu'au travail et à une formation savante eurs succès oratoires ou littéraires. Mais, comme je 'ai dit, il y a progrès sons ce rapport : les études sont )lus fortes, l'enseignement, l'exemple, la concurrence ?t nos relations avec les grands centres intellectuels In monde sont pins propres «à développer le talent. 1 lui faire donner tonte sa mesure.

Le souvenir du talent de I,a\ allée et de ses compositions musicales n'aurait pas vécu longtemps s'il

n'avait pas eu la bonne idée d'attacher son nom à une œuvre nationale, à un chant patriotique, le populaire " O Canada ! ' De toutes ses inspirations c'est la plus heureuse, la plus populaire, celle qui a le plus contribué à le faire connaître dans toutes les parties du Canada. A Toronto comme à Montréal, à Vancouver comme à Halifax, les foules l'applaudissent. Dans certains milieux anglais et protestants, on en a modifié les paroles, mais on en conserve avec soin la mélodie entraînante, le rythme puissant et gracieux. Dès les premières notes de cette musique semi-religieuse, semi-militaire, on est empoigné, fortement impressionné, et cette impression, au lieu de diminuer, devient de plus en plus vive et profonde. Après tout, les œuvres artistiques et littéraires qui portent le cachet national et remuent le patriotisme sont celles qui ont le plus de chance de vivre longtemps.

Henri-Gustave JOLY DE LOTBINIERE

L'une des figures politiques les plus sympathiqueet les plus honorables de notre histoire. Il a été chef du parti libéral, de l'opposition, premier ministre à Québec, membre du ministère Laurier, lieutenant-gouverneur de la Colombie et partout, dans toutes les positions qu'il a occupées, il a été sans peur et sans reproche. Son père, venu de France au Canada pour y chercher fortune, la trouva en épousant Mlle de Lotbinière qui lui apporta comme dot la seigneurie de Lotbfnière.

Il naquit en France en 1820, reçut son éducation à Paris, vint, ses études terminées, s'établir dans notre province et se ht admettre au Barreau en 1855. Mais ils ne tarda pas à quitter l'exercice de sa profession pour se consacrer à la politique. Lin en 186] et réélu plusieurs fois par le comte de Lotbinière où sa popularité le rendait invincible, il devint en peu de temps l'un des membres les plu- distingués et les plus estimés de la Chambre.

Voici le portrait que je traçais de cet homme éminent en [872.

Orateur aimable, à la parole souple, élégante et

facile, courtoise, originale et caustique, à la repartie fine.

Dénué de fortes passions, délicat et mesuré dans ses paroles comme clans ses actions, ne recherchant ni le bruit ni l'éclat, son éloquence n'offre pas les grandes émotions, les élans spontanés qui constituent le véritable orateur. Sachant néanmoins décocher un trait avec habileté mais le retenant toujours à demi afin de pas trop blesser son adversaire. Esprit curieux, vif et cultivé, préférant les choses utiles et pratiques aux grandes conceptions, aux théories profondes.

Conscience droite et sévère, exempte de préjugés et de faiblesses, inaccessible aux séductions et aux roueries de la politique, Riche et charitable, les mains toujours ouvertes pour toutes les misères, toutes les bonnes œuvres.

Homme de progrès, s'occupant d'agriculture, d'industrie et de chemin de fer, ne ménageant ni son temps ni son argent, quand il s'agit d'entreprises publiques. Plus heureux dans ses vastes domaines, au milieu de ses nombreux travailleurs à la main calleuse et au teint bruni par le soleil, que dans les salons parfumés ou la Chambre des députés. On dirait, à le voir, l'un de ces nobles seigneurs de France, qui après la révolution française, cherchèrent clans les bienfaisants travaux de l'industrie et de l'agriculture le rétablissement de leur fortune et l'oubli de leurs malheurs.

Faisant le bien naturellement, sans ostentation, sans enthousiasme, par la droiture seule de son es-

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prit, sachant concilier ses actes et ses paroles avec ses principes.

Honnête jusqu'à la naïveté, jusqu'au point d'ignorer qu'on peut ne pas l'être, trouvant tout naturel qu'on lui reproche ses défauts; un autre Norbert Morin sous ce rapport. Protestant comme son père, canadien-français comme sa mère, excellent chrétien, mais fidèle représentant des idées politiques et religieuses de ses électeurs. Un jour, il déclara que dans le cas où ses croyances religieuses \ tendraient en conflit avec celles de ses constituants, il leur remettrait son mandat.

Lors de la discussion du projet de Confédération, il dénonça en termes chaleureux les dangers que ce projet renfermait pour la nationalité canadiennefrançaise. Personne ne parla avec plus de conviction et de talent. Son appel au sentiment national de la majorité bas-canadienne est un beau morceau d'éloquence. 11 trouva, dans cette circonstance solennelle, une énergie et une vivacité qu'il déploie rarement.

Possédant toutes les qualités requises pour jeter de l'éclat sur une Chambre d'Assemblée, mais non

pas, dit-on, pour être chef d'un parti, du moins dans

un temps où il ne suffit pas d'avoir des principes et du talent. Trop délicat pour être intrigant, trop indépendant pour être diplomate et trop loyal pour

être dissimulé.

Plus fan pour l'escarmouche que pour la bataille

rangée, pour être le capitaine d'un corps de chasseurs que général en chef d'une armée, aimant à se battre, poitrine nue, visière levée, peu soucieux des dépouilles de l'ennemi, pourvu que l'honneur du drapeau soit sauf ; serait très ennuyé de renverser le gouvernement, ne demanderait pas mieux que de faire comme Cincinnatus après la victoire; serait capable de laisser le pouvoir à ses adversaires s'ils promettaient de faire mieux à l'avenir.

Politique peu encourageante, il faut l'avouer, pour les hommes ardents ou pressés d'arriver, rien d'étonnant qu'ils fassent entendre des murmures autour de la tente de leur aimable mais trop paisible général. Plusieurs fois on lui a reproché de manquer d'habileté, de tactique, de ressources et même de dévouement pour le parti, de trop sacrifier aux exigences de la discipline politique, aux nobles impulsions de sa nature.

M. Joly n'ayant besoin de rien, et ne cherchant ni les honneurs ni les richesses, n'agissant que par devoir, croit avoir tout fait, lorsque sa conscience est satisfaite et qu'il a franchement exposé sa manière de voir. L'expérience et des circonstances exceptionnelles peuvent seules donner à ses facultés et à ses sentiments une surexcitation qui ne lui est pas naturelle.

Quoi qu'il en soit, M. Joly est un de ces hommes dont un parti et un pays s'honorent avec raison : hommes de bien qui ont tout ce qu'il faut pour gou-

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verner leurs semblables, excepté, peut-être, ce qu'on ne devrait pas avoir et ce qui ne serait pas nécessaire clans une société vraiment morale et chrétienne; hommes de principes et de convictions qui méritent d'autant plus la popularité qu'ils la recherchent moins.

M. Joly est sans doute de ceux qui croient que le vrai mérite et la véritable grandeur ne consistent pas à avoir plus de ruse et d'audace que les autres, mais plus de vertu et d'honnêteté.

Que M. Joly devienne plus habile, meilleur tacticien, tant mieux! Mais plaise au Ciel qu'avant tout il reste honnête homme! car, tel qu'il est, ce sera une des plus belles figures de notre histoire.

S. G. Mgr PAITL BRUCHESI

Archevêque de Montréal.

Ecrire une biographie un peu complète d'un évêque encore vivant n'est pas chose facile. C'est un travail délicat qui demande beaucoup de discrétion. Une louange exagérée d'un prélat qu'on veut honorer, serait déplacée, et une critique trop sévère de ses gestes ou de ses actes pourrait être dommageable au respect et à la confiance dont il convient qu'il jouisse auprès de ses ouailles. Ajoutons que, dans nombre de cas, les raisons d'agir d'un homme public, surtout d'un évêque, ne sont pas à divulguer, ni mêm!e faciles à discerner. Il convient donc, en parlant de lui, de se limiter aux généralités de sa vie et, pour tout dire, de se placer comme sur les sommet de sa carrière.

