‹ Les Germains avant le christianismeChapitre 4 sur 26 · I.id zi geiiden, — Sose celîmida sin · texte numérisé non relu

I.id zi geiiden, — Sose celîmida sin

ses proches; et, pendant qu'une vengeance sanglante poursuit les meurtriers, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, il y attend le jour où les peuples opprimés appelleront un libérateur. Mais la fatalité qui atteignait le héros menaçait tout l'univers. Le crépuscule des dieux, annoncé dans les chants du Nord, effrayait aussi les Germains. Plusieurs siècles après la conversion de l'Allemagne, ses poètes mêlaient encore les réminiscences du paganisme aux prophéties chrétiennes de la fin du monde. Le Saxon Héliand, décrivant les signes avant-coureurs du jugement dernier, voit la terre dévorée par les flammes de celte même région du feu (Muspilli), d'où l'Edda fait venir Surtur le Noir avec la torche et l'épée (1).

Ainsi les souvenirs de l'ancienne Germanie reproduisent les principaux traits d'un système mythologique semblable à celui des Scandinaves. S'il y reste beaucoup de désordre et d'obscurité, on a lieu de croire qu'une tradition plus complète se perpétuait parmi les Goths, les Saxons, les Germains orientaux ; parmi les peuples sédentaires, où elle s'attachait au territoire, ou elle était gardée par des institutions. C'était assurément une gros-

(1) Nous reviendrons, dans un autre chapitre, sur ]a fable de Siegfried. — En décrivant la ruine du monde, un chant teutonique, rapporté \\?.r Wackernagcl {Deutsches Lesebuch, p. 70), emploie comme Héliand le terme de Muspilli.

sière théologie, qui abaissait l'idée de Dieu en divisant ses attributs à l'infini, pour en faire autant d'êtres distincts et leur prêter la figure de l'homme et en même temps ses faiblesses. Mais du moins, on y voyait un effort de la raison pour donner des causes intelligentes aux spectacles de la nature. Au milieu de cette multitude de dieux, on trouvait la notion de l'unité, de la hiérarchie, de la loi. Si la question des origines et des destinées humaines était résolue par des fables, au moins elle avait occupé les esprits. Les symboles étaient défectueux; ils enveloppaient cependant un certain nombre de vérités logiques, métaphysiques, morales, dernières ressources des civilisations païennes.

Mais il fallait que l'erreur, une fois introduite, poussât toutes ses conséquences. C'est ce qui devait surtout paraître chez ce grand nombre de peuples nomades : Francs, Memans, Bavarois, où la caste sacerdotale détruite ou dégénérée ne pouvait plus rien pour le maintien des traditions. Il n'y restait donc plus que des fictions sans liens, des observances sans motifs, rien qui pût satisfaire les esprits, par conséquent les contenir. L'homme demeurait livré à lui-même, à sa conscience, à ses sens, entre le besoin d'adorer un Dieu qu'il ne voyait pas, et la tentation d'adorer la nature, qu'il voyait plus forte que lui, plus ancienne,

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plus durable. 11 contentait donc sa conscience en reconnaissant quelque chose de divin, et ses sens on divinisant les phénomènes qui le frappaient d'étonnement. Il en venait ainsi à l'adoralion de la créature, sans efi'urL pour y démêler une cause intelligente, sans autres règles que ses impressions mobiles, ce qui est le fond même de la superstition. Et, parce que les croyances superstitieuses, dans cet endroit obscur du cœur humain où elles étaient enracinées, devaient offrir moins de prise que les dogmes et les cultes publics, ce fut en effet celte partie du paganisme allemand qui occupa davantage les missionnaires chrétiens, qui résista plus oj)iniàtrément à leur zèle, et dont il devait rester plus de vestiges dans l'histoire et dans les mœur?;. Il faut les suivre, et voir comment les superstitions dont nous avons reconnu le principe dans la religion des Scandinaves arrivèrent à leurs derniers excès chez les Germains.

L'aspect de la natiire, sous ces climats sévères, causait autant de terreur que d'admiration. S'il y paraissait un ordre merveilleux où tout conspirait à répandre la vie, on y découvrait aussi un autre dessein où tout semblait travailler pour la mort. Les éléments s'animaient, mais des puissances ennemies s'en disputaient l'empire. Le ciel avait des

LA r.ELIGlON. 97

constellations favorables; il avait aussi des étoiles lunestes. l.es bons vents, honorés comme autant (le dieux, luttaient contre les démons des tempêtes. La nuit et le jour s'y faisaient la guerre : pendant six mois la nuit l'emportait, et avec elle le froid et la stérilité ; pendant six autres mois le jour redevenait vainqueur. Trois fêtes marquaient son retour triomphant : au solstice d'hiver, à l'équinoxe de printemps , au solstice d'été ; c'étaient les époques des trois grands sacrifices d'Upsal. De là tant d'observances païennes qui accompagnent encore la nuit de Noël' dans tont le Nord; de là les banquels et les danses autour de l'arbre de mai ; de là l'usage longtemps conservé sur les bords du Rhin de célébrer par des représentations dramatiques le combat annuel de l'hiver et de l'été. Les deux personnages, vêtus l'un de mousse et de paille, l'autre de fraîche verdure, en venaient aux mains, et la victoire de l'été faisait la joie du peuple, qui la saluait par des acclamations et par des chants (1).

(1) En co qui touclic le culte des astres, les fèîcs des saisons et le combat annuel de l'hiver et de l'été, cf. Ync/limja saga, Edda Sœinundar, passim Indiculus superstitionum : « Do sinuilacris, de panais factisquœijer campes ])ortant. » Grimni, Mythologie, II, 684, 721, 7S5 et suiv. Le souvenir de ce combat symbolique vit oicorc dans les chants populaires qu'on trouve par toute rAllemagnc :

Tra rira der Sommer der isl da ; Wir woUen hinaus iu garleu...

Dcr Wiuter hat's vcrloroii :

Der Wiiilcr iicgt i;et'aiiij,Gii.

l.r. iJKRM, I. (i

Mais, quand recommençait la saison froide, le feu était le seul consolateur des hommes. Comment n'eussent-ils pas prêté un pouvoir divin à cette flamme active qui avait toutes les apparences de la vie, qui rendait la force, qui répandait la lumière ? On l'adorait premièrement dans l'étincelle vierge tirée du frottement de deux morceaux de bois, ensuite dans le foyer domestique, enfin dans les feux de joie qui se font encore chaque année, et qui se répondent, pour ainsi dire, depuis les rivages de la Norvège et de l'Angleterre jusqu'aux dernières vallées de la Souabe et de l'Autriche : pendant que le bûcher s'enflamme, la foule danse autour, en y jetant comme en sacrifice des fleurs et dos couronnes. Mais il y avait aussi un feu malfaisant qui devait un jour consumer le monde. On conjurait les incendies, comme les orages, par des enchantements et des prières. Tacite raconte comment, des flammes étant sorties de terre dans le pays des Ubiens, le peuple alla les combattre avec des bâtons et des verges ( 1 ) .

