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LA GERMANIE AVANT LES ROMAINS

ÉTENDUE DE LA GEUMANIE. — ORIGINE DES GERMAINSi

La Germanie connue des Romains. — Les Germains de César et de Tacite. — Les Goths. — Les Scandinave^. — Les Germains connus des Grecs. — Los Gèles. — Les llypeiboréens. — Origine orientale des peuples germaniques.

La Germanie connue des Romains commençait au Rhin et s'étendait un peu plus loin que la Vis- Iule. Les vainqueurs du monde ne considéraient pas sans inquiétude celte vaste coniréc, qui cachait dans ses forets et dans ses marécages un peuple belliqueux, suspendu comme une menace éternelle sur leur empire. Cependant ils étaient loin de con-

naître tout leur danger : derrièro la Germanie des Romains, j'en crois découvrir une autre, dont ils ne surent jamais ni l'étendue ni les forces.

César attaqua les populations germaniques par l'occident, du côté du Rhin, c'est-à-dire du côté où elles avaient leurs postes les plus avancés. Aussi, quand il les rencontra sur les frontières de la Gaule, ces bandes errantes, désorganisées par une vie de hasard et de combats, montraient tous les signes de la dernière barbarie : sans prêtres, sans sacrifices, n'adorant que le soleil, la lune et le feu, ne connaissant ni propriété, ni agriculture, ni d'autre gloire que celle de détruire et de camper en sûreté au milieu des déserts qu'elles avaient faits. Ce furent les premiers Germains que l'on connut à Rome, qu'on vit traîner dans les triomphes, jeter aux bêtes dans les amphithéâtres, et sur lesquels on jugea tous les autres (1).

Les recherches de Tacite pénètrent plus avant. Sur les deux rives du Rhin, il n'aperçoit d'abord que les désordres des émigrations qui se succèdent; il voit les Bataves chassés, les Bructères détruits par leurs voisins. Cependant il démêle déjà dans celte race inquiète des caractères de

(1) Ciesur, de Bello Gallico, VI. C'est à cespeuples des frontières qu'il faut rc.-treindre la comparaison savante, mais trop générale fpic M. Guizot établit entre les Germains elles sauvages du nouveau monde. Histoire de In civilisation en France, t. 1, leçon vu*.

grandeur et de beauté, la pureté du sang, la sévérité des mariages. Derrière les peuplades mobiles, il trouve des tribus attachées au sol par le travail et la propriété ; il trouve des pouvoirs héréditaires, des cultes publics. Â mesure qu'il s'enfonce vers l'Orient, les sacerdoces sont plus honorés, les rois mieux obéis, les nations plus nombreuses. Mais ses renseignements s'arrêtent, comme les armées romaines, au bord de l'Elbe; au delà il ne connaît plus guère que des noms. Toutefois, parmi ces noms, il en faut remarquer deux. Ce sont d'abord les peuples que l'historien appelle Gotlones, chez lesquels on reconnaît une branche de la grande nation des Goths. Les autres, qu'il nomme Suiones, sont les aïeux des Suédois, de ces mêmes Scandinaves qui devaient faire un jour, par leurs pirateries, la terreur de l'Europe. Il les représente déjà comme des navigateurs redoutés, enrichis de butin, vivant sous l'autorité d'un roi et dans un commerce étroit avec les dieux, dont ils prétendaient voir les têtes rayonnantes se montrer, au lever du soleil, au-dessus des flot immobiles de la mer du Nord (1).

Ces deux nations, négligées par les historiens,

(1) Tacite, de Germania, 29, 33; 4, 18 ; 38, 59, 40, 43, 44. Geiger {Svea Rikes Hœfder, p. 80) reconnaît chez les Suiones de Tacite le nom national des Suôduis ; Svca, ]iluriel Siiear, d Svitliiod, le peuple de Suède.

ET. GLItU. 1. 2

avaient pris soin de leur gloire ; elles avaient des traditions.

Les Goths conservaient des chants épiques d'une haute antiquité, qu'on récitait en s' accompagnant de la harpe, et qui célébraient les conquêtes de la nation et les grandes actions de ses héros. On y voyait comment un dieu, adoré sous le nom de Gaut, avait donné le jour à deux dynasties de rois, les Amales et les Balthes, qui commandaient, l'une aux tribus de l'est, l'autre à celles de l'ouest. Du même sang divin descendait une caste d'hommes nobles désignés dans leur langue par le litre d'Anses, c'est-à-dire demi-dieux. On les reconnaissait à leurs longs cheveux, et c'était de leurs rangs qu'on tirait les chefs de guerre et les prêtres. Les prêtres partageaient l'autorité souveraine; ils avaient des lois écrites, des pompes solennelles, où ils paraissaient couronnés de la tiare, conduisant leur idole sur un char de triomphe, au milieu des adorations et des sacrifices (1). Les Goths vi-

(1) Jornandes, de Rébus Getkis, cap. v : « Cantu inajoriim fada moflulationiljus, cilharisque canebant... Cap. mv : llorum cr^o iil ipsi suis faliulis fenint, primus fuil Gapt... Cap. xi : Jam proceres suos quasi qui furtuna vincebant, non puros homines sed seniideos, id est Anses, vocavere... » etc. Cf. Sozoniène, Hisi. eccl., cap. xxxvn, ^t^'avov è<p' âpaau.â^r,? sffTOç. Le témoignage de Jornandes, compromis par l'abus qu'on en a fait longtemps, me parait apprécié avec beaucoup de f-agesse par Geïjer,. Svea Rikes Hœfder, p. 96, qui atta'he un grand prix aux traditions recueillies danï

valent donc sous des institutions antiques, dans ce respect du passé qui fait les grands peuples. Tout le Nord, disaient- ils, était rempli du nom de leurs ancêtres. D'un côté, ils se vantaient d'avoir occupé la Scandinavie et les bords de la mer Baltique jusqu'à la Yistule ; et, en effet, trois siècles avant l'ère chrétienne, le navigateur Pythéas rencontrait des Golhs [Gottones) sur ces rivages où l'on recueillait l'ambre. Les géographes grecs et latins les trouvent encore aux mêmes lieux; et le souvenir des anciens habitants s'est conservé dans la partie de la Suède appelée aujourd'hui Gothland, le pays des Goths (1), D'un autre côté, leurs armées avaient pénétré jusqu'au delà du Danube; ils se prétendaient les fondateurs du royaume des Gètes, qui touchait aux frontières de la Macédoine, et qui occupa l'attention des Grecs, Les Goths et les Gètes

YHistoiredes Goths, sans méconnaître les erreurs qu'y mêle l'érudition indiscrète de l'historien.

(1) Jornandes, cap. iv. Pline, Hist. nat., lib. XXXVII, cap, xi. Pythéas : « Guttonibus, Gerraaniœ genti accoli, iEstuariuin Oceani, Mentonomon nomine, spatio stadiorum sex millium. » — Ptolémée : KaXeÏTat ^è t^tu; jtal aÙTvi 2zàv5'£ia, x.a.i KoLriycwsÎM aÙT-n;... ra |AS(î£jj.gpivà FcÛTat icaî Aauxtwveç. — Pomponius Mêla : m Supra Albin Codanus ingens sinus parvis ma^'nisque insulis refertus est. » Cf. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 105, 5b9. La tradition Scandinave conservait le souvenir d'un temps où toute la Suède et le Danemark portaient \e nom de Golland : Skalda, p. 193, et Geijer, p. 430. Aujourd'hui ce nom se reconnait encore dans les deux provinces suédoises d'Ostroguthie et de Vestrogothie, dans l'île de Gothland et la ville de Gotliembourg.

sont en effet considérés comme une même race jiar tous les écrivains qui les connurent depuis le troisième jusqu'au sixième siècle. Les deux noms ont la même racine et le môme sens dans les langues germaniques, ettouslescaraclères des deux peuples s'accordent. Si tant d'analogies ne trompent pas, il faut reconnaître en eux deux branches d'une même famille. Les Gètes, fixés au midi sous un ciel plus doux, s'amollirent et cessèrent d'être libres. Les Golhs, établis au septentrion, y demeurèrent inconnus et indomptés, jusqu'au temps où, entraînés par le torrent des invasions, ils se jetèrent sur le territoire de leurs frères, se confondirent avec eux, et ne formèrent plus qu'une seule nation, qui étonna d'abord le monde par le renversement de l'empire romain, et ensuite par le respect qu'elle montra pour ses ruines (1).

(1) Voici les témoignajres qui établissent la parenté des Goths et des Gètes. Sparlianus, in Caracaîla : « Ouod Gothi Getai dicerentur. » Dion Cassius avait écrit un livre intitulé Ttri/A, où il traitait des premières invasions ,::othiques. Ces deux historiens sont contemporains de l'apparition des Goths dans l'empire. — Aurélius Victor, in Graliano, appelle la Dacie et la Thrace : « Génitales Golhorum terras. » S. Jérôme, prafat. opist. ad Gahitas : « Gothos ab anliquis Gelas vocatos esse. » Claudicn, de Bello Getico, 30 :

. . . Gelicis Europa catervis — Ludibrio praedœve datur.

Rutilius, Itinerarium, 40 :

Perpessus Geticas en?e vel ignemaniis.

Orose, 1,16 : « Modo autem Getœ illi qui et nunc Gothi. » Phi-

Dans le voisinage des Golhs vivaient les Scandinaves, resserrés d'abord dans un coin de la Suède, mais destinés à couvrir un jour les îles danoises, la côte de Norvège et les rochers de l'Islande. A celte extrémité du monde, séparés du reste des hommes par la longueur de leurs hivers, ils avaient conservé des traditions plus fidèles. Voici ce que leur enseignaient les récils des vieillards et les chants des poètes : « A l'Orient du Tanaïs, dans un pays où l'on trouvait l'or et le vin, s'élevait une ville sainte appelée Asgard, la ville des Ases. Les dieux y avaient des temples et des sacrifices; douze chefs, issus des dieux, présidaient aux choses sacrées, et rendaient la justice au peu})le. Le premier de tous était Odin, puissant par la science et par lis armes. 11 évoquait les morts : deux corbeaux

lostorge donne aussi aux Gottis le nom de Gètes ; et Procopo s'exprime clairement : « Nam Golhos aiunt ijentem esse Geticam. » [De Bello Golliico, 1, 25.) Ainsi la confnsinn des Goths et des Gètes, tant reprochée à Jornandes, est admise par toute l'antiquité. Je sais qu'on objecte le passage de Strabon, selon lequel 1rs Grecs regardaient les Gètes comme des Thraces : Ol -cîvjv {•"X/.r.vc: Tfj; TcTa; 0:àxa; ÙTtEXaugavov. {Geogr., lib. VII.) Mais, sans m'arrèler à ce qu'il y a de dubitatif dans le langage de Strabon, et de vague dans les notions des Grecs sur les peuples du Nord, je ne vois point de difficulté à reconnaître des populations germaniques en Tbrace, puisque j'en retrouve sur le littoral du Pont-Euxin. — En remontant à l'origine commune des deux noms, on lit dans le dictionnaire Scandinave Ged, mens ; Gœii, observare ; et Ion peut soupçonner une analogie radicale entre ces mots et le sanscrit Ichélas, mens, animus. Les Gèles, les Gotlis, se s^raien-t ainsi nommés eu.\-mèmes \e peuple inlelliyent,

parcouraient l'univers pour lui en rapporter tous les secrets; ses discours ravissaient les hommes, ses enchantements calmaient les vents et les flots. 11 avait poussé au loin ses conquêtes ; il ne lui fallait qu'une parole pour terrasser ses ennemis ; l'imposition de ses mains sur la tête des guerriers les rendait invincibles. Or, au temps où les généraux de Rome menaçaient de mettre sous le joug tous les peuples, il arriva que plusieurs chefs puissants abandonnèrent leur pays : Odin connut alors par divination que sa race devait régner dans le nord. Laissant donc le gouvernement d'Asgard à ses deux frères, accompagné de prêtres et d'une grande multitude de gens de guerre, il s'avança du côté de l'Occident. Il traversa la contrée qui fut depuis la Russie, occupa une partie de la Saxe, où il établit plusieurs de ses enfants; puis, tournant vers le septentrion, il se rendit maître des îles de Fionie el de Seeland, passa en Suède et obtint de ceux qui l'habitaient un territoire au bord du lac Mffilar. C'est là qu'il fonda la ville de Sigtuna, où il remit en vigueur les lois des Ases, les règles des funérailles, et les trois grands sacrifices de l'automne, de l'hiver et de l'été. Après ces travaux, Odin mourut ; les Scandinaves le crurent retourné dans l'ancienne cité d'Asgard, où les guerriers morts par les armes devaient le rejoindre pour re-

vivre avec lui dans la Valhalla : ce nom signifie le palais des élus (1). »

Assurémenl il y a dans ce récit plus de mythologie que d'histoire. Cependant on y retrouve les Suédois (Suiones) de Tacite, et leur empire théocratique. On y reconnaît un peuple de même race que les Goths : ils ont les mômes dieux, car Odin prend aussi le nom de Gaut, et de part et d'autre le nom d'Ase ou d'Anse est donné au chef d'une caste sacerdotale et guerrière. On voit ce peuple venir de l'orient : on suit la trace d'une conquête dont les indices se sont conservés chez les écrivains anciens. Tacite connaît une ville des Ases [Ascihurgium), fondée par un héros voyageur près du Rhin, et sur les limites des tribus saxonnes parmi lesquelles Odin s'arrêta d'abord. Plus loin, entre l'Oder et la Vistule, Ptolémée place les montagnes des Ases, et la colline où ils avaient laissé une ville de leur nom. En continuant à s'enfoncer du

(!) Ynglimja, saga, cap. i, v, vi, vii, viii, x. Dans ÏEddn, les Ases sont représentés buvant le vin et forgeant l'or. Je dois à M. Ampère cette observation, qui m'aide à fixer leur premier séjour. Odin est appelé dans VEdda Gauti, inventor, sagax. Dans les généalogies an^lo-saxonnes, je retrouve Geat ou Geta connnc lepèie d'Odin : « Geata quem Gelani jamdudum pagani prodeo venerabautur. » — Geiger(p. 28/) établit l'identité du yol\i\([acAnz, pluriel Anzeis, avec le Scandinave Ass. , Les deux mots signifient la maîtresse poutre, celle qui soutient le toit de l'édifice. Cette figure hardie désigne bien les dieux et les héros, qui sont comme les clefs de voùle de la société antique.