Tout d'abord, je puis affirmer, sans craindre d'être contredit, que l'Histoire placera Mgr Bruchési au premier rang parmi les évêques qui ont illustré le Canada, Montréal spécialement.

Mgr Lartigue, le premier évêque de Montréal, était sulpicien. 11 avait cet esprit de discipline rigide et ce dévouement sacerdotal profond qui distinguent le plus souvent les membres de cette vénérable communauté à laquelle Montréal doit tant. Homme de talent, à la tenue et à la parole sévères, de principes absolus, très soucieux de son devoir et des intérêts de l'Eglise, il inspirait surtout le respect.

Mgr Bourget, son successeur, formé «à son école, n'était ni moins ferme, ni moins zélé dans l'exercice de ses hautes fonctions. Son visage empreint (ic douceur, de bonté, de sainteté, et où se reflétaient une piété ardente et une vertu transcendante, lui attira de tout temps la sympathie et l'admiration de tous. Montréal doit à sa charité et à son zèle apostolique les institutions les plus utiles, les plus bienfaisantes.

Mgr Fabre, qui succéda a Mgr Bourget, appartenait à l'une des familles les plus estimées de Montréal. Son père, Raymond Fabre, fut l'ami intime de Louis-Joseph Papineau, l'un des patriotes les plus dévoués de [837. Son frère, Hector Fabre, était l'un des esprits les plus brillants de sa génération. I/une de ses stcurs épOUSà sir Contienne Cartier. Mgr Fabre se fil spécialement remarquer par l'aménité- de son caractère et par -on dévouement à la jeunesse, par son urbanité' et par sa parole facile et agréable.

Mgr Bruchési, le quatrième évêque de Montréal,

et son deuxième archevêque, l'emporte, il me semble, sous plus d'un rapport, sur ses prédécesseurs. De fortes études classiques et théologiques ont développé, chez lui, les aptitudes naturelles et la mentalité de premier ordre qui le caractérisent. Elles ont donné à sa parole comme à ses écrits une clarté, une correction et une force incontestables. Ajoutons à cela que l'actuel archevêque de Montréal a beaucoup de clairvoyance et de savoir-faire, de condescendance et de charme dans ses relations sociales, qu'il possède un esprit avisé et fin, que son patriotisme est éclairé et sa charité très active. C'est plus qu'il n'en faut pour faire comprendre les raisons de la popularité et de l'estime dont il jouit.

Quelqu'un lui a dit un jour que, s'il avait jugé à propos d'embrasser la carrière du droit, il s'y serait distingué, qu'il aurait brillé dans le domaine politique et aurait eu une bonne chance de devenir premier ministre de la province de Québec. Cela l'amusa beaucoup, et il se contenta de dire en souriant qu'il était satisfait de son sort. On serait content à moins.

Le sens diplomatique, qu'il a dû hériter de ses ancêtres italiens, lui permet de tourner discrètement bien des difficultés, de régler bien des questions épineuses, de faire respecter les principes sans blesser les personnes. Pourtant, il ne manque pas de tempérament et il a dû, plus d'une fois, refouler le sang chaud qui l'anime. Une raison froide et une vo-

LES (JEBBES CANADIENNES 10;

lonté énergique le rendent toujours, quand même, maître de ses paroles et de ses actes.

Il n'est pas grand de taille. Mais un corps droit, élégant, surmonté d'une jolie tête, des traits réguliers, une physionomie très expressive lui font un extérieur attrayant. Lorsque, revêtu des habits pontificaux, mître en tête et crosse en mains, il officie, il a toute la dignité qui convient. Dans les réunions sociales, il sait se rendre aimable. Sa conversation est sérieuse, instructive, piquante, enjouée même et assaisonnée de plaisanterie de bon aloi.

Ses sermons, ses discours et ses lettres pastorales dénotent un esprit solide, méthodique, une raison calme et une haute culture intellectuelle. Qu'il parle ou qu'il écrive, son langage est correct, concis, ferme, élégant et d'une grande clarté. Sa voix, bien timbrée, est agréable et met de l'onction dans <a parole ou dans son chant.

Appelé à parler presque tous les jours, il n'est jamais pris au dépourvu, Toujours et partout, il exprime la pensée et le sentiment qui conviennent aux circonstances, à l'auditoire. La plupart dti temps il improvise, il parle sous l'inspiration du moment, sans effort, sans énerveinent, toujours avec

élégance et distinction.

Défenseur intrépide des principes de la religion

et de la morale, il sait cependant les interpréter libéralement, charitablement. 11 tient compte des exigences sociales et de la faiblesse humaine. 11 n'aime

pas à sévir, il aime mieux pardonner. Sa bonté envers certains hommes, qui lui avaient causé 'des ennuis sérieux, en fournit des exemples frappants. Je connais un cas où celui qui fut l'objet de ses faveurs eut de la peine à se les expliquer. Aussi, la libre-pensée finit-elle par faire place, chez cet homme, à un haut sentiment de respect pour une religion qui pouvait inspirer de pareils sentiments. Abandonné des amis nombreux que son esprit caustique avait charmés, il trouva chez Mgr Bruchési un dévouement amical qui le toucha profondément et l'amena à de salutaires réflexions.

Mgr Bruchési a 64 ans et on lui en donnerait à peine 40. Quarante années de sacerdoce, cinquante années d'études classiques, historiques et littéraires n'ont pas réussi à le vieillir. Il a conservé toute la fraîcheur physique et intellectuelle de la jeunesse. Les griffes de la vieillesse n'ont pas encore osé l'égratigner ! C'est un exemple frappant de la solidité de la théorie de ces hygiénistes qui prétendent, qu'avec une bonne constitution et une vie réglée, fécondée par le travail, un homme peut conserver sa vitalité jusqu'à 80 ans au moins.

Depuis vingt siècles, l'épiscopat catholique a été la lumière du monde, le pilier de la. civilisation et de l'ordre socal. On trouve partout, dans tous les

LES ÔËÉBÉS CANADIENNES IÔà

pays, des monuments attestant sa charité, son dévouement, aux œuvres sociales. Sans doute, il peut y avoir des exceptions. Les abus d'autorité sont de tous les temps et tout être humain est faillible et porté spécialement à abuser de son pouvoir. Mais existe-t-il un corps public, social ou religieux, qui ait donné au monde autant d'hommes vertueux et utiles, autant de bienfaiteurs de l'humanité, que l'épiscopat catholique? Qui peut lire, sans émotion et sans admiration, l'histoire des Chrysostome, des Ambroise, des Athanase, des Basile, des Bossuet, des Fénelon, de tous ces grands évêques de France en particulier, qui ont tant fait pour l'honneur et le bonheur de leur patrie?

L'épiscopat canadien n'a pas moins de mérite et ses œuvres ne sont pas moins admirables. Nos évêques et nos prêtres méritent la confiance et la reconnaissance publiques. Bien qu'ils ne m'aient pas épargné, à une certaine époque, parce que j'avais voulu démontrer que leur intervention religieuse dans la politique mettait en danger leur prestige et leur autorité, l'aigreur que j'ai pu en éprouver ne m'a jamais empêché de leur rendre justice et de proclamer hautement ([ne notre clergé a été et esl encore le facteur le pins puissant de notre conservation morale et nationale.

Après les outrages dont nous avons été les victimes encore récemment, qui donc, parmi non-, n'a pas été heureux de lire dan^ des journaux comme

La Gazette et Le Star que la population canadiennefrançaise se distinguait par ses principes d'ordre, son respect de l'autorité, ses mœurs douces et paisibles, son dédain des théories malsaines et dangereuses qui envahissent le monde, et surtout qu'elle devait cela aux enseignements de son clergé? Rien de plus vrai !

