‹ Les gestes de Joffre d'Arria et de son fils Joffre le PoiluChapitre 24 sur 30 · SUR LE MONTSERRAT UNE IMAGE DE LA SAINTE YIERQE · texte numérisé non relu

SUR LE MONTSERRAT UNE IMAGE DE LA SAINTE YIERQE

eux jeunes bergers de Monistrol, village situé au pied du Montserrat, gardaient leurs troupeaux sur cette montagne. Chaque samedi, la nuit venue, ils voyaient sur l'un des pics les plus élevés une grande clarté qui paraissait produite tant()t par des aigrettes de feu jaillissant des rochers, tantôt par une pluie d'étoiles ; en même temps se faisaient entendre des sons mélodieux pareils à ceux d'une harpe ; un chant ravissant s'élevait et retentissait dans les rochers d'alentour; cette musique, ce chant qui volaient ainsi dans l'air, c'étaient la musi(|ue et le chant des Anges du Bon Dieu, et ce concert céleste se continuait jusque vers le milieu de la nuit, au moment où cessait la grandiose illumination. Les jeunes heigers racontèrent à leurs parents ce cpi'ils avaient vu, a.ssurant qu'il leur avait semblé voir le Paradis et le Ciel ouverts devant eux. L'évéque de Manresa, informé de l'événement, comprit tout <lc suite qu'il se passait qncifjue chose de surnaturel dans la montagne. Il ordonna pour le dimanche suivant une procession solennelle où marcheraient le clergé et les habitants du diocèse.

î)() LES GESTES DE JOFFRE D'aRHIA

Toiil le moiule se mit en prières demandant à Dieu de faire connaître l'explication du prodige, et l'évèque envoya les jeunes bergers vers le lieu où ils l'avaient vu se produire. Agiles comme leurs chèvres, ils grim])èrenl par les escarpements de la montagne et atteignirent une esplanade où s'ouvrait une grotte dont l'entrée était à peine visible tant les ronces l'avaient envahie. Ils y entrèrent pourtant et, à leur grand étonnemenl, ils aperçurent une statue de la Heine du Ciel, car la grotte était inondée de lumière ; ils en retirèrent la divine image et, par de longs cris de joie, annoncèrent leur découverte aux iidèles.

Soutenu par deux de ses prêtres l'évèque rejoignit les jeunes bergers et se mil aussitôt à chanter les louanges du Seigneur devant l'image sacrée. Ses dimensions permettaient de l'emporter facilement; l'un des prêtres la i)ril dans ses bras et le petit cortège se mit en devoir de redescendre. Ils marchaient depuis un moment lorsque arrivés à un terre-plein, le prêtre qui portait le précieux fardeau se vil obligé de le déposer à terre, et tous les efforts que l'on fit pour le soulever furent vains : la statue s'était faite de plomb ; elle semblait scellée au sol. L'évé(iiic et les |)rélres comprirent alors que la volonté de Dieu était (juc l'image sacrée restât en ce lieu. De concert avec l'évèque, .loflVe, (jui était présent, décida de faire édifier une chapelle en cet endroit et d'y exposer la Sainte Image à la vénération des fidèles.

Cette statue, les chroniqueurs catalans l'ont appelée » la Perle de Catalogne », mais le peuple, plus simpliste, lui a donné un nom tiré de sa figure, qui est noire, et l'appelle La Morencta.

.folTre le Poilu consacra la nation catalane à la Vierge de la

Montagne fulgurante, si bien que, à partir de ce jour, la Moreneia est devenue la Vierge spéciale protectrice de la Catalogne, car la belle légende est allée en grandissant à travers les siècles et a fait de tout un peuple le dévot de « la Vierge de Montserrat ».

La gent de Catalnnya maij nega sa mare : Fills som fois de la Verge que régna en Montserrat K

Per ço mentre que aqui 's diga à Catalnnya ô Espanya, Y mentre no s'eshnqiie d'un colp la Montserrat, Vos, Verge, sagrat tronô tindréu en la Montanya

Y 7 poble que' us estima Son I)eu .. y Ilnr, y patria, y vida, y Uibertaf^.

' SUvino Thoi y Codina. Dm // Pnlrin.

* TomàH FoHTrzA. A lu Vrrqf ih Unutiirrrat.