L'eau, mobile comme le feu, comme lui secourable et purifiante, seryait comme lui aux épreuves

(1) Pour le culte du feu, César, de Bello Gallico, lib. VI; Tacite, Annal., XIII, 57; Edda Sœmund., 18, 1; Indiculus super stitionum, 15 : « De igné fricato de ligno, id est Nodfyr. » Ihid., 17 : « De observatione pagana in foco. » Grimm, Mythologie, 567 et suiv.

judiciaires, sauvait l'innocent, dénonçait le coupable. Les sources où elle jaillissait dans toute sa pureté avaient des vertus surnaturelles ; on y croyait puiser la santé, la science, la connaissance de l'avenir. Rien de plus fréquent, dans les coutumes religieuses des Scandinaves, que les bains et les ablutions. Le septième jour de la semaine, chez les Islandais, en Suède et en Danemark, s'appelle encore « le jour du bain. » Toute l'Allemagne connut des usages semblables. Au quatorzième siècle, Pétrarque , se trouvant à Cologne la veille de la Saint-Jean, y fut témoin d'une solennité qui le frappa et qu'il décrit dans ses lettres. Les femmes de la ville, couronnées de fleurs, s'étaient rassemblées au bord du Rhin ; là elles s'agenouillaient pour tremper dans les eaux leurs mains et leurs bras, en murmurant des paroles superstitieuses : c'était une persuasion générale, que le fleuve emportait avec l'ablution de ce jour tous les maux qui menaçaient l'année. Cependant une sorte de frayeur se mêlait au culte des rivières : elles répandaient la fécondité sur leurs bords, mais elles portaient la mort dans leur sein ; leurs eaux rapides et profondes fascinaient les regards, attiraient les nageurs et les entraînaient au fond. Le peuple de Magdebourg croit encore que la Saale veut chaque année sa victime, et qu'elle la prend

parmi les plus beaux jeunos gens du pays (1). Enfin, nous avons vu la terre adorée en Scandinavie comme l'épouse d'Odin, comme la nourrice des hommes. Ce culte se développe en Allemagne, dans les pompes sacrées d'Hertha, dans les honneurs divins rendus aux montagnes, aux rochers, aux pierres qui couronnaient la terre, aux arbres qui sortaient de son sein comme pour montrer sa puissance et sa fécondité. On sacrifiait à de grands chênes contemporains du monde, on demandait le secret de l'avenir aux rameaux verts dont on faisait les bâtons runiques ; il n'y avait pas jusqu'à la fleur du lotus flottant sur les eaux, qu'on ne respectât comme une apparition mystérieuse. Mais, si les forêts avaient des ombrages qui protégeaient leurs habitants, il y régnait aussi une obscurité menaçante. Tacite parle d'im bois où nul ne pénétrait que chargé de liens; celui qui tombait ne se relevait pas; il se traînait, en rampant, hors du territoire sacré. Les animaux qui erraient dans ces solitudes n'étonnaient pas moins l'ignorance du peuple ; il voyait en eux des maîtres qu'il fallait consulter ou des ennemis qu'il fallait fléchir. Nous avons trouvé dans la cosmogonie de l'Edda la vache

(1) Culte des eaux, Ayathius, 28, 4; Gregor. Turoiu, X; Leges Liulprandi, VI, "0; Procope, de Bello Gotliico, II, 25; Pétrin-que, (le Rehiis familiaribus, lib. I, ep. ii ; Grimm, r)49.

];A hEI.UilON. 101

noLiiTicière, représentée comme l;i seconde des créitures et la mère des Ases. C'étaient aussi des génisses que les Germains des bords de la Baltique attelaient au char de leur déesse. Ils honoraient l'ours pour sa force, le cheval pour son intelligence. Los oiseaux, créatures légères et qui semblaient plus voisines des dieux, instruisaient l'homme à leur façon. 11 pensait comprendre leur langage, et se conduisait par leur vol. La rencontre d'un scarabée lui paraissait un signe de bonheur. Au contraire, dans la théologie savante des Scandinaves, aussi bien que dans les croyances populaires des Allemands, le loup et le serpent figuraient comme deux puissances mauvaises. C'étaient des loups qui poursuivaient les astres dans le firmament; les serpents gardaient les sources où l'on puisait la science, et les cavernes où l'or était enfoui, l'or et la science qui tentent l'homme, mais qui le j;erdent. Ainsi l'apothéose de la nature aboutissait à l'adoration desanimaux, des choses inanimées, des créatures nuisibles, h l'adoration même du mal, c'estiî-dire au dernier renversement de toute la religion (1).

(1) (Aille (le lu terre: Agnthias, loco citalo. S. Eligii Seiino, apud d'Achery, Spicilecjiiim, t. V, p. '215. Indiculus siiperstitionum, 7 : « De his qute facinnt super peiras. » — Culte des arbres cl des animaux. Tacite, Germania,9, 10, 59. Agathias, Gregor. Turon., S. FJigii Sermo, loch cUatis. IndmdvH supentitionnm ,

Mais, en se rendant l'adorateur de la nature, l'homme faisait pour ainsi dire ses conditions avec elle : le culte qu'il lui vouait devenait un commerce. S'il divinisait tout ce qui avait ému ses sens, c'était afin de les satisfaire. Les êtres qu'il honorait de la sorte devaient être assez puissants pour bouleverser, s'il le fallait, toute l'économie de l'univers en faveur de ses passions. Entre les éléments et lui, il supposait un pacte en vertu duquel ils devaient obéir à des paroles prononcées en un lieu déterminé, à une certaine heure, avec des cérémonies obligatoires. C'était peu de troubler les saisons et de gouverner les tempêtes; il y avait des rites pour inspirer l'amour, pour apaiser la colère, pourôter la vie, et pour la rendre. La science magique des Scandinaves avait trouvé des adeptes chez

6: « de sacris sylvarmn, quas Nimidas vocant, 15, de Auguriis avium, vel equorum, vel Lovum stercore, vel slcrnutatione. — Sur l'arbre sacré des Lombards de Bénévent, voyez Vita S. Barhati, apud Bolland., Ada SS.,- 19 feb. On trouve dans la même biographie la preuve du culte du serpent. Pour le chêne de Geismar, Vita S. Bonifacii, apud Pertz. VEdda, le poëme anglo-saxon de Beowulf, les anciens poèmes allemands montrent sans cesse les dragons veillant à la garde des trésors. Cf. Grimm, Mythologie, t. II, p. 61 3 et suiv. Les lois franqués, lombardes et anglo-saxonnes prouvent l'opiniâtreté de ce fétichisme, qu'elles poursuivent de leurs prohibitions. Capitul. de partibus Saxoniœ, 20. « Si quis ad fontes aut arbores vel lucos votum fecerit, aut aliquid more genlilium ohtulerit, et ad honorem diemonum concèdent. » Liutprand., VI, 50. « Simili modo et qui ad arborem, quam rustici sanguinum Tocant, atque ad fontanas adoraverit. » Leges Canuli régis, 1,5.

LA RELIGION. i03

les sorcières de l'ancienne Allemagne. Elles prétendaient chevaucher la nuit à travers les airs, en compagnie des esprits bons et mauvais. L'avenir n'avait pas de secret qui ne leur fût révélé dans ces redoutables entretiens. Ou bien, elles croyaient se changer en louves pour châtier un pays qui leur avait déplu, et s'introduire d'une manière invisible dans le corps de leurs ennemis, afin de leur ronger le cœur. Plus tard, quand les traditions chrétiennes se furent confondues avec les souvenirs du paganisme, une fable étrange circula chez les Allemands. On racontait que la fille d'IIérode, éprise d'un amour criminel pour saint Jean-Baptiste , n'avait pas su cacher à son père le secret de sa passion. Hérode, furieux, s'était vengé par le supplice du prophète. Alors la princesse s'était fait apporter dans un plat la tête sacrée, et, la prenant dans ses mains, elle avait voulu y imprimer un baiser de ses lèvres impures. La têle, s'écartant avec horreur, avait soufflé sur elle; et la vierge coupable, emportée par ce souffle, s'était envolée dans l'air. On ajoutait que, chaque nuit, Hérodiade recommençait sa course aérienne, qui ne devait s'achever qu'à la fin du monde, et qu'elle emmenait à sa suite le noir escadron des sorcières; car un tiers des habitants de la terre lui avait été donné en vasselage (1 ).

