‹ Les gestes de Joffre d'Arria et de son fils Joffre le PoiluChapitre 15 sur 30 · ET A BARCELONE · texte numérisé non relu

ET A BARCELONE

iirant son séjour à la cour comtale de Flandre Joffre le Poilu n'avait point cessé de penser à l'autre serment, celui de venger la mort de son père ; le moment était venu de le tenir. Sans doute, il ne savait pas où se trouvaient les meurtriers; il ignorait même leur nom; toutefois, il était bien assuré de retrouver l'homme néfaste qui avait dirigé leur bras puisque Salomon était toujours vivant à Barcelone.

" Monté sur un cheval noir comme le fiel de vengeance qui <lepuis longtemps .s'amassait en son cœur », il traversa les pays de France, de Bourgogne, d'Auvergne et de Septimanie ; en trois jours et quatre nuits il fit bien dix journées de marche. Il suivait maintenant la route anti({ue des Romains, la Via Domitiu, qui traversait la cité .séculaire de Narbonne ; mais celle-ci ne lui rappelait que des souvenirs poignants ; il épcronna vivement .son cheval et pa.s.sa au plus vite. Quelcpies heures a|)rès, il se trouvait devant une haute falaise taillée à |)ic et dominant un VRHtc goufTrc d'où jaillissait en bouillonnant un véritable fleuve.

56 LES GESTES DE .lOFERE h'aRRIA

dont les eaux allaient se déverser dans un étang à travers un fouillis (le roseaux géants: e'étail la l-^oiil de Salscs. La lune doucement voilée éclairait mystérieusement ce sombre paysage. Cependant Jolfre reconnut la figure des lieux : il était en Houssillon, en terre catalane, la vraie jvatrie de son âme de guerrier!

Il marchait encore d'ans les lueurs douteuses du crépuscule ; mais bientôt le soleil de juin se leva sur les flots de la Méditerranée, et, soudainement le jour se fit autour de lui. A sa droite, la vallée de l'Agli s'ouvrait, large, verdoyante, encadrée par le double chaînon des Petites ('orbières dont les crêtes de calcaire, dénudées cl grises, se teintaient de rose ; le fleuve inscrivait ses courbes marquées par de longues traînées de roseaux et de l)eui)liers (jui se continuaient jusqu'à la mer à travers la SahuKjue, en ce moment toute fauve de moissons déjà mûres.

Il laissa la voie romaine, toute défoncée, et il prit, à droite, un chemin (pii se dirigeait droit au Sud, vers l'Agli, qu'il atteignit à la nilhi de Turnno (Tora) ; il passa facilement le fleuve dont le lit caillouteux était à sec en bien des places, et grimpa sui' l'autre rive, sensiblenKMil plus haute, où les Bénédictins de l'abbaye de La (îrasse avaient fondé une cellule et construit une grande ferme sous le nom de Hijxis Allas pour exploiter de vastes terres à eux concédées par Charlemagne.

Des champs de blé, ([ui allaient tomber sous la faucille des moissonneurs, frissonnaient sous la brise malinale ; des sillons de vignes aux ceps puissants s'allongeaient indéfiniment, chargés de lourdes grap|)es qui donnaient ce vin de feu ([ui a rendu célèbre le nom de « Hivesaltes ».

L'ne cloche tinta ; en même temps deux moines, vêtus d'une

robe de laine noire, s'approchèrent de rinconnu, le priant d'accepter l'hospitalité. 11 mit pied à terre. Les bons religieux lui indiquèrent la voie la plus courte pour se rendre au pays de Gonflent.

Au sortir de Rivesaltes, le terrain se relevait et le chemin grimpait au flanc d'un large plateau où venait mourir le chaînon qui sépare la vallée de l'Agli de celle de la Tel. Le sentier atteignait le haut du plateau, sec pâturage de brebis et de chèvres où les cistes, les lavandes et le thym, chaufîés par le soleil déjà haut dans le ciel, embaumaient l'air.

