‹ Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier BayardChapitre 10 sur 13 · Chapitre quatriesme · texte numérisé non relu

Chapitre quatriesme

EN l'an mil cinq cens vingt ou environ, aul cune controversie fust entre le très chrestien roy de France et Charles d'Autriche, esleu empereur roy de Castille, à cause, comme les impérialistes dient, de messire Robert de la Marche, qui premièrement avoit délaissé le service du roy et puis print celluy du dict empereur, et de rechief délaissa l'empereur et revint devers le roy.

Durant ce temps, ledict Robert de la Marche, seigneur de Sedan, fist plusieurs courses au pays de l/ucembourg et sur les terres de l'empereur. Et pource que le dit seigneur de Sedan pour lors estoit retourné au service du roy, l'empereur pensoit que ce fust par le con-

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sentement du roy, laquelle chose les Françoys desnient totalement, et n'est vray semblable , car ce que fist le seigneur de Sedan estoit non contre l'empereur, ce disoit-il, mais contre le seigneur Demeri, lequel luy détenoit aulcunes places, dont, comme disoit, l'empereur ne luy avoit volu administrer justice. Qui fust la cause qu'il délaissa son service et revint au service du roy.

A ceste cause fust esmeu l'empereur et fist lever une moult grosse armée. Et d'icelle fust chief messire Francisque de Sitkingem qui aultrefoys avoit faict la guerre contre la cité de Volme, en Alemaigne ; en despit de l'empereur Maximilien et après fist la guerre contre le duc de Lorraine, et ung temps après rançonna la cité de Metz de vingt cinq mille florins d'or et leur brusla plusieurs villages. Ce Francisque estoit ung vray pirate de terre et vray tirant.

Ce Francisque de Sitkingem avoit prins guaiges, et s'estoit, deulx ans devant, faict pensionayre du roy de France. Néantmoins, ne laissa à prendre charge pour l'empereur, et

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leva bien de .xx. à .xxa. mille ou environ hommes d'armes, que le seigneur de Nansot conduisoit, et aulcuns Namurroys et Hennuyers vindrent bouter le siège devant une place forte dicte Moson, laquelle estoit gardée par ung noble et prudent seigneur, monsieui de Monmort, qui est frère de monsieur de Genlis en Picardie.

Mais ledict capitaine seigneur de Monmort entretint les ennemys par aulcuns jours et entre temps, advertit le roy comme il n'avoit pas assés vituaille dedans Moson, qu'il luy pleust luy commander qu'il vouloist qu'il fist. Le roy si luy manda que s'il veoit qu'il n'eust vivres assés ny gens aussi, qu'il rendist la place avecques la meilleure composition qu'il luy seroit possible. Laquelle chose il fist.

Et, durant le temps qu'il parlementoit avecques le seigneur Francisque et le comte Nansot, le roy envoya le noble Bayard à Mesières et force vituaille avecques luy. Et vint le noble Bayard à Mesières, Si trouva la ville moult foible et batable. Si fist une merveilleuse diligence de remparer les murs de la

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ville, et, pour donner couraige aulx massons et pionniers, charpentiers, guaignedeniers, portefays, luy-mesmes et tous ses gentilzhommes ordinairement portoient à l'une des foys, de terre, à l'aultre foys, de pierre. Et là, monstra qu'il avoit à bon droict le nom Terrail. C'est à cultiver et terre gouverner.

Quant les avanturiers et gens de pied virent le seigneur Bayard leur capitaine et ses gentilzhommes ainsi pourter terre et pierres sur leurs dos, si prindrent à grant cueur, et despuys le matin jusques au seoir, et la pluspart de la nuyt, si merveilleusement travaillèrent que en peu de jours tous les rampars furent faictz, tant de pierre que de terre.

Bientost après. Francisque et le conte de Nansot vindrent bouter le siège devant Mesières. Après la composition faicte à Moson avecques le seigneur de Monmort, si assiégèrent Mesières de toutes pars et batoient les murs merveilleusement ; mais ce qu'ilz abatoient le jour, le noble Bayard ramparoit de nuyt, et pource que le seigneur et vaillant Bayard print la charge de Mesières, plusieurs gros seigneurs

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dt France suyvirent le seigneur Bayard, comme monsieur de Mommorancy, monsieur de Montmoreau et plusieurs aultres.

Quant le siège eust demeuré environ quinze jours, le seigneur Francisque si envoya un herault au seigneur Bayard, assavoir mont s'il estoit deslibéré de soy delïendre ou vrayement se rendre par bonne composition. Et qu'il seroit desplaisant pour les grans bien qu'il avoit tousjours ouy dire de luy qu'il fust prins ou qu'il mourust pour la defïence d'une si foible et debille place laquelle n'estoit à tenir à homme d'esperit ny saige comme on peut veoir appertement.