côté de l'est et jusqu'au Tanaïs, pour y chercher l'antique Asgard, on remarque un peu au nord du Palus-Méotide une contrée que Slrabon appelait l'Asie proprement dite : il y place le peuple des Aspurgitains. dans le nom desquels on croit reconnaître Asbiirg, la cité des Ases. La vigne pouvait mûrir sous ce climat : les fleuves y roulaient de l'or. La richesse du pays attirait les marchands grecs, dont les comptoirs s'échelonnaient au bord du Bosphore Cimmérien et du Pont-Euxin ; les mœurs et les arts de la Gièce revivaient dans ces belles colonies de Phanagorie, de Pantica[)ée, dOlbia : on y voyait des monuments, des vaisseaux, des troupes disciplinées qui ne suffisaient j)as toujours à tenir en respect les barbares du voisinage. Les Aspurgitains avaient battu les colons de Phanagorie et du Bosphore. Olbia avait soutenu de longues guerres contre les Gètis. Ils l'avaient ruinée plusieurs fois, et chaque fois ils l'avaient laissée se relever de ses ruines à cause de ses marchés, où ils trouvaient toutes les richesses du monde policé. Quand le rhéteur Dion Chrysostome visita cette ville, les murs démantelés, les statues mutilées dans les temples, rappelaient encore de récents désastres. Les habitants portaient les braies el le manteau noir des barbares; ils parlaient un grec corrompu, et ne connaissaient de poète

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qu'Homère. Mais presque tous savaient par cœur VIliade entière : des chanteurs aveugles en récitaient des fragments aux soldats avant les batnilles. Achille était honoré comme un dieu, et on lui avait érigé des autels. D'autres Grecs asiatiques, établis sur le Tanaïs, nommaient pour le fondateur de leur colonie Scamandrios, fils d'Hector (1). Les barbares, souvent en guerre, quelquefois en paix, toujours en commerce avec ces étrangers, devaient en conserverie souvenir. Hs purent leur emprunter des traditions qu'ils défigurèrent ; et l'on comprend dès lors pourquoi le nom des Troyens devint si populaire dans le Nord, que tous les peuples germaniques voulurent descendre du sang de Priam ; pourquoi les chroniqueurs danois et islan-

(1) Tacile, de Gennania, 5. Asciburgium subsiste encore s us le nom d'Asburg, et le nom grec d'I lysse (ôiîuaaeù;) n'est pas sans ressemblance avec celui d'Odin. Dans Ptolémée, ÀoxiSoùf^tcv, ôpcç, Àçjxx'jxaXi; la montagne, la colline des Ases, en allemand Asgebirge, As-hiigel. On peut aussi ramener les noms d'Asciburgium, d'Askaukalis, àla l'acine Ask, qui désigne le frêne, l'urbre sacré de la mythologie Scandinave, — Strabon, lib. VI, lib. Vil, lib. XI : Ol ÂTT:c'Js-ytTcvoî (j-ETa^ù «l'avafoptxî oiy.oùvTE; -/.xl rop-ji-irîa; èv irevTax.csîoi; a-zaSîot.^, oî? ÈvriOiaevo; Ilo/su.tov ô PaaO.sù; oùv Tcpi- TVciTÎaei çpiXîa?, cù Xa6ûv àvTe(77pxTï|-j"f,0vi xa't î^wypîa "/.r/fOîîç àTTEÔave. — Vovez aussi Dion Clirysostome, Borysthenit. L'établissement d'un fils d'Hector au bord du Tanaïs est indiqué par un sioliaste d'Euripide. — On peut pincer VAsie proprement dite de Strabon à pou près dans la cirronscri|jlion du gouvernement russe de Sarntov. Des fouilles récentes diins les ruines des villes grecques, au nord de la mer Nuire, ont jeté une vive lumière sur le conmierce étroit et le mélange des colons grecs et des barbares. Voyez aussi l'Histoire des colonies grecques de M. Raoul-Rochette, t. III.

dais plaçaient TAsgard à Byzance ou à Troie ; et d'où vient qu'au onzième siècle les Normands, ces écumeurs de mers, ces brûleurs de villes, se vantaient d'être issus d'Ânténor. Ainsi l'origine qu'un antique récit donne aux conquérants Scandinaves se trouve confirmée par le souvenir qu'ils ont gardé de leurs glorieux voisins (1).

11 reste à expliquer les causes qui déterminèrent l'émigration des Ases, et comment un peuple guerrier qui avait des villes, des temples, des institutions, se résolut à quitter une terre féconde et sacrée à ses yeux, pour aller chercher une patrie incertaine dans les brumesduNord. La tradition des Scandinaves, en même temps qu'elle trace l'itinéraire d'Odin et de ses compagnons, indique aussi le

(4) La préface de YEdda place l'Aseard à Troie; Saxo Grammaticus le met à Byzance. La tradition des Normands est attestée par Fannaliste Dudo (ap. Duchesne, Script, hist. ISorm., p. 05) : « Gloriantur se ex Antenore progenitos. » Il ne faut pas croire que cet effort pour rattacher les tradilions barbares aux souvenirs de l'antiquité classique ne date que du moyen âge : dès le quatrième siècle, au temps d'Ammien Marcellin, on croyait que les villes des Gaules avaient été bâties par des fugitifs du siège de Troie : « Aiunt quidam paucos post excidium Troi», fugitantes Grsecos ubique disperses, loca haec occupasse, tune vacua. » (Amm., lib. XV, cap. vui.) Selon le même historien,- les Burgondes se disaient issus des Romains : « Jam inde temporibus priscis sobolem se esse Romanam l'urgundi aiunt. » (\XV111, 5.) Ces analogies donnent lieu de croire que le célèbre passage de la Chronique de saint Prosper, qui fait descendre les Francs de Priam, n'est point interpolé, comme plusieurs savants, et dernièrement M. de Petigni, se sont efforcés de l'établir.

motif d'une entreprise si hardie. On a vu qu'elle en fixe l'époque « au moment où les généraux romains, « portant leurs armes au loin par le monde, met- « taient toutes les nations sous le joug : alors pour « échapper au tumulte de cette guerre, beaucoup « de chefs quittèrent leurs demeures. » Or, d'un côté, l'établissement des Ases dans le Nord, déjà solide et puissant au temps de Tacite, ne pouvait être de beaucoup postérieur à Fère chrétienne. D'un autre côté, on ne saurait le faire remonter beaucoup plus haut, si l'on considère combien le souvenir d'Odinetde ses conquêtes semble encore récent chez lesGermains quand ils entrent dans l'histoire. Mais précisément, dans ces limites données par le temps, on trouve une des plus terribles guerres qui aient ébranlé les peuples voisins du Palus-Méotide : je veux dire celle de Mithridate et de Pompée (64 av. J. C). On voit Mithridate, épuisé par quarante ans de combats, poussé aux dernières extrémités par Sylla et Lucullus, mais égalant ses desseins à ses malheurs, se tourner vers le Nord, et soulever les nations de l'Arménie, de l'Albanie, del'Ibérie et de la Colchide, dans la pensée de les précipiter ensuile sur la Grèce et l'Italie; il devançait ainsi de cinq siècles l'œuvre d'Alaric et d'x\tlila. Mais ces rôvcs devaient se dissiper devant les armes de Pompée. Ce ne fut pas assez pour lui d'écraser Mithricfale

et de le réduire à une mort désespérée, il voulut pousser la victoire aussi loin que s'était étendu le soulèvement, il s'avança vers le septentrion, « traversant le désert, comme on passe les mers, sur la foi des étoiles, » menant à sa suite un convoi de dix mille outres pour abreuver son armée : il contraignit les tribus indomptées du Caucase à descendre de leurs rochers pour solliciter la paix, et soumit tout le pays depuis le Palus-Méotide jusqu'à la mer Caspienne. Les rois d'ibérieet d'Albanie lui envoyèrent, l'un ses enfants en otages, l'autre son lit d'or en présent. On ne s'étonne pas si le bruit de tant de balailles, si le mouvement de tantde peuples refoulés alla troubler lu cité sacerdotale des Ases, et si les plus fiers de leurs chefs voulurent fuir la servitude universelle, en s'exilant sous un ciel plus sévère, où ils pensaient échapper à la convoitise des Romains, ils ne savaient pas que l'aigle du Capitole avait l'œil trop perçant pour ne pas les découvrir tôt ou tard dans leur asile, et que bientôt un historien latin signalerait leur situation géographique, leur puissance maritime, le caractère de leur gouvernement, tout ce qui pouvait éclairer, encourager une descente sur leurs côtes, si le temps des conquêtes romaines n'eût été tini (1).

(l) Ynglinga, sacja, h : « lUo temporc laïc pur orbem arma circumtulere imperatoros Roraanoium, oranes gentcs sub jugiini

Oî;lGLM'; i.'ES GERMALNS. 57

Les traditions des Gollis et des Scandinaves élablissenL l'exislence de deux grandes nations germaniques au delà des limites marquées parles Romains ; et ces deux nations , par leurs origines, touchent à d'autres Germains connus des Grecs. De ce cùlé, une lumière nouvelle pénètre chez les peuples du Nord.

Les Grecs avaient poussé leurs établissements dans laThracejusqu'au Danube. Sur les deux bords de ce fleuve, ils rencontraient les Gètes, dont les tribus, errantes occupaient unterriloire immense entre la Vistiileetle Borysthène. C'était un peuple de pâtres, de chasseurs et de guerriers ; blonds, chevelus, d'une haute taille, vêtus de braies, comme tous les barbares occidentaux. Mais au milieu de ces nomades s'était formée une population sédentaire, attachée à la culture, qui bâtissait des villes, qui avait ■des institutions et des souvenirs. On y adorait un personnage mystérieux appelé Zalmoxis, qui le premier avait tiré les Gètes de l'ignorance et de la barbarie. Aprèsde longs voyages, Zalmoxis était revenu dans sa patrie avec beaucoup d'or et de savoir. Alors il avait construit un palais, où il enseignait

niittentes, cujus belli tumultui ut se subducerent possessiones suas deseruerc priiicipiira multi. » — Plutarque, Vie de Pompée, Dion Cassius, Florus, 111, 5. >i At in septentrioncm Scythicuni iter, tunquam iii mari, steliis secutus, Golchos cecidit, ignovit Iberiai, popcrcit Albauis... »

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sa doctrine aux principaux du peuple, leur promettant qu'ils revivraient après la mort, pour s'asseoir avec lui à des festins éternels. Lui-même, afin de confirmer ses leçons, s'était enfermé dans une caverne pendant trois ans : les Gètes le pleurèrent; et, lorsqu'au bout de ce temps il reparut, ils le crurent revenu de chez les morts, et ne doutèrent plus de ses promesses. 13e Là cette croyance à l'autre vie, qui les rendait invincibles. Les guerriers morts en combattant étaient allés trouver Zalmoxis; leurs femmes se brûlaient sur leurs bûchers pour les rejoindre, les funérailles étaient célébrées sans larmes, avec des jeux et des chants : on professait qu'il valait mieux mourir que de vivre (1). Assurément ce dieu législateur, voyageur et prophète, n'est pas sans rapport avec le fabuleux Odin : ses promesses d'immorlalité rappellent singulièrement les festins de laValhalla. Cependant les enseignements de Zalmoxis étaient restés sous la garde d'un sacerdoce respecté. La science sacrée s'y perpétuait avec l'art de prendre les augures, d'étudier les

(I) Slrabon, lib. VII; Pom,ionius Mel;i, lib. Il, cap. ii; Ilero- (lo'.c, IV, t'5, 95; Ovide, de Ponlo, III, A\ IV, 2, 9, 10; Tristiuin IV, G. Slr.ibon représenlc Zalmoxis comme un di.-ciple de Pyll;ngorc. llérodole le croit bien |.his ancien, et le prend pour une vieille divinité iialiopale. La retraite de Zalmoxis dans une caverne rajipelle les montagnes creuses de la mytholo^aie allemande, où les li-Tos disparus de l\ lirro com.nc Siegfried, Char]e:nagne, Fiédér;c !"■, nllendent ijnc b'ur jour soi! vcr.n.

astres et les vertus des plantes. On racontait que Philippe, roi de Macédoine, ayant mis le siège devant une ville des Gètes, les prêtres en étaient sortis vêtus de blanc, portant des harpes et chantant des hymnes. Oii ajoutait qu'à cette vue les Macédoniens, frappés d'une terreur panique, avaient pris la fuite et fait la paix. Mais les souvenirs héroïques de la nation remontaient plus haut. S'il en fallait croire Jornandes, un roi gète, épris de la belle Cassandre, aurait péri au siège de Troie. Ensuite venait une longue généalogie de princes qui avaient arrêté les armes de Darius, inquiété Alexandre, fait trembler la Thrace et la Grèce, jusqu'au temps où Bérébista, leplusgrand de tous, s'était trouvé assez puissant pour discipliner une armée de deux cent mille hommes, et tenir en échec toute l'habileté des Romains. La mémoire de ces exploits devait se conserver dans des chants poétiques qui n'étaient pas sans charme; car Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, privé pourtoujours de ces brillantes assemblées qui avaient si souvent applaudi à ses lectures, se consolait en composant des vers dans la langue des Gètes. Il y chantait l'apothéose d'Auguste, il les lisait aux barbares étonnes ; et quand il arrivait à la dernière page, « un long murmure dit-il, courait dans la « foule; les tètes s'agitaient, et les flèches retentis-

« saient dans les carquois. » îl est vrai que lu poëte latin fait peu d'estime de ses admirateurs. Mais les Grecs, qui connaissaient mieux les Gètes, qui les voyaient sur leurs frontières, au marché d'esclaves où on les vendait, sur le théâtre où on les jouait, louaient leur probité et leur foi en la vie future. Ils ne leur reprochaient que la pluralité des femmes; mais la polygamie était dans les mœurs de tous les Germains. Ce dernier trait achève une ressemblance qui n'avait pas échappé aux anciens : Denys le Géographe met les Gètes au nombre des nations germaniques (1).

(l) Jornandes, cap. ix, x, xi. Avant lui, Dion Cassius, dont il invoque le témoignage, avait conduit les Gètes à la guerre de Troie. Strabon (lib. Vil) raconte les efforts du roi Berebista et du prêtre Diceneus pour discipliner les Gètes, leurs victoires, et les efforts inutiles des lieutenants d'Auguste pour les dompter. Sur la polvgamie des Gèles , cf. Pomponius Mêla, II, 2, et Ménandre, cité par Strabon. lib. Vil. Le passage de Denys le Géographe est concluant : « Germanique Getre, Bastarnœ, Sarmatce. » — Ovide n'a peut-être pas de passage plus curieux que ces vers, où il raconte une lecture chez les Gètes :

Ah pudet ! et Getico scripsi sermone libcUum,

Structaqu'î sunt noslris barbara verba niodis... Et placui, gratare niilii, cœpique ])oeloe,

Inter inliumanos iionien babere Gtlas...

Materiam quioris? laudes de Ciesarc rlixi :

Adjiita est novitas numine nostra dei... HcEC ubi non palria perlegi scripta camœna,

Et venit ad digitos ultima charta meos, Et caput et plenas onincs movefûlpharelras,

Et longum G^AréoTntM^nur ab orc fuit.

