SE MET EX ROUTE POUR ALLER A LA COUR
e matin, sons un gai soleil de mai, Jolîre d'Ariia el son fils quillèrent Barcelone avec une faible escorte de chevaliers catalans. Le jeune Poilu montait un cheval plus beau et plus agile que celui des quatre fils Aymon. Pour aller de Barcelone à Narbonne on suivait l'ancienne voie romaine dite « de Rome à Cadix ». A la sortie de la cité comlale, celte roule traversait un riche paysage, une campagne fertile avec des grands champs couverts de moissons, des vergers chargés de fruits mùris.sanls et des jardins où des (leurs aux couleurs éclatantes se mêlaient à des plantes |)otagères de la plus luxuriante végétation. Des haies de grenadiers rouges comme le feu cl le sang, des rideaux de jeunes |)eupliers longs et minces comme des roseaux bordaient des canaux d'arrosage où courait une eau abondante et claire.
f*lus loin, le pays devenait montagneux : à gauche, les Monts Catalans es(|uis.saient leurs grands sommets encore chargés de neige ; à droite, des chaînons pitloresfjues avec des mamelons boisés <pii couraient le long de la côte mé<lilerranéenne. La
;»() LES GESTES DK JOFFRE i/aHHIA
phiiiic clail i)arstMnco île riches el blaïuhes villas, dont l'une, a])|)elée (jtidds de Moiilhuy, tiiail son nom de « Thermes romains » inainlenanl ruinés. On passait devant llostalrich, fièrement assise sur un i)lateau escar|)e, et l'on arrivait à (ieruiidn ((iirone), l'une des villes les j)lus vieilles du monde puis([ii'elle devait sa fondation au divin Hercule, cité héroïque qui naguère avait vaillamment repoussé les furieux assauts des Sarrasins juscju'à l'arrivée libératrice de Louis-le-Pieux. La ville, toute riante de soleil, s'échelonnait en amphithéâtre sur les flancs d'une haute colline, et ses maisons à balcons de bois colorié se miraient dans les eaux de l'Onyar et du Ter, (jui conlUiaienl à leurs pieds.
La route traversait le sauvage défilé des Monts (rduarra.s el entrait dans le pays (ri{mj)ordâ. Tandis qu'à gauche se dressait un massif de montagnes avec des vallées j)rofondes, assombries par de vastes forêts de chénes-liè^a\ à droite, la i)laine lumineuse, faite de sol argileux, s'allongeait jusqu'aux Ilots de la Méditerranée; le golfe de Roses déployait son vaste et harmonieux demi-cercle frangé de sable et d'él'ume, depuis les escarpements de la Puiitd (Ici lùtlco jusqu'au delta marécageux du Fluvid. \ rend)ouchure même de ce fleuve, sui' un plateau de la côte rocheuse, gisaient les ruines (rEnq)ories, cité jadis fameuse, ancienne colonie des Grecs de Massalie (Marseille), fréquentée durant des siècles par les négociants du monde entier. Les Romains, (jui s'y établirent j)lus lard, avaient agiandi le |)ort et embelli la cité de i)orliques et de temples peuplés de statues divines. Les Vandales, descendus du Septentrion, avaient commencé sa décadence; les Sarrasins, puis les Xorthmans du
redoutable Hastings venaient de consommer sa ruine, rasant tout, maisons, temples, portiques, forum, si bien que, à celte heure, Empories n'étaient plus que l'ombre d'un grand nom, magna iiUKjni noiuinis iiiubra.
D'ailleurs, ce vieux pays d'Empordâ était rempli d'histoire : Hannibal, César, les Scipions, Sertorius, Pompée avaient campé ici ; les Trophées orgueilleux que ce dernier avait fait élever pour commémorer ses victoires d'Espagne se dressaient glorieusement hi-has, en face, sur la crête des Pyrénées, non loin de l'endroit où la chaine par le haut massif du Cap de Créiis s'abîmait dans les eaux de la mer. A une époque qui se perd dans la nuit des temps, ces escarpements abrupts, ces baies rocheuses étaient couverts de vastes forêts ; des bergers mirent le feu aux épais fourrés; la montagne en fut totalement embrasée, et, pendant j)lusieurs jours consécutifs le feu brûla, incendiant la surface de la terre. En raison de cet événement, on ajjpela CCS montagnes « Ees Pyrénées », c'est-à-dire « Les Montagnes de Feu ». Sur la surface du sol ainsi enllannné l'argent ruissela à llols, et la fusion des substances naturelles d'où se tire ce métal produisit de nombreux ruis.seaux d'argent pur. Les gens <iu pays en ignoraient l'usage ; l'amour des richesses n'avait pas encore gâté les âmes.
,\ la tombée du joui, les voyageuis arrivèrent à l'iguères, ancienne station de la voie romaine sous le nom de Jimcaria. De grandes nuées noires et gri.ses s'étaient amoncelées, à l'ouest, »ur le MonI Moig et la contrée de Hé/alu ; l;i pluie connnenc^a de tomber, portée par des rallales de vent, de celte terrible l'ranKfiilaïui (|(ii est la grande misère de riCm|)or(là et du Hous-
.'Î8 LES GESTES DE .lOEFHE d'aHRIA
sillon, en même tem|)s ([ue la sauvegai do de leurs récoltes ; elle redoubla avec une l'ureur iuexpriniahlc, courbanl les arbres justfu'au sol, renversant bètcs et j^ens ; la mer de I\oses {frondait et rai)j)elail le biuit d'un tonnerre tbrniidable et lointain.