« Et oultre plus, sçavés que le chasteau et ville de Moson estoit sans comparaison plus fortz de meurs et situation de lieu et de gens, aussi avecques prudent et saige capitaine, que Mesières qui ne peult tenir devant si forte et grosse armée que celle de l'empereur. »

Et que tout le regret qu'il avoit, c'estoit que le seigneur de Bayard qui tant est renommé par le monde print honte et deshonneur par tropt grande témérité et oultrecuydauce.

A ces parolles de Francisque de Sitkingem respond par lettres le noble Bavard, disant :

Seigneur Francisque,

J'ay entendu ce que m'avez mandé par le vostre hérault d'armes, A vostre demande, par droict n'avoir pas de responce. Néantmoins, ajjin que vous congnoissés que Bayard de France ne crainct Rossin ny grosse panse d'Alemaigne, vous respons à ce que, par hérault, m'avés mandé, c'est que la ville de Mesières n'estoit pas forte ny deffensable. A ce, je respons que, avant mon advenement, n'estoit pas grant chose ; mais, à ceste heure, à cause des vaillans et bons gendarmes et nobles seigneurs qui sont dedans, aymans plus honneur que vie, biens ny chevance, la tenons imprenable, et fussent les >iiurailles rués par terre. Et, à ce que rescripvés de Moson, si le capitaine de Moson eust esté si tost adverty que nous de vostre entreprinse, n'eussiez pas eust la peine de venir devant Mesières. Or, pleust à Dieu que Bayard avecques mes compaignons et nostre moniiion eussions esté à Moson à vostre venue, car vous

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fussiés retourner pillioter bien tost vos voisins en Alemaigne. Et congnoys bien, seigneur Francisque, que n'avés guière hanté la France, et que avés trop longuement hantés les poiles d' Alemaigne, et cuydés que Bayard soit quelque boutefeu de villaige, comme avés de coustume en Alemaigne. Or, Francisque, f aides du pys que vous pour r es et ne dormes guière la nuyt, car je vous prometz que Bayard souvent vous resveillera et vous gardera de vous reposer et vostre plaisir prendre.

Quant Francisque de Sitkingem eust receu les lettres de Bayard, si fut quasi hors du sens. Si dict :

— Certes, je n'eusse à pièce pensé que Bayard eust si rudement et hardiement respondu, veu la nécessité où il est, et en ung lieu qui n'est pas à defifendre à homme du monde,

— Certes, seigneur Francisque, respondit ung conte Aleman, vous ne congnoissés pas le capitaine Bayard. Et ne pensés pas l'endormir par parolles ; il a couru par tous les royaulmes chrestiens, et ne trouva oncques homme

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à qui il aye desnié combast, soit Cycilieu, Italien, Espaignol, ny aultre, de quelle région que il fust, et fussent Angloys, Flamans, Ennuyers, Brebansons, Escoussoys, ou Dannoys, et Souysses. Je vous asseure, seigneur Francisque, que jamais n'aurés Mesières, tant que le capitaine Bayard vive. Et attendes la mort de Bayard avant la prinse de Mesières. Car, tant qu'il sera en vie, n'y a Françoys avecques luy qui n'aye le cueur semblable à luy, et qui plutost n'eslise à mourir que faire contre le vouloir de Bayard. Et tous ceulx qui sont dedans Mesières sont tous Bayardz, tant que le noble Bayard sera en vie.

Quant le seigneur Francisque entendit ainsi le conte parler, si fust moult esbay et pourpensa par plusieurs moyens faire cautelleusement tuer le noble Bayard. A l'une des foys, luy mandoit de combattre six Françoys contre six des siens en leur présence ; à l' aultre foys, vouloit parler à Bayard ; mais Bayard, qui ne pensoit à aultre chose que à garder Mesières, vouloist tout, fors que sortir de la ville, et envoya plusieurs foys de ses gens à l'escar-

mouche contre les ennerays, et leur présenter combat. Mais Francisque ne demandoit que par cautelle decepvoir Bayard ; mais le noble Bayard congnoissant la malice et tyrannys de Francisque, qui n'avoit de coustume que de robber, piller et surprendre les gens, et homme sans conscience qui toute sa vie n'avoit faict guerre que à faulx tiltre et faulce querelle, ne tenoit conte de ses parolles, dont Francisque estoit moult esba3% et disoit qu'il n'avoit oncques homme trouvé si cault que Bayard, et, s'il estoit tel en armes que en cautelle, oncques ne fust son semblable.

Quand le siège eust demeuré long temps devant Mesières, et que Francisque vit qu'il ne proffitoit riens, et que oncques, de peur qu'il avoit de Bayard, n'osa donner ung assault à Mesières, non obstant que les bresches fussent grandes, si délibéra lever le siège de devant Mesières. Si print chemin vers la Picardie, tyrant le chemin de Guyse, et bouta le feu par toutes les villes et villaiges qu'il pouvoit prendre, sans prendre à mercy, boutoit hommes, femmes et petits enfans au feu et à

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l'espée, sans prendre à mercy créature du monde. Qui fust cause que les Françoys après boutèrent le feu par tout Hénault et tout autour de Valencienne.