/'^^0-^.^^hE, ex Ponto, lib. IV, 13.

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Au delà de ces voisins redoutés, nu delà des nomades qui habitaient derrière eux, aux extrémités du Nord, les Grecs plaçaient le séjour des Hyperboréeiis, les plus justes et les plus heureux des hommes. D'anciennes fables y faisaient naître Apollon et Diane. Tous les dix-neuf ans, quand s'achevait la période astronomique, le dieu du jour revenait visiter ces lieux qu'il aimait. Il y était adoré dans un temple entouré d'un bois sacré, au milieu d'une ville doni les habitants, comme autant de prêtres, chantaient sur des harpes les louanges des immortels. Ils ne connaissaient ni la guerre ni les maladies. Seulement, les vieillards rassasiés delà vie se couronnaient de fleurs, et se précipitaient du haut des rochers dans la mer. C'étaient des vierges du Nord qui avaient apporté à Délos le culte du Soleil. On y montrait leur tombeau ; et les jeunes filles avaient coutume d'y déposer en offrande, avant leur mariage, une tresse de leurs cheveux. Longtemps après, les présents des Hypcrboréens , soigneusement enveloppés de paille de froment, arrivaient encore tous les ans dans l'île sacrée. Sans doute, dans ces beaux récits, je fais la part des mensonges poétiques. Mais Apollon, le dieu à la blonde chevelure, le dieu de la lumière, des vers et des oracles, ressemble de plus d'une manière à la grande divinité des Scandinaves; on croit reconnaître une image

de leur antique cité sacerdotale, de leurs mœurs, et de ces rochers de la Suède encore appelés « les pierres des ancêtres {œtte stnpor)^ » d'où se précipitaient, dit-on, les vieillards las d'attendre la mort. Les indications géographiques s'accordent. Plusieurs écrivains placent les Hyperboréens à l'occident de l'Europe, dans une grande île de l'Océan, sous le pôle, où le jour est de six mois : c'est assez marquer la Scandinavie, dernière conquête des Ases. D'autres les mettent à l'orient, au pied des monts Riphées, et dans le voisinage du Tanaïs ; et c'est précisément là que nous avons trouvé leur premier séjour (1).

Or, en examinant de plus près le bassin du Tanaïs, cette contrée mal connue, j'y vois commencer les campements d'une nation nombreuse qui s'appelait, dans sa langue, la nation des Ases : les anciens lui donnèrent les deux noms de Massagètes et d'Alains. On les représente grands et blonds, n'aimant que les combats et les hasards. Ils estiment

(1} Pindare, Olympic, III, 25 ; Pyth., X, '/G ; Sophocle, cité par Strabon, lib. VII; Hérodote, IV, 52, 53; Diodore, lib. II, 47; Pline, lib. IV, cap. xxm; Pomponius Mêla, lib. III, cap. v; Cf. Geijer, Svea Rikes Hœfder. cap ii. Cette paix inaltérable où vivent les Hyperboréens rapjielle le tableau tracé par Tacite de la pacifique nation des Suiones, de Germania, 44. — L'Ilypeiboréen Abaris, faisant le tour du monde avec sa flèche, ressemble aussi au dieu Odin, que les Scandinaves représentent voyageant d'un bout de la terre à l'autre, armé de son bâton runique.

heureux ceux qui meurent violemment : c'est pour eux un devoir filial de tuer tous ceux qui vieillissent. Ils adorent le soleil, lui sacrifient des chevaux, et consultent le sort sur des baguettes sacrées. Ces mœurs des Alains, leurs alliances avec les Goths, les Suèves et les Vandales, caractérisent un peuple de la même race, et dont les Ases de Scandinavie ne furent probablement qu'un essaim. Le titre même de Massagèles les désigne comme les frères des Gètes, comme la branche aînée de la famille restée en Orient, plus près du lieu natal. Leurs tribus, disséminées sur les pentes septentrionales du Caucase et sur les hors de la mer Caspienne, s'étendaient vers le midi au delà de l'Araxe, et avaient poussé leurs courses jusqu'au Gange. Elles touchaient donc à l'ancienne Perse, où Hérodote connaissait aussi des peuplades de Germains , tandis qu'entre le Danube et l'Adriatique il trouvait d'autres barbares qui se disaient originairesde la Médie, et qui en avaient le costume national (1). Le souvenir d'une patrie orientale se conserve chez tous les

(1) Denys le Géographe (Periegesis, V, 505) trouve déjà des Alains en Europe dès le premier biècle de l'ère chrétienne. Ammien Marcellin (lib. XXM, 2) les reconnait pour des Massagètes [massa rappelle le sanscrit maha, grand), c'est-à-dire la branche princip;de des Gètes. Leurs mœurs, décrites par Hérodote, I, '215, et par Amniien Marcellin, sont celles des peuples germaniques ; et le témoignage de Procopc {Vandalic.) et de Jornandes (cf. cap. h et t\) atteste qu'on les tenait pour frères des Goths. Pendant lou

|)ouples de la Germanie : ce souvenir s'altère, mais il se perpétue chez les chroniqueurs nourris de l'Écriture sainte et de l'antiquité classique. Rien n'est plus célèbre que l'origine troyenne dont se vantaient les Francs. Le moine Wittikind fait descendre les Saxons des soldais d'Alexandre, qui l'avaient suivi jusqu'au bord de l'indus. Les Souabes voulaient que leurs aïeux eussent passé les mers. Les Bavarois se souvenaient des hautes cimes de l'Arménie, où leurs ancêtres avaient vu les débris de l'Arche; et un cantique du onzième siècle, à la louange de saint Annon , archevêque de Cologne, rappelle aux Allemands qu'ils ont laissé des frères dans les montagnes, sur la route de l'Inde, bien loin vers l'Orient. Tous les témoignages de l'antiquité, tous les souvenirs des Germains, s'accordent pour les faire venir des contrées où la tradition universelle place le berceau de la famille humaine (1).

le moyen âge, on les voit se maintenir au pied du Caucase (Slritter, Memoriœ populorum, etc., t. 1, c. iv) ; les géographes orientaux leur donnent le nom d'Ases [Histoire des Mongols, t. I, p. 095) ; Plan du Carpin, qui les visita en 1240, les ap[)elle Alains ou A.«es. Le Vénitien Josaphat Barbaro les trouva encore subsistants en 154G. « I popoli detti Alani, li qii;ili nella Loi- lingua si chiainano As. m (Cf. Geijer. Svea Rihes Hœfder, 574.) Sur les Germains de Perse, voyez Hérodote, 1, 125 : Êsti 5à nssoÉwY ouy^và -^sve»... navôtaÀaïot, ATiSC'j'j'.a.rc'., Tc-.ij.iii'-A. . .

(1) S. Prosper, Chronic. Fredegar. Witticliind. chronic, I. Le cantique de S. Annon, où se conservent de si curieux souvenirs, a été publié dans le Thésaurus de Schiller, t. I, col. 19 et suiv., et

C'est là, entre le Caucase, l'Euphrate, la mer Caspienne et l'Indus, qu'on voit commencer toute l'histoire. C'est sur un des rochers de la chaîne caucasienne que les Grecs se représentaient Prométhée dévoré par le vautour; Prométhée, ce fils de Japet dont ils se disaient les descendants. C'est du Nord que venaient les Perses et les Indiens, quand ils se répandirent, en suivant le cours de leurs fleuves, jusqu'au grand Océan. Les Chinois montrent l'Occident comme le séjour de leurs aïeux. Tous les souvenirs se tournent vers une première patrie, où les ancêtres des nations vécurent ensemble avant ce partage que Moïse a tracé au dixième chapitre de la Genèse, qui a longtemps embarrassé la perspicacité des commentateurs, et dont la science moderne commence à vérifier les clauses (1).

dans Wackernagcl, Dcutsthes Lesobuch, 2' édition; c'est ce Icxie dont je produis quelques vers :

Undir Borgin ingefrin Suâbcn

lliz her vnnin ùf hnhon Dcri vordirin wîlin mil herin

Dari cumin wârinubir mcri...

Duo sich Beirc lanl widcr in virmaz,

Die mserin Reginsburch lier bisaz...

Derc 1,'eslelile qunm wîlin ère

Von Arménie dcr liêrin...

Iri ceicbin nochdiu Arcba havit

Ut'den bergin Ararat.

Man sagit diiz dar in halvin

Nocb sîn die dir diulschiu sprecbin Ingegin India viii verro...

(I) Voyez le savant commentaire de ce chapitre, récemment publié par Gœrres : Die Vœlkertavel des Penlaleuchs, oder die Ja-

Ainsi la Germanie s'agrandit, les bornes que lui donnaient les Romains s'effacent, et les établissements de ses peuples s'étendent jusqu'en Asie. Cet espace immense se divise en deux régions. La première, entre la mer Caspienne et In Baltique, n'est qu'une vaste plaine ouverte du côte de l'Orient, comme afin de recevoir toutes les émigrations qui en sortent. On n'y voit que des steppe>, des pâturages, et, à mesure qu'on avance vers le nord, des terres marécageuses entrecoupées de sapins, sans montagnes, sans barrières pour arrêter les populations, sans attrait pour les captiver. Ces déserts ne devaient avoir d'autres habitants que des hordes mobiles comme les chariots qu'elles traînaient à leur suite. La seconde région s'étend des monts Carpathes, de l'Oder et de la Baltique, jusqu'au Rhin et à l'Océan. Les Alpes la bornent au midi; elles envoient des chaînes qui s'abaissent par gradins, avec une variété infinie de formes et d'aspects; de grands cours d'eau en descendent; ils

phetiden und ihr Auszug aus Arménien; Regensburg, 1845. Les travaux de Klaprotli, de Sainl-Martin et de Ritter avaient fait connaître des peuples aux cheveux blonds, aux yeux bleus, décrits par les historiens chinois, et qui semblaient élre de race germanique. Cependant la science semble hésiter sur ce point. Elle a plus de lumière peut-être à espérer des belles reclierches de M. Lenormant sur les Scythes et sur leurs émigrations. C'est aussi dans la Genèse qu'il découvre l'origine de ces puissantes nations scytiques, qui seraient, selon lui, le premier noyau des Goths et des Gètes.

arrosaient celte forêt vierge que Tacite décrit, large de neuf journées de marche, longue de soixante, et dont rien ne devait égaler la sauvage beauté. Au nord, un bras de mer facile à franchir laisse voir la Scandinavie avec ses rivages découpés, ses collines graniti({ues et ses lacs couronnés de bois. Ces contrées avaient assez d'attaches pour retenir les peu j)les. Comme on peut remarquer deux configurations du territoire occupé par les Germains, on trouve aussi chez eux deux instincts contraires. Au premier abord, rien ne semble plus désordonné que cette multitude de peuplades errantes et de nations sédentaires qui se succèdent depuis le Palus-Méotide jusqu'à la mer du Nord. Toutefois, en y regardant de plus près, on aperçoit, dans chacune des grandes races germaniques, un corps qui veut se fixer et des essaims qui s'en détachent. Les Ases fondent des cités, mais ils laissent en arrière les tribus nomades des Alains. Le royaume des Gèles est couvert parles hordes des Tyragètes, des Sargètes, des Hippogètes. Autour des établissements des Saxons s'agitent les Suèves, qui changent de demeure chaque année, menant leurs enfants et leurs femmes sur des chars, et poussant leurs troupeaux devant eux. D'un côlé, on sent qu'un attrait puissant attache ces nations à la terre, à tout ce qui y tient, à tout ce qui en fait une patrie, comme les tombeaux, les mœurs, les

souvenirs. Mais on reconnaît aussi une singulière impatience de tout assujeltissement, un goût de la vie errante, une passion de ravager et de détruire. Ces deux instincts se contrarient et se gênent. Les nomades ne permettent pas aux populations sédentaires de s'établir solidement ; mais ces établissements imparfaits ne permettent pas aux nomades d'entraîner après eux le gros de la population et de la dissoudre. Au fond de ce désordre apparent, un dessein admirable commence à se déclarer. Il fallait que les Germains demeurassent à In disposition de la Providence, jusqu'au moment où elle aurait besoin d'eux. Il fallait assez de liens pour les conserver unis, assez de mobilité pour les faire servir aux invasions. Dès lors la violence des irruptions qui forcèrent les frontières romaines n'étonne plus, quand on voit les peuples errants du Danube et du Rhin poussés par d'autres peuples de la même race, mobiles comme eux, destructeurs comme eux, formant une armée innombrable en marche depuis le fond de l'Orient, Et en même temps on comprend que les irruptions aient renouvelé le monde, lorsque derrière ces exterminateurs on aperçoit des sociétés organisées, des religions , des lois, des langues savantes, tout ce qui donne aux hommes un emploi dans les desseins de Dieu, une place dans l'histoire.

Si les Germains eurent des institutions religieuses. — Religion des Scandinaves, leur culte. — Doctrine religieuse de l'Edda. — Superstition des Scandinaves. — Religions des autres peuples germaniques. — Le culte. — Les dieux des Germains. — Les déesses. — Suite de la mythologie des Germains. — Superstitions des Gcrmaiiif. — Féticliisme. — Magie. — Sacrifices humains. — Cannibalisme. — Origine des religions du ISord. — Rapports avec les religions de la Grèce et de l'Orient. — Différences des religions du Nord et de celles du Midi. — Conclusion.

Parmi les instilutions de l'ancienne Germanie, il n'en est pas de moins connue qne la religion. Les témoignages qui en restent ne s'accordent pas. Avec les uns, on ne voit rien de réglé, ni dans le dogme ni dans le culte; point d'autres divinités que des fétiches honorés par des pratiques sanguinaires : il semble que les habitants du Nord soient aussi loin de la vérité que du soleil. D'autres récits laissent apercevoir les traces d'une doctrine antique ; on y découvre des fêles qui rassemblaient les peuples, des temples qui les fixaient, lout ce qui montre l'effort des hommes pour retenir la

pensée de Dieu. C'est au milieu de ces contradictions qu'il faut pénétrer. Il faut savoir quelles idées de la création, de la vie future, éclairèrenl tant de millions de créatures humaines qui vécurent comme nous, qui souffrirent comme nous, et qui n'eurent pas moins d'intérêt que nous à connaître leurs destinées éternelles (1).

En d'autres termes, il s'agit d'apprendre s'il y eut chez les Germains une tradition religieuse perpétuée par l'enseignement, par le sacerdoce et le culte public, qui les rattache à la société des nations civilisées; ou bien si l'on n'y trouve que les superstitions grossières où les peuples sauvages se jettent, pour satisfaire ce besoin de croire et de pratiquer qui tourmente tous les hommes.