On a pu dire avec raison que, sous certains rapports, nos gens sont moins avancés que leurs concitoyens d'origine anglo-saxonne, qu'ils n'ont pas reçu l'instruction qui leur aurait permis de figurer avantageusement dans le domaine industriel, commercial et agricole. Mais le clergé, après la conquête, a eu la bonne idée de pourvoir à nos besoins les plus pressants en nous donnant des prêtres, des avocats, des médecins, ainsi que des hommes publics, qui, devant les tribunaux comme dans le Parlement, ont su faire triompher nos droits les plus sacrés. L'histoire ne pourra jamais trop reconnaître la grandeur des sacrifices que le clergé s'est imposés pour nous rendre ce service inappréciable. Mais autre temps, autres besoins! Notre clergé s'en rend compte et il fait les plus louables efforts pour adapter son enseignement à nos nouveaux besoins, pour aider le gouvernement à faire sa part dans cette œuvre patriotique.

Mgr Bruchési donne l'exemple. Il favorise et active le mouvement destiné à améliorer dans nos collèges et nos couvents notre système d'instruction, à

le moderniser sans amoindrir l'efficacité des études qui n'ont pas cessé d'être ce qu'il y a de mieux pour développer et enrichir l'esprit humain. Il ne faut jamais oublier en effet, que c'est à l'étude des classiques que nous devons les orateurs et les écrivains les plus éminents de notre monde politique, ecclésiastique et professionnel.

Les développements du commerce et de l'industrie, l'exploitation à outrance des sources de la richesse ont révolutionner le monde et rendu nécessaires les connaissances spéciales que donne, par exemple, l'enseignement technique. Aux gouvernements incombe spécialement la tâche de procurer cet enseignement à notre population avec le concours de notre clergé. Ce concours on le trouve, chez Mgr Bruchési, toutes les fois qu'il s'agit de projets favorables aux intérêts religieux, moraux et patriotiques de notre population, et toujours de façon à respecter les sentiments de nos concitoyens d'origine anglo-saxonne et de religion différente. Les journaux anglais ont plus d'une fois rendu hommage à sa largeur de vues, à son esprit de conciliation, «à son caractère sympathique.

Il est étonnant de voir comment, san^ fatigue apparente, notre archevêque remplit les devoirs onéreux de sa charge et se prête à toutes les sollicitations pour le succès d'œuvies littéraire--, scolaires et patriotiques. Son esprit perspicace, vif et droit, lui permet de travailler vite et sûrement, de voir

promptemenl les côtés vrais ou faux d'une question.

Sa bienveillance est inépuisable. L'esprit ouvert à toutes les opinions, à toutes les suggestions qui peuvent l'aider à faire ce que les intérêts de la religion et de la société demandent, il écoute, se renseigne et se tient au courant de toutes les questions qui agitent la société et réclament l'attention et le soin de ceux qui la dirigent. Il sait s'entourer d'hommes capables, de prêtres de talent, qui font honneur à sa maison archiépiscopale. Il se plaît d'ailleurs à susciter partout une noble émulation. Afin, par exemple, d'engager les jeunes prêtres de son diocèse à cultiver leurs aptitudes oratoires, à se nourrir de fortes études, il en invite quelquesuns, tous les ans, à venir prêcher dans sa cathédrale. C'est une excellente initiative qui ne peut que produire d'heureux résultats.

Il n'écoute pas uniquement le son des cloches de son palais, il prête l'oreille aux voix qui viennent du dehors. Il ne croit pas que l'exercice et le prestige de l'autorité dispensent un chef de raisonner et de discuter. Et cela lui permet le plus souvent de faire accepter ses vues, tout en tenant compte des opinions raisonnables des hommes de valeur. Il comprend qu'à notre époque, en dehors des dogmes et des croyances nécessaires, les hommes n'acceptent rien de prime abord et sans examen, qu'ils veulent être convaincus par des raisonnements et non pas conduits par la rigueur.

Dans l'ordre religieux comme dans Tordre poli-

tique, de nos jours, le gouvernement - des hommes devient de plus en plus difficile et demande de plus en plus de tact et de sagesse. Mais l'Eglise avec ses dogmes et sa discipline sera toujours mieux que personne en état de faire respecter son autorité et capable de résister aux envahissements des théories malsaines et des doctrines fallacieuses. Faire aimer la religion, démontrer qu'elle seule pourra avant longtemps offrir aux peuples affolés la paix et le salut, devient de jour en jour plus nécessaire. Le monde entre dans une ère vraiment inquiétante de bouleversements et d'anarchie. Au milieu des tempêtes et des ténèbres, il tournera de plus en plus, je le crois, ses regards vers cette lumière du Vatican qui guide la barque de saint Pierre. Et l'Eglise continuera à remplir sa glorieuse mission en rappelant les principes d'ordre, de paix et de charité aux riches comme aux pauvres, en enseignant leurs devoirs aux grands comme aux petits, en mettant un frein aux passions, aux appétits et aux ambitions des uns et des autres. La faire aimer et respecter, la rendre populaire, démontrer que, tout en restant inébranlable sur le roc des principes fondamentaux de la religion et de la société, elle n'est pas hostile aux progrès, aux réformes raisonnables, aux conquêtes de la liberté bien comprise, voilà l'œuvre qui s'impose de plus en pins aux penseurs chrétiens. I si l'orientation donnée par Mgr Bruchési à son épiscopat.

Mgr l'archevêque de Montréal est né d'une famille éminemment chrétienne. Il a grandi dans une atmosphère de vertu, de piété et de charité où se sont naturellement développés ses bons instincts. Son père était un chrétien exemplaire, un croyant dont la conduite et les actes démontraient la sincérité, qui pratiquait toutes les vertus, surout la charité. Il employait les loisirs que son commerce lui laissait à fréquenter l'église et les familles pauvres et se faisait un devoir et un plaisir d'y conduire ses enfants.

Mgr Bruchési racontait un jour — c'était au 6oe anniversaire de sa naissance — que lorsqu'il était enfant son père et sa mère l'emmenaient visiter les pauvres pour leur distribuer du pain et du bois. Ce délicat souvenir d'une enfance si chrétienne inspira les strophes suivantes à M. Bourbeau-Rainville, dont la mort, il y a deux ans, provoqua tant de regrets dans le monde des lettres :

Un bon père, tenant son enfant par la main, Le conduisait jadis aux maisons indigentes, Pour y distribuer et du bois et du pain, Et la pitié si douce aux âmes défaillantes.

Le vrai chemin du ciel, c'est l'amour du prochain, Et les pleurs détournés des paupières brûlantes Font comme une rosée aux vertus, fleurs riantes, Ecloses dans le cœur ainsi qu'en un jardin.

LES GEBBBS I AXADIEXXJ 115

Qui dira d'où l'enfant reçut plus de lumière,

Des livres ou des yeux du pauvre en sa chaumière?

Le tout fit mûrir l'âme et L'enfant -^'instruisit.

Le Christ paya par l'hostie idéale

Et Dieu, le bois donné, par la croix pectorale.

Voilà vos soixante ans, Monseigneur Bnichési!

La sympathie qui unissait ce père et ce fils était vraiment touchante. Inutile de dire que M. Bnichési fut heureux de constater chez son fils les sentiments de piété et de charité qui l'animaient luimême, et qu'il le fut plus encore de le voir embrasser l'état ecclésiastique. Son émotion fut intense lorsqu'il le vit monter à l'autel pour la première fois. Qu'on en juge par ces belles paroles, qu'il lui écrivait au lendemain de son sacerdoce:

' C'en est donc fait, mon cher fils, te voilà prêtre pour toujours? — Sacerdos in aeternum — Je puis dire maintenant que j'ai un fils qui est le ministre de Dieu, qui chaque jour montera à l'autel, offrira le saint sacrifice de la messe pour ma conservation et, après ma mort, l'offrira pour le repos de mon âme. Je serai alors bien loin de toi. Qui sait où erai placé? — Ce que je dis de moi, je puis le

dire des antres membres de la famille, de tes deux

frères, de ta belle-sœur et de ta petite sœur. Ceux-ci jouiront plus longtemps que moi de ta présence. Quelques-uns d'entre eux te fermeront peut-être les yeux. Ce qui me console, c'est que, lorsque je ne

serai plus, tu seras toi, l'aîné de la famille, le berger de mon petit troupeau, ce petit troupeau si cher -à mon cœur.,,

N'est-ce pas que ce sont là de beaux sentiments, et qui sont fort bien exprimés? — Ecoutons maintenant le fils pleurant la mort de ce père tant aimé :

" 0 le meilleur et le plus dévoué des amis qui me furent donnés sur la terre, mon père, mon tendre père, du haut du ciel, où tu vis maintenant, aie pitié des orphelins qui te pleurent et t2 regardent. Tu sais de quelle douleur et de quel amour ils entourèrent ta tombe. Tu sais que ton souvenir ne les quitte jamais. Tu les vois, tu les entends, tu connais leurs besoins et leurs peines. Intercède pour eux auprès du Tout- Puissant, sois leur protecteur et leur conseiller, et bénis-les aujourd'hui, comme tu les bénissais autrefois."

