Chapitre .vii
AULX livres cy devant declairés, avons descript les gestes principalles du noble chevalier Bayard, et ay délaissé plusieurs nobles gestes d'icelluy pource que n'ay eu congnoissance d'icelles, délaissant aulx aultres qui viendront après nous matières de amplir et parfaire ce de quoy n'avons eu congnoissance. Car il est facille d'adjouster aux choses commancées.
Quant à la mort du noble Bayard en escripray assés legièrement, pource que de tristesse et de choses dolentes on ne peult escrire chose plaisante à lire, non obstant ce que la mort des justes soit meilleure sans comparaison que ceste vie transitoire.
Or, pour venir à icelle, dirons que l'an de grâce mil cinq cens vingt et quatre, le treschrestien roy Franço^^s volut recouvrer sa duché de Milan. Si envoya une grosse armée de la les mons et fist chief d'icelle monsieur l'admirai de France, lequel estoit de ceulx de Boisy. Si luy donna toute puissance comme à luy s'il y eust esté en personne.
IvCsFrançoysvindrent jusquesprès de Milan. I^a cité se fust rendue, mais, par aulcun conseil, les Françoys laissèrent la ville et se tindrent longtemps à Biegras.
Le roy alors estoit à Lyon, et ung soir, monsieur de Vauldemond, frère de monseigneur de Lorraine, estoit avecques le roy. Si luy dist le roy :
— Si voliés estre à la bataille, fauldroit partir bien tost.
Si pensant monseigneur de Vauldemont, lequel est prince jeune, plain de feu et courageulx, aux parolles du roy, si desliberast l'endemain partir en poste, laquelle chose il feist et n'eut loysir de attendre ses grans chevaulx dont fust gros dommaige, car il fust contrainct
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soy armer d'aultres harnoys que des siens, et chevaucher chevaulx par emprunt qui estoit cause qu'il ne pouvoit accomphr son vouloir.
Durant ce temps, monsieur l'admirai envoya le noble Bayard à ung villaige nommé Rebet, lequel n'avoit aulcune forteresse dont fut desplaisant le noble Bayard. Si luy dict :
— Monsieur l'admirai, vous me voulés envoyer en ung villaige près des ennemys, lequel est sans aulcune forteresse, et fauldroit quatre foys aultant de gens que j'en a}^ pour estre en seurté et le garder.
Lors luy dict monsieur l'admirai ;
— Seigneur Baj^ard, allés seulement, car sur ma foy je vous prometz que dedans troys jours je vous envoyeray force gens avecques vous pour garder Rebet, car je sçay bien qu'il n'est pas fort à garder à si peu de gens.
Alors partit le noble Bayard sur les promesses de monsieur l'admirai ; mais après plusieurs jours passés, le noble Bayard escript plusieurs lettras à monsieur l'admirai qu'il luy tint promesse, c'est de luy envoyer gens, car
il estoit en lieu suspect et moult dangereulx. Mais survindrent d'aultres affaires à monsieur l'admirai, parquoy différa aulcunement par aulcuns jours, dont mal en print à toute l'armée, et fust cause et le commencement de nostre mal.
Le noble Bayard estoit tousjours au guet et en doubte des ennemys, et fust moult desplaisant de ce qu'il veyoit que monsieur l'admirai ne luy envoyoit aulcun secours. Et en print si grant dueil qu'il en fust malade, tant qu'il print médecine, un jour. Et, par inconvénient, ce jour, les Espaignolz, qui tousjours avoient leurs espies, sceurent que Bayard estoit tout malade, si firent une grosse assemblée de gens pour surprendre Bayard et le prendre. Car il leur sembloit que si Bayard estoit prins, que la reste ne tiendroit rien, et avoient plus de peur de Bayard que de tous les aultres. Si vindrent de nuyt, chascun une chemise sus le harnoys pour soy congnoistre entre les Françoys.
Le noble Bayard qui tousjours se doubtoit, faisoit tousjours faire gros guet au tour de
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son logis, et si les aultres capitaines eussent faict ainsi, eussent beaucoup guaigné.
Quant ce vint au gros de la nuj^t, si vint le guet au seigneur Bayard, disant :
— Capitaine, vêla les ennemys en moult grosse bande, saulvés vous.
L-e seigneur Bayard qui, ce jour, avoit prins médecine, si se leva bien soubdainemenl et sonna son cousin Gaspar Terrail, seigneur de Bernin, si luy dist :
— Je vous prie que nos chevaulx soyent tost prestz, et que nous armons, et faictes amener nos chevaulx affin que soyons plutost prestz à nous deffendre.
Laquelle chose fust tost faicte. Si amenèrent leurs grans chevaulx bien tost et si se armèrent. Et n'eust loysir Bayard que de prendre seulement son armet, sa cuirasse, ses avantbras et ganteletz sans aultre arnoys.
Les ennemys, quant furent à Rebet, ne queroient que le logis de Bayard ; mais les espies ne sçavoient trouver le logis de Ba^'ard, pour ce qu'il avoit faict fayre des fossés par derrière son logis. Quant les espies virent les
fossés, lesquelz n'estoient pas le jour devant, perdirent la congnoissance de ce logis, parquoy furent deceuz. Et en querant le logis de Bayard, le dict Bayard et aulcuns aultres se armèrent et montèrent à cheval.
Alors vindrent les ennemys qui furent advertys des fossés, et rudement voulurent passer le fossé ; mais furent très fièrement reboutés par Bayard et par Bernin, tant que furent abatus plusieurs Bspaignolz dedans le fossé. Si ruarent sus de tous costés Bspaignolz, tant par derrière que par devant, que passa Bayard le fossé.
lyC villaige estoit plain des ennemys Si combatirent bien deulx heures de nuyt, que fust cause que plusieurs Françoys avoient loysir soy armer et se saulver.
Quant les Espaignolz virent que il n'estoit possible avoir Bayard, si se renforcèrent de plusfort que jamais.
Quand Bayard veist que les Espaignolz estoient tous après luy et que il les avait abusés affin que les Françoys eussent loysir de eulx saulver, si se retira, tous jours se deiïen-
dant d'eulx, et les ungs frappoit à dextre, les aultres à senestre. Si faisoit son cousin qui estoit fort, jeune, puissant et hardy, et firent tant qu'ilz se def firent de leurs ennem^^s.
Quant le soleil eust laissé les angles de la terre et fust apparu sur nostre orison, les Espaignolz furent moult desplaisans de ce que Bayard estoit eschappé ainsi vertueusement. Car ils cuidoient aussi bien le prendre comme f aisoient les Véniciens le roy Charles à Fornoue, Mais les hommes proposent et Dieu dispose les choses, et ne veult délaisser ses serviteurs au besoing.
Le noble Bayard ne perdit riens de son bagaige pource que il s'en doubtoit et, .v. ou .vi. jours devant, avoit envoyé tous ses coffres à Novarre, là où estoit or, argent et toute sa vaisselle et aultres bagues. Laquelle chose demonstra que Bayard se doubtoit tousjours de ce qui advint après.
A ce soir, les Espaignolz pillarent tout ce qu'ilz peurent trouver, et perdirent les Françoys de six à sept vingtz chevaulx non pas des meilleurs, mais de ceulx des serviteurs.
Car la résistance que fist Bayard pour les abuser fust cause que les capitaines et hommes d'armes montèrent sur leurs chevaulz et se saulvèrent.
Après la surprinse de Rebet, quelque temps après, monsieur l'admirai, voyant que ses gens avoient faulte de vivres, aussi qu'il ne proffitoit riens, si tint conseil qu'ilz dévoient faire. Si fust conclud pour le meilleur soy retirer. Je délaisse les parolles que eust Bayard au seigneur admirai, lesquelles ne servent de rien à la matière.