HISTOIRE DE JEAN GARI, ERMITE DE iMONTSERRAT ET DE HICHILDE, FILLE DE JOFFRE LE POILU

eu de temps après, cette montagne du Montserrat fut le théâtre d'événements plus miraculeux encore et surtout plus dramatiques.

Comme, ainsi qu'il plait à Dieu, nul ne peut avoir toute joie et tout contentement en ce monde, le Diable imagina de porter la désolation dans la famille de JofTre le Poilu. A cet eflet il dressa un plan véritablement infernal.

I^ belle et gente Ricbilde, fille du Comte, tomba malade; elle se tordait sur son lit, gesticulait et poussait de tels cris qu'on les entendait par la ville : on n'eut pas de peine à reconnaître qu'un démon lui était eniré dans le corps ! Ricbilde, si fraicbe d'ordinaire, avait j)erdu ses vives couleurs ; elle était toute pâle et blême ; le Comte et la Comtesse se désolaient ; le Palais retenlissait de lamentations ; le peuple était dans rallliction ; on implora la miséricorde du Seigneur par des Jeiines et des proces- .sions, mais l'élat de la jeune princesse empirait de jour en jour. Que faire? On porta la pauvre enfant dans les diverses égli.scs de Barcelone, mais les prières cl les exorcismes des prêtres furent im|)(iissants a chasser l'hôte malicieux rpii avait élu domicile

ÎM l.ES GESTES DE .lOFFRE d'aRRIA

dans ce beau corps de jeune fille. C'était assurément un démon^ (rinij)()rtanco cl Iclu comme un mulet de Ordagne : quand le prêtre lui ordonnait de sortir, il répondait par la bouche de la possédée qu'il n'obéirai! qu'aux ordics de Jean (lari, le grand ermite et serviteur de Dieu qui vivait dans une grotte du Montserrat, où Ricbildc devait passer neuf jours pour ([ue la guérisork tïil complète.

Là, en efTet. Jean (lari, oublieux du monde, faisait pénitence depuis plusieurs années et, de jour en jour, allait gagnant le Ciel par le chemin de la prière ; le Diable résolut de le perdre en lui enlevant le bénéfice de sa sainte conduite. Il avait donc imaginé d'envelopper le j)ieux serviteur de Dieu dans les malheurs qu'il j)réparait à la famille comtale.

Poursuivant son plan infernal, Satanas envoya au Montserrat un autre démon (jui |>rit la forme d'un humble ermite à barbe blanche et robe de pénitent, et qui s'installa dans une grotte voisine de celle qu'occupait Jean (iari. Le bon serviteur de Dieu ne se doutait point que ce nouveau venu à la vie solitaire n'était autre chose (pi'un démon vêtu de chair et habillé en homme, et pourtant il est bien vrai que rien de plus méchant n'était sorti de l'Knfer.

Bientôt des relations intimes s'établiront entre les deux anachorètes, cl Jean (iari, gagné par les pieuses pratiques du faux ermite, se fia comi)lètcment à lui et ne tarda pas à lui demander des conseils que le traître, pour le mieux tromper, lui donnait excellents.

Ce pendant, à Barcelone, la pauvre Bichilde souffrait el dépérissait, el le i)euple menait grand deuil. Quant au Comte et

à la Comtesse, ils faisaient peine à voir, car ils aimaient leur fille par dessus tout. Sur les conseils des prêtres et prélats du diocèse, Joffre la conduisit auprès de Jean Gari, auquel il exposa l'objet de sa démarche. Effrayé de l'étrange mission dont on voulait le charger, celui-ci se récria fort, protestant qu'elle était contraire à la vie solitaire qu'il avait fait vœu d'observer ; il s'offrait à opérer les exorcismes pour chasser le démon du corps de Richilde, mais il ne pouvait se résoudre à garder la jeune /illc avec lui pendant neuf jours.

.loffre employa toutes les prières pour iléchir le solitaire, puis, sourd à ses respectueuses et légitimes protestations, il se retira il Monistrol, laissant sa fille auprès de lui. Le faux ermite, qui avait tout entendu, se frottait les mains en signe de joie, attendant le moment propice pour sortir de sa retraite et commencer ses maléfices.