(1) Sur la magie, cf. Ynglinga saga, cap. vu. Edda Sœmund,

Ainsi, le culle Hes éléments avait conduit l^s esprits à la magie, c'est-à-dire à la violation de tout ordre physique et moral , puisque la magie pensait lier la puissance divine, enchaîner la liberté humaine, renverser les lois de la création par des actes matériels sans intelligence et sans amour. Le but de ces efforts impuissants était d'assouvir des volontés déréglées. Les sorcières se vantaient de négocier les amours des démons avec les mortelles. Les philtres qu'elles composaient enivraient les sens, et forçaient les cœurs les plus rigoureux. Rien n'était plus commun dans tout le Nord que les amulettes obscènes. Tacite connaît, au bord de la Baltique, des barbares qui adorent la mère des

118. Lex Salica, cap. lxvii : « Uhi striœ cocinant » La plus ancienne trace de la fable d'Ilérodiade est dans les Prœloqnia de Rathier, évèque de Vérone, mort en 974 fapud Mnrtène et Durand, 9, 798). Elle est plus développée dans le poëme laîin du Renard, composé en Flandre (Rheinardus, I, v. 1159-1164) Grimm, Mijthùlocjie, t. I, 260 ; t. H, 985 et suiv. Je ne puis m'empècher de citer quelques vers du Rheinardus, où je crois retrouver quelque imitation des récits merveilleux d'Ovide :

1145. Hœc virgo, Ihalamos Bnptistsn solius ardens,

Voverat, hoc dempto, nuilius esse viri.

Offensus genilor, comperto prolis amore,

Insonlem sanctum decapitavit atrox.

Poslui-it afferri Virgo sïIm Irislis, et alfeiL

Regius in disco tempera trinica cliens... Oscilla taplanlem caput aiifugit atque resufd.it,

Rla pcr impluvium turbine llantis ahil.

Ex iilo nimium momor ira .lohannis eanidem

Per vacuiim cœli flaLilis urgft iter...

Lenit honor luctum, minuit reverenlia pœnam :

Pars hominum mœstœ lertia servit herse.

dieux, c'ost-à-dire la déesso do la fécondité, et qui, en son honneur, suspendent à leur cou de petites figures de porcs. Il trouve chez les Naharvales des rites qui rappellent les impuretés de la Phrygie. Les canons des conciles attestent l'opiniâtreté de ces coutumes. On y condamne à plusieurs reprises les pratiques immondes que le peuple observait en février, les chants lubriques, les jeux et les danses inventés par les païens. Au moyen âge, les fêtes luxurieuses, proscrites par l'Eglise, se perpétuaient encore dans les Pays-Bas ; on y a découvert un grand nombre de ces emblèmes infâmes qui marquent le culte de la chair dans tous les paganismes (1).

D'un autre côté, les instincts cruels se satisfaisaient par les sacrifices humains, connus de toutes

(1) Voyez encore, en ce qui concerne la magie, Capitul. di 7.^1). c. i.xiv, « ut nec cautulatores et incantatores, ncc tempestarii, vel obligatoros non fiant. » Lex Visùjotli., VI, 2, o : « lialcfici et immissores tempcstatum, qui rjuibusdam incantiitionibus crandinem in vineas messesque mittere perhibentur. » Leges Camdi régis, 1, 5, et tout le Iraité d'Agobarfl, de Grandine et Tonilru. Siiv les cultes impurs. Tacite, Germania, 43 : u Apud Naliarvalos antiqua; religionis lucus ostenditur ; praîsidet sacerdos inuliebri ornalu; 45: Matrem deùm venerantur ; insigne supeistiliouis, formas aprorum ge-tant. » Wolf, Wodana, p. XXl-XXill, a trouvé dans les Pays- Bas les images et le culte du phallus jusque pendant le moyen âge. Cf. Indiciilus super stitionum, 5, « de îSpurcalibus in fehruario. » Cf. Grimm, I, 194; II, 983. Ce mUhnlogue me paraît avoir ]iarfaitement démontré comment le symbole du porc et du sanglier, populaire dans tout le Nord, se liait avec le culte charnel du dieu Freyr.

les nations germaniques, aussi bien que chez leurs voisins du Nord. Les Hermundures vouaient à Wodan et au dieu de la guerre ce qu'ils prenaient sur l'ennemi, hommes et chevaux. Les Goths, les Hérules, les Saxons, immolaient leurs captifs. Quand les Francs, déjà chrétiens, descendirent en Italie sous la conduite de Théodebert, au moment de passer le Pô, ils y précipitèrent des femmes et des enfants égorgés, en l'honneur des divinités du fleuve. Au huitième siècle, il fut nécessaire que saint Boniface défendît aux fidèles de vendre des victimes humaines aux païens, qui venaient s'approvisionner sur les marchés d'esclaves. Mais il est de l'essence du sacrifice que l'assemblée participe aux viandes : les Massagètes, ces frères aînés des Germains, immolaient leurs vieillards, et en faisaient ensuite un festin sacré. Il y a comme le souvenir de quelque rit sanguinaire dans le délire de ces magiciennes allemandes qui pensaient parcourir la terre sans être vues, pour se nourrir de chair humaine. Quelquefois la foule crédule se jetait sur elles, les déchirait et les mangeait : il fallut une loi de Charlemagne pour interdire ces horribles représailles. Au onzième siècle, les canons de l'Eglise signalaient encore l'odieuse coutume des femmes qui brûlaient des corps humains, pour en donner la cendre en breuvage à leurs maris. Ce

n'était pas l'égarement passager d'un peuple en fureur, c'était l'opiniâtreté d'une pratique superstitieuse. Le culte de la nature, où tous les êtres s'entre-dévorent, menait logiquement à l'anthropophagie (Ij.

Assurément on ne peut songer à reconstruire tout le paganisme germanique sur ces faibles restes qu'on en trouve dans les mœurs de l'Allemagne, sur ce petit nombre de faits recueillis par les historiens romains au milieu des hasards de la guerre, ou par des prêtres chrétiens, moins curieux d'étudier les fausses religions que d'enseigner la vraie. Toutefois, on en sait assez pour reconnaître une croyance commune à toutes les nations dispersées sur le territoire de la Germanie, avec plus de tra-

(1) L'usage des sacrifices humains chez les Hermuudures est étiibli par Tacite, Annales, XIII, 57 ; chez les autres Germains, Germania,d, 39; Annales, I, 61. Cf. Jornandes, de Rébus Geticis, 5. Isidor., Clironic. œra, 446, Procope, de Bello Got., 2, 25. Sidonius ApoU., 8, 6 : Lex Frismmm, additio sapienluni, lit. 42. Bonifacii epist. xxv. — Hérodote, 1, 216, atteste 1 anlliropopliagie des Massagètes. Cf. Capitulatio de Partibus Saxoniœ : « Si tjuis a dia'iolo dece|)tus crediderit, secundum moroni paganonun, virum aliquem aut feminam strigam esse et homines coniederc, et propter hoc ipsum iiicenderit, vel carnem ejus ad comedendum dederif, vcl ipsam comkdekit. » Burchard de Wornis, Iiderrogatio, pages 119, 200 : « Credidisti quod multiB mulieres rétro Satanani conversa; credunt... homines baptizatos et sanguine Christi redemptos, sine armis visibilibus et interficere et de coctis carnibus eoruin vos cimedeie?... Fecisti quod quaedani mulieres facere soient : tollunt testam hominis, et igné comburnnf, et cinerem dant viris suis ad bibondum pro sanitate. »