Alors, les Françoys se mirent en ordre et les Souysses avec eulx, monsieur l'admirai d'ung costé, monseigneur de Vauldemont de l'aultre, lequel, comme ung vray Lorrain, ensuyvant son ancestre le preulx Godefroy de Billon, se porta très vertueusement; monsieur de Vandenesse de l'aultre part ; Bayard le dernier, et au lieu le plus dangereux. Si marcharent à la retraicte vers la France.
Les ennemys, voyant la retraicte des Françoys, si marchèrent moult fièrement contre Françoys et boutarent leurs haquebutiers bien
quatre mille devant, et avoient beaucop haquebutes à crochet avec lesquelles deffirent beaucopt de Françoys. Et fut blecé monsieur l'admirai d'ung copt de liaquebute au bras. Lequel se porta ce jour moult vaillamment, car il estoit de sa personne bon gendarme, et dit-l'on qu'il tua de sa main celluy qui le bleça. Monsieur de Vandenesse fust aussi blecé d'ung copt de liaquebute dont après assés long temps morust, dont fust moult grant dommaige, car il estoit vaillant aulx armes, preulx et hardy.
Monsieur de Vauldemont estoit aussi tousjours des derniers, à l'une des foys, avecques monsieur l'admirai, à l'aultre foys avecques Bayard, faisant marcher les gendarmes par bon ordre.
Bayard, qui tousjours estoit le dernier de l'armée pour la conduyre à bon port, voyant derrière lu}' ses ennemys, si faisoit marcher en armes et defïence et par bon ordre. Les gendarmes ennemys, vo3^ant tenir si bon ordre aux Françoys, si furent moult esbahys et n'osèrent frapper sur eulx, ny les enfoncer. Si
tiroieut de leurs haquebutes à croches de loing, à pierre perdue.
Si vint uu coupt, par le vouloir de Dieu, frapper le noble Bavard par le my du corps.
Quant le noble chevalier sentist qu'il estoit ainsi blecé, si se fist descendre de cheval soubz ung arbre, si demanda ung prestre, pour soy confesser, et ordonna son testament estre f aict, ensuyvant celluy de son père Aymé Terrail, lequel avoit substitué après ses frères son cousin Gaspard Terrail. Si fist son exequuteur de son testament le seigneur d'Alegre qui estoit présent.
Quand le noble Bayard sentist que les ennemys venoient droict à luy, si dict à monsieur d'Alègre et à ceulx qui estoient presens :
— Monsieur, je vous prie saulvés vous et vostre compaignie, que ne soyés prins des ennemys.
— Certes, dict le seigneur d'Alègre, ne feray, car je ne vous laisseray point.
Alors luy dict Bayard :
— Si ne le faictes, me ferès très grant desplaisir, car je suys mort, et en moy nul n'a
remède, fors que de recommander mon âme à Dieu, et si ne veulx personne avecques moy, car bien tost rendray l'ame à Dieu auquel je prie que par sa saincte passion vueille avoir mercy de mon ame, et à ma JSn vueille pardonner, comme il fit au bon larron qui pendoit en croix avecques luy.
Alors print monsieur d'Alègre congié du
noble Bayard les larmes aulx yeulx, si luy dist :
■ — A Dieu, seigneur Bayard. Je prie à Dieu
tout puissant qu'il vous vueille avoir en sa
garde.
Quant le seigneur d'Alègre eust prins congié de Bayard, survindrent les ennemys. Si trouvèrent le seigneur Bayard qui faisoit sa complaincte à Dieu, laquelle j'ay bouté cy après au sixiesme livre.
Quant le seigneur de Bourbon, qui pour lors estoit chief des ennemys, sceust que Bayard estoit blecé à mort, si vint à lu}', et luy dict :
— Bayard, mon amy, je suis desplaisant de vostre inconvénient. Il fault prendre pacience, ne vous donnés melencolie. Je enverray quérir
les meilleurs chyrurgiens de ce pays et, à l'ayde de Dieu, serés tost guéri.
Quant Bayard eust ouy ces parolles, et l'eust congneu, luy dist :
— Monseigneur, il n'est pas le temps à moy de quérir les médecins du corps, mais ceulx de l'ame. Je congnoys que je suys blecé à mort et sans remède; mais je loue Dieu qu'il me donne grâce de le congnoistre à la fin de ma vie et derniers jours, et de congnoistre mes péchés, car j'ay suyvy toute ma vie les guerres et ay faict plusieurs maulx et péchés. Et congnoys bien que Dieu m'a faict plus grande grâce sans comparaison que n'ay mérité. Et prens la mort en gré et n'ay aulcune desplaisance ny regret à mourir, fors que je ne puis faire service aulcun pour l'advenir au roy mon souverain, et qu'il me le fault délaisser à ses plus grandz affaires, dont je suys très dolent et desplaisant. Je prie à Dieu le souverain que, après mon trépas, il aye telz serviteurs que je vouldroye estre.
Et après plusieurs parolles, luy dist :
— Monseigneur, je vous supplie, laissés
moy prier Dieu mon rédempteur et pleurer et gémir mes péchés, car je suys prest à luy rendre mon esperit.
Alors s'en alla ledict seigneur, les larmes aulx yeulx, si dict à ceulx qui estoient avec luy :
— C'est une chose piteable veoir le bon chevalier ainsi mourir, qui si noblement et loy animent a servy tousjours ses princes, roys de France sans aulcune reprehension. Bien est eureulx le prince qui a ung tel serviteur; et ne sçait la France ce qu'elle a perdu au jourdhuy, à ce noble chevalier.
Après que le seigneur s'en fust allé et eust donné charge à aulcuns de prendre garde de sa personne, bien tost après, rendit l'esperit à Dieu, disant :
— Mon créateur, qui m'as donné grâce estre du nombre des chrestiens et d'avoir receu ton sainct baptesme, et tes sacremens en recongnoissant la grâce que tu m'as faict, et à nature humaine de envoyer ton filz prendre nature semblable à nous au ventre virginal, lequel par nos péchés a volu prendre mort et
passion, et ressusciter de mort à vie, et puis monter aulx cieulx et seoir à la dextre, par icelle passion, te supplie et requiers avoir miséricorde et pitié de moy, et me pardonner mes péchés, lesquelz sont inumerables. Mon Dieu, je suis asseuré que ta puissance est plus grande et ta miséricorde que tous les péchés du monde ne sont énormes. Parquoy, seigneur, en tes mains, je recommande mon ame.
Et, en ce disant, rendit l'esprit à Dieu.
Après son trespassement, ceulx à qui le seigneur avoit donné charge prindrent le corps et le portèrent à l'esglise honorablement, et furent faictes plusieurs prières pour luy.
Quant celluy qui avoit tiré le coupt de hacquebute sceust que le chevalier Bayard estoit mort par son moyen, si fust moult désolé et triste. Si jura et fit serment que jamais ne tireroit ny tiendroit hacquebute, et mauldit plusieurs foys le premier inventeur d'icelle, disant :
— O malheureux ! Comme as tu ainsi faict
d'avoir, par un engin diabolique, tué le plus noble et vertueulx de toute chevalerie ! O misérable, comme pourray satisfaire envers Dieu avoir tué meschamment ung chief digne de conduire une monarchie du monde ! O triste désolé, que feras tu au résidu de ta vie, quant tu penseras et auras tousjours le ver et remors, de conscience d'avoir tué ung si noble chevalier ? O Espaigne la subtile, oncques par ta subtilité ni cautelle n'as sceu defîaire ny faire prendre fin à ce chevalier. Et moy, pouvre créature qui n'estoys digne luy dire ung seul mot pour luy déplaire, ung copt à l'aventure suys cause de la mort d'un si noble chevalier !