(1) Caesar, dp Bell. Gallic. : Deorum numéro eos solos ducunt quos cernunt et quorum opibus aperte juvantur, Solemet Vulcanum et Lunam. Gregor. Turon., II, 10 : Sod hœc generatio fanaticis semper cultitms visa est obsequium prœbuisse ; nec prorsus agnovere Deum, sibique silvarum atque aquiu'um, avium bestiarumque, et aliorum quoque elomentorum finxere formas, ipsasque ut Deum colère eisque sacrificia delibare consueti. Cf. Agathias, XXVIII, 4 : Aïv^pa ■:= -j'xp Tiva l/.à<;;tcv7at y,al psiOpa 77CTau.ôjv x.c.t ào'çcj; y.c/.\ (fy.zy.yyy.^, xal tcûto-.; witteo Ôtik B^îoi-î;, Au contraire, Tacite, Annal.. I, 51 : Profana simul et sacra et celeberrimum illis gentibus (Marsis) templum quod Tanfnnœ vocabant, solo acquantur. Gennania, 2 : Ce\ehvaul carminihus antiquis. .. Tuisc mem deum... etc. Deorum maxime Mercuriiim colunt, cui certis diehus humanis quoque hostiis litare fas habent. Vila S. Radecjundis, ap. Act. Benedict., ssec. I, p. 527 : Fanum quod a Francis coleljatur... jussit... ignecomburi. Lex Frisionum addit., tit. 15 : Immoiatur diis quorum templa violavit. Cf. Jornandes,cap. xi tout entier, etc.

Je considère d'abord ces Hyperhoréens que les anciens représentent vivant dans la crainte des dieux et sous les lois de leurs prêlres. A. ces traits j'ai déjà reconnu la puissante nation des Scandinaves, qui conserva sa religion jusqu'au onzième siècle. Alors un temple païen restait encore debout dans la ville sacerdotale d'Upsal. Au milieu du bois sacré s'élevait le sanctuaire, dont les murs étaient couverts d'or ; on y adorait les images des trois principales divinités de la Suède : Thor au milieu, à ses côtés Odin et Freyr. Les chroniques nationales attestent l'existence de plusieurs temples semblables en Danemark, en Norvège, en Islande. On y voyait un grand nombre de statues : quelquesunes en sortaient à des jours prescrits, pour être promenées sur des chars de triomphe. Ainsi chaque édifice sacré devenait le centre d'un culte public. Tous les neuf ans, on célébrait à Upsal la fête où toutes les provinces de la Suède envoyaient leurs députés. On y offrait aussi les trois sacrifices annuels de l'automne, de l'hiver et de l'été, pour l'année nouvelle, pour les moissons, pour la victoire. Les viandes immolées étaient partagées enLre les assistants ; le sang, recueilli dans des vases, servait à purifier le lieu du banquet. La coupe de mémoire, remplie d'hydromel, passait de mains en mains. On la vidait en l'honneur des dieux pre-

mièrement, puis des lioros et dos ancêtres. Au bruit des hymnes et des instruments, on voyait des chœurs exercés avec soin figurer des danses dramatiques. Là, comme ailleurs, la prière, n'osant s'élever seule vers le ciel, avait voulu être pour ainsi dire entourée et soutenue de tous les arts. Chaque moment solennel de la vie publique et privée était m.arqué par des cérémonies : l'ablution des enfants nouveau-nés, la consécration des maria^^es, la dé'Ucace du bûcher où l'on portait les morts (1). xMais les sacrifices voulaient des mi-

(I) Adara Brem., cap. ccxsxiii • Nobilissimum illa gens templiim habet quoH Upsala dicitur, non longe positum a Sictona civitate vel Birka. In hoc templo quod totuni ex auro paralum est, statuas trium deorura veneratur populus, ita ut potentissimus eoruin, Thor, in medio solium habeat triclinio. Ilinc et inde locura possident W'odan et Friggo. Saxo Grammalicus, p. 13 : Effigiem ipsius (Othini) aiireo complexi simulacro. Cf. Nialssaga, cap. Lxxxix, Olafi helga saga, cap. cxviii. La Jomsvikingasaga parle d'un temple où l'on voyait cent statues. Cf. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 268, 279; et Grimm. Mythologie, 2' édition. 1. 1, p. 58, 103. — Pour les sacrifices et les pompes religieuses, .4dam Brem., loco citato : Solet quoque post ix annos comnumis omnium Sueoniœ provincinrum festivitas ceJebrari, ad quam nulli prscstatur immunitas... Sacrificium itaque taie est : ex omni animante quod masculinum est ix capita offeruntur... ceterum nœniœ quae in ejus modi rilibus libatoriis fieri soient multiplices sunt et inhonestae... Dietmar de Merscburg, 1,1): Kst unus in bis parlibus locus, caput istius regni, Lederun nomine, in pago qui Selon dicitur, ubi post novem annos, mense j;inuario... omnes convenerunt, etc. Cf. Ynglinga saga, .S ; Olafs helga saga, 104 ; Gulalag., p. 108 ; Egils saga, 206, 253. Les rites des immolatinns et des banquets sacrés sont longuement décrits par Snorre Sturleson, Hahon Adalstens saga, cap. x\i. L'usage de la coupe sainte (Bracafull) était devenu l'origine de ces associations formées dans tout le Nord sous le nom

LA REI.iniON. 53

nistres ; un culte si compliqué ne pouvait se conserver sans un sacerdoce qui en fût le gardien. De même que, dans la ville sainte d'Asgard, Odin et les douze Ases avaient autrefois régné, disait-on, comme juges et comme sacrificateurs, ainsi le roi d'Upsal, entouré de douze conseillers, exerçait une sorte de pontificat : il prenait le titre de « protecteur de l'autel, » et levait sur le peuple suédois l'impôt destiné aux sacrifices. Tous les chefs de race noble avaient droit d'immoler des victimes. En Islande, trente-neuf prêlres rendaient la justice et présidaient aux fonctions sacrées ; leur charge passait à leurs fils, et tout s'accorde pour indiquer une caste qui réunit longtemps les deux pouvoirs spirituel et temporel. C'était une caste savante; elle se vantait d'avoir des chants qui embrassaient toute la suite des connaissances divines et humaines. Ces chants, composés dans une langue obscure, chargés d'ellipses, de périphrases, d'épithètes sacramentelles, se perpétuaient par un enseignement qu'on supposait venu des dieux. Les Scandinaves, devenus chrétiens, ne méprisèrent pas cet

de Ghildes, et qui devaient servir un jour d'appui aux lil)ertés populaires. Voyez aussi Grimm, Mythologie, t. I, p. 42, 46, 55; Geijor, Svea Rikes Hœfder, p. 2<S'2 ; Edda, passim. — En ce qui touche les représentations scéniques qui accom|iagnaient les l'ètos, voy. Saxo Grammaticus, p. 104 : Effeminati corporum motus, sceniciquc mimorum plausiis,i\c mollia nolarum crepitacula.

54 CIIAPITRt: II.

héritage de leurs pères. On croit que, vers la fin du onzième siècle, le prêtre Sœmund en recueillit les restes. Il appela son recueil I'Edda, c'est-à-dire l'Aïeul. Le respect de la postérité l'a conservé jusqu'à nous. C'est ce livre qu'il faut ouvrir pour y chercher la tradition authentique du Nord (1).

Au milieu des obscurités de I'Edda, une pensée se cache, mais de façon qu'on peut l'enlrevoir : c'est la pensée de l'éternité. C'est le Puissant qui a créé les dieux et qui leur survivra. Les hommes n'osent pas lui donner un nom. Peut-être est-ce lui qu'ils adorent dans cette trinité mystérieuse nommée deux fois seulement dans I'Edda : Har, Jafn- Har, et TimiDDi, » c'est-à-dire, le Haut, celui qui est également Haut, et le Troisième. Il est dit que a le Fort d'en haut, qui gouverne toutes choses, viendra juger le monde, et que le temps ne peut rien contre ses décrets. » Les justices divines

(1) Les attributions des prêtres Scandinaves ne périrent pas toutes avec eux. On en reconnaît une partie dans les charges et privilèges que la loi islandaise confie aux juges. Gragâs, \, 109-113, 130, 163. Cf. Grimm, Deutsche Redits Alterthumer, p. 751. Saxo Granimaticus, p. 176, admet une distinction entre les prêtres et les ministres inférieurs des sacrifices : Yiclimarios proscripsit, flsminium abrogavit. — Sur la dignité théocraticjue du roi d'IJpsal, voyez Ynglinga saga, cap. ii, viu, xxiv ; Geijer, Gescliichte Sclnoedens, 100. En ce qui touche raullionticité et le caractère de l'enseignement sacerdotal, Geijer, Svea Rihes Hœ^der, p. 222, 295. P. E. Millier, Ueber die ^chtheit der Asalehre.

• LA RELIGION, bb

s'exécutent dans des lieux qui échapperont à l'embrasement de l'univers. Les gens de bien y habitent un séjour plus éclatant que le soleil ; « mais les méchants iront loin du soleil, sur la plage des morts, dans la trisle maison où le serpent les ronge et le loup les déchire. » Les chants sacrés n'en disent pas davantage, et ce peu qu'ils disent des choses éternelles semble appartenir à une théologie plus haute, qui eut peut-être des mystères réservés aux prêtres et aux chefs. La croyance populaire s'attachait à des récits dont la scène était dans le temps (1).

« C'était le matin des siècles ; il n'y avait ni sables, ni froides eaux, ni votite du ciel. Il n'y avait que l'abîme ouvert; au nord de l'abîme, le monde des ténèbres; au midi, le monde du feu. Du

. (\) Edda Sœmundar, t. 111 : Volospa, str. 58 : Tum veniet Potens illo, — ad mai:fmun judicium, — validus e superis, — qui omnia régit. — Fcrt hic sententias et causas dirimit, sacra fatn... quffi scmper diirabunt.

57. jEdem videt ille stare, — soleclariorom, — auroquetexiam,

— in Gimle. — Ibi probi — homines habitabunt, et per sœcula — gaudio fiuentuu-

34 et 55. jEdem videt ille stare, — a sole remotam, inNastronda.

— Estsedcs eacontexta - contortis serpentum dorsis. — Vidil ibi vadare — rapides amnes, homines parjures, — ac sicarios, etc.

Je cite la traduction latine de l'édition de Copenhague, en trois vol in-4°, en conservant la division drs vers. On a beaucoup atfaque l'authenlicité de la 58° stroplie, qu'on a représentée comme une interpolation chrétienne. Geijer la défend par un ensemlde de preuves qui me paraissent convaincantes. Svea Rikes Hœfder, 236 et suiv. Cf. Hyndluliod, str. 41.

monde des lénèbros sortaient douze fleuves, qui roulaient des eaux empoisonnées. Ces eaux se gelèrent; le givre qui s'en forma tomba dans l'abîme. Du monde du feu vinrent des étincelles qui fondirent le givre et lui donnèrent la vie. Ainsi naquit le géant Ymir. Ymir était mauvais. Dans son sommeil, il engendra la race malfaisante des géants de la gelée (1).

« Mais des gouttes de la gelée fondante naquit aussi la vache Audhumbla. Quatre fleuves de lait coulaient de ses mamelles. Elle se nourrissait en léchant la neige dans )e creux des rochers. Le premier jour, elle mit cà découvert une chevelure; le second jour, une tête; le troisième jour, tout un corps : ce fut le dieu Bure. Son fils Borr eut trois enfants : Odin, Tili et Ye; avec eux commence la famille des Ases, juste, bienfaisante, et suscitée pour combattre les géants (2).

a Odin et ses deux frères attaquèrent donc Ymir: ils le tuèrent; de sa chair ils firent la terre; les pierres, de ses ossements; de son sang, la mer ; le ciel, de son crâne, et de son cerveau, les nuées

(1) Edda Sœmundar, t. III, Volospa, str. 5 : Initium fuit ScTculorum, — quum Yiner habitavit. — Non erat arena, nec mare, — nec frigidse undaî ; — terra nuspiam est reperla, — neque sujiernum cœliim ; — erat inane chasma, — sed nullibi grainen. Cf. t. I. Vafthriidnismal, str. 51, 55. Geijer, Svea Rikes Ilœfder, p. 514 et suiv.

(2) Edda dœmisaga, 5, G, 9, 10. Geijer, îoco citato.

pesantes. Ensuite ils prirent les étincelles qui venaient de la région du feu ; ils en formèrent les astres, et les mirent dans l'espace pour éclairer le monde. Us donnèrent des noms à la nuit et aux quartiers de la lune. Us nommèrent le matin et le midi, le temps qui suit le midi et le soir, et réglèrent la division des années. Le sang d'Ymir, en se répandant, avait fait un déluge où ses enfants périrent, à l'exception d'un seul, qui devait perpétuer la race des géants. Des vers qui s'étaient engendrés dans les chairs naquirent les nains. L'espèce humaine manquait encore. In jour, Odin et ses frères trouvèrent sur leur chemin deux Ironcs d'arbres, un frêne et un aune. Ces deux troncs n'avaient ni esprit, ni intelligence, ni beau visage. Odin leur donna l'esprit ; le second dieu leur donna l'intelligence ; le troisième leur donna le beau visage : ce furent le premier homme et la première femme (1).

(1) Edda, Vafthrudnismal, str. 21 : Ex Yniir carne — crcata fuit terra, — sed ex ossibus saxa, — cœlum ex cranio, — priiina frigidi gigantis, — sed ex sanguine salum.

Cf. Grimnisinal, str. 40, 41. Volospa, str. 5, 0, strophe 15 : Tandem très vencrunt, — ex co congressu, — potenles et amabiles, — Asa; ad doniiun. — Invenerunt in terra, — paruni potentts,

— Ascum et Eniblam, — sine fatis. IG. Aniniam non possidebanl,

— rationem non liabuerunt, — iicc sanguincni, nec gestus, — nec colores décentes. — Aniaiam dédit Odinus, — rationem dédit llœnir. — Sanguinem dédit Lodiir, — et colores décentes. Cf. Gcijer, p. 315 et suiv.

« 11 y a neuf mondes. Le plus élevé est le ciel supérieur, où le ieu exterminateur ne pénétrera pas. Le plus bas est l'enfer, où la sombre Iléla attend les morts. Au centre des mondes se trouve la terre, plate et ronde, et entourée de l'Océan, Le frêne Yggdrasill, dont le feuillage ne se flétrit jamais, s'élève au milieu , et forme le pivot de l'univers. Sous l'une de ses trois racines, (rois femmes divines, les trois Nornes, habitent un lieu caché, où elles gravent siir des tables le deslin des hommes. L'une écrit le passé, l'autre le présent, la (roisième l'avenir. — C'est aussi au milieu de la terre que fut bâtie au commencement Â.sgard, la cité des dieux. Un temple s'y élevait avec un trône pour Odin, et donze sièges pour les douze Ases. Car lout pouvoir a été donné à Odin, et c'est pourquoi on l'appelle Allfader, le père universel. Ses mystérieux surnoms sont au nombre de cent quinze : ils le désignent comme l'auteur de la vie, de la sagesse, de la victoire. Thor, le premier de ses fils, gouverne le tonnerre; il porte le marleau, svmbole de la foudre. Tvr est le dieu de la t^uerre: Freyr donne la paix, l'abondance et les moissons. Il va aussi plusieurs déesses : la plus vieille est Jordh, la len'e, et la plus belle, Freya, la déesse de l'amour. Longtemps les Ases vécurent heureux. Ils consiruisaicnt des forge=, fabriquaient de riLhes

ouvrages, el ne manquaient jamais d'or. Les enchantements d'une magicienne troublèrent ces plaisirs, et la première guerre éclata (1).