Cet esprit de charité puisé parmi les siens, Mgr Bruchési ne s'est pas borné à le manifester par des paroles éloquentes, il en a donné des preuves éclatantes par des actes, par des œuvres, comme celle, par exemple, des Incurables. Sa charité s'est apitoyée sur cette catégorie d'infortunés, devenus à charge à eux-mêmes et aux autres, affligés d'infirmités, de maladies cruelles, inguérissables, et dont la vie est un supplice et il a fondé l'Hôpital des Incurables. C'est là une des institutions les plus bienfaisantes de Montréal. Des centaines de malheureux y trouvent les soins les plus attentifs, les dévouements les plus complets et, par conséquent, les consolations les plus réconfortantes. L'Hôpital

Sainte-Justine, où les enfants pauvres sont soignés pour l'amour de Dieu, et l'Institut Bruchési, où l'on reçoit les tuberculeux, deux autres œuvres auxquelles Monseigneur a donné le plus actif patronage, attestent encore de son grand désir de soulager toutes les misères humaines. Il s'intéresse à :es institutions, les visite et les encourage et, avec l'aide de bienfaiteurs zélés, leur procure les fonddont elles ont besoin pour vivre et poursuivre leur œuvre magnifique.

Le patriotisme qui anime l'archevêque de Montréal et son désir ardent de contribuer au progrès des Canadiens-français, d'accroître leur influence et leur prestige, devaient naturellement l'amener à s'occuper de l'instruction publique. Professeur et vice-recteur à Laval pendant plusieurs années, président du bureau dv> Ecoles catholiques de Montréal en [892-93, supérieur ecclésiastique des Sœurs de Sainte-Anne à Lachine, chapelain de plusieurs Communautés, il a eu l'occasion d'étudier notre système d'instruction et d'en connaître les mérites et les faiblesses. Le collège de Saint-Jean, dont il a été le fondateur et où 300 élèves reçoivent à leur choix l'instruction classique ou l'enseignement industriel et technique, démontre qu'il est bien au courant des besoins de notre société.

La question ouvrière devait être aussi nécessairement l'objet de ses études. Il ne pouvait manquer de s'intéresser au sort des travailleurs, d'être sympathique à tous les projets destinés à améliorer leur condition. Cependant les doctrines fallacieuses de plusieurs de leurs chefs, leurs affiliations dangereuses et leurs réclamations parfois exagérées l'inquiètent. Il craint que des influences néfastes ne les poussent dans des voies funestes à la société. Aussi, ne laisse-t-il jamais passer l'occasion de les mettre sur leurs gardes, de leur rappeler les enseignements si sages de l'Eglise concernant leurs droits et leurs devoirs. C'est sous l'empire de cette pensée que, tous les ans, il demande aux ouvriers de se réunir, la veille de la fête du travail, dans l'église Notre-Dame, pour entendre prêcher les grandes vérités qui devraient assurer la paix et l'harmonie entre le travail et le capital.

Comment éviter les désastres que le conflit entre ces deux grandes puissances déchaînent sur le monde ? En 1903, dans une lettre pastorale sur la question ouvrière, Mgr Bruchési disait :

" Les travailleurs non moins que les capitalistes ont des droits imprescriptibles. L'Eglise reconnaît ces droits et les sanctionne de toute son autorité. Sans oublier de rendre justice pleine et entière aux riches, elle sera toujours prête à l'avenir comme dans le passé, à défendre les privilèges du

LES GERBES CANADIENNI 110

pauvre contre toute atteinte illégitime. Mais les ouvriers à régal des patrons ont aussi des pouvoirs à remplir. Aux uns et aux autres l'Eglise prêche l'accomplissement de leurs

devoirs."

Le 31 août dernier (1919), veille de la fête civile du travail, à l'église Notre-Dame, devant un auditoire composé de milliers d'ouvriers, Mgr Bruchési prit la parole. M. l'abbé Auclair, dont la parole et la plume sont si justement appréciées, a fait de la péroraison de son discours le résumé qui suit :

"Monseigneur remercia les ouvriers d'avoir, en aussi grand nombre, répondu à son appel et manifesta son inquiétude BUT

ce <pii allait se passer quand la fête du travail serait finie. — Le travail cont innera-t-il ? — "Les journaux, disait-il, ont annoncé comme un fait certain la grève de 15,000 ouvrier-. (v)ui L'a commandée, cette grève, et pourquoi? L'a-t-on faite avec raison? Avait-on l'autorité pour cela? Certes, les ouvriers ont droit de présenter leurs réclamations, parce qu'ils ont droit à la justice comme tous les hommes. Mais qu'on se garde de la passion et de la convoitise! En certains cas, la grève peut devenir la seule solution possible d'un conflit, mail ces cas devraient être rares. Au fond la grève c'est la lutte

des elasses, c'est la guerre. Elle aigrit ls cœurs, (die paralyse l'activité, elle engendre ï » i ♦ ■ 1 1 dr< désordres et bien des misères.

Nous venons d'avoir une guerre mondiale, et elle a été terrible.

Mais on a dû en venir au traité de paix. Pourquoi faut-il toujours passer par la guerre avant d'avoir la paix? Pourquoi

n'y aurait-il pas moyen de s'entendre avant de se combattre'.' Trois fois, dans ma vie d'évêtpie. j'ai agi comme arbitre dans

des conflits considérables, et j'ai eu la consolation, chaque fois, d'aider les ouvriers. Que ne recourt on plus souvent à l'arbitrage! Prenons garde aux fauteurs de grèves que Boni parfois certains agitateurs venus de l'étranger. Je tremble, j'ai peur!

L'Eglise est pourtant l'amie de tous. Que ne vient on à elle!"

Monseigneur termina son éloquente allocution en conseillant aux ouvriers d'être toujours de ceux qui veulent, quand c'est possible, régler les conflits et éviter les grèves et les guerres

Son V05U, c'est <|iie ton-, patrons et ouvriers, comprennent leurs devoirs, c'esl «pie toUS, ouvrier- et patrons, voient leurs droits reconnus et respectés par toUS."

Voilà bien les sentiments de justice qui doivent diriger les relations entre patrons et ouvriers. Les capitalistes devraient comprendre que le travailleur ne consentira plus à vivre misérablement alors qu'ils édifient, eux, des fortunes exorbitantes, que Lazare^ ne se contentera plus des miettes de pain tombées de la table du mauvais riche. D'un autre côté, les ouvriers ne devraient pas ignorer que la ruine des capitalistes serait leur ruine et qu'ils perdraient dans l'exagération et la violence les sympathies dont ils ont besoin pour assurer le succès de leurs justes revendications. Ils auraient bien tort de croire et de dire que ces sympathies leur manquent dans le monde ecclésiastique et dans la classe des professions libérales, parce qu'on croit devoir différer d'opinion avec eux dans les moyens les plus propres à favoriser leurs intérêts. Par exemple, leurs récriminations contre les avocats ne sont-elles pas injustes? A qui doivent-ils les réformes que les Parlements, en Angleterre comme au Canada, ont adoptées pour améliorer leur sort? A qui l'ouvrier doit-il les lois qui, ici dans Québec, depuis plus de trente ans, protègent ses meubles, ses gages et ses instruments de travail ?