Après ces lamentations faictes, délaissa la compaignie des ennemys, et despuis ne fut veu entre eulx. Et ont dit plusieurs qu'il entra en religion, de dueil et desplaisir qu'il eust d'estre cause de la mort du seigneur
Quelque temps après, le corps de Bayard fut porté à Grenoble et fust par messieurs de la justice et les gentilz hommes du pays et
par ceux de la ville receu en moult honneur et grand dueil, plaint d'ung cliescun, tant de la noblesse que de messieurs de justice et du populaire. Et ne fust de vie d'homme tant regretté seigneur ny aultre d'ung chescun que le noble Bavard.
Après que fust le corps porté à Grenoble, fust mys au couvent et monastère des Minimes, le quel avoit fondé et faict ediffier monsieur Laurens Desalemans, oncle du dict Bayard, seigneur et evesque de Grenoble. Et, pource que er son trespas, le seigneur Bayard avoit ordonné estre sépulture, avec son père et mère au lieu de Grenion, furent assemblés les parens là oii il devoit estre inhumé. Et fust dict que pource qu'il avoit esté lieutenant du gouverneur du pays, et que Grenoble estoit le chief de la justice daulphinale, seroit meilleur qu'il fust ensepulturé au couvent des Minimes, lequel avoit esté construit par son oncle, monsieur de Grenoble, et ainsi fust faict.
Et furent les obsèques et funérailles faictes comme s'il eust esté, non ung heutenant ou
gouverneur, mais ung prince. Et furent faictes si solempnelles que, à cause que ne soye réputé avoir diminué d'icelles, me desporte pour le présent.
Le noble Bayard delà ssa trois frères, l'ung du monde, qui a succédé à luy, deulx d'esglise, l'ung evesque de Glandesve, l'aultre, abbé de Josaphat. D'aultre de son nom, n'a laisse, fors que son cousin, dont a esté parlé cy dessus, seigneur de Bernin, et deulx sœurs. L'une fust mariée au seigneur de la Bayete, l'aultre fust mère de feu le seigneur du Pon, qui morust devant Pavie.
^ Des quatre pretilx chevaliers lesquelz ont esté de nostre temps et sont sortis par naissance du Dauiphiné et ont esté heroiques en chevalerie entre les Françoys et Allobroges. Chapitre huitiesme.
DE nostre temps, avons congneu quatre vaillans et preulx capitaines natifz et procréés du Dauiphiné, et entre tous aultres moult estimés aulx armes.
lyC premier a esté le capitaine Montesou, de la maison de Clermont, premier baron du Dauiphiné, lequel long temps et de tout le règne de Charles VIII très chrestien a eu tousjours charge de gensdarmes, et puys fut lieutenant de cent gentilzhommes de la maison du roy, et après fust, soubz le roy I/Oys XII, capitaine de Lode en Lombardie. Du temps du roy Charles, eust charge en Picardie contre le roy des Romains Maximilian qui, despuis, fust empereur des Germains.
Une foys, ledit capitaine estoit en une petite
ville en Picardie, avec cent hommes d'armes françoys, laquelle estoit aulx frontières de Hénault. Et alors, les Flamans, Brabansons et Hennuyers estoient à dix lieues près, avec .xiiii. mille hommes de pied et bien cinq cens hommes d'armes. Si deliberarent les ennemys marcher de nuyt et venir bouter par emblée le siège devant icelle ville où estoit Monteson, de laquelle eut reprise fut le capitaine Monteson averty. Si appellat toutes ses gens et leur dict :
— Messieurs, j'ay esté adverty comme les ennemys doibvent partir ceste nuyt e1 marcher à toute diligence et nous assiéger et bouter le siège devant ceste place, laquelle n'est point forte ny deffensable contre une si grosse armée et puissance que noz ennemys ont. Je suys d'advis de nous armer tous et bouter en bon ordre et marcher contre eulx. Si les rencontrerons sur la miruytaulx champs. Ils ne se doubtent poinct de nous ny de personne. Si frapperons sur eulx à toute force et croy que Dieu nous aydera à les desbranler et rompre. Et vous prie que me suyvés.
Si les fist tous jurer de le suyvre sans point fouyr ny le delaysser, laquelle chose firent volentiers. Si partirent de la ville incontinent et sans deslay si marchèrent la nuyt tous en ordre. Quant vint sur la minuyt, si se approchoient fors des ennemys, lesquelz ne se doubtoient de riens. Quand furent bien près, si fist marcher le capitaine ses gens par bon ordre, si vindrent ruer sur les ennemys, cryant :
— France ! France !
Si fist sonner trompettes, tabourins et aultres instrumens et fist si gros bruyt, frappant sur les ennemys à une si merveilleuse impétuosité, que les ennemys pensoient qu'ilz fussent plus de deulx mille hommes d'armes au bruyt qu'ils menoient. Si furent si espoventés et surprins qu'i's ne sçavoient que faire. Alors le capitaine Monteson, voyant que les ennemys commençoient à desbranler, si ruât sur eulx en telle roydeur que les ungs il boutoit par terre, les aultres frappoit si oultrageusement, qu'il bouta leur avantgarde en fuyte. Si suyvit les gens de chevaulx .«i furieusement
qu'ilz ne sçavoient que faire, fors se rendre, et tousjours à plus fort frappoit que par avant sur Bnnuyers et Flamans, tant qu'il les rompit du tout. vSi print des prisonniers des plus grans bien deulx cens, si revint en sa garnison riche et mena avec luy ses prisonniers flamans et ennuj-ers et brebansons, desquelz il eust grosse rançon. Car, comme il m'a aultrefoys raconté à la maison de Sainct Pry, chieulx sa sœur, celle prinse des Flamans le remplist en richesse et fust cause que despuys il n'eut faulte d'or ny d'argent.
Ce noble capitaine estoit homme moien de corps, gros de membres, bien formé de joinctures, gros de cueur, difficille à vaincre, homme bénin à gens vertueulx, furieulx à gens inutiles et mal conditionnés. De sa libéralité, estoit libéral aulx affaires nécessaires et choses urgentes aulx domestiques, comme banquetz ou maison voluptueuse, tenoit plustost du chiche que du prodigue, aymant honneur plus que richesses aymant richesses plustost que pouvreté, qu'estoit la cause que des saiges et prudens estoit estimé libéral et
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magnifique. Et des jeunes prodigues et indignes, estoit réputé chiche et avare et plein de ténacité. Quant à ce que j'ay congneu de luy, je peux dire qu'il estoit envers moy magnifique, Hberal, plein de toute noblesse.
Ce noble capitaine, après la mort du roy Charles .vii., fust par les favoristes et par ceulx qui estoient auprès du roy lyOys .xii. moult elongné du roy et eust plusieurs adversaires contre luy. Si luy mandèrent ses parens et amys qu'il ne vint point devers le roy, pource que le roy estoit mal informé de luy et que l'on avoit dit plusieurs parolles contre luy.
Quant le capitaine Monteson entendit que le roy estoit mal informé de luy, comme luy sembloit, si dist :
— Certes, je suys moult esbahy du roy, lequel est prince moult sçavant et qui congnoit le monde et scet que j'ay loyalement servi son prédécesseur le feu roy Charles, comme il se méfie de moy, et si je luy ay esté contraire comme duc d'Orléans pour mon souverain seigneur le roy de France de ce ne
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doibt pas estre desplaisant, car je suys vray fidèle aux roys de France contre tous aultres, et seray tant que auray vie, et fust contre ses frères, enfans ou aultres. Car je ne recongnoys que ung seigneur roy de France, n'ayant respect à aultre, soyt frère, ny filz ou aultre de son sang.