Alors le Rou.ssillon tout entier s'ofï'rit à la vue de .lotfre. II arrêta son cheval, et, debout sur ses étriers, le corps penché en avant comme pour voir de plus près, ému, il laissa errer ses regards sur le magnifique paysage qui se déroulait autour de lui. A sa gauche il revoyait l'étang de Salses qui étincelait sous le grand soleil roussillonnais et d'où émergeaient des îlots de verdure; la Salanque s'étalait jusqu'au rivage de la iikm, en ce moment calme et lisse comme un immense miroir d'argent ; à droite, le chaînon de C.alce s'allongeait en des mamelons et des pics rocheux pour se souder aux contreforts (hi (]anigou, et toute la ba.sBC vallée de la Tet s'étendait en un infini paysage de verdure. L'atmosphère lumineuse, dégagée de vapeurs, laissait apercevoir les moin<lres détails à de grandes distances : ici, cï'tait un bâtiment rural coillé de tuiles rouges, émeigeanl d'une large et sombre touffe de vieux chênes ; plus près iino éi^'Iise, dessinée en ternes grisailles avec des maisonnettes groupées à »on entoiir, élevait son clocheton, signal de l.i prière pour les laborieuses populations de cet admirable pavs; .ut fond du

.'kS les gestks de joffre d'arria

lointain, un enlasscnicMil de choses blanches dominait la basse plaine ; on aurait dit une large |)la(jue de neige ; c'étaient les ossements d'une ville romaine, de cette Huscino où les lîaibarcs du Nord et du Midi, Vandales et Sarrasins, avaient tari les sources de l'industrie el du commerce, et tué toute une civilisation.

Rn face du voyageur se dressaient les Albéres dont les flancs étaient IVulrés de loréts et les crêtes hérissées de rochers dénudés; la chaîne, qui parais.sait sortir des flancs du Canigou, en ce moment inondé de lumière et de pourpre, courait de rOccidenl à l'Orient en ondulations cendrées de bleu ; elle exj)irait dans la Méditerranée, enfonçant son éperon aigu dans les eau.\ brillantes du Port-de-Vénus, refuge hospitalier toujours ouvert aux rouliers de la mer. C'était un émerveillement : le cheval hennissait comme s'il avait voulu crier son admiration, son étonnement, sa curiosité.

Par des pentes insensibles le sentier descendait à travers des vignes pierreuses et des bouquets d'oliviers jusqu'à la nilUi Pcdilinnuiu ( Pé/illa-de-la-Hivière), ancien domaine gallo-romain, riche de fruits et de légumes, fécondé par les eaux de la Tet. La vHhi était maintenaui la propriété de Rotrudis, la fille de Héra, ce premier comte de lîarcelone nommé par Charlemagne, destitué plus tard pour avoir essayé de soulever les Goths de la Marche contre la domination franque. Un peu plus loin le jeune cavalier longea la vUUi Coriiclianum (Corneilla-de-la-Hivière) <lont le nom évocjuait le souvenir de cette (iens Cornclia de Home (|ui, au siècle d'Auguste, comptait plus de quatre cents familles ré[)andues dans les provinces de l'Kmpire.

De grands panaches de roseaux marquaient la rive du fleuve que l'on traversait sur un pont de bois .pour arriver à la villa de Milliariis, ainsi appelée d'une de ces bornes milliaires placées sur les routes par les Romains et destinées à indiquer les distances. A quelques pas de la villa passait la Via Confluentana, qui devait conduire notre cavalier jusqu'au Château d'Arria.

La route obliquait brusquement dans la direction du Canigou. A gauche ondulaient les collines des Aspres avec des habitations disséminées sur leurs pentes boisées de chênes-verts, de genêts jaunes et de bruyères roses, tandis que la roule traversait des cultures où tout rappelait la fécondité de la terre. Des paysans, serfs ou colons, passaient, regardant avec surprise ce beau cavalier qui leur était inconnu, et la physionomie de ces gens ne le surprenait j)as moins lui-même, avec leur corps sec et nerveux, un teint brûlé, un œil vif et perçant ; leur costume était simple mais pittoresque : une chemise avec un caleçon en toile de lin, une tunique légère et courte serrée à la taille i)ar une ceinture de cuir fauve; des souliers de spart ou espardenycs, un mouchoir de couleur noué sur la tête, assemblage bizarre qui faisait de ces hommes attachés à la glèbe roussillonnaise des èlres différents de tous ceux que .lofTre îivait connus.

Tout d'ailleurs lui parai.ssait étrange ici : ce ciel irréductiblement bleu, cet air d'une linq)i(Iilê si merveilleuse, ce grand soleil brillant et spleiididc. la nature si variée dans ses terrains. ses productions et ses aspects, lui présentaient comme un monde nouveau.