J'ai parlé du talent d'écrivain et d'orateur de Mgr Bruchési, de la facilité avec laquelle il manie la plume et la parole. Depuis le jour où, devenu

prêtre, il écrivait sous le pseudonyme de Louis des Lys et rédigeait la Semaine Religieuse, il n'a pas cessé d'écrire et de parler. Ses lettres pastorales, ses sermons et ses discours formeraient plusieurs volumes. Quelques extraits suffiront à justifier ce que j'ai dit de la hauteur de ses pensées, de la noblesse et de l'élévation de ses sentiments, de l'élégance, de la correction et de la clarté de son style.

Voici comment il exprimait ses sentiments de

reconnaissance envers un saint prêtre qui, au sémi- ^naire de Montréal, l'avait aimé et protégé:

"Ne crains pas que je t'oublie, A noble et sainte amitié, proclamée par Dieu même un remède de vie et d'immortalité. ■'•• te dois de trop beaux jours. Dès l'aurore de ma vie, tu daignas nu- sourire et me tendre la main, et, depuis cet heureux moment, nous n'avons cessé de marcher ensemble. Sous les traita d'un saint prêtre, tu m'as dirigé, conseilé, repris avec douceur, oh! qu'il y avait d'onction et de persuasive tendresse dans chacune de tes parole-, et. comme tu Bavais t * »n joins être victorieuse, toi qui pourtant ne commandais jamais. — J'ai vécu loin de ma patrie, tu ne m'as pas quitté. De mes joies et de nies épreuves, tu lis tes épreuves et tes joies. Tu fus une lumière au milieu de mes doutes, un encouragement

dans mes luttes, une force aux heures de l'abattement, et quand

tu nie vis désolé, priant auprès d'un cercueil, alors, tendit' amitié, tu versas sur nies plaies Baignantes un liaunie salutaire et tu pleuras avec moi."

Prêtons maintenant l'oreille aux accents patriotiques qu'il faisait entendre, quand, après trois années d'études dans la ville éternelle, il revenait,

prêtre, au pays natal :

"Je connais ce- pays tant vantée où les myrtes fleurissent, où l'oiseau es! plus léger e1 la brise plus douce; j'ai |

122 LES GEKBES CANADIENNES

des jours tranquilles sur cette plage où la mer de Sorrente déroule ses flots bleus au pied de l'oranger; j'ai vu Gênes la superbe et la radieuse Florence et Venise, la reine de l'Adriatique plus d'une fois, j'ai contemplé la belle Naples, tout étincelante des feux du soleil couchant; j'ai vogué sur les ondes azurées du lac de Genève; notre douce France m'a charmé; mes pas ont foulé le sol béni de Rome, et j'en ai tressailli d'un indicible bonheur . . . Mais tous ces grandioses spectacles, tous ces immortels souvenirs, toute cette poésie sublime, toute cette nature enchanteresse, ce n'était pas toi, ô ma patrie! et je n'ai pas cessé un seul instant de te garder la première place dans mon enthousiasme et dans mon admiration."

Lors de sa consécration épiscopale, répondant à l'adresse de la Société Saint-Jean-Baptiste, il disait :

" Je ne vous suis pas étranger ; c'est au milieu de vous que je suis né, à quelques pas seulement de cette majestueuse cathédrale, dont, petit enfant, j'ai vu poser et bénir la première pierre; j'ai grandi sous vos yeux, et, plus tard, devenu prêtre, je me suis vu confier par mon évêque, les intérêts de l'âme d'un grand nombre de vos écoles, de vos paroisses, de plusieurs de vos associations ouvrières ; je vous appartiens par les liens les plus forts et, si je deviens aujourd'hui le chef du peuple, je ne puis oublier que j'en ai été l'enfant. — Tout mon dévouement vous est donc acquis, et, s'il est une pensée capable de me réjouir, c'est qu'il me sera donné de faire pour vous à l'avenir plus que je n'ai fait jusqu'à ce jour. Vous me parlez de l'éducation, c'est la question qui préoccupe à bon droit tous les esprits. La foi de notre race, l'avenir de vos fils et de notre pays en dépendent. Que l'éducation soit toujours sur notre sol, telle que la veut l'Eglise chrétienne, catholique, complète et répondant à toutes les légitimes exigences d notre temps. . .

Puis, après .avoir parlé des sacrifices faits par le clergé pour l'éducation de notre peuple, il ajoutait:

" Aidez-le à poursuivre et à compléter son oeuvre. Croyez-le, il n'a point peur du vrai progrès, il le désire comme vous et jamais vous ne le verrez reculer devant les sacrifices ou les

LES GEKBËS CANADIENNES L23

réformes utiles, quand l'avancement de la science et le 1» ï «n de la patrie le demanderont. J'en prends à témoin tous cee prélats qui m'environnent, mes pères admirés hier. m<'- illustres frères maintenant, et dont je vais désormais partager l«-.s sollicitudes el les labeurs. — Prêtres et laïques, Boyons étroitement unis! Pour Dieu et la patrie, ne formons qu'un cœur <-t qu'une ame: "cor unum et anima una!"

Comme Monseigneur avait raison de dire que prêtres et laïques doivent s'unir afin de procurer à notre population l'éducation dont elle a besoin pour accomplir ses destinées, une éducation aussi moderne que possible mais à base religieuse. Plus je vieillis, plus je constate que l'éducation de nos enfants doit être aussi chrétienne que progressive, qu'à l'école comme dans la famille on doit leur inculquer les principes religieux qui dirigeront, au cours de la vie, leur conscience et inspireront leurs actes privés et publics. Plus que jamais, l'homme doit apprendre, dè3 son bas âge, qu'il n'a pas été mis sur la terre rien que pour s'enrichir, vivre dans le luxe et satisfaire ses appétits personnels. Plus que jamais, il doit recevoir une éducation qui lui permettra de résister aux séductions de la fortune et des théories antisociales et antireligieuses qui menacent le m< »nde.

Dans les séances du célèbre congrès eucharistique tenu «à Londres en [908, Mgr Bruchési eut

plusieurs fois l'occasion de faire admirer son elo-

quence et de démontrer la correction du parler français au Canada. Il fit honneur à l'épiscopat canadien, à la nationalité dont il était le digne représentant. Le 10 septembre spécialement, à la plus solennelle des séances du congrès, devant un auditoire composé des sommités religieuses du monde entier, il fit un discours qui produisit une très vive impression.

" Le Canada, disait-il, jadis terre française, aujourd'hui colonie britannique, fidèle au Christ et loyal au roi, est heureux de joindre sa voix, en cette circonstance solennelle, à celle de l'Australie et de la France."

Après avoir dit que le congrès était " la nouvelle prise de possession par le divin roi de son royaume toujours aimé, de l'ancienne île des saints, et que celui qui depuis si longtemps n'était sorti dans les rues que dissimulé sous les vêtements du prêtre serait glorieusement porté sous le dais comme aux teirips bénis où l'on ne connaissait sur ces rivages qu'un même credo ", il ajoutait :

" Vraiment, avoir sa place dans ce cortège, c'est plus que du bonheur, c'est une grâce. Les fleurs, dit-on, arrivent avec profusion d'Angleterre et de France, d'Irlande et d'Ecosse, des châteaux des riches et des maisons du peuple, elles orneront les édifices, elles joncheront le sol et combien, parmi elles, sont chargées de messages d'amour et de foi! Ah! que ne nous diriez-vous pas surtout, vous, fleurs de France, si vous pouviez parler ? Seigneur, c'est bien vous qui serez là ! Comme autrefois dans la Judée, guérissez, éclairez, consolez, fortifiez sur votre passage ceux qui ont besoin de lumière, de courage et de paix."