.lolTre et son escorte furent obligés de passer la nuit à M<,aières.
Le lendemain matin, la tempête luiie sans cause raisonnable comme elle avait commencé, les voyai^eurs, chevauchant deux par deux en belle ordonnance, rei)rirent la route en remontant la vallée du Llobregat, et atteignirent la chaîne maîtresse des Pyrénées ouverte ])ar le (".ol du Porins (Le Pertus) et le défdé des (".lausures dominé par le Château de La Clnsa. (Vêtait une redoutable forteresse bâtie par les premiers rois (ioths d'Kspagne sur une crou|)e haute, escarpée en forme de promontoire, entre deux vallées |)rofondes dont les pentes étaient enveloppées d'un épais manteau de chénes-liège plusieurs fois séculaires. La route longeait le ("Jiàteau, maintenant gardé par une faible garnison de gens d'arn)es, et un morne silence avait remplacé l'animation et le tumulte de jadis, car cette étroite vallée avait vu passer tous les j)euples ; c'était l'une des grandes routes du monde.
Ces lieux évoquaient mille souvenirs historiques, certains de date relativement récente, que JofTre rappela rai)idement en visitant le Château. Par ici étaient passées les filles du roi Athanagilde, Hrunehaut et (ialsuinlhe, avec de brillantes escortes de seigneurs (îoths et une lile de chariots chargés d'or, d'argent et d'objets précieux de tout genre: Hrunehaut, princesse d'une rare beauté, allait é|)ouser Sigebert, roi de Metz; la douce et vertueuse (iaisuinthe allait s'unir à Chilpéric. roi de Soissons. Les deux sd'urs périrent d'anVeuse mort : (Iaisuinthe étouirée dans son lit
pendant son sommeil; Brunehaut, attachée par les cheveux à la queue d'un cheval indompté qui mit son corps en lamheaux; drames sanglants, histoires tragiques et lamentahles qu'un évéque de Tours appelé Georgius FlorentinusGregorius avait mises par écrit après en avoir été le témoin attristé.
Le Château de La Clusa avait joué un rôle considéiahle dans la trahison du duc Paulus:une révolte ayant éclaté en Septimanie, le roi goth Vaniha envoya le duc avec une armée pour la dompter; mais Paulus fit cause commune avec les révoltés. II s'était étahli au Château de La Clusa, et c'est de là qu'il écrivait à son roi, qu'il trahissait, une lettre insolente pour lui signifier qu'il l'attendait afin de se mesurer avec lui. Vamha accepta le défi ; il accourut avec une nombreuse armée, et, après un siège mené vigoureusement, il fit capituler la puissante lorteressc ; Hanosind, « duc de la frontière » et l'un des chefs de la rébellion, y fut fait prisonnier, mais Paulus, aussi prudent que fanfaron, avait fui à Narbonne où il s'était fait proclamer roi. Vamba y courut; le traître s'était encore sauvé pour aller se barricader dans les Arènes romaines de Nimes avec ses complices. Le roi les y tracjua comme des bétes fauves et finit j)ar les capturer lofls.
Victorieux, Vamba repassa pai* La Clusa pour revenir à I oit'de. .sa capitale. Il y fil une entrée trionq)liak', cnnnenant avec lui Paulus et ses principaux complices, la tète rasée, j)i('ds nus, couverts d'Iiabils grossiers, exposés sur des chariots à l'insullanle curiosité du peuple, et « le roi de I.-i Iraliison », le front ceint d'une couronne de cuir noir, marrli.iil en létc de ce pitoyable cortège.
10 i.Ks GKSTKs ni: .loi-Fiu: d'ahiua
JolTrc (l'Ania no inaiHjiia pas de tirer de son récit la morale qui convenait: Pauliis avait juré fidélité à sou roi, qui l'avait comblé d'honneurs et de richesses ; son ambition le j)OUssa à trahir son devoir, qui était de sacrifier sa vie à sou souverain et à la chose publicfue ; il méritait donc le châtiment it,MU)ininieux (pie le bon roi Vamba lui avait inflif^é. Et. s'adressant au Jeune Poilu: « Le premier devoir, lui dit-il, est la fidélité; y manquer est une tache indélébile, et il faut sortir de la vie sans tache ».
Après cette émotionnante visite au Château de La ('lusa, les voyageurs se remirent en selle. La route descendait en i)ente ra])ide dans la vallée de la Homa, puis longeait la rivière bordée de chénes-liège dont les troncs, gros comme des tours et récemment dé|)ouillés de leur écorce, paraissaient suer du sang: ensuite, elle se coutlait pour aller rejoindre le Tech, qu'il fallait laisser à gué ; mais le fleuve était tellement grossi par l'orage de la veille que force fut aux cavaliers d'em|)runtcr la voie vallespirane et de faire ainsi un long détour afin d'aller franchir le fleuve en amont de Cérel sur le pont romain de TExalada qui ouvrait la plaine du Vallespir ; côtoyant ensuite la rive gauche, ils arrivèrent à la cité épiscopale d'Klne où ils furent cordialement reçus j)ar l'évéque Fulmon, (pie .lofl're avait eu soin de faire prévenir par un messager expédié de Figuères'.
' L'évéclié d'Kliie avait ('fé rrév par les rois Goltis vers le milieu du vr siècle ; il existait donr depuis environ Irois cents ans lorsque Kulnion le gouvernait