Jean (iari, pris de pitié devant les souffrances de la malheureuse Hichilde, commença ses exorcismes. Bien que les démons soient accusés de n'être point très exacts à tenir ce (|u'ils promettent, cehii (jui tourmentait l'esprit et le corjjs de Hichilde fut fidèle à sa parole: il sortit, et la jeune (iUe, comme par enchantement, reprit sa santé et sa beauté. Alors le traître se relira chez le faux ermite, son compagnon d'Ijifer, et lui (hl en .siil)stance : « Jean (iari m'a vaincu : à loi incombe \v soin de me venger en accomplissant les ordres cjue l'a doiincs M.iilie Salnnas 0. Kt il disparut.

I/autre se mil aussitôt à l'd'uvie. H .'ili.i trouver .k'.in (laii <|ui, en ce moment, consolait la jeune lille avec charité en des conversations dévotes et .spirituelles, lui ciiseignaiit à prier Dieu

96 LES r.ESTKS ni-: .ioffre d'arria

et lui iiionlranl le chemin à suivre pour i{agner la gloire et les joies inelTables du C.iel. Le faux ermite félicita Jean Gari de la victoire qu'il venait de rempoi'ter sur le Diable dont il dit pis que pendre. Les jours suivants, et jjcu à peu, Jean Gari ouvrit son cœur à la parole du Malin, et les mauvais conseils s'y insinuèrent aussi par degrés. L'ennemi de toute vertu excita, aiguisa ainsi l'appétit charnel et sensuel de sa victime, si bien que le malheureux ne pouvait plus écarter ses yeux cl son esprit des charmes de la belle donzellc. Vainement il essaya de résister, il voulut fuir, car la fuite en ce cas est le véritable remède contre le Diable ; mais le traître, interprétant à sa façon les Saintes Ecritures, lui démontrait que le péché de luxure n'était qu'un vain mot. La tentation de la chair finit par avoir le dessus, et le malheureux .lean Gari devint amoureux fou de la belle Hichilde ; il s'unit à elle de force, puis, hors de lui-même, égaré, il lui trancha la tête et enterra le cadavre 1

Aussitôt le faux ermite accourut : avec une crudité diabolique il lui représenta l'énormité de son crime et le terrible châtiment qui l'attendait ; il le couvrit d'injures en ricanant ?t disparut ; Jean Gari sentit alors une violente odeur de soufre autour de lui. Plus de doute, il était la victime du Diable ! Le pauvre serviteur de Dieu aperçut en ce moment toute l'étendue de son malheur.

Que faire, que devenir? II résolut d'aller à Home tant pour confesser ses péchés au Souverain Pontife que pour fuir le juste courroux du Comte JofTre et de la Gomtesse Gunédilde, qui ne mancjueraienl i)as, les neuf jours passés, de venir chercher leur fille.

En effet, la neiivaine expirée, Joffre envoya au sommet du Montserrat quelques hommes de Monistrol avec mission de ramener la jeune Richilde, guérie sûrement grâce aux exorcismes de Jean Gari. Ils eurent beau chercher, fouiller toutes les grottes, ils ne trouvèrent personne, et personne ne répondit à leurs appels longuement répétés : le faux ermite, était redescendu triomphant en Enfer, et Jean Gari, tout enveloppé de honte et accablé de douleur, avait pris le chemin de Rome.

Ce fut à Monistrol d'abord, à Barcelone ensuite et dans toute la (^Htalogne, un deuil indicible ; de toutes parts s'élevèrent des lamentations ; la famille comtale était dans la consternation. On iiisait que le Diable, après avoir vaincu le Saint Ermite, l'avait emporté en Enfer avec la malheureuse Richilde.

Jean Ciari était arrivé à Rome où il jouissait d'une juste renommée de sainteté. Les portes du Palais Pontifical lui furent largement ouvertes, le Pape Etienne le reçut avec bienveillance en confession. A mesure que le serviteur de Dieu égrenait ses péchés, le Souverain Pontife donnait des signes inaccoutumés de répugnance, mêlés d'indignation, ((ui surprirent les prêtres présents, mais lrf)p éloignés pour entendre les abominations dont s'accusait le saint honnne.