LES GERBES CANADIENNI L25

Et afin de rendre agréable à son distingué auditoire le projet qu'il nourrissait d'avoir, à Montréal, l'un des prochains congrès eucharistiques, il ajoutait :

" Si la terre canadienne est encore une terre chrétienne et catholique dans toute la force du mot, c'est qu'elle est une terre eucharistique! A ce titre, elle a, ce me semble, le droit de solliciter L'honneur insigne d'un de vob prochains congrès, et je prédis un immense triomphe à notre bien-aimé Sauveur sur les bords du Saint Laurent. Je parle de la vieille province de Québec et ce n'est pas ici le moment ni le, lieu de décrire en détail la dévotion de ses habitants pour l'auguste sacrement de nos autels."

A première vue, ce projet paraissait téméraire, en tout cas difficile d'exécution. Après les splendeurs et les cérémonies grandioses qui avaient marqué les congrès de Londres et de Cologne, comment espérer que Montréal pourrait sans danger subir la comparaison? L'archevêque Bruchési fit tant et si bien, il fut si convaincant, il se montra si résolu et si confiant, qu'il finit par l'emporter.

A peine de retour au Canada, il se mit à l'œuvre et déploya, pendant deux ans, une énergie et une activité inlassable pour assurer le succès de son projet. Kt quel succès ce fut ! Ceux qui en ont été les heureux témoins ne l'oublieront jamais. Pendant une semaine, ce fut une série de fêtes, de cérémonies, de réunions, de manifestations grandioses, un déploiement d'éloquence incomparable, le tout couronné par une procession qui, pendant six heu-

res, défila dans nos rues décorées avec magnificence, au milieu des acclamations de 500,000 âmes. On y vit figurer plusieurs cardinaux, des centaines d'archevêques, d'évêques, de prêtres, de grands citoyens venus de presque tous les pays catholiques du monde et, dominant cette phalange auguste, le cardinal Vannutelli, légat du pape. On n'avait jamais vu et on ne verra peut-être plus jamais au Canada pareille manifestation du sentiment chrétien.

Mgr Bruchési ne s'épargna pas pendant ces jours glorieux. Il fut sur pieds jour et nuit, et déploya une activité, une vigueur mentale et physique étonnantes. Toutes les fois qu'il fut appelé à prendre la parole, il le fit de façon à faire dire à d'illustres personnages: " Comme il sait toujours dire ce qu'il faut!"

Lorsque le congrès eucharistique eut pris fin dans une apothéose de gloire, Mgr Bruchési dut se reposer avec la satisfaction d'avoir accompli une grande œuvre. Elle a, en effet, puissamment contribué à faire connaître dans le monde entier la catholique province de Québec. Ce congrès acheva de démontrer que si Mgr Bruchési sait parler il sait aussi agir, organiser et administrer, et que, aux dons brillants de l'écrivain et de l'orateur, il joint les fortes qualités de l'homme d'action.

Pour donner à Mgr Bruchési complète justice, pour rendre, veux-je dire, aux beaux sentiments et aux belles pensées qu'il n'a pas cessé d'exprimer depuis quarante ans, l'hommage qu'ils méritent, il faudrait un volume considérable contenant la plus grande partie de qu'il a écrit et dit. Ce volume se fera sans doute. On y lira, avec le plus grand intérêt, des sermons et des discours, dont la forme et le fond sont vraiment remarquables, entre autres ceux qu'il prononça: au sacre de son digne ami, Mgr Emard, aux funérailles de Mgr Larlèche et de l'honorable Marchand, an service funèbre (à Montréal ) dn général de Charette, aux congrès de Londres et de Madrid. Il ne faudra pas oublier, en particulier, la superbe improvisation qu'il prononça, l'an dernier, dans sa cathédrale, pour saluer la fameuse Légion Etrangère de France, de passage au Canada.

J'ai dit (pie Mgr Bruchési était un homme d'action. On se rend difficilement compte de l'activité physique et intellectuelle requise pour administrer un diocèse oh mille prêtres et des centaines de communautés, de collèges, de COUVentSj d'écoles et d'institutions religieuses v\ nationales réclament, du chef, sa direction, ses conseils et ses services, 11 a eu.

il est vrai, pour l'aider, de^ évêques auxiliaires de

128 LES GEEBES CANADIENNES

grand zèle et de haute valeur, comme Mgr Racicot et Mgr Gauthier. Mais, naturellement, la grosse part de la responsabilité et du fardeau pèse sur ses épaules.

Mgr Bruchési eut pour collègues au séminaire d'Issy à Paris et aussi au séminaire français à Rome, des hommes de talent qui sont devenus des cardinaux, des archevêques ou des évêques, et qui se font une joie de l'honorer au cours de ses voyages en Europe. Sa Sainteté Benoit XV, qui fut ordonné prêtre le même jour et dans la même église du Latran que Monseigneur, lui porte une estime particulière et lui en a donné plus d'une preuve, lors de son dernier voyage dans la ville éternelle.

Le fait est que réminent archevêque de Montréal a gravi rapidement les degrés de la hiérarchie ecclésiastique et que, pour arriver au sommet, il ne lui en reste plus qu'un, croyons-nous, à atteindre. On a plus d'une fois prédit qu'il l'atteindrait et qu'il figurerait bientôt au rang des princes de l'Eglise, pieu le veuille!

M'étant efforcé depuis quarante ans de faire connaître à mes compatriotes les hommes dont la vie, au Canada, a été bonne et utile à la religion et à la patrie, il m'a semlblé qu'il me convenait de parler aujourd'hui du très distingué prélat qui jette tant

l'éclat sur l'épiscopat canadien et sur le siège de Montréal. Cette biographie peut être bien incomilète, elle est écrite, je l'affirme, d'une plume sinère.

N.M.- L'étude <jui précède étail à peine écrite qu'une maidie cruelle ébranlait fortement la santé de Mgr Bruehési.

I;iis Ba forte constitution promet de le conserver ;'i l'affection 3 ses diocésains et de lui permettre de continuer sa carrière ien faisante.

LE DOCTEUR LACHAPEIXE

Il y a (feux docteurs Lachapelle, deux médecii renommés pour leur connaissance des lois de l'h; giène et leurs écrits sur cette matière d' importa™ vitale. Le sujet de cette courte étude biographiqt est le docteur Emmanuel Persillier-Lachapelle, me co-paroissien, né, au Sault-au-Récollet, sur L bords charmants de la rivière Ottawa, doyen de Faculté de Médecine de l'Université Laval c Montréal.

Son grand'père, Pascal Persillier-Lachapell jouissait d'une grande réputation d'homme d'affair actif, entreprenant, d'un jugement solide, d'un e prit clairvoyant et pratique. Né au Sault-au-Récolle fils d'un cultivateur relativement pauvre, il s'en al tout jeune à la Côte-des-Neiges travailler dans ur des nombreuses tanneries qui ont fait la prospéri de ce pittoresque village. Il ne tarda pas à se faii remarquer de ses patrons, à gagner leur confiane et fut bientôt à la tête d'un établissement importai et d'un commerce lucratif. Mais le commerce c cuir ne suffisait pas à son ambition; les moulii à farine rapportaient, à cette époque, des revem

considérables; il acheta ceux que le séminaire de Montréal possédait dans sa seigneurie et devint t n quelques années l'un des plus riches propriétaires de nie de Montréal. On le comparait à M. Joseph Masson, de Terrebonne, pour son activité, son énergie et son intelligence des affaires. La construction du pont qui relie les deux rives de l'Ottawa entre Saint-Laurent et l'Abord-à-Plouffe est petit-être celle de ses entreprises qui donna le plus de retentissement à son nom dans toutes les paroisses situées au nord de Montréal. Les habitants de ces paroisses n'avaient alors pour traverser les deux bras de l'Ottawa et se rendre à Montréal que le chaland et le bac appelé " horse-boat ". C'étaient deux modes de locomotion ennuyeux pour des gens pressés et qui offraient plus d'un inconvénient, d'un danger même.

Aussi la construction d'un pont à un endroit où la traverse était assez difficile, vu la force du courant, fut-elle considérée comme une entreprise nationale, un bienfait public.