Et alors print son chemin droit à Paris, là oii le roy faisoit son entrée, et se présenta au roy de prime face, sans procureur ny médiateur. Si luy dist :
— Sire, Dieu vcus doint bonne vie, longue et toute prospérité royalle, telle que la pourries par soet à Dieu demander.
Quant le roy le veist et ouj-st ainsi parler, le regarda d'ung très maulvais rcgart, si luy dist:
— Monteson, comme avés eue la hardiesse vous présenter devant moy, veu que sçavés que avés tous] ours esté contre moy envers le roy Charles, dont Dieu ayt l'ame ? A peu ne tient que ne vous donne à congnoistre que ne ne devés estre si oultrecuydé de vous présenter devant ma face. Allés, et que je ne vous voye jamais.
— Sire, dist Monter on, je vous prie que vueillés ouyr ma parolle, et puis suis content de vostre sentence. Sire, vous sçavés que par le temps passé, j'estoye au service du roy Charles et son vassal et né en ses terres, et tous mes parens. Je n'estoye en riens subject à vous ny n'avoye à vous serment, ny office de vous. Si je servoye le roy Charles, mon souverain contre vous en Bretaigne et ailleurs. De ce, ne debvés estre desplaisant, car aultant en feroye pour vous si avois faict serment à vous et estoye en vostre service contre tous aultres, et fussent-ilz vos frères et enfans.
Quand le roy entendit ainsi subitement et avec grand couraige respondre le capitaine Monteson, si luy dist :
— Monteson, ostés vous de devant moy, et bien tost, car aultrement vous feraj- mal content.
Si lui respond Monteson ;
— Sire, puisque ainsi est que ma présence vous desplaist, je prens à tousjours mais congié de vous. Je prie à Dieu qu'il vous doint sa grâce.
Si s'en part incontinent et s'en va de Paris
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soubdainement. Ses parens et amys luy dirent qu'il ne debvoit ainsi partir et laisser le roy, et que le roy seroit par ses amys adverti du tout. Si respondist Monteson comme saige et prudent :
— Certes, mes amys, je congnois que ne sçavés comme le subject doyt craindre son prince et fouyr son ire. Je ne futz oncques en bataille ny journée de guerre, si forte fust elle, que eusse si grant peur ny si grant craincte que j'ay au jourdu}'^ eue, quant le roy a parlé à moy. Et m'est souvenu de ce que disoit le roy des Gotz de l'empereur de Constantinoble, quant il dist que le Dieu terrien estoit l'empereur. Ainsi certes, le Dieu terrien, en France, c'est le roy, et ne seray asseuré de ma personne, veu les parolles que le roy m'a dictes, que ne soye hors de son royaulme.
Si monta à cheval délibéré, laisser tous ses biens et aller hors le royaulme, querant sa fortune en aultre province ; et avecques lm% a voit plusieurs gentilzhommes tous jeunes, plains de feu et de jeunesse, tant de Bretaigne, Picardie, que d'aultre part, lesquelz avoit tousjours nourri avecques luy.
Quant il fust parti de Paris avec plusieurs jeunes gentilzhommes, comme desplaisant de ce qu'il luy failloit laisser la France et sa nation, où il estoit moult extimé et aymé d'ung chescun.
Le roy, qui estoit saige et prudent entre tous aultres princes, si demanda qu'estoit devenu Monteson. Si luy dirent comme -il s'en estoit allé très desplaisant et triste avec plusieurs jeunes gentilzhommes. Si pourpensa le roy et cogita en luy les parolles qu'il avoit dictes à Monteson, considérant les façons de luy, et comme il estoit homme de gros couraige, extimé en armes aultant que homme de son royaulme ; si considéra que ceulx qui de luy avoient parlé n'estoient pas gens pour le maintenir ny si vaillans ny bons serviteurs que Monteson, considérant que homme de renommée si ne peult beaucoup ayder, mais peult nuyre, car il est plus facille à nuyre que n'est à pouvoir ayder, pource que la négative est plus forte que n'est l'affirmative. Si envoya querre incontinent le roy un gentilhomme des plus familiers de luy, si luy dist :
— Sçachés diligemment quelle voye a prins
Monteson, si allés devers luy et luy portés mes lettres, et si lu}' dires qu'il revienne devers moy incontinent et sans deslay. Et que le traicteray beaucoup mieulx que ne fist oncques le feu ro}^ Charles. Et lu}- donnés telle asseurance qu'il soit contant.
Incontinent le gentilhomme montast à cheval, si print le chemin de Lyon, et trouva le capitaine Monteson, lequel couroit à demy poste pour la craincte du roy. Si luy présenta les lettres du roy et luy dist sa credance. Avoir leues le capitaine Monteson les lettres du roy, si fust moult en doubte s'il devoit retourner devers le roy. Après plusieurs choses considérées, disoit en soymesme :
— Celtes, je congnois le roy prince sçavant, saige, prudent, lequel a beaucoup veu et tousjours a tenu sa promesse. Je doibs aller devers luy et oster de devant mes yeulx toutes les parolles qu'il m'a dictes.
Et par ainsi, retourna devers le roy, auquel le roy fist le meilleur racueil que l'on pourroit faire à homme.
A ce jour, le roy demonstra aux gentilz-
hommes comme vérité, loyaulté, amour envers son prince sont tousjours préférées aulx injures, malveillances, malignités du temps passé.
Apres que le capitaine Monteson fust de retour, le roy lyoys ayma et eust en extime autant ou plus que capitaine de France, et luy donna tousjours charge des principaulx affaires de France quant aux armes.
De ce vaillant capitaine, je ne veulx plus parler, car si vouloie descripre toutes ses gestes, conviendroit faire ung volume plus grant que ne pourroie avoir loysir pour le présent. Mais pource que aultrefoys l'ay congneu et ay de luy eue grande familiarité, ay bien voulu descripre aulcune chose de luy, layssant à ses nobles parens la charge de faire amplier la reste de ses nobles gestes. Certes, je ose bien dire de luy que oncques Aristide, Lisander, Alcibiades ou vrayement Pausanias ou Epaminundas de Thebes ne furent jamais si dignes de commendations que ce noble Monteson.
I^e second preulx chevalier Delphinois dont j'ai eu congnoissance et famiharité, dont je puys
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seurement parler escripre, a esté le seigneur d'Uriage, dict pour lors du Molar de la maison Desalemans, laquelle maison Desalemans a plusieurs branches, comme la maison de Champs d'Uriage, de I^avar, Delers et aultres, dont estoit descendu la mère du noble Bayard, Helayne des Alemans.
Le seigneur du Molar estoit moult beau chevalier, grant de corps, nerveulx de membres, grant et large de poitrine, puissant de sa personne, hardy de cueur, doulx et gracieulx à ses voisins, et, par renommée de son temps, ung des plus fors et robustes du royaulme de France.
Et ce me faict dire et affermer que quant messire Claude de Vaudrey, lequel pour lors que le roy Charles VIII estoit en la fleur de son règne, ledict messire Claude de Vaudrey, Borguignon, lequel estoit au service du roy des Romains, despuys empereur Maximihan, et de son fils, le feu roy de Castille, Philippe, pour lors archeduc d'Aultriche, lequel messire Claude, pour l'honneur de son prince et pais, pria le roy Charles VIII luy donner congé et
permettre de tenir combat et joustes en sa cité de Lyon sur le Rosne à tous jeunes chevaliers et gentilzhommes venans de toutes provinces, et ce est pour donner exercice et exemple aulx jeunes gentilzhommes et soy exercer en la discipline militaire. Laquelle chose volentiers luy ottroya le roy, pource qu'il estoit prince Hberal et debonnayre, aymant toute noblesse.