Jean (iari l)atlit .sa culpe d'un cœur si repentant ((ue le Souverain Pontife fut pris de pitié pour celle lamentable victime de l'Enfer. Et qui serait miséricordieux si ne l'était pas celui qui représente sur la terre Notre-Scigneur Jésus-Christ mis à mort sur une croix pour racheter les péchés des hommes?

Le Pupe lui pardonna, mais il hii iin|)()s.'i une pénitence proportionnée à ses péchés : » Tu ne regarderas |)lus le Ciel,

î)8 LES C.ESTES DE JOFFRE u'aIUUA

lui ordonna-t-il, le Ciel que tu as olTeusé, el, puisque comme un animal lu t'es laissé dominer par la sensualité, comme un animal tu marcheras à quatre pattes : tu retourneras à la montagne où tu as commis tes péchés ; là tu ne mangeras que des herbes, et tu ne parleras à àme (jui vive ; ta pénitence durera jusqu'au jour où il plaira à Dieu de la faire cesser par le moyen qu'il choisira ».

Gari obéit. Les jours, les mois, les années passèrent, Jean Gari n'avait plus ligure d'homme : il était transformé en bêle ; tout nu, il se couvrit de poils ; sa barbe et ses cheveux avaient tellemcnl poussé qu'ils ne laissaient voir que deux yeux brillants comme deux charbons alhimés dans un buisson.

Il y avait bien six ans que le malheureux faisait sa pénitence dans le désert du Monlserrat lorsque le hasard vouhit que le comte JofTre le Poihi y vint chasser le sanglier, en compagnie de quelques-uns de ses chevaliers. Les écuyers el les veneurs découvrirent la grotte où Jean Gari s'était retiré lorsqu'il avait cnlen{hi les aboiements des cliiens el les cris des chasseurs.

L'un des veneurs entra dans la grotte, mais il recuhi saisi de frayeur. 11 dit ce qu'il venait de voir : une bêle immonde qui ne ressemblait à aucune autre, JofTre ordonna de la faire sortir, et comme les veneurs hésitaient, il les poussa vigoureusement et entra avec eux. La hèle ne bougeait pas, mais comprenant ce qu'on lui voulait, elle sortit lentement de la caverne. Tous furent d'avis que c'était là un animal sauvage d'une espèce inconnue, car aucun d'eux ne pouvait croire que ce monstre fût un homme. Ils décidèrent de l'emmener à Barcelone où il ferait sûrement l'admiration et l'étonnement de tout le peuple.

Un jour qu'il y avait fête au Palais comtal, Joffre, cédant aux prières de quelques-uns des invités, donna ordre d'amener la bête curieuse dans la grande salle où des jongleurs et des mimes faisaient pâmer joyeusement les convives : ce fut un cri d'horreur général ; tel qui, dans la bataille, avait regardé sans peur et bien en face le farouche Sarrasin, n'osait approcher ce singulier et vil animal. Cependant le montreur s'efforçait de rassurer les spectateurs, disant que la bête était inoffensive, et bientôt il n'y eut place que pour l'amusement et la curiosité.

Parmi ces spectateurs se trouvait la nourrice du deinier-né des enfants du (>omte .lofTre, le petit Miro, alors Agé de trois mois seulement. Klle lui donnait le sein en riant aux éclats, très amusée par les coups de bâton que le montreur administrait à la bête, résignée et immobile sur ses qua'tre pattes. A ce moment, l'enfant se détacha subitement du sein de la nourrice, tourna sa jolie tête vers ce hideux spectacle, et s'écria : " Helève-toi, Jean (iari, Dieu t'a pardonné ! »

Ce fut un coup de théâtre prodigieux, étourdi.ssant ; .Jean Gari .se leva sur ses pieds, leva la tête et les bras au ciel et se mit à pousser de grands cris, rendant grâces au Seigneur. La bête avait repris sa forme humaine, et .Ican Cari, le grand crniitc, le ferN'cnl serviteur de Dieu, réapparut aux yeux de tous tel qu'on l'avait connu sept ans auparavant. Il se traîna aux pieds de .loffre et de la Comtesse, leur confessa son crime, leur expliqua son voyage à lUimc, sa terrible j)énitence, implorant leur pardon. Ils ne pouvaient point lui refuser ce (|u'nn enfant de trois mois venait de lui accorder au nf)m de Dieu, mais ils

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