La présence du gouverneur du Canada à l'inauguration de ce pont ne contribua pas médiocrement à rehausser l'importance de cette entreprise. M. Lachapelle avait fait ce que les gouvernements seuls

axaient osé jusque-la entreprendre.

La maison de M. Laehapelle était remarquable par les vergers, les jardins et les beaux arbres qui

l'entouraient, et surtout par l'hospitalité large et

cordiale qu'on y trouvait. Les amis allant à Montréal ou en revenant manquaient rarement de s'y arrêter pour dîner ou pour souper, car la table y était toujours prête.

Il a beaucoup contribué, en 1837, avec l'aide du curé distingué de Saint-Laurent, M. Saint-Germain, à empêcher les habitants de cette paroisse et des environs de prendre les armes. Il condamnait les abus du gouvernement, mais il était d'opinion ' que les Canadiens-français n'obtiendraient rien par la force.

Il laissa une jolie fortune à sa famille qui se composait, à sa mort, de plusieurs filles et de deu: fils, Pascal et Pierre. Tous deux s'établirent el vécurent, honorés et estimés, au Sault-au-Récollet. Ils s'accordaient peu en politique. Pierre était aussi libéral que Pascal était conservateur; il fut mêm< candidat contre M. Laporte dans le comté d'Hochelaga, mais il ne réussit pas à vaincre son rival, qui était un riche cultivateur de la Pointe-aux- Trembles.

Emmanuel, fils de Pierre, naquit en 1845, à l'endroit même où s'élève la nouvelle prison. Il disail à un ami que s'il était condamné à l'emprisonnement, il aurait la consolation de retrouver les lieux cher à son enfance avec tous les souvenirs de son jeun< âge.

A l'école comme au collège, il se fit remarque! par la correction de son maintien et de sa conduite, l'amour de l'ordre et du travail, un esprit froic

nais actif, un jugement sain, une volonté ferme, une listinction innée, une vie sage, une religion éclairée :t une certaine indépendance de critique et de pensée le bon aloi.

Ceux qui l'ont connu jeune le reconnaîtront à ce lortrait, car tel il était alors, tel il est encore. Touours correct, sage, pondéré, laborieux, faisant bien out ce qu'il fait, soigneux de sa personne et de a réputation, prudent, modéré, homme de devoir :t de conviction, instruit, actif, énergique, tenace lans sa foi comme dans ses opinions politiques et es affections nationales, d'une persévérance à tonte preuve. Ajoutons à cela beaucoup d'esprit public, in désir sincère de se rendre utile à la société, à ses :ompatriotes, de semer des idées de progrès, de ►roduire des œuvres sérieuses et pratiques, avec une ertaine fierté et une réserve qui l'éloignent des ouïes et l'empêchent de courtiser la popularité, et >n aura l'explication de sa vie, de >es an

C'est une forte personnalité, un caractère bien jrempé, un homme de bon conseil et de bon exemple, me valeur nationale de premier ordre. La critique, a contradiction, les piqûres d'épingle, les coups l'épée ou de bâton l'ennuient, le froissent et l'im- Kitientent un moment, mais troublent rarement son jsprit; il reprend vite son calme et reste toujours naître de sa pensée et de sa parole.

11 a manifesté ces traits saillants de SOfl esprit *t de s. ,n caractère dans les hautes positions qu'il a

occupées; dans l'accomplissement de ses! devoirs publics ou privés.

Toutes les entreprises religieuses, nationales et philanthropiques ont toujours trouvé en lui un ami, un patron, un protecteur, mais c'est surtout dans le domaine de la science médicale, dans toutes les œuvres destinées à rehausser l'honneur et la dignité de sa profession, à accroître son utilité et l'efficacité de son action, qu'il a exercé son zèle, sor esprit d'initiative et de progrès. La cause de l'hygiène n'a pas eu d'avocat plus dévoué, de champior plus fidèle. Comme la plupart des grands médecins de notre temps, il croit que l'hygiène vaul mieux pour la santé de l'homme que la médicamentation la plus savante, et que l'humanité lui doil en grande partie l'amélioration de son sort, la disparition des épidémies et des fléaux épouvantables qui l'ont affligée et dévorée pendant des siècles, la diminution de la mortalité et la prolongation de la vie.

Aussi cette science fut-elle, dès son admission à la pratique de la médecine, l'objet de ses études, de ses travaux, de ses expériences.

Lors de l'épidémie de 1885-86, lorsque la ville de Montréal était sous l'empire de la terreur, presque en quarantaine, il devint le champion des mesures sévères qui furent adoptées pour enrayer le fléau et contribua grandement à la création d'un bureau central d'hygiène. L'année suivante, il faisait adop-

ter par la législature provinciale cette loi d'hygiène

qui a tant contribué à l'amélioration de la santé publique, pour prévenir ou enrayer, à leur début, des épidémies désastreuses. On ne se rend pas toujours compte des services rendus à la société par une législation de ce genre, sévère mais sage, basée sur l'expérience et la connaissance des lois de la nature. On oublie ce que l'on doit aux hommes qui, à l'exemple du docteur Lachapelle, passent leur vie à chercher les moyens de soustraire le corps humain xux maux qui le menacent sans cesse, de préserver l'humanité de maladies si terribles. Que de gens leur joivent, sans le savoir, la santé, la vie! Que de larmes, de souffrances, de chagrins évités ! Pauvre humanité, si affligée, si malheureuse en général, elle mérite bien qu'on ait pitié d'elle, qu'on cherche à la soulager. Malheureusement elle n'apprécie pas toujours le zèle et l'énergie de ceux qui, pour améliorer (bn sort, la soumettent à des lois rigoureuses.

On n'a pas d'idée de la peine que s'est donnée le docteur Lachapelle, de ses pas et démarches pour faire adopter ses vues par le Parlement et ensuite pour les faire recommander par les autorités ecclésiastiques et accepter par la population, qui les voyait d'un mauvais œil.

Appelé par l'honorable M. Mercier, en 1SS7, à mettre la nouvelle loi en pratique et à fonder le Conseil d'hygiène de la province de Québec, il en :\ toujours^été depuis le président.

136 LUS UEKBES CANADIENNES

Propriétaire et rédacteur de Y Union Médicale de 1876 à 1882, il a publié dans cette intéressante revue une série d'études savantes sur ce sujet et popularisé parmi les membres du corps médical des doctrines et des méthodes dont personne aujourd'hui ne conteste le mérite. Par exemple, ils étaient nombreux dans le public et même parmi les médecins, ceux qui étaient hostiles à la vaccination et en récusaient l'efficacité; ils sont rares aujourd'hui. Les découvertes immortelles de Pasteur et Iôs résultats merveilleux qu'il a obtenus par P modulation de certains virus dans le corps humain ont beaucoup contribué au triomphe définitif du vaccin, dont le docteur Lachapelle a été un champion vaillant et convaincu.

Il a été aussi un apôtre dévoué de l'établissement de l'université Laval à Montréal. Dans les luttes mémorables qui ont eu lieu autour de cette institution, il a joué un rôle considérable. L'ancienne Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal refusait de disparaître pour faire place à la faculté de médecine de Laval; elle invoquait son âge avancé et ses services passés, elle voulait conserver son identité et son indépendance.

Le docteur Lachapelle avait maintes raisons de rester attaché à la vieille école dont il était l'un des professeurs ; par intérêt et par sentiment il devait désirer sa conservation; mais il était convaincu que, dans l'intérêt bien compris de la profession, elle

devait se fondre dans Laval, afin de doter Montréal des bienfaits d'un université catholique française.

Cette question envenima la querelle commencée entre Jes amis de Laval et les partisans d'une université indépendante à Montréal. A la tête des deux années on voyait des évoques, des prêtres et des citoyens éminents qui combattaient avec un acharnement aujourd'hui difficile à comprendre. Rome était inondée de requêtes, de protestations et de députations qui cherchaient à la convaincre que l'avenir de la religion était en jeu dans cette question. Mais les autorités romaines commençaient à se rendre compte de la facilité avec laquelle on donne ici à toutes les questions une tournure religieuse et on s'accuse réciproquement d'irréligion. Bref, les autorités de Laval et de l'Ecole de Médecine, cédant aux conseils et aux recommandations de Rome. finirent par s'entendre et par se fusionner.