Si tint messire Claude les rans et joustes à tous gentilzhommes à Lyon, de là le Rosne en la terre delphinale, et moult bien et vertueusement se pourta comme chevaleureulx et expert aulx armes.
Quant le seigneur d'Uriage que, pour lors, on appeloit le seigneur du Molar, sceust que ung Borguignon si fort clamé et extimé par tout le monde estoit venu au Daulphiné tenir les joustes et les rans contre tous venans, luy sembla que ce eust esté deshonneur au pa5^s du Daulphiné s'il ne trouvoit rencontre à tout le moins semblable à luy. Si délibéra combattre à luy et bouter sa personne contre la sienne. Si luy rescript en ceste manière :
Messire Claude de Vaudrey, J'ay sceii comme avés faict crier les joustes et tenir rans des armes à tous et contre tous gentilzhommes de toutes nations en ce pays du Daulphiné duquel je suys, par origine et naissance, vray zélateur et amateur, et, à ceste cause et pour l'honneur du pays, je suys délibéré iing tel jour exposer ma personne contre la vostre. Je suys jeune et non encore bien expert aulx armes, désirant apprendre des vieulx et anciens chevaliers comme en avés le bruyt et renom. Et c'a esté la cause laquelle m'a esmeu à combattre ung si redoublé et invétéré chevalier en la discipline militaire trescientifique. Mays d'une chose proteste avant toutes choses, que le combat de vostre personne à la mietine sera par oultrancc et non en aprentis aulx armes, mais comme ung gentilhomme contre ung aiiltre de semblable qualité. Et à tant, prie nostre seigneur à vous et à moy donner selon son bon vouloir, et à la par fin, sa grâce.
Escript a Sainct Prye, à deux lieues de Lyon, l'an de grâce mil. cccc. xci, par le seignevtr du Molar Desalemans.
Quant messire Claude, tres-redoubté chevalier, sceust le vouloir du seigneur du Molar, congnoissant le cueur delphinal, et aussi la force, jeunesse enflambée de colère, puissance, hardiesse, et qu'il avoit affaire à ung aultre Hector Troyen en corps, à un Achiles en hardiesse, à ung aultre Theseus en jeunesse ardente, enflambée de la gloire romaine, si print à considérer en soymesme et pourpensa que ce seroit folye à luy ainsi aventurer sa vie et bouter en dangier sa personne, laquelle estoit congneue par tous royaulmes, et que la famé et bonne renommée de chevalerie par luy acquise en plusieurs royaulmes bouteroit en dangier d'estre deshontée et annullée par ung jeune gentilhomme plein de feu et hardiesse au commancement de ses armes, si délibéra non accepter le combat, si luy rescript que, quant à luy, il estoit venu à Lyon et en France comme amy et voisin, non pour murtrir les gentilzhommes, ny pour faire violence, mais pour instruire les jeunes gentilzhommes aulx armes.
Quand le seigneur du Molar eust congneu
le vouloir de messire Claude de Vaudrey, si îust moult desplaisant. Si ne délaissât venir au champt tout armé, prest à combattre. Si cria plusieurs foys :
— Messire Claude, où estes vous ? venés et ne vueillés craindre un homme jeune aulx armes.
Mais mese^ire Claude ne se montrast aulcunement. Si protesta devant tous les assistans monsieur du Molar contre messire Claude de Vaudrey, si le poursuyvit bien dix ans par justice, et à la parfin, fust condampné messire Claude, et fust dict que il combattroit par arrest, lequel fust exécuté après, mais non pas pai force d'armes, mais amiablement, et demeura l'honneur à Monsieur du Molar. Lequel Molar, despuis, se trouva en plusieurs batailles. A la parfin, morust d'un coupt de hacquebute à la cruelle et sanguinolente bataille de Ravenne, avecques le seigneur Gaston de Foix, preulx et hardis duc de Nemours, et avec plusieurs aultres capitaines, comme monsieur de Alegre et ses deulx fils, avec le vaillant capitaine Jacob, Aleman, et le capi-
taine Maugeron, et aultres plusieurs, dont fust ung merveilleux dommaige pour les Françoys. Comme fust aulx Athéniens du vaillant et saige Thrasybulus, lequel de constante foy envers la chose pubHque, magnificence de couraige, comme recite Aemylius Probus, surmontast tous les Athéniens.
Aussi, ce capitaine Molar, de son temps, estoit magnanime de couraige sur tous aultres. Et si tu lisois la vie de Conon, illustre Athénien, ou celle de Dion, de Siracuse, ny celle Yphicrates ou Chabias, Athéniens très illustres, ny celle de Pelopidas, de Thèbes, ou vrayement icelle Agesilaus, Lacedemonien, princes dignes de perpétuelle commendation, et tu les pouvoies toutes nombrer, encore croije que les prouesses du capitaine Molar toutes icelles surmonteroient.
Duquel Dieu, par sa grâce, vueille l'ame avoir en son royaulme.
Le tiers capitaine de nostre temps Delphinois a esté le capitaine Franço5'S Champier, natif du Pontbeauvoisin, dont la moytié est
eu Savoye, l'aultre moytié au Daulpliiné. Cestuy fust, du temps du roy Charles .viii., lieutenant de cinquante hommes d'armes soubz le seneschal de Beauquaire, lequel alast avec le roy Charles à Naples, et estoit homme grant de corps, grande poitrine, homme puissant de sa personne sur tous aultres de son temps : ung aultre Pyrrhus ou Acliillcs en cueur et proesse.
Quant le roy Charles eut prinse la cité de Gaieté, fist le Capitaine du Chasteau le dict capitaine Françoys Champier, et luy donnant charge de tout le pays autour, et alors print ledict capitaine avec luy mon frère ayné.
Après que le roy Charles eust délaissé le royaulme de Naples, et s'en fut retourné en France, le ro}' Phederic si reprint Kaples, la Poille, Calabre, Salerne et aultres cités du pays ; si vint bouter le siège devant Gaieté, là où ne firent riens, car ledit capitaine tint, maulgré tous les Napolitains, presque deulx ans le chasteau de Gaieté. Si les rebouta plusieurs foys, et ne l'eussent jamais prins par force, et tant qu'ils eurent vivre, tindrent Gaieté.
Mais le capitaine qui tenoit la ville de Gaieté fit composition avec les Napolitains, et ne volust oncques à ce consentir le capitaine du chasteau Champier. Et tint le chasteau bien dix moj's après que la ville fust rendue.
Durant ce temps, le roy Charles estoit en France, lequel morust bientost après. Quant le capitaine Champier entendist et congneust qu'il ne pouvoit avoir secours du roy et que les vivres leur defïailloient, non obstant ce que les ennem3's cuydoient qu'ilz eussent vivres assés, si fist le capitaine Champier une composition avec les Neapolitains moult à son avantaige, c'est que les Françoys s'en iroient avec tous leurs biens, et meneroient avec eulx tous leurs prisonniers. Laquelle chose fust conclue. Mais, ainsi que le capitaine, qui estoit homme preulx et hardy, puissant de corps, plein de cholère, voulut monter sur mer, les Neapolitains, comme faulx, desloyaulx et meschans à grosse puissance, volurent corir sur les Françoys et les defïaire.