108 CHAPITKE II.

dit ions chez les |icuples sédentaires, éivec plus de superstitions chez les nomades. Mais on a vu que les peuples sédentaires n'avaient pas échappé à cette passion de la vie errante, qui en détachait de nombreuses bandes et les poussait aux aventures. Les émigrations qui se faisaient autour d'eux, et qui finissaient par les entraîner, devaient ébranler à la longue la solidité de leurs institutions religieuses, porter le trouble dans les pratiques et dans les doctrines. Ce désordre favorisait le penchant que les Allemands eurent toujours à secouer le dogme, la règle, l'autorité en matière de croyance, pour se livrer au sentiment, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus indiscipliné, mais aussi de plus superstitieux. Au contraire, chez les Scandinaves, dans ce coin du monde où le tumulte des invasions n'arrivait pas, l'enseignement traditionnel avait mieux conservé son unité et sa grandeur. De là ces longues généalogies des dieux, ces récits habilement liés, et tant de fables dont on démêle sans peine le sens astronomique, historique, moral. Les mythologues ont retrouvé dans l'Edda tout un calendrier, toute une épopée, toute une législation. Et comment, en effet, ne pas reconnaître en la personne d'Odin, avec son œil unique, avec ses douze palais célestes, le soleil, dont le disque solitaire parcourt les douze signes du zodiaque? Les luttes des Ases et des

Géants de la gelée rappellent les combats opiniâtres des conquérants suédois contre la race iinnoise, qu'ils trouvèrent maîtresse du Nord ; et la belle fable de Balder ne semble-t-elle pas laite pour enseigner aux hommes la sainteté du serment, la nécessité de Fexpiation, et le triomphe de la justice dans un monde meilleur ?

11 y avait donc, premièrement, dans la tradition commune des Germains et des Scandinaves, une doctrine, une tentative de la pensée pour embrasser toute l'économie de l'univers. Elle y tendait par deux voies, où elle se rencontrait avec les plus célèbres mythologies de l'antiquité.

D'un côté, elle semblait tourner au panthéisme quand elle représentait ces générations de dieux périssables qui se succédaient d'âge en âge, et qui peuplaient l'immensité ; quand elle montrait le monde passant par une suite de naissances et de destructions : le ciel, la terre, les eaux, tirés des membres d'un géant, et servant ensuite à composer le premier homme. Il était difficile d'exprimer plus énergiquement l'unité de la substance universelle au milieu de la mobile variété des phénomènes. Les livres sacrés de l'Inde n'ont pas d'autre pensée, pus d'autres images, lorsqu'ils célèbrent le Dieu suprême de qui émane une longue série de divinités mortelles, dont chaque sommeil est mar<{ué par la

LT. UEUM. 1.

ruine d'un monde, chaque réveil par une nouvelle création. Ils décrivent aussi l'origine des choses comme une immolation sanglante. Brahma était le sacrificateur ; de la tète de la victime fut fait le firmament, et de ses pieds la terre ; son œil devint le soleil, l'air sortit de son oreille, et le feu de sa bouche. Les éléments formés de la sorte devaient se réunir ensuite pour construire le corps humain : des pierres vinrent les os, des plantes les cheveux; la mer donna le sang, et le soleil donna la vue. La Grèce et l'Etrurie connurent les mêmes doctrines et les mêmes symboles. De là des rapprochements innombrables avec l'Edda : de part et d'autre le pouvoir du Destin dominant toutes choses, douze dieu.v principaux, au-dessous d'eux les divinités des champs, des forêts et des lacs; enfin, une période astronomique amenant le renouvellement de l'univers. De là aussi les mêmes pompes sacrées, la même science des présages et des augures, et enfin plus qu'il n'en faut pour indiquer d'antiques rapports entre les doctrines sacerdotales de la Germanie et celles des grands peuples de l'Orient et du Midi (1).

[[} Lois de Manon, liv. I, 51-57. Guigniaul, Religions de V antiquité, I, ji. 005. Oupnekliat, jjassim. Cf. les veis orphiques rapportés par Eusèlie, Préparation évanc/élique, III, 9 ; elle célèbre oracle dt Sérapis : « La voulu tiea cieux est ina tête, la luer e&t

LA UËLlGlOiN. 111

D'un autre côté, en expliquant le monde par la guerre universelle des dieux et des géants, des héros et des monstres, de la lumière et des ténèbres, la religion du Nord inclinait au dualisme. Ces traits rappellent toute la théologie des Perses, l'antagonisme des deux principes, la lutte d'Ormuzd et d'Ahriman. Les livres de Zoroastre racontaient l'acte de la création comme l'assaut de deux divinités rivales qui se disputaient le temps et l'espace : le premier couple humain était tiré d'un arbre, comme dans l'Edda ; toute la vie de l'homme se réduisait à un combat, où il s'enrôlait librement au service du bien ou du mal. Enfin, les puissances mauvaises semblaient l'emporter ; elles livraient la terre aux flammes ; mais, de ses cendres devaient naître une terre plus pure, où le principe du bien exercerait un empire éternel. Si la doctrine des mages avait son emblème dans le feu sacré, les Islandais entretenaient aussi devant l'image du dieuThor un brasier qui ne devait jamais s'éteindre. Mais un dernier rapprochement achève de nous éclairer. En décrivant la lutte des deux principes, les Perses ont coutume d'opposer le Midi, le pays d'Iran, habité par les dieux et les

mou ventre, mes pieds reposent sur hi terre, mes oreilles sont dans les régions de Tctlier, et mon œil est le soleil qui porte partout ses regards. »

112 CHAPIÏUE H.

héros, au Nord, au paysdeTouraii, peuplé de démons et de barbares. Les Scandinaves conservent cette opposition sans en changer les termes. Ils se font gloire d'être les maîtres du Nord, et c'est au Nord cependant qu'ils fixent le séjour des géants, des ténèbres et du mal. Jamais un peuple ne s'est représenté sa patrie comme une terre de malédiction. Il fallait donc que celui-ci gardât le souvenir d'un climat plus doux, échangé contre les froids rivages de la mer Baltique. Il plaçait bien loin derrière lui, vers le sud-est, la cité lumineuse d'Asgard, où avaient régné ses dieux, où ses guerriers morts devaient revivre. Ces indications de la mythologie s'accordent avec celles de l'histoire pour faire descendre les Germains de ces contrées caucasiennes qui virent naître aussi la civilisation persane, voisine de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce et qui semblent le premier sanctuaire des religions savantes (1).

Mais les religions savantes, le dualisme, le panthéisme, ouvrages laborieux de l'esprit , qui voulurent de l'art et du temps, ne représentent point le premier état de la tradition. Au fond de

(1) Guigniaut, Religions de Vanliquilé,\, olOetsuiv. Sur le feu sacré chez les IsUtiidais, Fian. Joh. Histor. ecclesiast. hlamh, I, 16. Geijer, Svea Rikes Hœfder, )i. 402. M. Amitère, dans son cours de 1852, a mis aussi en lumière ces rapports delà religion :candinuve avec celle de la (Vt>c.