Le docteur Lachapelle est encore le fondateur de l'hôpital Notre-Dame. 11 l'a fondé et maintenu à force de sacrifices, de sollicitations, grâce à un travail incessant, à. une persévérance inlassable, en se faisant mendiant, en allant, pendant plusieurs années, de porte en porte tendre la main. C'était pourtant, vu son caractère et sa situation financière. UTi rôle qui devait l'ennuyer, mais c'est exactement l'une de ses qualités dominante-, d'être capable de

faire par de\oir ce qui lui répugne, de sacrifier ses

sentiments personnels à sa raison, à ce qu'il c bon, juste et utile.

J'ai parlé de son patriotisme; il en a donné plus d'une preuve.

En 1877, il entreprenait de faire disparaître des statuts du Collège des médecins certaines clauses onéreuses qui empêchaient bon nombre de médecins canadiens-français, pratiquant surtout à la campagne, d'être membres de cette institution, et ses efforts étaient couronnés de succès. L'influence canadienne-française devenait prépondérante dans le collège des médecins de la province de Québec.

Reconnaissant son dévouement pour les œuvres nationales, l'Association SaintTJean-Baptiste le nommait son président en 1884, et il remplit les devoirs de cette charge avec son zèle et son tact ordinaires.

Dans les sphères nationales ou politiques, il a souvent joué modestement et discrètement un rôle important et fait preuve d'un dévouement d'autant plus méritoire qu'il était désintéressé et ignoré.

Le récit de ce qu'il a fait pour Louis Riel, l'infortuné chef des Métis et des insurrections de 1870 et de 1884, serait intéressant; mais l'heure n'est peutêtre pas encore arrivée de lever le voile sur certains détails de ces événements dramatiques.

Le docteur Lachapelle avait été le compagnon de classe et l'ami intime de Louis Riel au collège de Montréal, et il n'avait cessé de le suivre du regard dans sa carrière tourmentée. Aussi, lorsque Riel, dont la tête avait été mise à prix, ne savait où trouver un refuge, il trouva dans la personne de son ancien ami un conseiller et un guide précieux qui,

rendant près de deux ans, lui procura des asiles et es moyens d'échapper à ses ennemis.

Lorsque Riel fut élu député par le comté fie Pro- /encher, c'est le docteur Lachapelle, l'honorable Alphonse Desjardins et le sénateur Fiset qui entreprirent de lui faire prendre son siège dans la Chaînée des Communes et réussirent à lui faire signer le •ôle et prêter le serment requis en présence du Grefler, M. Patrick. Ce pauvre M. Patrick faillit avoir me attaque d'apoplexie lorsqu'il lut le nom de Louis Riel, et constata qu'il était en présence du fameux ;t redoutable CHEF DES REBELLES du Nord- 3uest.

Les procédures avaient été faites si vite et avec :ant d'habileté qu'il n'y avait vu que du feu; la .simature de Riel seule lui ouvrit les yeux. Ce fut in coup de foudre, il s'élança dans les corridors de a Chambre, l'oeil en feu, le visage bouleversé, liant: " Arrêtez-le ! Arrêtez-le!" Mais Riel était léjà loin.

Les amis de Riel n'osèrent cependant prendre la

fesponsabilité de l'émeute, qui aurait eu Heu s'ils

ivaient persisté dans leur projet, et ils réussirent à

lissuader le chef des Métis de la résolution dange*

e qu'il axait prise.

On ne peut s'empêcher parfois de se demander se que ce pauvre Riel a gagné à toujours se sounettre, à faire des concessions et des sacrifices. Jn'a-t-il gagné à mettre bas les armes en [871, à

céder aux instances de Mgr Taché, qui lui promettait une amnistie complète? Qu'a-t-il gagné à remettre si généreusement son mandat de député à sir Georges-Etienne Cartier battu, à Montréal, en 1872 ? Qu'a-t-il gagné plus tard à prendre les armes pour défendre le pays et le drapeau anglais contre les Féniens ?

Le docteur Lachapelle a toujours été, comme sor père, un libéral catholique, convaincu que la religion n'a pas plus de raison, ici qu'en Angleterre, de redouter le libéralisme anglais, qu'au contraire elle lui doit plusieurs des réformes importantes qu'elles a obtenues, des libertés dont elle jouit.

On se demande souvent pourquoi il n'est ni député, ni sénateur. Député, il aurait pu l'être s'il avait pu consentir à se soumettre à toutes les exigences à tous les ennuis de la candidature. Sénateur, 1 devrait l'être si le mérite seul et les services rendus étaient suffisants pour arriver à cette haute position. Les chefs de gouvernements ne font pas toujours ce qu'ils veulent.

Il donne depuis deux ans, depuis qu'il remplit les fonctions de Commissaire municipal, une preuve éclatante de sa valeur. Ce fut un problème lorqu'J consentit à se porter candidat pour cette charge, de savoir comment il avait pu se décider à entrer dans cette fournaise ardente, dans ce milieu de discussion, de contradiction, de soupçons et d'accusations. Et ses amis se sont souvent demande

LES GEBBES CANADIENNE 141

)mment il avait pu résister plus d'une fois à la mtatiou de chercher le repos et la tranquillité en Dnnant sa démission. Mais non, rester à son poste,

1 poste que la confiance publique lui a confié, est Dur lui une question d'honneur et de devoir. Il

restera coûte que coûte, lors même qu'il crain- •ait d'y périr.

La tâche est ardue, le fardeau lourd, car c'est ir lui surtout qu'il pèse, c'est lui qui dans le onseil est appelé à défendre les actes du Bureau îs Commissaires. Il le fait avec une habileté, i tact, une logique et une maîtrise de pensée ; de parole qu'on ne peut se lasser d'admirer, [ettre en opération le nouveau système, faire larcher en harmonie deux corps jaloux de leurs roits et de leur réputation et dont les pouvoirs ïspectifs ne sont pas clairement définis, était une ide tâche. Les pères du nouveau régime ont fait •euve de clairvoyance, lorsqu'ils ont jeté les yeux îr le docteur Lachpelle et demande aux électeurs

2 Montréal de l'élire Commissaire. 1 1 s ne poulient faire un choix plus judicieux, plus propre faire accepter ou tolérer le nouvel ordre de choses.

Le docteur Lachapclle est médecin, nu excellent lédecin, mais il aurait du être avocat, et peu s'en | fallu qu'au lieu de la médecine il n'étudiât le mit. 11 serait devenu juge eu peu de temps. Quel

scellent juge il aurait fait avec -a droiture d'écrit, son -eus légal, sa clairvoyance, sa logique im-

peccable et le talent qu'il possède de formuler, d résumer sa pensée dans le langage le plus clair, 1 plus concis.

Après tout, sa vie n'aurait pas été plus fruc tueuse, plus utile à la société, à ses concitoyens, son pays, plus digne d'estime et d'imitation.

Mas il est une position que ses concitoyens, afi de reconnaître ses services publics, devraient lt donner à l'expiration de son terme d'office comm commissaire, c'est celle de maire de Montréal. Notr ville ne saurait avoir à sa tête un homme plus dign de la représenter, plu$ capable de protéger ses droit et ses intérêts.

N.B. — Xe docteur Lachapelle avait déposé le harnais mi nicipal, depuis trois ou quatre ans, lorsque la mort vin l'enlever à l'affection de ses amis, à la confiance et au respec de ses compatriotes. La ville perdait l'un des citoyens le plus utiles, les plus zélés; la société, un gentilhomme de l'ai cienne école; la nationalité canadienne-française, un patriot dont le dévouement était infatigable.

Il laissa trois sœurs dont l'une est l'épouse de notre estim concitoyen, le docteur Benoit.

La famille Lachapelle est liée par parenté ou affinité au familles Lemieux, Laflamme, Saint-Omer, Brousseau, Chalu Crevier et Tassé.

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