Mais le capitaine, comme ung aultre Hercules de Lybie, avec ses gens qui estoient bien petit nombre, comparé aux NeapoHtains, les
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reboutat d'uue si merveilleuse fureur, qu'il en clef fit ung grand nombre, et le résidu bouta en fuitte.
Quant le capitaine vit les ennemys ainsi fouyr, si se mist sus mer avec cinq cens hommes de guerre sur ung navire que l'on nommoit la Motonière. vSi prindrent la haulte mer ; mais fortune, la triste mère de douleur et affliction inconstante et ténébreuse, leur fust contraire. vSi avoit le capitaine avec luy ung conte, gros seigneur du royaulme de Naples, prisonnier sien, lequel il vouloit mener en France avec luy, comme j'ay peu sçavoir par aulcuns qui se estoient saulvés avec le capitaine, dict Blachon.
Ce seigneur prisonnier neapolitain, comme homme hors du sens, entreprint de nuyt faire plusieurs pertuys au fond du navire en plusieurs lieulx, laquelle chose il fist, et par ainsi le navire s'emplist d'eaue, ignorans les gouverneurs et mariniers. Dont périrent bien cinq cens hommes en mer, avec, comme l'on disoit, tout le trésor de Gaieté qu'ilz portoient avecques eulx. Et eschapperent aulcuns avec
tonneaulz pour ce qu'ilz estoient assez près de terre, dont eschappat ung, dict Blanchon.
Et périt le capitaine Françoys Champier, dont fust ung merveilleulx dommaige. Car oncques Eumenes Cardianus, ny Phocion Athénien, ou vrayement Timoléon de Corinthe ne furent oncques plus vaillans aulx armes, ny plus studieulx à bien régir la chose publicque que fust de son temps ce noble capitaine Françoys Champier. Avecques cestuy capitaine mourust mon frère ayné, Pierre Champier, et ce a esté la cause que de ceste histoire puys mieulx estre recors, et l'ay bien ycy voulu descripre, pource que des batailles ou gestes antiques on ne peult vrayement parler, mais seulement de celles de nostre temps.
Le quatriesme capitaine et entre tous aultres le plus aymé, tant de la noblesse que du populaire, sans reprehension, sans tyrannie, sans avarice, sans convoitise, sans trahysonny tromperie, aymant Dieu, son prince et la chose publicque, des aulmoniers le père, de libéralité le maistre, qui donnoit quant il a voit besoing que on luy
donnast, comme j'ay dessus dict d'icelluy auquel donnast à Naples dix mille frans, lequel pour lors n'avoit pas dix mille deniers de reste, c'est le preulx, bénin et charitable chevalier Bayard, duquel, pource que je n'ay assés aulx livres cy devant faicte mention. Et spécialement d'icelles dont j'ay peu par gens dignes de crédence avoir congnoissance, m'en desporte d'en plus parler, laissant à ceulx qui après nous de luy vouldront escripre lieu et matière de amplyer son histoyre, car il est difficile chose à bien commencer et facile à la parfaire, comme dist Aristote en ses Elenches : Principium plus est quant dimidium totius, le bon commencement est plus que n'est la moytié du tout.
Je délaisse plusieurs aultres capitaines qui sont sortis du Daulphiné, comme du capitaine Chatelar, Ravel, le noble Maugeron, et aultres plusieurs. Quant à ceulx qui sont en vie, n'ay proposé en faire aulcune mention, car, comme j'ay dict icy dessus, en ensuyvant la sentence de Selon, nul n'est digne estre loué avant sa mort, qu'est la chose qui m'a gardé des vivans
tscripre. Car la fin est icelle laquelle donne lustre ou obscurité aulx histoyres.
Annibal fust preulx en sa vie ; mais il n'est pas dict eureulx, car sa fin fust triste et dolente. Celle aussi de Mithrydates, et celle de Jule César furent dolentes et piteables.
^ Aulcunes maisons nobles duDaiilphiné, desquelles ay eu aulcune congnoissance.
DE la maison de Clermou, de la maison de Poitiers, de la maison de Tornon, de Maubet, de Sasonnaige, des Alemans, de Grolee, de Bosusel, du Fay, du Bochage, de Romanien, des Guyfreys, de Montenar, de la Beaume d'Autun, de la Garde, de Chasteauneuf, de Chandieu, de Sainct Prie, de Beaumont, de Theys, de Terrail, de Morges, du Dichansieu, de Maugerons, de Ravel, de Martelz, de Tliardes, de Mantone, de Pui Martin, de Yseram, de Granges, de Vatillin, d'Arses, de Varses, de Comiers, de Claveson, de la Baume Cornilion, de Conilieu, de Yeres, de Sarieres, des Jofreys, de la Balme.
De ceulx du Daulphiné gentilzhommes qui moururent à la bataille de Monlhleri et aulx aultres batailles, dont peux lire l'hystoire en l'esglise sainct André à Grenoble, où eit la
figure d'iceulx en icelle esglise, lesquelz oncques ne volurent délaisser le roy leur souverain seigneur comme firent plusieurs aultres et elirent plutost la mort que vouloir fouyr, je m'en tays pour le présent, pource que je n'ay le loysir à ce faire,
Doncques, seigneurs qui ceste histoyre lires, prenés les parolles non à la rigueur de l'hystoire, mais selon mon bon vouloir, et ainsi que l'ay sceue par gens dignes de croire. Et puis dire de cette liistoyre comme disoit le philosophe Xenophon en l'hystoire de Cyrus, roi de Perse, qu'il l'avoit escripte non seulement pour la vérité d'icelle hystoire, mais aussi pour donner à congnoistre et demonstrer aulx jeunes gentilzhommes et princes comme ilz doivent régir le peuple quant Dieu leur donne la grâce de régner. Ainsi ay escript ceste histoyre d'ung si noble chevalier pour demonstrer aulx nobles la façon et manière de bien vivre en la science et doctrine militaire. Et c'a esté mon intention principalle, car le noble Bayard, à ceste heure, n'a aulcun vouloir ni indigence de nostre louange ny gloire, car nostre hys-
toire iiy commendation de luy ne servent de rien à son ame au royaulme céleste ; mais pourra servir à nous et à ceulx qui, après nous, viendront en ce monde.
^ Le quart livre. Des louanges et
COMPARAISONS DU NOBLE BAYARD AULX ILLUSTRES CHEVALEUREUX ET PREULX AN- CIENS.
^ Comparaison du Carthagien et preulx A nnibal et de Bayard.
LES grosses gestes de Aniiibal et du noble Bayard, qui les vouldroit ensemble conférer, voir seulement en choses de guerre et bellicques, ne les fera semblables es premières ; mais aulx preulx et nobles princes les fera esgaulx, lesquelz, non obstant ce que en leur pays et ailleurs ayent eu plusieurs adversaires et emulateurs, lesquelz eussent enuyé de leur gloire, de leurs prouesses et conseil, ce nonobstant ont faict plusieurs faictz dignes de mémoire.
Annibal quant il eust vaincu et defïaict ceulx de Segonte, vint en Italie et fist la guerre aulx Romains, et vint bouter le siège devant
Rome. Ba>ard, estre venu à Naples, combatist contre le plus fort et noble Espaignol. Et si Hannibal, par la vertu de son armée, deffit les Sagontiens et vint à Rome, c'est plus forte chose combattre seul contre seul, de personne à personne, que par le moyen de sa nation et moyennant plusieurs hommes.