« De la race des géants était né Loki , l'auteur du mal, celui qui trompe et qui raille les dieux; il donjia le jour à trois monstres : Héla, c'est-à-dire la Mort , qu'Odin précipita dans les ténèbres ; le loup Fenris, que les dieux enchaînèrent; et le grand serpent, qui fut jeté dans la mer, où il entoure la terre de ses replis. Deux autres loups, issus de la môme origine, poursuivent le soleil et la lune, qu'ils menacent de dévorer. Les géants, soutenus des nains et des mauvais génies, qu'on appelle les Alfes noirs, ne cessent de guerroyer contre les Ases;

(1) Volospa, 17 : Scio fraxinuni slarj ; — Vggdrasill iioininaLur, — alla arLor, perfusa — alha luto; inde vcniunt imbres — qui in vallcs dccidunt. — Stat seiiiiicr vir.us super — Urdai foule. 18. Inde veniunt Virgines nuilliscioe, — Ires existo lacu, — sub arbore silo. — Urdam nominarunl iiiiain, — aliain Verdandi, — Sculdam tertiain. — Sculpserunl in tabula : — hx leges posuere, — hx vilain elegere; — hominum gnalis fata constiluunt.

Cf. Hrafnagaldr Odins, sir. 13, Ynglinga saga, cap. n. Geijer, p. 518. Sur les cent quinze noms d'Odin : Millier, Ucber die Aiclitheit der Asalehre, p. 50. Sur i"àge d'or des Ases, Volospa, str. 7 : Conveniebant As c — in Indœ campo, — qui delubra et fana — aile exlruxeruunt, — fornaces posiierunt, — pretiosa fabricarunl ; — viribus adnitebantur, — oiniiia lentavere. — Forcipos formarunt, — et iusliumenla fabrilia fecerunt. 8. Aloa ludebant in area, — hilares fuore; — erat illis nullius — ex auro facli defectus...

Les strophes 18 et 20 font allusion à l'hisloire obscure de la magicienne qui mit lin à ce ])oidieur, et qui causa la piemièrc guerre.

ils troublent les airs, ils soulèvent les montagnes, ils emmènent les déesses en captivilé. D'un autre coté, les Ases défendent leur empire ; ils ont avec eux les bons génies, les Alfes lumineux^ qui habitent le ciel, et les héros qui combattent le mal sur la terre. Odin mène à sa suite les Valkyries, les vierges descombals : leurs lances jettent des rayons, la rosée tombe de la crinière de leurs chevaux; elles descendent sans èlre vues dans la mêlée, elles choisissent ceux qui ont le privilège d'y mourir : car les rois et les nobles, fils des dieux, ne tombent sur les champs de bataille que pour aller revivre dans le palais d'or de la Valhalla. Chaque jour, dans les cours du palais, ils se donnent le plaisir de la guerre; puis ils rentrent dans les salles ornées de boucliers, s'asseoient à la même table, boivent la bière écumante, et se nourrissent de la chair du sanglier, qui ne diminue jamais (1).

c< La puissance des Ases est assurée tant que vivra Oalder, fils d'Odin, le }j1us beau d'entre eux, le

(1) Hyudluliod, str. 57, 5S. Dœmisacja, 54. Sur la crcalioa des iSains et des Alfas, Volospa, str. 9, \i. Hrafnagaldr Odins, str. 26. Sur les jilaisirs de la Valhalla, Vafthrudnismal, -41 : Omnes heroes, — Odiiii in areis, — ictus parliuntur iclibus quolidie. — Gœdendos eligunt, et a prtelio doinum equitaut, — cerevisiaiii cum diis polaat, — vescunlur Schriinnis lardo, et maxime concordes sedent.

Cf. les chants héroïques contenus au tome II de VEdda, où l'idée de l'immortalité revient à chaque page.

plus doux et le plus pur. Rien d'immonde n'est souffert en sa présence; rien d'injuste ne résiste à ses jugements. Mais des songes sinistres l'avertissent de sa fin prochaine. Une antique prophétesse se réveille dans son tombeau, pour prédire la mort de Balder. La mère du jeune dieu veut conjurer le sort; elle demande à toutes les créatures le serment d'épargner son fils. Le feu, l'eau, le fer, les pierres, l'ont promis ; une seule plante, la plus faible de toutes, le gui, oublié par la déesse, n'a rien juré. Loki la cueille et la met dans les mains de Hœder, frère de Balder, mais qui naquit aveugle. Pendant que les Ases rassemblés éprouvent l'impassibilité de Balder en lui portant des coups qui ne le blessent point, l'aveugle frappe à son tour : Balder, atteint du trait fatal, tombe, et rend le dernier soupir. En vain l'un des Ases descend chez Héla pour lui proposer la rançon du trépassé : l'inexorable déesse veut pour rançon une larme de chaque créature. Toutes les créatures pleurent, en effet : les hommes pleurent, les animaux pleurent, les arbres pleurent, et les rochers avec eux. Seule, une fille des géants ne veut pas pleurer, et Balder reste chez les morts (1).

(1) Volospa, sir. 29 : Vidi Baldero, — cruore perfuso deo, — Odini fdio, — fata reposita. — Stetit excrcsccns, altior campo, tcnerct adeo speciosus, — visci suixulus. 50. Facliim est ex is'a

ÉI. GLII.M. I. 4 '

« Rien ne suspend plus le destin qui menace le monde. Un sièciedefer viendra, le siècle des haches et des épées, où les boucliers seront brisés, où les adultères seront fréquents, où le frère tuera son frère. Le grand frêne Yggdrasill frémira dans l'attente des maux qui menacent le monde, et les nains gémiront sur le seuil de leurs cavernes.. En ce temps, Loki rassemblera les géants et les esprits des ténèbres. Le loup Fenris rompra sa chaîne, le serpent qui enveloppe la terre se tordra de fureur. La région du feu vomira les génies malfaisants qui l'habitent. Ils viendront, conduits par Surlur le Noir, portant les flammes dans leurs mains. Alors Odin s'armera ; il rassemblera autour de lui les Ases, les Alfes lumineux, les héros de la Yalhalla. La dernière bataille s'engagera; mais il faut que les puissances ennemies l'emportent. Odin sera dévoré par le loup ; Thor mourra étouffé par l'haleine empoisonnée du serpent ; Freyr périra sous les coups de Surtur. Les hommes descendront en tremblant les chemins de la mort. La terre s'enfoncera dans l'Océan, les astres s'éteindroni, et l'incendie montera jusqu'au ciel. C'est le moment fa lai

spiiia, — ut raihi visum est, — deploninduin missile et periculosum •- — Hœder jaculatus est.

Cf. Edda dœmisacja, 49; Vegtamsquida, pnssim, et Geijer, p. 529 et s'.iivantes.

que les chants sacrés ont appelé la Nuit des dieux (1).

« Mais cette nuit aura son lendemain. Un soleil plus jeune reviendra éclairer le monde. Une autre terre verdoyante sortira des flots : les cascades se précipiteront, et l'aigle planera au dessus. Un couple échappé au grand incendie, nourri de la rosée du matin, recommencera la race humaine. Des moissons nouvelles mûriront sans culture. Tous les maux cesseront. Balder reparaîtra, accompagné des fils d'Odin et de Tlior. Ils reviendront habiter les palais de leurs pères, au lieu où s'élevait l'ancien Asgard ; et là ils méditeront les grandes choses du temps passé et les runes du Dieu souverain (2). »

On ne peut méconnaître un grand travail d'es-

(1) Volospa, 40 : Catena rumpetur, — sod lupus irruet. — Prœvideo sane longius — acerbum crepusculum — potes! atuni et beatorum numinum. La description se prolonge jusqu'à la strophe 51 : Sol nigrescere incipiet. — in mare terra decidet, — disparebunt e cœlo — serence stellae, alla flainma alludet — ipsi cœlo.

Cf. Dœmisaga, 51, Hrafnagaldr, 5. Geijer, 557.

(2) Volospa, 52 : Vidit illa emergere, — altéra vice, — tellurem ex Oceano, — piilchre virentem; — defluent cataractœ, aquila super volabit. 55. Convenient Asaî — in Idœ campo, ~ et ibi 1 eminiscentur de magnis rébus, — et de celsissimi dei — antiquis runis. 55. Ferent insalivum — agri frumentum ; — mala omnia cessabunt. — Balderus redibit. — Incolent flœder et Balder. — Odiui beatas œdes.

Cf. Vafthnidnismal, str. 59, 45, 47. M. J.-J. Ampère a publié Littérature et Voyages, p. 595) im exposé de la mythologie Scandinave, auquel j'ai emprunt» plusieurs traits.

Ci CIIAI'ITKE II.

prit dans ce drnme, où se déroule toute la tradition des Scandinaves. J'y découvre une doctrine complète de Dieu, deriiumanité,dela nature. Tout y est plein de souvenirs et de pressentiments ; tout y respire cette tristesse profonde des âmes qui ont beaucoup su et beaucoup pensé. J'y reconnais l'enseignement d'une école tbéologique, et j'aurai lieu d'examiner' de plus près ces dogmes, qui rappellent ceux de l'Orient: la généalogie des dieux ; le monde passant par une suite de créations et de destructions alternatives • le Dieu victime, dont le sacrifice fait le nœud des siècles. Mais la tradition sacerdotale ne s'impose pas sans effort chez un peuple guerrier. Les passions qu'elle gêne cherchent à la corrompre; elles y introduisent des fables qui les flattent, des pratiques qui les contentent, et tout ce qu'on nomme superstition.

Et d'abord le sacerdoce Scandinave, soit pour contenir les esprits par l'espoir et par la terreur, soit qu'il cédât à cet orgueilleux délire qu'on trouve souvent chez les prêtres des fausses religions, s'était attribué d'autres pouvoirs que ceux de l'enseignement et de la prière. 11 se donnait pour dépositaire d'une science mystérieuse qui lui assurait l'empire des éléments et le gouvernement des volontés. Un chant de VEdda exprime avec une effrayante hardiesse les rêves des magiciens du Nord. Le poëte se

LA RKLIGION. 65

vante d'avoir été suspendu à un arbre durant neuf nuits entières, percé d'un coup mortel, offert eii sacrifice à Odin. Durant neuf nuit?, ses lèvres ne touchèrent ni le pain ni le vase d'hydromel : cependant il apprenait les incantations puissantes dont les dieux ont le secret. Maintenant, descendu de l'arbre funèbre, il énumèrc les pouvoirs qui lui furent conférés. « Voici, dit-il, mon premier pou- « voir : je sais des chants qui vous secourront con- « trc les querelles, contre les chagrins et tous les « genres de soucis. Voici ce que je sais encore : si ce les hommes me chargent de liens, je chnnlc de «telle sorte, que les entraves me tombent des « pieds, et les menottes des mnins. Voici ce que sais a encore : si je veux sauver mon navire battu par « les Ilots, j'impose silence au vent et j'nssoupis la c< mer. Voici ce que sais encore : si je vois au-dessus (( de ma lèle se balancer un corps suspendu par une (-( cordeau gibet, je trace des caractères tels que le a mort descende et vienne s'entretenir avec moi. a Voici ce que je sais encore : s'il me faut dans « l'assemblée des hommes faire le dénombrement « des dieux un à un, je puis compter les Aseset les « Alfes jusqu'au dernier. Voici ce que je sais encore : « si je veux m'emparer du cœur d'une belle jeune c( (ille, je change son àme, et je remue comme il « me plaît la volonté de la femme aux bras

« blancs (1). » L'idée même d'une telle science, tournée au mal comme au bien, suppose une profonde altération du dogme. Le premier auteur delà magie, c'est Odin, qui en confie les mystères d'abord aux Ases, ensuite aux prêtres ; et la tradition ajoute qu'il exerça une sorte d'enchantement plus redoutable encore, dont l'effet était d'envoyer aux hommes le malheur, la maladie ou la mort, de leur enlever la raison, de les priver de postérité; mais les dieux et les hommes eurent horreur de ces maléfices, et en abandonnèrent l'usage aux déesses et aux sorcières. Ainsi la notion morale d'une divinité juste et bienfaisante s'obscurcit et s'éloigne, ne laissant à sa place que l'idée d'une puissance déraisonnable, qui se joue de la mort et de la vie, et qui trouve son contentement dans l'inépuisable variété de ses manifestations. Mais cette puissance est celle même de la nature, et Odin se montre en effet comme le symbole de la nature divinisée : on

(1) Edda Socmundar, t. lit. Havamal, 141 : Scio me pependisse

— in nrbore aeria — intégras novem noctes — telo vulneratum — et addictum Odino... 142 : IS'ec libo me bearunt — nec cornu potorio. — Specubbar deorsura — sustuli sermones — ejulans didici

— rursus inde delapsus sum... 149 : (-"armina illa calleo — quse nescit civis iixor — et ullius mortalis filius. — Auxilium vocatur primuin — id autem tibi auxiiialjitur — adversus controversias et œgritudines — et curas universas... Id novi sextum decimum ■ — si veliin lepidse puellae — toto afiectu et voluptale, poliri. — Animum muto — fœminae brachia candidœ — alque ejus voluntatem penitus verto...

le représente sous les traits du Soleil, ce magicien céleste qui n'a qu'à paraître pour changer l'aspect du ciel et de la terre. Les dieux inférieurs prennent un caractère semblable; el, pour qu'on ne s'y trompe pas, leurs noms mêmes deviennent ceux des éléments auxquels ils président, et avec lesquels ils se confondent. Les vagues sont appelées les filles d'Œgir, dieu des eaux. Jordh, la Terre, est adorée comme l'épouse du Ciel ; des génies inconnus attisent dans l'abîme le feu qui doit dévorer le monde, et l'Edda énumère comme autant de nains les différentes sortes de vents, de frimas, de pluies, qui troublent les airs. Cette apothéose de toute la création devait aboutir, tôt ou tard, au culte des arbres, des pierres et des eaux, dont les traces se retrouvent par tout le Nord (1).