LA RELIGION. llô

ces systèmes, il faut chercher ce qu'ils se proposent d'expliquer, ce qui est plus ancien qu'eux, et sans quoi les peuples mêmes ne seraient pas, c'està-dire un petit nombre de dogmes qui tlxent avec simplicité les destinées humaines. Je crois distinguer ces dogmes primitifs dans la tradition du Nord. C'est d'abord une divinité souveraine dont le nom désigne une nature spirituelle, qu'aucune image ne peut figurer, aucun temple contenir. C'est une trinité qui paraît dans les trois chefs des Ases : Odin, Yili et Ve ; dans les trois personnages divins adorés à Upsal : Thor, Odin et Freyr ; dans les trois noms qu'invoquaient les Saxons et les Francs : Donar, Wodan et Saxnot. C'est un âge d'or où tout vivait en paix, jusqu'à ce que le crime d'une femme introduisît le désordre et la mort. Ici, peut-être, se rattachent d'autres souvenirs : l'arbre symbolique planté au centre de la terre, le principe du mal prenant la figure du serpent, le déluge où la première génération des méchants fut détruite. Le destin du monde roule sur l'immolation du dieu victime, qui ne subit la mort que pour la vaincre. Enfin, tout aboutit au jugegement des âmes, et à l'autre vie sanctionnant les devoirs de celle-ci. Ces peuples violents, qui ont horreur de toute dépendance, conservent dans leurs chants les préceptes d'une morale bienfai-

santé; ils se soumettent aux assujettissements, aux humiliations volontaires du culle, rie la prière, du sacrifice. C'est le fonds mystérieux sur lequel toutes les religions reposent. En ouvrant les livres, en comparant les monuments de toutes les nations qui ont laissé une trace dans l'histoire, on y verrait dispersés, mais reconnaissables, les mêmes dogmes de l'unité, de la trinité, de la déchéance, de l'expiation par un Dieu Sauveur, de la vie future. Les mêmes préceptes y seraient soutenus des mêmes institutions. Ces idées, partout corrompues et troublées, retrouvent leur pureté et leur enchaînement naturel dans les souvenirs de la Bible. C'est là que je reconnais une tradition primitive, un enseignement divin, qui fit la première éducation de la raison humaine, et sans lequel l'homme naissant, pressé par des besoins sans nombre, entouré de toutes les menaces du monde extérieur, ne se fût jamais élevé aux connaissances qui font la vie morale. Quand les peuples se séparent et s'en vont aux extrémités de la terre chercher le poste où ils doivent s'arrêter, la tradition les accompagne; elle voyage sur leurs chariots avec leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants, avec tous les gages sacrés de la société future. Quelque part qu'ils dressent leur hutte, au bord de la Baltique ou du Danube, elle demeure au milieu d'eux, elle vit au foyer de

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ces laboureurs et de ces pâtres ; elle y enl retient la pensée de Dieu, des ancêtres, du devoir, de l'autre vie, de toutes les choses invisibles qui enveloppent le monde visible, l'éclairent et le rendent habitable pour les âmes.

Il resterait à expliquer aussi ce qu'il y a de superstition chez les Germains, en remontant jusqu'au point où l'égarement commença. Ces barbares n'ont pas de coutumes si odieuses qu'on ne retrouve chez les plus sages nations de l'antiquité. On surprend des souvenirs d'antropophagie au fond des fables riantes qui charmèrent la Grèce. C'est Pélops mis en pièces par Tantale, son père, pour servir au banquet des dieux ; c'est Zagreus, l'ancien Bacchiis, jeté dans la chaudière par les Titans, et son cœur dévoré par Jupiter. Toute la guerre de Troie se déroule entre deux sacrifices humains, celui d'Iphigénie et celui de Polyxène. Six siècles après, au temps des guerres messéniennes, on voit encore Aristodème immoler son enfant. Ces rites impies, connus des Etrusques, avaient passé dans les institutions romaines ; la loi des Douze Tables en conservait les traces. Vers la fin de la république, dans un siècle si poli, c'était encore l'usage, à chaque soulèvement des Gaules, d'enterrer vivants deux captifs, en offrande aux dieux infernaux. Si le génie des Grecs finit par détester ces

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horreurs; si les Romains, contents des boucheries (lu cirque, ne voulurent plus de meurtres dans leurs temples, d'un autre côté, cette nouvelle délicatesse de mœurs se prêtait à tout le délire des superstitions voluptueuses. C'est assez de rappeler le culte de Vénus, la prostitution publique dans les sanctuaires de Paphos, de Gythère et d'Éryx ; la promiscuité des Bacchanales, effrayant le sénat, qui autorisait les fêtes de Flore et de la bonne Déesse; enfin, ces processions innombrables où paraissait le phallus, le symbole qui résumait toute la corruption du paganisme. Ceux qui connaissent l'antiquité, ceux qui ont lu le Bouquet de Platon, savent ce que je tais, et de quelle façon les philosophes avaient corrigé le culte de l'amour. A mesure qu'on remonte plus haut vers l'Orient, on trouve plus étroite l'alliance des rites impies et des pratiques sanguinaires ; on voit les mystères de la Phrygie, de l'Assyrie et de l'Inde ; les images lubriques promenées en triomphe par les brahmes, et le sacrifice humain compté dans les Yédas parmi les oblations qui plaisent aux dieux. Des observances si outrageantes pour la raison trouvaient néanmoins un appui dans la raison trompée ; elles se rattachaient logiquement au culte de la nature, qui est le principe de toutes les religions fausses (1 ) .

(1) Sur le sacrifice humain dans les Védas, voyez Guigniaut,

C'est en vain que ces religions cachent leur secret, d'abord sous la pompe des mystères, ensuite sous les interprétations d'une philosophie complaisante ; partout on reconnaît le fétichisme, l'adoration des élémenls, des arbres, des animaux sacrés; le serpent d'Esculape, la pierre noire de Cybèle, et toutes les métamorphoses chantées par les poètes, n'ont pas d'autre explication. L'anthropomorphisme, en personnifiant sous des formes humaines les forces physiques qui meuvent le monde; le dualisme, en les ramenant à deux principes contraires ; le panthéisme, en les attribuant à une substance universelle, ne font que reproduire sous des termes plus savants la même erreur, où toute superstition est contenue. C'est

Religions de l'antiquité, I, G05, 004. En Grèce, Jupiter Lycœus et Dionysus Za^reus recevaient des sacrifices humains. Pausanias, VIII, 38; Plntarqiie, m Themistocl., cnp. xiii. L'oracle de Delphes ordonnait quelquefois des immolations semblahles. Pausanias, I, 5 ; IV, 9; Vil, 19 ; IX, 26 et 53. Longtemps le culte de Saturne avait été célébré avec les mêmes rites homicides. V. Dorrmiiller, de Grœciœ priniordiis. Denys d'IIalicarnasse (1; 2'i) les retrouve on Italie. Loi des Douze Tables : « Oui fnigcm arairo qua'silam fiu'lim noxpavit secuitve, suspensus Cereri necator. » — En ce qui touche l'impureté, rien n'est plus célèbre que le culte du lingani, du phnllus et de Priapc. Toutes les recherches historiques sur la civilisation païenne aboutissent tôt ou tard à ce jugement équitable et terrible de saint Paul (Épître aux Rom:iins, I, 19-26) ; « Quia quod notum est Dei manifestum est in illis; Deus cnim illis manifestavit. — Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quaî fada sunt intellecta conspiciuntur : scmpitcrna quoque eius virfns etilivinitas, ita ut sint inexcusahilcs... — Projiterea trndidit illo; Deus in jiassiones ignominisp. » Et les versets suivants.