Annibal est moult loué que, à la bataille de Cannes, il vainquist les Romains ; mais il est moins à louer qu'en celle bataille, comme dict Plutarche, il ne sceust user de sa victoire. A plus grant honneur est le noble Bayard, qui oncques ne se trouva en victoire, que d'icelle il ne fust loué à la poursuyvre.
Annibal, et si en Campainie et en Apolie il effeminat son armée, qu'est à vitupérer à ung chief de guerre. A plus forte raison est à louer le noble Bayard, qui oncques ne perdit riens par faulte d'exercice ny par négligence.
Annibal brusla aux tentes ung noble dict Arpinas par cautelle, avec sa femme et ses enfans, et, en descendant en Italie, au temple de Junon, fist tuer et occir plusieurs, lesquelz s'estoient retirés pour seurté de leurs person-
nés. Certes, par le contraire, le noble Bayard, en toutes guerres et batailles il a esté modéré, et en la victoire, très hardy et fier, et après la victoire, clément, piteable et charitable. De sa libéralité et chasteté, il appert à son hoste et hostesse et à leurs filles en la \actoire de Bresse, comme dessus est dict.
Annibal fit des choses grandes et plusieurs belles victoires, vray est que toutes icelles furent dommaigeables à la cité de Cartaige. Bayard, par le contraire, car la chose publicque du Daulphiné tousjours, de son vivant, augmentai et le peuple et justice maintint, dont il estoit chief .
Par quo}'- appert que, quant aulx armes furent semblables, quant aulx meurs, Bayard surmonta Annibal par plus que de moytié.
Tous deulx, dehors leur nation et province morurent et finirent leur vie. Mais Annibal en exil mourut et chassé des siens et de son pays. Et Bayard, plaint sur tous aultres, non seulement des siens, mais de toutes nations qui de luy avoient ouy faire mention.
^ Comparaison de Scipion Aphricain et de Bayard.
SCIPION aphricain vainquis! quatre nobles capitaines, dont le principal fut Annibal. Bayard, deulx autres, non seulement vainquist mais l'ung occit, et l'aultre surprist; le premier, Espaignol, dit Alonce, le second le seigneur Prosper Colone, Romain. Et luy avecques Orose, vertueusement treze Espaignolz combastit, qu'est plus que capitaines vaincre.
Scipion est à louer, qui oncques ne refusa ne desnya homme à combattre. Bayard plus est à louer, qui, par tous lieulx, cherchoit combatz. Vrai est que tousjours au campt boutoit paix entre les gensdarmes et si doulcement par les champs menoit et conduisoit sf-s gens, que sa compaignie sembloit mieulx religion que guerre.
Scipion hors son pays mourust. Bayard
aussi. Scipion, par son vouloir, mourust en exil. Bayard, soy retirant et gardant, conduisant ses frères françoj^s, mourust. Scipion, noble gentil, mourust. Bayard, très noble chrestien à Dieu son esperit rendit.
^ Comparaison de Bayard à Theseus.
THESEUS est à louer quant, pour gloire avoir, délaisse Athènes où il estoit en moult grande honneur, et eust peu régner en Traezene, région de Grèce, mais pour plus grande gloire, chassa et desconfit Cj'ron et Procuste et plusieurs aultres tirans qui destruysoient toute la Grèce. Bayard plus est à louer, qui deffendit Mesières de la tirannye germanique et du tirant Francisque, qui estoit pire que Ciron centaure, ny Procuste Grégeois.
Theseus, pour la chose publicque, et pour délivrer de captivité la cité d'Athènes, combatist contre le monstre Minothaure au royaulme de Crète. Bayard n'est pas moins à louer, qui, tout malade avec la fièvre, combatist le fort capitaine espaignol Alonce, pour saulver son honneur et des Françoys, ses frères.
Theseus fist la guerre contre les Amazones et les deffist. Bayard, des fors Germains, se
deffendit et à la fin ]es chassa, et eu partie deffit.
Theseus en une fosse tumba et ainsi mourust. Bayard, noblement en gardant ses amys et pour son pays, comme bon clirestieu, noblement rendit à Dieu l'esperit.
^ Comparaison et imitacion de Bayard an bon roy David.
LE roy David, d'entre tous les preulx, fut le plus dévot et le plus souvent en oraison. Baj^ard, entre capitaines, fust le plus desdié en oraisons, et eust plutobt désirée la mort que aulx esglises permettre faire aulcune violance en sa présence ; lequel aymoit moult tous religieulx et gens de devocion.
David, miraculeusement, et par commandement divin, le fort géant Golias d'une funde mist à mort. Bayard, d'une courte dague et avec la fièvre, tua le vaillant Espaignol Alonce, lequel, après sa mort, moult il pleura.
David, sur tous aultres, estoit charitable, aulmosnier, non seulement libéral, mais magnanime. Bayard, sur tous aultres de son temps, estoit le plus piteable, libéral sur tous aultres capitaines, lequel par tropt grande libéralité rien ne se laissoit, et oncques ne refusoit à homme chose qui fust en sa puissance, comme une ioys, luy estant à Naples, eust une con-
fiscation laquelle valloit par extime comme de huict à dix mille fraictz, et ung gentilhomme jeune luy dict :
— Seigneur Bayard, si Dieu m'eust faict une telle fortune d'avoir tel butin, me semble que je ne seroys jamais pouvre ne indigent,
— Certes, dit Bayard, à ce ne tiengne que ne soyés homme de bien et hors indigence ; or, prenés le butin que tant extimés, je le vous donne.
A donc respond le gentilhomme :
— Certes, capitaine, je ne l'ay pas envers vous mérité, je me contenteroy bien à moins.
— Certes, dist Bayard, affin que ne trouvés aulcune excuse que ne soyés homme de bien, vous aurés le tout.
Dont furent tous les assistans moult esbahys de la libéralité de Bayard, lequel n'estoit pour lors guiere riche, et en avoit bon besoing.
David vieulx roy et en sa vieillesse et en son lict mourust. Baj'ard, pour la chose publicque defïendre, en grosse pénitence de ses péchés et contricion toujours rendant grâces à Dieu, son esperit au Créateur rendist.
^ Comparaison du noble Bayard au fort homme Sanson.
SANSON, sur tous aultres, fust le plus fort, qui oncques ne fust vaincu de homme, pour la force qu'il avoit non humaine, mais par grâce de Dieu à luy especialement donnée, Bayard oncques en combat ne fust vaincu, ny pour homme ne recula arière, lequel avoit force humaine et non par grâce especialement et consequemment donnée que on sceust.
Sanson fust par une femme deceu et par une femme sa force perdist. Bayard par femme oncques ne fust deceu et pource, sans espouser femme, mourust.
Sanson, avecques une mâchoire d'asne, mille hommes occisl. Ba3"ard, avec une espée le pont au Garillan contre deulx cens hommes seulet garda.
Sanson tous les Philistins et luy aussi en tirant à luv la colonne soustenant la
maison se occist. Bayard, en dix mille hommes préservant de mort, par ses ennemys, d'ung coupt d'acquebute blecé, quelque peu d'espace de temps après l'ame à Dieu rendit.
^ Comparaison du noble Bayard à Judas Machaheus.
JUDAS Machabeus fust preulx en deffendant tousjours le peuple d'Israël. Bayard, par ses prouesses, a deffendu le peuple de France.
Judas Machabeus occist Appolonium de Samarie, lequel estoit moult fort et puissant, et toute son armée. Bayard occist l'Espaignol Alonce, et si chassa le tirant Francisque devant Mesières.
Judas Machabeus tua aussi vSeron, prince de l'armée de Syrie. Bayard, au contraire, saulva et osta le chevalier des mains des Hennuyers à la journée dicte des espérons en Picardie.