Pendant que la tradition s'altérait ainsi dans l'enseignement des prêtres, comment n'aurait-elle pas subi d'autres atteintes dans l'imagination des peuples ? Le culte de l'ancien Odin, c'est-à-dire d'une intelligence souveraine et impassible, élait trop spirituel pour ces cœurs grossiers ; il leur fallait des divinités violentes comme eux, qui combatissent avec eux. C'est pourquoi ils préféraient

(1) Ynglinga saga, cap. vu. Sur le culte de la nature chez les peuples du Nord, Volospa, str. 9, 14, Geijer, p. 547. Grimm, Mythologie, t. I, p. 553, 567, 508, 609, 6H, etc.

es CHAPITRE II.

rimpiloyable Thor, le tueur de géants, avec son marteau meurtrier. C'était lui qui avait la première place dans le temple suédois d'Upsal et dans les sanctuaires de Norvège. Odin lui-même ne demeurait sur les aulels qu'en y prenant une attitude guerrière. On le représente armé de pied en cap ; on Tappelle le père du carnage. Les Valkyries, qui le suivent, aiment l'odeur des morlset le cri des blessés. La veille des grandes batailles, elles travaillent ensemble, en s'accompagnant de chants de guerre. Le tissu qui les occupe est d'entrailles humaines; les flèches servent de navettes, et le sang ruisselle sur le métier. Le palais de la Valhalla ne s'ouvre qu'aux braves qui ont péri par le fer, et pour eux la félicité de l'autre vie est (•:> core de se tailler en pièces. La cruauté de crts dogmes avait passé dans les mœurs. L'idéal de ia vertu, c'était ce délire furieux où le guerrier [Berseker) s» précipitait l'épée à la main sur :^es compagnons comme sur ses ennemis, frappait les arbres et les rochers, cl ne respirait plus que la destruction. La piété filiale, c'était d'achever à coups de lance les vieillnrds et les malades pour leur assurer une place dans le séjour des héros, et d'immoler sur le bûcher leurs femmes et leurs esclaves pour leur donner un cortège. On ne connaissait pas de culte plus agréable aux dieux que

le sacrifice humain. Le roi On l'ancien immola l'un après l'autre ses neuf fils à Odin, pour obtenir une longue vie. Ce n'était point là le caprice royal d'un barbare, mais l'application d'une coutume nationale. Tous les neuf ans, à la fête de Lethra, dans l'île de Seeland, on égorgeait quatre-vingtdix-neuf hommes, avec autant de chiens etde coqs. Un voyageur chrétien, qui visitait Upsal au onzième siècle, compta soixante-douze victimes humaines suspendues aux grands arbres de la forêt sacrée. Mais une telle religion, par cela seul qu'elle tentait de régler le meurtre et de discipliner la violence, était incapable d'assouvir tous les emportements des pirates du Nord. Rien n'est plus ordinaire, dans les vieux récits des Scandinaves, que ces guerriers qui se vantent de se passer des dieux, de se rire des esprits, et de ne croire qu'à leur épée (1).

(l) Sur le culte de Tlior, Adam Bremm., de Situ DaJiiœ, loco citaio. Ileiins Ivringla, Olafs heUja sacja, c. cxviii. Olcif Tnjgcjvasons saga, c. lxxv, Geijer, p. 270. Sur les Berseker, Depping, Histoire des exp(klitions des Normands, t. I, p. 46. Sur les sacrifices humains des Scandinaves, Procope, de Bello Golhico, II, 15 : ©'jouot fîà hi(iz'/.yja7y.za. Ufsï* TvâvTa x.al èvavî^ou(7r Ttûv Si [spîtwv acpîai ri xocUioTov «vôswtto; è^tiv. Adam Bremm., loco cilato : Lucus tam sacer est gentilibus ut singuUe arbores ejus ex morte vel tabo immolatorum divinrc credantur. Ibi etiam canes qui pendent cum hominibus, quorum corpora mixtim suspensa narravit mihi quidam cliristiannrum se scptuaginta duo vidisse. Dietmar de Merseburg, 1,9 : Ibi (Letbraî) diis suisinet novem homines, et totidem

Cependant, comme on n'ôte pas le frein d'une passion sans déchaîner les autres tôt ou tard, la religion de la guerre finit par devenir celle de l'impureté. An onzième siècle, le paganisme Scandinave était arrivé à la dernière corruption. Le belliqueux Odin avait dégénéré : les chants des poètes étaient remplis des noms de ses épouses, du récit de ses incestes et de ses adultères. On adorait la voluplé sous le nom de Freya, la belle magicienne, qui se prostituait à tous les dieux. Elle séduisait aussi les hommes. L'exemple des immortels consacrait la polygamie. La guerre pourvoyait de captives les sérails des chefs. Il ne s'y passait pas d'orgies qui n'eussent leurs modèles dans les temples. L image du dieu Freyr, dans une attitude infâme, était proposée à la vénération publique; et les fêtes s'achevaient par des chants obscènes que les chroniqueurs chrétiens refusent de répéter. C'est à cette dégradalion que descendait un grand peuple, sous un climat qui passe pour nourrir des hommes calmes et chastes. Mais il n'y a pas de climat où le cœur humain n'ait porté ses orages,

equos, cum canibus et gallis, pro accipitribus oblatis immolant... Yngîinga saga, 29. Grimm, Mythologie, 40. — Sur le meurtre des yieillard-;, Geijer, Schwedens Geschichte, p. 102.

Sur l'athéisme de quelques héros Scandinaves, Frithiofs saga, Olaf Tryggvasons saga, 1, U. Owarodds saga, cap. ii. Landnam, \, cap. H.

et il fallait autre chose que des brumes et des neiges pour les apaiser (1).

Les Scandinaves s'étaient séparés de bonne heure de la famille germanique; venus plus tard de l'Orient, resserrés pour ainsi dire dans un coin du monde, avec d'autres besoins et d'autres habitudes, il semble qu'ils devaient porter aussi un autre génie dans la religion. Il n'est donc pas permis d'étendre sans preuve à tout le Nord leurs institutions et leurs croyances. Il reste à savoir ce qui s'en retrouve chez les peuples établis entre la mer Baltique et le Danube.

On connaît déjà les Goths, ces frères aînés des Scandinaves. On sait qu'ils avaient une caste sacerdotale, des lois sacrées, des rites dont l'omission était punie de mort. Je remarque ensuite les Saxons, chez qui on trouve des temples, des autels tournés vers l'orient, des images d'or, d'argent et de pierre. Leurs prèlres vivaient sous une discipline qui leur interdisait l'usage des armes et di.-s

(l) Voyez les chants saliriqucs de l'I'jddn, Loha Senna Aùjis- (Ivecka, etc. Adain Dremcnsis, loco cilalo : 'J'crtius est Fricco, paceiii voluptatcmqiie larjiieiis inoitalibiis, tiijus siimilaci'iim fingunt ingenti jiriapo. Son cliai' est traîné par dos boucs, et une prèlrcsse raccompagne. Cf. Grimni, Mijtholofjie, i, 195. Le même auteur insiste sur la liaison du culte de Ficyr aACc le symbole dusaiigliir, p. 195. — Sur les chants obscènes dans les fêtes d'Upsal, \u\cy. Adam de Brème, au pas.-ago i]cj\ cité.

chevaux; mais cette loi, en les séparant de la multitude, assurait leur autorité : on les écoutait avec respect dans les conseils des rois. Enfin, si je m'arrèle aux Germains conims de Tacite, je vois chez eux tout ce que l'esprit Immain imagine pour régler le commerce des dieux avec la terre. Je vois des forêts, des îles, des territoires entiers, consacrés à ces protecteurs invisibles que chaque nation cherche à fixer auprès d'elle, lisent des sanctuaires élevés de main d'homme ; et si l'art est encore trop grossier pour les peupler de statues, des images symboliques en tiennent lieu : les Suèves honorent un vaisseau, les Ruades une épée. En même temps, je trouve des sacerdoces publics qui balancent le pouvoir des chefs de guerre. Les sacrificateurs président les assemblées ; ils imposent silence à cette foule qui n'a pas coutume d'obéir ; ils exercent au nom des dieux le droit de punir, si exorbitant chez des peuples libres. Ils ont des auspices qui décident de toutes les affaires. Le ciel, dont ils sont les interprètes, gouverne les choses humaines. 11 faut compter les nuits, observer les astres, marquer les jours favorables où il est permis de délibérer. Nulle part on n'interroge plus scrupuleusement le vol et le chant des oiseaux. Plusieurs tribus nourrissent des chevaux blancs qu'on attelle à un char sacré, pour tirer

des présages de leurs hennissements. Mais l'avenir se manifeste surLout par les verges divinatoires qu'on jette en l'air, et qu'on reçoit sur un vêtement de lin. Dans ce pays, où tout est inspiré, les femmes rendent aussi des oracles : souvent Velléda, du haut de la tour qu'elle habitait au bord de la Lippe, promit la victoire aux députés des tribus voisines. Il y a donc un système de signes {.ar lesquels les dieux, solennellement interrogés, s'obligent à répondre aux hommes. En retour de ce bienfait, chaque divinité veut ses sacrifices à des jours réglés, avec des victimes prescrites, avec des prières. La fête s'achève par un banquet, où l'on vide la coupe de mémoire. Au temps fixé, le prêtre du bois sacré d'IIertha tire la déesse du sanctuaire, la conduit sur un chariot voilé, traîné par des vaches, et la promène de peuple en peuple, jusqu'à ce que, fatiguée de la société des mortels, elle rentre dans sa solitude. Alors le chariot, le voile et la déesse même sont lavés dans un lac, où l'on noie les esclaves employés à ces mystères. Des institutions religieuses qui tenaient au sol, un art augurai qui enveloppait ainsi tous les actes de la vie, un culte si pompeux et si jaloux, supposent l'existence d'une doctrine qu'ils servaient à perpétuer. On reconnaît, en effet, chez les peuples décrits par Tacite, des chants qui leur tenaient

ÙT. GtDM. I. 5

lieu de livres sacrés, des dieux dont ils savaient les noms, les généalogies, les aventures ; des dieux nationaux, des dieux conjugaux, des dieux pénates, tout ce qui indique un certain nombre de dogmes universellement reçus. Il y a donc lieu de croire que les principales nations germaniques, unies avec les Scandinaves par une même origine, le furent aussi par une même tradition. 11 en faut chercher les débris chez les historiens classiques, dans les actes des missionnaires chrétiens, dans les lois et les souvenirs du moyen âge, parmi les noms de lieux et les superstitions populaires de l'Allemagne moderne : car rien n'est opiniâtre comme une croyance traditionnelle, et,^ plutôt que de s'effacer, elle se réfugie pour des siècles dans un conte de nourrice ou dans un jeu d'enfant (1).

(1) Sur le culte des Goths, Cf. Jornandes, de Rébus Geticis, p. 10 et 11. Sozomène, Hist. eccles., Vi, 57, eti -rûv papSaptov £).)./.v'./.â); ôpraxcsovTwv, et l'explication de ce texte par Grimm, Mythologie, I, 95. Sur les temples et les prêtres des Anglo-Saxons, Bède, Hist. eccles., Il, 15 : >"on enim licuerat pontificem vel arma ferre, vel prœterquam in equa arma ferre. Sm* les institutions religieuses de l'ancienne Germanie, Tacite, Germania, 2, 7. 8, 9, 10, 11, 1-2, 7jd, 40, 45. Tacite, Histor., IV, 64; V, 22, 25. Annales, I, 57. Strabon, VII, § 4, ÈTTou.-c-jaj 8ï /.ai Aiër,; riv Xy-^ty/ [i-^vj:. Dion Cassius, LXVII, 5. Ammien Marcellin, XIV, 9, mentionne les prêtres des Alemans, et Agnthias, 2, leurs devins. Tous les historiens de Ctiarlemagne parlent du sanctuaire national d'Irminsul chez les Saxons. Annales lauresh. : Fuit rex Karlus hostilitcr in Saxonia, et destruxit fanuni coruni, quod vocatur Irminsul. Comparez avec ces témoignages ceux des hagiographes qui ont décrit les premières conquêtes du chri>lianisme dans TAllemagne païenne : Grimm,

L'idée d'un Dieu inconnu semble dominer toutes les traditions allemandes. C'est ce je ne sais quoi de divin que les Germains de Tacite adoraient dans l'horreur de leurs forêts, qu'ils ne voyaient que par la pensée, et qu'ils n'osaient ni représenter sous des formes humaines, ni resserrer entre des murailles. Le nom même que la langue allemande donne au Créateur [Gott) semble tenir, par sa racine, aux plus exactes notions métaphysiques. Une explication étymologique, désormais incontestable, le ramène à une racine orientale qui exprime l'Etre incréé (en persan, K hoda ; zenà^ Quadata ; ssmscrit, Svadâta, a se dalus) ; et par une déduction parfaitement juste, le même mot (Gut) signifiait l'Etre bon. Mais une idée si pure n'avait pas suffi à des esprits charnels; il leur avait fallu, comme à tous les peuples du paganisme, des divinités faites à leur image (i).

Mythologie, I, p. 67 et suiv. Grégoire de Tours, Vitœ Palrum, 6 : Erat ibi (Agrippinae) fanum quoddam diversis oniamentis rcfertum, in quo barbarus opima libamina exhibons usquc ad vomitum cibo potuque replebatur : ibi et simubicra ut deum adorans. Cf. Bède, Hist. eccles., II, 13. Vitœ S. Eugendi, S. Lupi Senonensis, S. Galli, S Egili, S. Willibrordi, S. Willebadi, S. Ludgeri, constitutio Childeberti I : Ubicumque fuerint simulacra constructa, vel idola dedicata ab hominibus... Le bain sacré d'Herlha rappelle la procession annuelle des prêtres de Cyhèle, qui allaient laver la pierre noire, image de la déesse, dans les eaux deTAlnion. Ovid., Fast., IV, 359.

(I) Tacite, Gemiania, IX. Grimm, Mythologie, I, 12, 15. Von

Les trois principaux dieux que Tacite donne aux Germains sont : Mercure, Hercule et Mars. Si ces dénominations, tirées de la mythologie romaine, nous déconcertent d'abord, elles nous éclairent cependant : elles laissent à penser que l'historien a reconnu chez les divinités du Nord quelque ressemblance avec les personnages fabuleux dont il leur a prêté les noms (1).

Les écrivains du septième et du huitième siècle trouvent encore Mercure adoré en Germanie, mais ils le nomment aussi en langue barbare Wodan. C'est de Wodan que prétendaient descendre les huit familles des rois anglo-saxons; c'est à lui que les Allemands faisaient des libations de bière, et que les Lombards, longtemps après leur entrée en Italie, offraient encore des sacrifices. Je reconnais en lui rOdin des Scandinaves : les deux noms uni le même sens ; ils désignent la pensée, le vouloir. La grande divinité des Germains est aussi une divinité intelligente, de qui vient tout pouvoir

Raumer, die Einwirkung des Chridenthums auf die aUliochdcutsche Sprache, p. 558.