toujours la confusion de l'effet et de la cause, la création substituée au Créateur, et la nature préférée à Dieu. On peut marquer ici le point où la raison fut égarée par la volonté. Dieu se révélait dans la tradition avec les trois caractères de puissance, d'intelligence et d'amour. Ces trois notions étaient simples, elles saisissaient sans peine l'entendement. Mais l'amour divin ne s'adressait pas à l'entendement seul , il sollicitait la volonté ; il la pressait de chercher un bien invisible, il l'attirait en haut. En même temps, la volonté se sentait attirée en bas, vers des biens visibles, vers cette nature belle et féconde où l'amour paraissait aussi, mais sous des formes sensuelles. Libre de choisir, la volonté choisit mal : elle céda aux sens enivrés, elle se tourna vers le monde matériel, où tout semblait lui sourire ; elle y adora l'amour dans le phénomène où il éclate le plus, dans l'acte qui propage la vie. Mais la vie n'a de place dans le monde qu'autant que la mort lui en fait ; les générations se chassent, en sorte que le pouvoir qui les produit semble le même qui les fait périr : il fallait donc l'adorer aussi dans le phénomène de la mort. Voilà pourquoi, chez les Grecs, je ne sais quoi de sinistre se mêle aux mystères de l'Amour, ce fils du Chaos et ce frère du Tartare; voilà pourquoi, dans la trinité indienne, Siva paraît en même temps

comme le dieu de la génération et celui de la destruction ; et pourquoi, dans la trinité germanique, la troisième place est donnée tantôt àFreyr, le dieu des voluptés, tantôt à Saxnot, celui du carnage. Or, le dogme se traduit par le culte ; le caractère de toutes les liturgies est de reproduire les actes des divinités qu'elles honorent. Si donc le culte de la nature célèbre ces deux grands phénomènes de la vie et de la mort, il faut qu'il renouvelle l'acte qui donne la vie par toutes les sortes de prostitutions religieuses ; il faut aussi qu'il répète le spectacle de la mort par tous les genres de sacrifices humains. C'est là que les passions trouvent leur dernier assouvissement. Rien n'est plus profond, dans l'humanité déchue, que cette union de la luxure et de la cruauté. Les voluptés sont homicides, et la chair aime le sang. Ainsi s'explique le paganisme en Germanie, comme par toute la terre. Regardez au fond, vous y verrez encore moins d'erreur que de crime.

Tant de ressemblances n'effacent pourtant pas les différences incontestables qui séparent les religions du Nord et celles du Midi. En Inde, en Grèce, en Italie, un besoin d'ordre se fait sentir au milieu de toutes les erreurs et de tous les débordements : le paganisme cherche à se fixer ; il prend une forme régulière et durable dans les arts, dans la science,

dans la législation. De là, ce nombre infini de monuments qui ont pour ainsi dire éternisé les types de la mythologie classique; ces écoles formées d'abord à l'ombre des sanctuaires, pour l'interprétation des dogmes, et d'oiî sortirent plus tard toutes les sciences profanes ; enfin, ces constitutions politiques qui représentaient la société comme l'ouvrage des dieux, et mettaient à son service tout le courage et tout le génie des hommes. Au contraire, le paganisme des Germains eut des temples et des images; mais ces essais grossiers n'approchèrent pas de la beauté idéale qui est l'objet de l'art. Il professa des doctrines, mais qui n'eurent jamais assez de fécondité pour produire une littérature savante. Il fonda des institutions, mais trop mal obéies pour le protéger lui-même. Partout la règle plie sous l'effort des imaginations et des volontés indociles ; on voit prévaloir cet esprit de désordre, c'est-à-dire de barbarie en matière de religion, dont l'Allemagne ne sut jamais entièrement se délivrer.

Il fallait pousser ainsi l'étude de l'ancienne religion des Germains jusqu'à ses premières origines, pour se rendre compte des ressources et des obstacles qu'elle devait présenter un jour à la civilisalion. Plusieurs historiens allemands, en retrouvant dan'; les traditions de leur patrie ces grandes idées

de la divinité, de rimmortalité, de la justice, qui soutiennent toute la conscience humaine, ont reproché aux missionnaires chrétiens d'ctre venus troubler des peuples qui n'avaient pas besoin d'eux, et d'avoir calomnié des cultes qu'ils ne comprenaient point. C'est d'ailleurs une nouveauté en faveur aujourd'hui, d'absoudre l'idolâtrie, de justifier jusqu'à ces images obscènes que les anciens adoraient, dit-on, dans une innocente simplicité : comme si jamais la concupiscence avait pu supporter impunément de tels spectacles ! Il était donc nécessaire de montrer chez ces mêmes peuples les extrémités où la superstition se portait, et comment elle allait au renversement de toutes les lois conservatrices de l'humanité, si l'Évangile ne fût arrivé à temps pour les rétablir.

Sans doute il n'y a pas de société si égarée, il n'y a pas de siècle si corrompu, où l'on ne trouve, au moins implicitement, les vérités métaphysiques sur lesquelles toute moralité repose. Mais ces vérités y sont mêlées d'erreurs qui les contredisent, troublent leur clarté, ébranlent leur certitude, affaiblissent leur puissance. Le malheur des siècles païens est beaucoup moins d'avoir ignoré le bien que de n'avoir pas haï le mal, de l'avoir aimé, de l'avoir adoré. C'est l'état où le christianisme trouva les esprits. Ce qu'il avait à faire, ce que toutes les

|-2ti CHAPITRE II.

pliilûsophies avaient inutilement tenté, c'était de (légtiger de toute contradiction ces vérités troublées, de raffermir ces vérités ébranlées en y remellant l'enchaînement logique qui saisit les intelligences, de rendre à ces vérités affaiblies l'efficacité morale qui subjugue les cœurs. Ce qui voulait l'intervention d'un pouvoir surnaturel, c'était de détruire toutes les confusions où la faiblesse humaine trouvait son intérêt ; de séparer courageusement, irrévocablement, le vrai du faux, le bien du mal ; comme il avait fallu la puissance du Créateur au commencement pour séparer la lumière des ténèbres, et pour appeler la lumière yo?/r, et les ténèbres miit.

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Contradictions des historiens sur les lois des Germains. — Analyse des institutions gormaniiiues. — La personne et la propriété. — La famille.

— Commencement de h\ société politique. — Institutions judiciaires.

— Caractère des institutions germaniques. — Rapport des institutions germaniques avec les législations de l'antiquité. — Lois romaines. — Lois grecques. — Lois indiennes. — Conclusion.

Les religions font les peuples à leur image. Quand la tradition religieuse est forte, quand elle s'appuie sur un sacerdoce respecté, sur un culte public, elle ne demeure pas enfermée dans ses temples : il faut qu'elle en sorte, qu'elle constitue la cité de la terre à l'exemple de la cité du ciel, et qu'elle y promulgue un droit sacré qui règle les affaires du temps en considération de l'éternité. Au contraire, lorsque la décadence des doctrines est arrivée jusqu'au poinL où il ne reste plus qu'une superstition indisciplinée, ce dérèglement des esprits se fait sentir dans les lois, ou plutôt il ne laisse subsister des lois mêmes que des coutumes

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sans motifs, sans enchaînement, snnsforce pour contenir la violence des mœurs. Si donc In tradition et la superstition se disputent, pour ainsi dire, la croyance des Germains, il faut s'attendre à retrouver dans leurs lois le combat de ces deux puissances.