Il arriva dans un lieu ombrage de Irênes et «l'jiulnes; sous un

(À) LES GESTES DE JOFFRE d'aRHIA

re|)li (hi Ifirain il apcMxiil iiiu' fontaine d'où jaillissait un mince filet (l'eau i)ure ; il s'arrêta. La chaleur était accablante. Il ôta la bride à son cheval fatigué, et le laissa j)aitre par l'herbe verte. Assis à l'ombre, il se souvenait ; un allreux sentiment de tristesse et dabaudon le pénétrait lentement ; il songeait aux événements qui furent et aux événements qui devaient être; l'avenir l'appelait ; sa mère l'attendait ; et son imagination lui représenta en une vision précise l'horrible scène de la mort de son père. Ht Salomon vivait toujours ! C.omme réveillé en sursaut dun mauvais rêve, il se leva, résolu ; d'un bond il se remit en selle, et partit bride abattue.

A mesure (juil avançait, s'ouvraient de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue ; il traversa les odorants vergers d'Ille ; il fraïu'hil le col de Terranera où son père, vingt ans auparavant, avait culbuté et taillé en pièces une armée sarrazine dans un eflVoyable tumulte de voix humaines, et qui maintenant ne retentissait (pie du cri strident et étourdissant des cigales accrochées à des oliviers blêmes ; les arbres, les villas, les chapelles surmontées de clochetons, fuyaient avec une vitesse vertigineuse ; des vallées s'ouvraient, fraîches, profondes, amenant à la l'et les eaux claires du (^anigou. Mais .lolTre ne voyait plus rien ; il allait, il allait encore sur le chemin poudreux.

C.e|)endant la vallée se faisait plus large ; une plaine en forme de cir(jue s'étalait où tout était magniliquement vert, et, de ces prairies, de ces vergers se détachaient les bâtiments d'une vaste ferme : c'était la villd Prcilas. autre possession de l'abbaye de Notre-Dame de La tirasse. A gauche s'ouvrait la vallée du

Llitrâ', exquise de fraîcheur, longue enfilade de verdure dont les pentes revêtues de grands bois allaient se rattacher aux vastes forêts de pins de la vallée de Balatg enserrée par les lignes pures et majestueuses du Canigou. Le mont s'élançait d'un jet vers le ciel lumineux avec cette netteté particulière inconnue aux régions du Nord.

Pendant qu'il contemplait ce spectacle sublime, son cheval, maintenant au pas, était arrivé à un tournant, et, soudainement, le château d'Arria apparut de l'autre côté du fleuve, fièrement campé sur son immuable rocher. Joffre n'en avait gardé aucun souvenir, l'ayant quitté alors qu'il était tout enfant dans les bras de sa mère, mais d'instinct il le reconnut ; il sentit que ce lieu tenait j)rofondément à son âme, et il pleura. « Il est natuiel il tout homme et à toute créature, dit le chroniqueur, d'aimer sa patrie et les lieux qui l'ont vu naitre ».

La vie semblait s'être retirée de ce charnuint coin de terre, pourtant habité. Au bas de la côte le lleuve courait bruyant et rapide sous l'épai.sse ramure des aulnes ; la gorge d'Embulla, <l'oii elles sortaient, déjà envahie par l'ombre du soir s'ouvrait comme une gigantesque caverne ; à l'Occident, le soleil, à son déclin, .s'effondrait derrière les montagnes de Madrés, et on aurait dit que tout le ma.ssif flambait. L'air se rafraichissait. JofTrc traversa le fleuve sui- le vieux poul romain de la Vid (lunjUicnlmui et monta au château.

' Nom df la rivière de T.iiiriiiyH, fjui passf ii Saint Mi(|i(l-dp-(^uxa nt <» Oj<lalr-t pour se jeter dans la Ti-t fii fimoiil de i'radi-s. (>'csl le I.Ulnanus niarisMimuM flucuAu^ d'an dociiiiHMil (l<- l'époque. Le iiit'^mc docuiULMit appelle le Canigou rti^lifrriinn» et nominal ixxnnun M<m» Caneyo.

62 i.KS r.KSTKS i>K .lOFinr. d'ahhia

Il n'eut pas beaucoup de peine à se faire reconnaître par les jfcns j)réposés à la garde et à rcntretien de la vieille demeure familiale, mais il leur recommanda la plus grande discrétion, car personne ne devait connaître son retour. C.es braves serviteurs étaient dans un élonnement extrême : c'était donc là cet enfant qu'ils avaient vu naître, maintenant devenu un bomme, grand, large d'épaules, fort et beau avec ses blonds cheveux, ses joues pleines et sa ligure rose ! D'une voix émotionnée la vieille femme du portier disait au jeune Poilu les petits événements de leur existence depuis que les maîtres et seigneurs d'Arria étaient absents, et .loffre, très amusé et bienveillant, écoutait ces récits empreints d'une naïve simplicité.

COMMENT .lOri RE LE POILU, DE RETOUR A BARCELONE,

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