(I) ïacito, Germcmia, IX: Deorum maxime Mercurium colunt... Ilerciilem et Maitem concessis anim;ilibus plaçant. Ce passage ne semble pas s'accorder avec celui de César : Deorum numéro eos solos ducunt quos ceniunt et quorum opibus aper'c juvantur, Solem et Vulcanum et Lunani. De Bello Gall., VI, 'il. Mais nous reconnaîtrons dans le Vulcdin de César le même dieu que l'Hercule germanique de Tacite.

religieux et civil, de qui émanent le sacerdoce, la poésie, la science. Ses attributs rappellent ceux de l'ancien Mercure, porteur du caducée sacerdotal, inventeur de la lyre, et présent à la fois au ciel, sur la terre et aux enfers. Wodan habite un palais céleste ; les étoiles de la grande Ourse forment son char. De sa fenêtre, qui regarde vers le soleil levant, il assiste aux combats des hommes ; il fait vaincre ceux qu'il aime. C'est ainsi que le représente une ancienne tradition lombarde recueillie par Paul Diacre au temps de Charlemagne, c'est-à-dire quand le paganisme germanique , partout vaincu, n'avait encore péri nulle part. Selon ce récit, les Lombards portaient d'abord le nom de Winiles, et guerroyaient contre les Vandales, a Or les Vandales avaient invoqué Wodan, et le dieu avait répondu qu'il donnerait la victoire à ceux qu'il verrait les premiers sur le champ de bataille au lever du soleil. Mais la reine des Winiles invoqua à son tour la déesse Fréa, l'épouse de Wodan, et lui demanda la victoire pour son peuple. Et Fréa lui conseilla de faire que les femmes de son peuple rattachassent leurs longs cheveux sous leurs mentons comme des barbes, et qu'elles se trouvassent au point du jour avec les hommes sur le champ de bataille, de manière à être vues de Wodan du côté de l'oiienl, où il avait coutume de regarder par la

fenêtre de son palais. Le conseil fut suivi ; et quand, au lever du soleil, Wodan aperçut cette foule : « Qui sont, s'écria-(-il, ces Longues-Barbes (Langb;)rten, Lombards.) » Alors Fréa lui représenta qu'il ne pouvait refuser la victoire à ceux qu'il venait d'adopter en leur donnant un nom. Les Winiles furent vainqueurs, et se nommèrent désormais les Longues-Barbes, les Lombards. » Cette fable est assurément grossière; cependant Wodan y joue un rôle épique : il ressemble à ces dieux dispensateurs de la victoire, que les poètes classiques représentent pesant les destinées des guerriers, décidant le triomphe des uns, la mort des autres, et souvent circonvenus par les artifices des déesses leurs comp.ignes. D'autres fois on le représente comme un voyageur divin, venu de la Grèce, c'està-dire de rOrient, qui apporte l'art d'écrire, de guérir, de conjurer tous les maux; qui élève des cités et qui fonde des royaumes : tout le Norcl a voulu conserver le souvenir de son passage. En Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Suède, on trouve des montagnes de Wodan, des îles, des forêts d'Odin. On l'invoque aussi comme le roi des morts, qui enlève les guerriers tombés sur les champs de bataille, pour en composer son cortège. De même que Mercure menait chaque jour au bord du Styx la foule gémissante des trépassés, ainsi chaque

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nuit Wodan chevauche dans les airs, conduisant la longue bande des guerriers morts qu'il a choisis sur les champs de baSaille. C'est là celle Armée furieuse {wûtendes Heer) et ce Féroce chasseur, célèbres dans les superstitions allemandes. Encore aujourd'hui, quand soufflent les vents d'hiver, les pécheurs danois et poméraniens croient reconnaître, à ces bruits menaçants, Wodan et sa chasse. Longtemps les paysans du Meklembourg, comme ceux de la Suède, laissèrent sur leurs champs moissonnés une gerbe d'épis pour le cheval du dieu. L'Allemagne ne peut se résoudre à oublier ce qu'elle adora. Chaque année , au pays de Schaumbourg, on voit, après la récolte, les jeunes paysans se rassembler sur une colline appelée la Colline des Païens, y allumer un grand feu, et agiter leurs chapeaux en s'écriant : Woden ! Woden(l)!

(1) L'ancienne forme teutonique est Wuotan, d'où Wôdan chez les Lombards, Voden chez les Anglo-Saxons, Weda en Frise : racine, Wuot, mens, anhniis. En langue Scandinave, Odhinn: racine, odhr, sensus, mens. — Wodan assimilé à Mercure : Jonas Bobbiensis, Vita S. Columhani, ap. Mabillon, A. SS. 0. B., ssec. II : lUi (Suevi) aiunt deo suo Wodano, quem Mercurium vocant alii, se velle litare. — Wodan sane quem adjecta littera Gwodam dixerunt, et ab universis Germani» gentibiis ut deus adoratur, qui non circa bpcc tempora, sed longe anterius, ncc in Germania, sed in Grœcia fuisse perhibetur. Ce jiassage, et celui où Woden figure avec son palais céleste, Frca, son épouse, elc, achèvent de montrer l'identité du dieu des Germains et de l'Odin Scandinave. Cf. Ynglimja

Le second dieu des Germains, au rapport de Tacite, est Hercule; et, en effet, les traditions parlent d'un personnage divin, armé de la massue ou du marteau, doué d'une force prodigieuse, et qui foule aux pieds les géants vaincus. En langue allemande, on le nomme Donar ; c'est le même que les Scandinaves appellent Thor, c'est-à-dire le tonnerre, la puissance invisible dont la voix se fait entendre dans la tempête. Le marteau placé dans ses mains était le symbole de la foudre, qui consacre tout ce qu'elle touche. Voilà pourquoi on dédiait à Donar tout ce qu'il avait foudroyé, les cimes des montagnes, les plus grands chênes des forêts; voilà pourquoi les Suédois se servaient du marteau comme d'un emblème sacré aux noces et aux funérailles, et les Hollandais le plaçaient, enveloppé d'un voile, dans la chambre où un enfant était né. Les chroniqueurs chrétiens, frappés de ces traits, comparèrent Donar à Jupiter, et c'est sous ce nom que les canons des conciles le désignent en proscrivant son culte. Toutefois le souvenir du dieu déchu ne s'effaça pas en un jour ; les hommes du nord de la Frise souhaitent encore à leurs ennemis : c< Que le Tonnerre aux

saga, cap. ii et suiv. — Sur les lieux qui ont retenu le nom de Woden et les superstitions populaires qui rappellent son culte, voyez Grimm, Mythologie, 1, 158 et suiv. Cf. W. Millier, Geschichte der deutschen Religion. Geijer, Svea Rikes Hœfder, p. 287.

cheveux rouges les emporte ; n et, dans les campagnes de la basse Saxe, la coutume se conserve de jurer par le marteau (1).

^fars vient ensuite, et les écrivains chrétiens s';(ccordent avec Tacite pour le montrer adoié par tous les peuples du Nord. Il est appelé Zio chez les Suèves, Ty chez les Frisons, Tyr dans les chants de TEdda. Les Quades et les Alains l'honoraient sous la figure d'une épée nue. Les Saxons lui avaient consacré leur forteresse d'Eresburg, c'est-à-dire le château del'épée. On le reconnaît sous le nom de Saxnot, le porte-glaive, dans les généalogies anglosaxonnes. Quand les évêquos, réunis à Leptines en 745, réglèrent l'abjuration des barbares, ils voulurent que les néophytes renonçassent à Donar, Wodan et Saxnot. Ainsi les Germains avaient leur trinité fabuleuse. Quand saint Colomban et ses compagnons visitèrent les bords du lac de Constance,

(1) il est prob;ible que lafoiulro grossière placée entre les mains du dieu Don.ir trompa rinexpérience des étrangers. Tacite y crut voir la massue d'Hercule, et César le marteau de Vulcain. — Le rapport de Thor ou Donar avec Jupiter résulte des canons des conciles (pii le désignent sous ce nom [Indicuhis snperstitionum ad concilium Liptinense, 8 et 20), et des noms que toutes lesjangues germaniijues donnent au jeudi, Jovis Dies, en Scandinave, Tliôrsdagr; en allemand, Donnerstag. Saxo Gramniaticus traduit le nom de Tlior par celui de Jupiter ardenSi — Pour les noms de lieux et de superstitions populaires, W. flrimni, Mytliûlo(iie,l, 1G0, 162, 164. Dans quelques cantons de l'Allemagne, Hammer, le marteau, était le nom du diable.

ils trouvèrent à Bregenz une chapelle profanée par les barbares ; on y avait érigé trois idoles d'airain doré, et le peuple leur offrait des sacrifices en disant : « Ce sont nos anciens dieux, dont la pro- « tection nous a conservés, nous et nos biens, jus- « qu'à ce jour (I). »

Au-dessous de ces trois grandes figures se rangeaient un nombre infini de divinités inférieures. Les Francs et les Anglo-Saxons, si l'on en croit leurs chroniqueurs, adoraient Saturne, qu'on reconnaît sous le nom de Sœter. Tacite découvre chez les Naharvales le culte de Castor et de Pollux. Nous rencontrerons bientôt le mystérieux Balder ; son fils Fosite était adoré dans l'île sainte d'Héligoland. Plusieurs temples s'y élevaient ; on y mon-

(1) Sur le culte de Mars chez les peuples du Nord, cf. Tacite, Histor., IV, 14; Procope, de Bello Gotliico, II, 15; Jornandes, de Rébus Geticis, cap. v. Tyi' figure dans l'alphabet runique représenté par un fer de lance. Cf. W. Grimm, Ueber die deutsche Runen. Ammien Marcellin, XYll, 12; XXXI, 2, trouve le dieu Mars adoré sous la figure d'une épée chez les Quades et chez les Alains. Yarron avait reconnu un culte semblable chez les anciens Romains; V. Arnobe, VII, 12. — Les généalogies anglo-saxonnes sont reproduites avec autant de clarté que d'exactitude dans la première édition delà Myfliologie de Grimm, p. 1 et suiv. Saxnot v ligure comme iils de Woden. Je reconnais en lui le Saxnot de la formule d'ab'uration : « Ende forsocho... Thunare, ende Wodcn, ende Saxnot. » Cf. Vifa S- Galli, ap. Acta SS. 0. B., sa'c. II, p. 233 : Repererunt autem in templo très imagines œreas deauratas, parieti affixas, quaspopulus adorabjl et oblatis sacrificiis dicere consuevit : a Isli sunt dii veferes et nntiqui,hujus loci tutores, quonuu solatio et nos et nostra perdurant usque in prœsens. »

trait une source où l'on ne puisait qu'en silence, el des troupeaux sacrés sur lesquels nul n'osait porter la main.

La tradition prêtait à ces dieux des formes humaines; elle leur donnait des armes, des chevaux, des chars; ils descendaient sur la terre, se faisaient voir au peuple; ou bien, couverts de leurs manteaux magiques, ils se rendaient invisibles, et traversaient l'espace avec la rapidité de l'aigle et du faucon. On retrouve en eux cet idéal de force et de beauté qui fait le caractère des divinités de la Grèce ; mais l'idéal demeura comme enveloppé dans l'imagination rêveuse des Germains : ils n'eurent pas d'Homère ni de Phidias pour le saisir et le faire passer dans l'épopée ou dans le marbre moins durable qu'elle (1).

(1) Sur le culte de Saturne chez les Francs et les Anglo-Saxons, Gregor. Turon., Histor. Franc, II, 29-51. Galfredus Monemut., lili. V[. Cui Ileugistus : « Deos patries Satiirnum alque cseteros, qui mundum gubernant, colimus. « On trouve au deuxième siècle, en Angleterre, un lieu appelé Sœleresbyrig, le bourg de Sceter. Grimm, Myth., II, 225. Castor et Pollux, adorés chez les Naharvalc'S, Tacite, Germania, 45. — Culte de l'osito, Alcuiii, Vita S. Wilibrordi, cap. .\. Adam Brem., de Situ Daniœ. Altfrid, Vita S. Liudgeri, ap. Pertz, II, 410 : l'ervenientes autem ad eamdem insulam, destruxerunt omnia ejusdem Fo-etis fana quoc iilic fucrn constructa... Baptizavit eos tune mvocatione sanct;c Trinitalis in fonte... A quo etiam fonte neriio prius haurire aquam, nisi tacens, praesumebat. — Procope attribue aux Ilérules un grand nombre de divinités : ttoXù; Ostuv ou.tXc;. — Pour les attributs des divinités germaniques en général, on trouvera les preuves rassemblées chez Grimm, MythologiCy 295.