D'un côté, Odin s'annonce comme un dieu législateur ; il parcourt le Nord, fondant des dynasties, bâtissant des villes où il remet en vigueur les antiques lois d'Asgard, c'est-à-dire de l'Orient. Ce sont les indices d'une autorité théocra tique qui s'est emparée des consciences, qui les assujettit par le respect et par la terreur, qui les lie, au risque de les opprimer, mais qui les soumet à l'ordre, par conséquent à la civilisation. D'un autre côté, la loi d'Odin n'est restée maîtresse de ces peuples guerriers qu'en s'accommodant à leur humeur sanguinaire; sans parler de tant de tribus nomades qui n'ont plus de dogmes, plus de prêtres, plus d'autre culte que l'adoration des éléments et l'immolation des captifs. Un tel désordre n'est cependant que l'effort désespéré de la liberté humaine, qui a horreur de toute dépendance, qui met tout en œuvre pour échapper à la règle, et qui fmitpar la renverser; mais alors l'indépendance de chacun tourne à la guerre de tous contre tons, par conséquent à la barbarie.

Ce combat de raiilorité et de la liberté fait tout l'intérêt du spectacle que nous donnent les lois des licrmains. Rien n'est plus pathétique, assurément, qu'une lutte d'où dépend la vocation d'un graii^ peuple; rien n'est en même temps plus instructif. Les alternatives dont nous serons témoins nous feront comprendre les contradictions des historiens. Nous verrons enfin, des deux principes rivaux, lequel davait rester maître du champ de bataille ; s'il faut, avec quelques Allemands, reconnaître chez les belliqueuses tribus de la Germanie le triomphe et l'idéal d'une même société régulière, ou si l'on peut, comme un grand publicisle français, n'y apercevoir qu'un état violent, comparable à celui des Caraïbes et des Iroquois (1).

Au premier aspect, les mœurs des Germains ne montrent rien que de barbare. Il n'y paraît que la passion de l'indépendance, poussée jusqu'à l'impossibilité même de la Société. Dans la Germanie de Tacite, ce qu'on voit d'abord, c'est l'homme qui s'est isolé pour rester libre. Il porte le signe de ce qu'il est dans ses longs cheveux, auxquels personne n'a touché, et dans ses armes, qui ne le quittent pas. S'il se croit libre, c'est qu'il se senl fort; cette

(I) Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. f. Et pour l'opinion contraire, Rogge, Ueber dasGerichtwesender Germanen.

force a besoin de se produire : il lui faut l'obslacle et le danger, par conséquent l'aventure et la guerre. 11 a sa demeure solitaire au bord des eaux ou des bois, sans voisinage qui le gêne ou qui l'intimide. Là, il ne connaît ni soumission, ni tribut, ni châtiment. 11 n'aura jamais de compagnons que ceux qu'il ira chercher, d'obligations que volontairement consenties. Longtemps après la conquête des Gaules, les lois des Francs assuraient aux fils des conquérants, aux guerriers chevelus, ces privilèges qui semblent la ruine de toute loi. Maître de soi, le barbare veut l'être aussi des choses qui l'entourent : la puissance s'exerce et se fortifie par la possession. Il possède donc premièrement son armure, les bêtes domptées dont il s'est fait des troupeaux, et les hommes faibles dont il a fait ses esclaves. Ce sont des richesses mobiles qui le suivent dans la course et dans le repos, dans la vie et dans la mort; car sa lance, ses chevaux, ses serviteurs, seront brûlés ou enterrés avec lui. A mesure qu'il devient riche de ces biens qui se meuvent, il a besoin de la terre immobile. Il use déjà de tout le sol que ses troupeaux couvrent, mais pour le temps qu'ils le couvriront. C'est l'état nomade où vivaient lesSuèves, que Strabon représente poussant devant eux leurs bestiaux, et ne .s'arrêtant qu'autant qu'il fallait pour épuiser les pâturages. C'est encore la

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condition des Francs au temps de la loi salique; et, lorsqu'on y trouve treize articles contre les voleurs de bœufs, quinze contre les voleurs de chevaux, vingt contre les voleurs de porcs, onze pour la sauvegarde des brebis, des chèvres et des chiens, il faut bien reconnaître un peuple de pâtres, un peuple errant, et qui ne tient pas plus au sol que l'herbe qu'il balaye. Sans doute la terre a un attrait qui arrête l'homme. Les anciens avaient déjà remarqué cette particularité du caractère des Germains, qu'ils ne résistaient pas au charme d'un beau lieu : des bois verts, des eaux limpides, retenaient ces aventuriers farouches. Mais on les voitse débattre, pour ainsi dire, contre l'amour du sol. Ils méprisent la culture; ils y condamnent leurs esclaves; s'ils labourent, ils ne s'attachent à la glèbe que le temps nécessaire pour attendre la moisson. Les tribus décrites par César avaient l'usage de renouveler chaque année le partage du territoire, et de confier au sort le soin de déplacer les possessions. Le souvenir de celte primitive communauté de la terre se conserva longtemps dans les coutumes allemandes du moyen âge. Elles reconnaissaient de vastes districts appelés Marches, restes de l'ancienne forêt vierge qui avait couvert la Germanie, où l'écureuil, disait-on, pouvait courir de chêne en chêne l'espace de sept milles; où

tout était en friche et en commun entre les liabitants de la lisi«^re; où chacun avait droit à la pâture de ses bètcs et au bois de son feu (1).

La religion seule était assez puissante pour fonder la propriété, qui assure à la liberté des garanties, mais qui lui prescrit des limites. La tradition des Scandinaves donnait un fondement légitime et sacré à la première de toutes les propriétés, et de laquelle descendaient toutes les autres, à l'établissement d'Odin et des Ases sur les terres de Danemark et de Suède. « Le dieu était arrivé au bord de la Baltique : là, ce conquérant, à qui rien n'avait résisté, s'arrêta ; il envoya une messagère pacifique, sa fille Géfione, vers le nord, de l'autre côté des

(1) Cœsar, de Bello Gallico, lib. YI. « Vita omnis in venationihuset sludiis rei militaris consistit... Agriculturae non student... Ma"istratus ac principes in annos singulosgentibus cognationibusque hominuni qui una coierint, quantum ei quo loco visum est, agri attribuunt, alque anno post alio transire cogunt. t> Cf. Strabon, lib. VII. TîsoT, J'à-i TÔjvÔsîu-u.âTov r, îiAEiar/j •/.y.ziizvj toî; vo{J.â(Jtv, w<it' èy.=(vo'j; i/.'.u.i'ia£vot, Ta oî/.cïa Taî; àpaaaâ^at; Èr.àpavTE;, Ôttoi âv ôo^ti Tpé- TTovTat aîTà Tôjv ^oc/.r.aaTMv. Tacite, f/e Germania, 58, 15 : i Nihil autem neque publicc, neque privataerei, nisi armati agunt ; 15, 16 : « -Nepati quidem inter sejunctas sedes. » PompomusMela, lil). m, cap. m : " .lus in viribus habent. » — Lex Salica, passim. Voyez la savante édition de M. Pardessus et les dissertations qui l'accompagnent. Lex Burgund., 28, 1, 2 : « Si quis Burgundio aut Homanus silvam non habeat, incidendi ligna ad usus suos de jacenlivis et sine fructu arboribus in cujuslibct silva babeat liberam potestatem. » Grimm, Deutsche Rechts-Alterlhumer, p. 494-551, a analysé toutes les coutumes du moyen âge en ce qui touche les Marches en Allemagne et dnn« Ips pays Scandinaves.