Judas Machabeus chassa les gentilz qui vouloient destruire Israël. Bayard chassa les Alemans, qui volaient France destruire, et en ruina plusieurs.
^ Comparaison du chevalier Bayard àRoland.
ROLAND de son temps fust le plus estimé aulx armes. Bayard, de nostre temps, a esté non seulement aulx armes, mais en toutes vertus sur tous aultres chevaliers aymé et estimé, non seulement des nobles, mais aussi du peuple.
Roland combatit contre plusieurs, tant Espaignolz que Françoys. Bayard a combatu contre Ceciliens, Espaignolz, Alemans, Italiens et Françoys.
Roland ung seul roy de France, Charles le grant servit. Baj^'ard, troys roys de France, Charles huictiesme, lyoys douziesme et François premier de ce nom a noblement servy, soubz eulx a eu plusieurs charges.
Roland soy deffendant et ies compaignons françoys contre la trahison des Espaignolz, de soif à Roncevaulx aulx montaignes Pirenées mourust. Bayard, so}^ retirant, et préservant l'armée françoyse en I^ombardie, non de soif, mais par coupt de hacquebute, mourust.
^ Comparaison du vaillant Bayard au preulx Godefroy de Billon.
GODEFROY, en sa jeunesse, à l'appétit de l'empereur Othon, contre un Aleman en Saxone, combatist et à la fin le occist. Bayard, sous le roy Loys douziesme, Alonce, le noble Espaignol, au ro^^aulme de Naples, en combatant le occist.
Godefroy, Jlierusalem par force conquesta et print. Bayard, Mesières contre toute la force de l'empereur d'Alemaigne garda et defïendit. Godefroy, ung an après la conqueste de Jherusalem, mourust et à Dieu son ame rendit. Bayard, après plusieurs conquestes en Lombardie, ses amys deffendant, à Dieu avant sa mort son ame recommanda et l'esperit rendist.
^ Comparaison du chevalier Bayard au preulx et hardy chevalier monsieur de La Palisse, 7nareschal de France.
DE nostre temps et congnoissance, avons congneu deulx vertueulx chevaliers moult extimés, non seulement en France, mais aussi aulx Espaignes, Italie, Cécile, Germanie et France. Et pour ce que de ces deulx ay eu la congnoissance, en peulx plus certainement mon opinion dire.
Le seigneur de La Palisse estoit grand de corps et beau sur tous aultres. Bayard estoit nerveux, fort de corps, droict chevalier, legier de sa personne.
Le seigneur de la Palisse estoit hardy chevaher, hardy de couraige, puissant de corps, et aulx armes mourust instru^^t. Bayard, doulx, gracieux, bening, des pouvres gc;ndarmes le père.
Le seigneur de la Pahsse, aulx armes fier,
de cueur en paix doulx et gracieulx. Bayard, en bataille, cueur de lyon ; après la victoire, cueur de brebis, bening et charitable.
Le seigneur de La Palisse, marié deulx foys fut, lequel a laissé après luy postérité belle et à luy semblable comme humain, Bayard oncques ne volust estre lyé ny subget aulx femmes et non comme humain au monde, n'a volu vivre ny par postériorité régner, mais comme ange au ciel a volu monter.
Le seigneur de La Palisse mort est en guerre et, pour son roy defïendre, a plustost volu mourir que l'abandonner; de coupt de hacquebute fut frappé et par plusieurs coptz fut de son cheval abatu. Bayard aussi, pour l'honneur de son roy garder, et ses frères defïendre, en retraicte de guerre mourust.
Ces deulx vaillans chevaliers et compaignons furent semblables en plusieurs manières, et en la vie et en la mort. Tous deux furent capitaines soubz troys roy s : Charles, Loys et Françoys. Tous deulx, de leur temps les plus renommées, et des gendarmes aimés ; tous deulx avoient cent hommes d'armes soubz
eulx ; tous deulx avoieut par leurs mérites acquis l'ordre de chevalerie et de Sainct IVIichiel, et si en la vie furent semblables, la mort aussi fut semblable.
Le noble Bayard, en la retraicte des Françoys estant le dernier et conduisant l'armée, fust frappé d'ung copt de hacquebute, descendit de cheval, et ung temps après, rendit l'a me à Dieu. Aussi le seigneur de La Palisse, en bataille deffendant le roy son maistre, fust frappé de coupt de hacquebute et tumba de cheval à terre, où bientost mourust.
De ces deux chevaliers, pour le présent m'en déporte de plus parler, car les gestes ont esté si magnifiques que mon papier, mon ancre, ny ma plume ne sont assés fortz à iceulx descripre, ny mon entendement débile ne pourroit comprendre, et bien fauldroit l'esloquance de Cicero, ou vraj^ement de Dtmosthenes à bien et duement leurs gestes descripre.
Je n'ay pas voulu comparer le noble Bayard à Jule César ny à Hector. Pource que César fust contre la chose publicque romaine.
Bayard, du contraire, a tousjours deft'endu le
bien public de France. Et pource aussi que aulcuns ont préféré Pompée à César. Quant de Hector, aulcuns ont volu dire, comme Dyon de Crète, que c'estoit hystoire fabuleuse, par laquelle cause, ne l'ay volu icy mettre.
^ lyE CINQUIESME UVRE DU NOBI,E BAYARD, DE SA NATURE ET DE SES MEURS, LEQUEI, SB PEUIvT DIRE LE MIROUER DE NOBLESSE ET COMMEMORATION DES CHOSES DESSUSDICTÈS.
^ De la généalogie et naissance de Bayard. Chapitre premier.
BAYARD, Allobroge, que maintenant est dict Daulphiné, fust né entre deulx merveilleuses montaignes, l'unt de l'aultre distantes d'une lieue françoyse. Jardin fertile plein de fontaines et arbres portans fruictz odoriferans de plusieurs manières. Fils de Nayme Terrail et de Helayne Desalmans, le père, moult de grande stature et bien formé de membres, la mère, petite, pleine de cueur et de noble couraige, lyC père estoit descendu de Pierre Terrail qui, du temps des roys Charles septiesme et siziesme, vesquist et fist plusieurs faitz d'armes sur tous aultres Allobroges, duquel fust dicte l'espée Terrail.
De la nativité du noble Bayard, selon que le scavant astrologue Julius Firmicus la descript et que selon la complcxion que luy ay congneue, peult estre ainsi descripte : En l'ascendant, Aquarius, Mars, Mercurius, Vénus. En la seconde maison, in piscibus. En la cinquiesme, Luna in geminis, en la septiesme, Juppiter in leone ; en la IX, Saturne in libra. Cette nativité, Julius Firmicus afferme qu'elle signifie homme d'ung beau et plaisant languaige, d'ung moult bel engin, lequel est propre à toutes choses faite, et rien à luy impossible, qui soit en la puissance humaine.
^ De la contenance, gravité et familiarité de Bayard. Chapitre deuziesme.
LE noble Bayard en sa jeunesse fust honteulx, doulx et gracieulx, humble, courtoys à ung chescun, nul oncques ne le veist en fureur, n}^ eu yre grande. Il estoit soubre sur tous aultres paiges, oacques ne fust abusé de femme que pour elle il delaissast ses affaires ny choses licites, et si tenoit quelque peu de la nature melancholique. Si estoit-il à toutes gens joyeulx, aymant compaignie, esbatemens et choses plaisantes. Quant à sa gravité, elle estoit tous j ours meslée de doulceur et affabiHté, Et en tout gardoit ordre. Il estoit bening, humain et charitable.
^ La pérégrination et royaulmes ausqiielz Bayard a faict et forte armes.