Des dieux qui ressemblaient si fort aux hommes avaient dû naître de l'embrassement de l'époux et de l'épouse; ils avaient des mères, des femmes, des sœurs : on honorait donc avec eux plusieurs déesses. On les représentait comme autant de voyageuses divines qui parcouraient le monde, portant la paix, enseignant aux peuples les arts domestiques, leur apprenant à semer le blé, à filer le chanvre et le lin. C'est d'abord Hertha, la Terre, dont les fêtes rappelaient la pompe annuelle de Cybèle, quand son idole était menée sur un chariot au bord de la rivière, où les pontifes romains la baignaient. Ensuite vient la Vénus du Nord, Fréa, la déesse de l'abondance, de la fécondité et de l'amour : Fréa était célébrée comme l'épouse de Woden; elle pouvait tout sur lui avec le collier (brisinga men) que lui forgèrent les Nains, pareil à la ceinture de Vénus, dont le charme subjugait les dieux. Elle assurait la victoire aux peuples qu'elle protégeait : c'était elle qu'invoquaient les femmes des Lombards à la veille des batailles. D'autres historiens trouvent le culte d'Isis chez les Suèves, et chez les Francs celui de Diane. Sous ce nom classique, je crois reconnaître la bonne déesse Holda, la chasseresse, encore adorée par les Allemands mal convertis du onzième siècle, qui visitait secrètement la maison du laboureur, qui chargeait de laine le fuseau des

ménagères diligentes. Elle était belle et chaste : en hiver, on la voyait passer dans les airs vêtue de blanc, semant la neige aiiloiir d'elle; en été, on l'avait quelquefois surprise, vers l'heure de midi, se baignant dans les lacs. Mais, de même que Diane prend aussi le nom d'Hécate et devient la reine des enfers, Holda, qu'on appelait aussi Berhta, était redoutée comme une divinité infernale, qui moissonnait les vivants. C'est avec ces traits qu'elle vit encore dans les superstitions de l'Allemagne : c'est elle, dit-on, qui enlève les nouveau-nés morts sans baptême; et, quand gémit la brise des nuits, les mères inquiètes croient entendre les vagissements des jeunes victimes que l'antique déesse traîne à sa suite à travers les airs. On raconte qu'une femme de Wilhelmsdorf avait perdu son fils unique, et allait chaque soir pleurer sur son tombeau. Or il arriva qu'une nuit elle vit passer le cortège de la déesse; et, le dernier de tous, venait un petitenfant, tenant à la main une cruche pleine d'eau, et sa chemise élait trempée, et il ne pouvait suivre les autres. La mère reconnut son (ils ; et comme elle le prenait dans ses bras : « Ah ! dit-il, que les bras d'une «mère sont chauds! Mais ne pleure point tant, car « tes larmes remplissent ma petite cruche ; et tu « vois comme elle est pleine et lourde, et comme « ma petite chemise est trempée ! » On ajoute

qu'à partir de cette nuit la mère ne pleura plus. J'omets d'autres personnages fabuleux dont il ne reste que les noms ; mais on ne peut oublier Sunna, la déesse du soleil, et son frère Mani, qui faisait luire la lune. Deux loups affamés les poursuivaient ; et, quand l'un des deux flambeaux du ciel venait à s'éclipser, les hommes, consternés, poussaient de grands cris pour effrayer le monstre et lui arracher sa proie (1). César connut le culte qu'on rendait à ces deux astres ; ils complètent le cycle des divinités planétaires, et c'est ici que je remarque l'accord unanime des nations germaniques, et combien leurs croyances se rapprochaient facilement des croyances romaines. Dans les idiomes du Nord comme

(1) W. Grimm {Mythologie, 1, 250), par des raisons qui ne me paraissent pas suffisantes, lit, dans le passage de Tacite [Germania, XL), ^erthiim au lieu de Ilertham. — Le rôle mythologique de Fréa est indiqué dans la fable rapportée par Paul Diacre, Historia Longobard., I, 8. Le poème anglo-saxon de Beowulf fait allusion au collier forgé par les Nains, v. 2399. — Sur le culte de Diane, Gregor. Turon., Hist. Franc, VII, 15. Vita S. Kiliatii, apud Bolland., 8 jul., p. 616. Diana namque apud illum (ducem Franciîe) in summa veneralione habebatur. Burehard de Worras, p. 194, traduit le nom de Diane par celui de Holda. Qiiam vulgaris stultitia Iloldam vocat. — Grimm, Mythologie, p. 245, 250, cite les tradition^ populaires sur Holda et Berhta, qui semblent être les deux noms d'une même déesse, Tun dans le nord de l'Allemagne, l'autre dans le .«ud. La chronique du monastère de Saint-Tron, en décrivant la procession du vaisseau, qui se faisait an douzième siècle à Aix-la-Chapelle, confirme le témoignage de Tacite, Germania, IX, sur le culte d'Isis chez les Suèves ; mais il ne l'explique pas. (Rodulphi Chronicon abbatise S. Trudonis, apud d'Achery Spicilegium, t. Vil.)

dans les langues néo-latines, les jours de la semaine, placés sous l'invocation d'autant de personnages divins, en ont retenu les noms. Ces noms se correspondent exactement, et, dans la semaine des Germains, les sept dieux Sunna, Mani, Zio, Wodan, Donar, Fréa, Sœter, remplacent les dieux classiques des sept planètes : le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Saturne (1).

Ainsi, en s'attachant aux témoignages des historiens anciens, on reconnaît en Germanie les principales divinités des Scandinaves ; pi usieurs n lanquen l cependant, et je ne retrouve ni la hiérarchie des douze Ases, ni les alliances qui les unissent, ni les

(1) En ce qui touche l'adoration du soleil et de la lune, César, de Bello Gallico, VI, 21. Cf. Indiculus superstitionum ad concilium Liptinense, 21. C'est l'opinion commune que la division du temps en semaines, introduite à Rome à l'époqu:^ d'Au;^uste, ne s'étendit dans le Nord qu'avec les conquêtes des Romains. Mais ce qui parait décisif pour l'analogie des religions, c'est que les Germains aient traduit avec tant d'uniformité les noms des divinités romnines par les noms de leurs dieux. De tous les idiomes germaniques modernes, l'anglais est celui qui a le mieux conservé les anciennes dénominntions : Sunday, Monday, Tuesday, Weduesday, 'ihursday, Friday, Saturday. — Scandinave : Sunnudai^r, Mànadagr, Tyrsdagr, Odinsdagr, Thorsdagr, Friadagr, Laugardagr. — Allemand : Sontag, Montag, Dienstag, Mittwoch, Donnerstag, Freytag, Samstag. Mais on trouve dans l'ancien allemand Ciestac, le Jour de Zio ou de Mars; Gudcnstag, le jour de Gudcn ou de Woden. Le Scandinave Laugardagr signifie le jour du bain, qui n'est pas sans rapport avec le culte du Saturne germanique, s'il faut prendre en considération l'allusion qu'on trouve dans un chant latin sur la bataille de Fontenay : « Sabbatum illud non fuit, sed Saturnidolium. » (Bouquet, VII, 304.)

fictions qui remplissent les chants de l'Edda. De ces beaux récils, où l'envoyait l'origine du monde, sa destinée, sa ruine, il ne reste dans les traditions allemandes (ju'une trace douteuse et souvent effacée.

Comme l'Edda faisait naître du rocher le vieux Bure, dont le fils Borr engendra Odin, Yili et Ve, les trois chefs des Ases, de même les Germains de Tacite célébraient dans leurs chants Tuisto, né de la Terre, et son fils Mannus, dont les trois enfants étaient devenus les chefs d'autant de nations. Si Odin avait fait le monde des membres du géant Ymir, s'il avait tiré du frêne et de l'aune le premier homme et la première femme, longtemps aussi on montra en Allemagne des lacs et des rochers formés du sang et des os des géants, et chez les poètes anglo-saxons l'homme s'appelle encore le fils du frêne. Une tradition répandue en Angleterre, en Frise et en Souabe, représenle le premier père du genre humain composé de tous les éléments de l'univers. Sa chair fut tirée du limon; son sang, de la mer; son œil, du soleil ; de la pierre furent faits ses os; du gazon, ses cheveux; de la rosée, sa sueur; du vent, son souffle; et des nuées, son cœur mobile comme elles (1).

(1) Tacite, Germania, II. Grimm, Deulsche Scajen, 408, etc. Aventimis, 18. Le nom d'Askanius, donné au premier roi dt^s Saxons,

Les Germains connaissaient aussi plusieurs mondes : au nord la région des ténèbres, au midi celle du feu; en haut le séjour des dieux, en bas la demeure d'Hella, sombre gardienne des morts. Au centre de la terre s'élevait l'arbre sacré d'irminsul, la colonne universelle qui soutenait l'édifice de la création. Un nombre infini de divinités inférieures, de puissances bonnes et mauvaises, peuplaient l'espace et le remplissaient de leurs combats; les mêmes êtres surnaturels qui faisaient l'espoir ou la terreur des Scandinaves passaient aussi pour hanter les forêts de l'Allemagne. Les Elfes blancs venaient, durant les nuits sereines, danser sur les gazons fleuris, et le lendemain leur trace paraissait encore dans la rosée. D'autres fois c'étaient les nymphes (Idisi) qui dépouillaient les prés pour tresser de fraîches guirlandes; le chasseur qni les avait surprises les voyait fuir et se changer en cygnes pour

cache peu(-étre la racine ashr, qui est le nom Scandinave du frêne. Le Rituale Ecclesiœ Dunelmensis, p. 192, présente cette singulière interpolation, accompagnée d'un texte anglo-saxon interlinéaire : « Octo pondéra dequibus factus est Adam. Pondus limi, inde factus est {sic) caro ; pondus ignis, inde rubeus est sanguis et caiidus ; pondus salis, inde sunt salsse lacrymse; pondus roris, inde factus est sudor ; pondus nubis, inde varietas est menlium. » La même tradition, avec des variantes qui excluent l'idée d'un plagiat, se retrouve dans un fragment des lois frisonnes (Richthofen, p. 211), dans le Panthéo7i historique de Gottfrid de Viterbe; et dans un poëme allemand du deuxième siècle. Tous ces textes sont cités par Grimm, Mythologie, 532.

traverser les eaux. Il y avait des esprits domestiques (Kobolde) protecteurs du foyer. Les serviteurs delà maison leur reservaient une part de tous les repas, et trouvaient souvent leur tâche remplie par des mains invisibles. Mais les Germains, comme leurs frères du Nord, connaissaient aussi des Elfes noirs, dont le regard portait malheur et dont le souffle faisait mourir. Des femmes d'une rare beauté (Nixen) habitaient les rivières. Souvent, on les voyait la tête au-dessus des flots, peigner leurs blonds cheveux en chantant ; mais c'était pour attirer les jeunes pâtres du voisinage, et les entraîner dans leurs humides retraites. Les Nains, peuple industrieux et malfaisant, s'introduisaient par d'imperceptibles sentiers dans les montagnes, où ils épuisaient les filons d'or. C'étaient eux qui forgeaient des armes enchantées ; ils savaient tisser les manteaux magiques à la faveur desquels ils enlevaient les trésors, les femmes et les beaux enfants. Si les Nains avaient la ruse, les Géants avaient la force : les blocs de granit qu'on voit encore semés dans les plaines de la basse Allemagne passaient pour les vestiges des combats que cette race violente livrait aux dieux. Les héros prenaient parti dans cette guerre universelle ; ceux qui succombaient les armes à la main étaient recueillis dans le château d'or de Wodan, dans la

salle resplendissante, garnie de boucliers, où l'on boit le vin à pleine coupe. Toutes les images que les païens de l'Allemagne se faisaient de l'autre vie rappellent les belliqueuses félicités de la Valhalla. Ou bien encore, sous le tertre élevé qui lui servait de tombeau, le brave revivait entouré de ses amis, de ses femmes, de ses esclaves, qui l'avaient suivi dans la mort. Piien n'est plus populaire chez les Allemands, rien n'est plus conforme aux traditions de la Scandinavie, que ces beaux récits qui représentent Théodoric, Charlemagne, Frédéric I", Guillaume Tell, dormant dans les flancs d'autant de montagnes creuses, inaccessibles à la curiosité des hommes. Accoudés sur des tables de pierre que leur barbe a percées, ils attendent en sommeillant que la patrie allemande ait besoin d'eux. Alors ils se lèveront, ils reparaîtront dans les batailles, et le sang montera jusqu'à la cheville des guerriers (1).

(1) Ulfilas; Luc, 5, 1, 4, 5; Rom., 10, 18, désigne la terre habitée par le nom de MiJjungards. L'Anglo-Saxon Coedmon, 9, 2; 177, 29; Beowulf, 150, 1490, la nomment Middangeard. C'est le même que le Scandinave Midhgardr, et il suppose la terre placée au centre de la création. L'enfer, dans les langues germaniques, se nomme Ilella, Hœlle, pendant que dans VEdcla, Hel figure comme la déesse des morts! Le souvenir du Niflheim, séjour des ténèbres, .se retrouve dans le nom même des Nibeluiujen, enfants des ténèbres; le Muspcillieim, séjour du feu, dans le Saxon Mudspclli. Heliand, 79, 24, 133,4.. Pour Irminsul, voy. Rodolphe de Fulde : « Truncum quoque ligni non parvœ magnitudinis in altum erectum

C'est ici, c'est an inilioi! do cclk; iiittc acliarnéc du bien et da mal, qu'il faudrait retrouver l'admirable rôle de Balder, sur lequel l'Edda fait reposer toutes les destinées des dieux et des hommes. Le r,om de Balder figure parmi les ancêtres des rois anglo-saxons ; on le retrouve en Allemagne, où de vieilles chartes citent la source et le bocage de Balder. Mais le document décisif est un fragment de huit vers en langue tudesque, écrit au neuvième siècle et nouvellement découvert, où l'on reconnaît, sous une formule d'incantation magique, un précieux débris des fables perdues. En voici les termes : « Balder alla dans la forêt en compa- « gnie de Woden; son cheval se froissa le pied, a — Alors Sunna et Sintgunt sa sœur essayèrent « leurs enchantements ; — alors Fréa et FoUa « sa sœur essayèrent leurs enchantements ; — « alors Woden essaya l'enchantement qu'il sa- « vait : — il répara le désordre de l'os, — le

« sub divo colel)ant, jiîitria cum linq-ua !rminsid appelhintes, quod « latine dicitur universalis coiumna, quasi sustinens omnia. » Pour Ips Eifes. les Géants, les iVaiii?, les Nixtn, les Kobolde, il faut lire fout le premirr volume des Deutsche ScKjen de Grimm. et sa Mytliologie, p. 598-524. — L'idée que les païens de la Frise se faisaient du séjour des braves après la mort est parfaitement exprimée dans un beau récit de la vie de S. VVulfram, ap. Mabillon, Acta SS. , t. 1. L'Ani,'lo-Saxon C;edmon, 585, 25, désigne le paradis comme un lieu entouré de boucliers (Sceldbyrig). Pour les héros enterrés dans les montagnes creuses, voyez Grimm, Deutsche Sacjen, t. 1, p. 580-584. Cf. iidda S^emundar, Hunding&bana, II.

c< désordre du sang, le désordre du membre; o — il lia l'os à l'os, le sang au sang, le mem- « bre au membre, de façon qu'ils restèrent a unis (1)... » Ce chnnt est bien court, et Balder y paraît déjà comme l'amour du ciel, comme celui dont les malheurs émeuvent toute la famille des dieux. Les traditions allemandes, mutilées par le temps, ne disent rien de plus. Mais l'histoire du dieu immolé semble se répéter dans celle de Siegfried, le héros des Nibelungen : Siegfried descend aussi d'une race divine ; c'est le vainqueur du Dragon, l'ennemi des puissances destéiièbres. Le sort l'a rendu invulnérable, excepté en un seul endroit par où il doit périr. Dans tout l'éclat de la jeunesse, de la gloire et de l'amour, il meurt d(; la main de

(1) Le nom de Balder, dans les généalogies anglo-saxonnes, se trouve ordinairement sous la l'orme de Baîldseg. Cf. Grimni, MytJwlogie^ l'" édition, p. 3. En anglo-saxon, Baldor signifie prince. Grimm {Mythologie, p. '207) cite trois noms de lieux en Allemagne : Baldersbrunnen, Baldershain, Baldcrsteti. — Je donne les huit vers découverts dans un manuscrit de la bibliothèque de Merseburg, et publiés pour la première fois par (irimm, dans les Mémoires de r Académie des sciences de Berlin, l(Si2 :

riiol onde AVoilan — Viionni zi lioha :

Do ward denio Balderes — Volon sin voz bironkil.

Do l)iyuolcn SiiiUigiiiU — Sunna cra suislcr ;

Do bigiiolen Frùâ — Voila era suisler :

Do biguolen Wodan — Se he wola couda,

Sose bênrenki — Sose bluotrenki,

Sose lidirciiki

Bên ù béna — Diuot n bluoda

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