eaux, pour y chercher des terres. Gélione y trouva un roi puissant, dont elle reçut en présent un arpent de terre labourable ; puis, ayant épousé un géant, elle en eut quatre fils, qu'elle changea par magie en autant de bœufs. Elle les mit à la charrue, et commença à labourer son champ avec tant de force, qu'elle détacha la terre du continent, el qu'elle en fit une île, qui fut appelée Sélande. La déesse y fixa son séjour, et c'est là que s'éleva plus lard le sanctuaire national de Hleilra. Or Odin sut que la terre du Nord était bonne, et, passant en Suède à son tour, il conclut avec le roi un traité, et ils devinrent amis, et tous deux faisaient assaut d'habileté dans l'art magique et en tout genre de sortilèges ; mais le dieu fut toujours le plus fort. Odin s'établit donc, du consentement de son allié, auprès du lac Moelar, y bâtit un temple et prit possession de tout le pays, qu'il fit appeler Sigluna. Il partagea ensuite le reste de la contrée entre ses compagnons, en assignant à chacun une résidence et un domaine (1). » Ce qui frappe dans ce récit, c'est que les Ases, cette colonie guerrière, ne vcu-

(1) YiKjliiKja saga, cap. v : « Hinc misit Gefioniani Boream voisus Irans iVeluin, novas quœsituni terras ; quic ad Gylfoncni delala, jugcrelerrœ ab eo donata est. 111a igitur in Jotunbciimun [irofecla •jualuor ex Jotone quodam suscepit filios, quos in boves traiit'i'urniatosaralro junxit, Iraxitque ita c continente in mare, occidonteni versus terrani... Selandi:iin appellatam..., » etc.

lent rien devoir à leur épée. Ils fondent leur droit sur des négociations, des alliances, c'est-à-dire sur le consentement, qui est la principale origine des droits civils. La propriété, ainsi établie, est consacrée par la religion , qui s'empare du sol en y dressant ses autels, et par l'agriculture, qui transforme les fils des géants, les nomades, premiers habitants du pays, en les attachant à la charrue. Du premier partage de la Suède entre les compagnons d'Odin, dérivait toute la division et l'inviolabilité des héritages. Le sol était mesuré; on orientait les champs aux quatre points cardinaux, et les pierres des bornes passaient pour sacrées. La maison devenait un sanctuaire ; une déesse (Hlodyn, Hludana) résidait au foyer. Auprès s'élevait le siège du père de famille, dont les piliers sculptés portaient les images des dieux. De là, les solennités requises quand le domaine changeait de maître. Le marteau lancé dans le champ marquait la prise de possession. C'était l'attribut du dieu Thor, l'emblème de la foudre, qui consacrait aussi ce qu'elle avait touché. Lorsque le Norvégien Ingolf découvrit, du haut de son vaisseau, les côtes encore désertes de l'Islande, il jeta dans la mer les piliers de son siège, en faisant vœu d'aborder au point du rivage où le flot les pousserait ; et, étant descendu à l'undiuil indiqué, il traça une enceinte, et porta le

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l'eu tout autour, a tin de consacrer le lieu de sa demeure. Si les croyances avaient plus d'autorité dans le Nord, on trouve cependant qu'elles introduisaient en Allemagne les mêmes institutions entourées des mêmes symboles. Le grand nombre des lieux qui portaient les noms de Wodan, de Donar, de Balder, indique aussi un partage du territoire allemand entre les dieux, c'est-à-dire entre leurs prêtres. Sur les bords du Rhin, quand un particulier obtenait une concession de domaine dans les Marches, il montait sur un char, et lançait un marteau dans la forêt : son droit s'étendait aussi loin que le marteau symbolique était tombé. A Mayence, au quinzième siècle, le juge installait encore l'héritier, en le faisant asseoir « sur un siège à trois pieds » au milieu du fonds litigieux. Le droit coutumier s'attachait avec un respect traditionnel à ces observances, qui avaient protégé le premier établissement de l'ordre et de la justice. Ainsi la propriété était constituée; elle avait la protection des dieux. Elle enrichissait l'homme, mais en le fixant, en l'emprisonnant, pour ainsi dire, dans une enceinte déterminée; en lui donnant des voisins, par conséquent des servitudes et des devoirs. En même temps qu'elle le rendait sédentaire, elle commençait à le rendre sociable.

L'homme s'en apercevait bien. Il se déliait de

ces richesses immobiles qui le retenaient comme un captif entre des murs et des bornes. Ainsi c'était une croyance reçue qu'il ne fallait pas aller trouver Odin les mains vides : mais le guerrier n'emportait pas dans la Valhalla les domaines hérités de ses aïeux : les biens qui devaient l'y suivre, ceux qu'il préférait par conséquent, c'étaient les dépouilles conquises sur l'ennemi (1).

Cependant le nomade finit par se lasser de cette iière solitude où il s'était complu. Il se donne une famille ; mais la constitution de la famille ne laisse voir d'abord que le règne de la force. Dans chaque maison, il n'y a qu'une personne libre, et c'est le did [Karl, Ceorl). Point de liberté pour la femme. Fille, elle est, selon l'énergique expression du droit, dans la main de son père ; mariée, dans la main de son mari ; veuve, dans la main de son fils

(1) Yncjlïnrju saga, cap. v : n Habitandas etiam sedes templorura assignavit antistitibus... omnibus prœdia atqiie habitacula dedit optiina. » En Suède, le partage de la foret, du pâturage commun, .s'appelle encore Hamarskipt, division par le marteau. Voyez Grimm, Deutsche Rechts-Altherthûmer , p. 527-545. Grimm, Myt}iolo(jie, t. I, p. 235. Geijer, Svea liikes Hœfder, p. 193. Sur le jet du marteau en Allemagne, voyez les textes cités par Grimm, Deutsche Rechts-Altherthumer, p. 55 et suiv. Pour le siège à trois piedi, Gudenus, 2, 455 : « Prœdictus etiam Crafto Schultetus, una cuiii Hertwino, burgravio pra;nominatus, fratres in domus possessionem misit et locavit cum pace et banno per sedem tripedem, prout Maguntiœ cousuetudinis est et juris. » Pour les trésors qu'il fallait apporter avec soi dans la Vallialla, voyez Geijer, Geschichte Schicedens, 105.

OU de ses proches. Le mariage n'est qu'un marché, dont plusieurs coutumes germaniques ont conservé les termes. La loi saxonne veut que le guerrier paye trois cents pièces d'argent au père de la vierge qu'il épouse, ce Si un homme, dit la loi salique, a laissé c( en mourant une veuve, celui qui voudra la prenez dre fera premièrement ceci : le dizenier ou le « centenier convoquera l'assemblée, et, dans le lieu « de l'assemblée, il faut qu'il y ait un bouclier, et c( alors celui qui doit prendre la veuve jettera sur le « bouclier trois sous d'argent et un denier de bon « aloi. Et il y aura trois témoins, qui seront charce gés de peser et de vérifier les pièces de monnaie, y) Au moyen âge, on disait encore acheter une femme {ein Weib kaufen). Celui qui en achète une en peut acheter plusieurs. La polygamie est le droit commun des peuples du Nord. L'homme puissant fait gloire du nombre de ses épouses, mais comme d'autant de choses dont il use et abuse, qu'il peut abandonner, vendre ou détruire, et qu'on brûlera peutêtre à ses funérailles. La condition des enfants n'est pas meilleure. On apporte le nouveau-né aux pieds du père, qui décide de lui en détournant la tète ou en le prenant dans ses bras. Renié, on l'expose sous un arbre, au bord d'un fleuve ou dans une caveine. Adopté, il reçoit le lait, grandit parmi les esclaves, dont rien ne le distingue, frappé comme

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