W Comment le noble chevalier Bayard laissa Mesières et vint devers le roy et fust faict chevalier de l'ordre. Chapitre .v

APRÈS que les Alemans eurent levé le siège de devant Mesières, le noble Bayard bouta garnison pour garder la ville, et vint devant Moson qui, incontinant, se rendit au roy sans aulcune résistance Après, print chemin Bayard devers le roy lequel fust moult bien receu du roy et de toute la court. Et luy donna à celle heure le roy cent hommes d'armes en chief, car par avant, estoit lieutenant de la compaignie de monseigneur de L/Orraine. Et fist lieutenant de monseigneur de Lorraine le capitaine Pierrepon qui est

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homme saige, prudent et vaillant de sa personne, qui par avant estoit lieutenant de la compaiguie de monseigneur de Lorraine soubz le capitaine Bayard. Le roy, après qu'il eust donné cent hommes d'armes à monsieur de Bayard, oultre plus, luy donna, en signe de mémoire des nobles gestes qu'il avoit faictz, l'ordre de chevalerie de monseigneur Sainct Michiel, car les roy s de France font les chevaliers au nom de Sainct Michiel, comme les ducz de Lorraine au nom de Sainct George. Et portent les chevaliers de l'ordre du roy les coquilles sainct Michiel aulx cohers, semées comme ceulx de Flandres, la toyson d'or de Jason.

^ Comment le noble Bayard just avec le roy toiisjours en Picardie. Chapitre .vi

APRÈS que le noble Bayard fust sorti de Mesières et eust parlé au roy et receu l'ordre de Sainct Michiel, le roy, avec toute son armée, laquelle estoit moult belle et grosse, vint en Picardie contre ses ennemys ; mais Francisque et le conte de Nansot avec leurs lansquenetz et Namuroys et Hennuyers tousjours s'esloignoient du roy, et le roy les suyvoit tous jours.

Le Roy, avecques toute sa gendarmerie, passa une rivière fort estroicte, mais moult profunde, et fist faire ung petit pont de bateaulx, là oti passèrent tous en armes, et allèrent bien deulx lieues oultre la rivière. Et estoit Bayard tousjours des premiers, lequel courust jusques près de Valencienne. Et s'il eust esté suyvi, le roy, comme l'on disoit, eust prins Valencienne. Mais, à l'apétit d'aulcuns, print aultre chemin et les ennemys s'en aile-

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îent par aultre part, tousjours boutant le feu af fin qu'ilz ne fussent suyvis par les Françoys.

Ceux de Valencienne, quand sceurent que le loy estoit si près, furent fort esbays et pource que Bayard couroit jusques auprès, cuj'^doient estre prins et destruitz, et s'il eust esté suyvy n'eust arresté la ville contre les Françoys. Si lust alors Bayard moult extimé sur tous aultres. Et estoit le bruyt au campt du roy que si Bayard eust esté creu, les Françoys eussent prins sans grande résistance Valencienne, dont aulcuns capitaines, desplaisans de ce que Bayard estoit ainsi aimé et loué d'ung chescun, et que l'on disoit plus de bien de Bayard que des aultres, des lors conceurent contre Bayard grosse rancune. Et despuys eust les longs voyages, non obstant ce que le roy l'aimoit moult fort sur tous aultres, comme bien il raeritoit.

Quant le roy veist que les ennemys avoient prins la fuyte et avoient bruslé plusieurs villaiges, proposa s'en retourner en France et délaissa son armée dernierée, laquelle brusla plusieurs villaiges en Hénault pource que les

Hennuyers avoieut bruslé et guasté, tués et occis hommes, femmes, enfans, et bruslé les villaiges sur les Françoys. Et ne demeurèrent pas impugnis, car beaucopt plus en bruslarent les Françoys sur eulx. Vray est qu'ils n'estoient pas si cruelz au populaire. A ceste foys fust prins Hedin et la ville destruicte par les Françoys.

De ceste guerre, je me despor''e, car les Françoys ne sceurenL pas à ceste foys user de leur victoyre, ny icelle poursuyvre, à cause de plusieurs oppinions humaines.

De plusieurs batailles despuis faictes où fust le noble Bayard, je m'en desporte, car despuys la chasse des Ennuyers et Brebansons, le noble Bayard n'eust grant charge ny crédit. Et despuys ne fust chief en aulcun lieu de guerre, dont a esté gros dommaige à plusieurs qui encore s'en sentent et les leurs aussi. Car mieulx vault armée de cerf gouvernée par ung lyon que armée de lyons gouvernée par ung cerf.

^ De la mort du noble chevalier Bayard.

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