‹ Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier BayardChapitre 3 sur 13 · Chapitre premier · texte numérisé non relu

Chapitre premier

QUANT le noble Bayard fust hors de paige, le seigneur de lyini le fist V-*^ homme d'armes de sa compagnie et bien . petit de temps après alla à Naples où le roy Charles lui avoit donné ^ auîcunes seigneuries. L/à où le dict seigneur de I^ini espousa une princesse héritière seule, laquelle despuis mourust de mélancholie, à cause que ledict seigneur retournoit en France devers le roy Charles.

Au lieu du seigneur de lyini, demeura à Naples son lieutenant messire Loys d'Ars, vaillant et hardy capitaine, comme après dé-

5o BAYARD

monstra ; car après la deffaicte des Françoys et qu'ils délaissèrent le réaulme de Naples, ledit capitaine Loys d'Ars demeura à Naples plus d'ung an entier avec sa seule compapagnie, et vint en France maugré ses ennemys despuis Naples jusques en France en armes, sa lance sur la cuisse en tout honneur, comme fit Ulixes en Grèce après la conqueste de Troye.

Durant le temps que lesdictz François estoient au réaulme de Naples, les Espagnols tenoient une partie du réaulme et faisoient cruellement la guerre guerroyable contre les Françoys. Or advint une foys que le noble seigneur de Bayard qui estoit alors capitaine d'une forte place, en faisant la guerre guerroyable sortit du chasteau bien accompaigné de ses gens. Si rencontra une moult belle compaignie d'Espagnols bien armés et acoustrés et en plus grand nombre beaucoup que ledict seigneur de Bayard, dont les François furent moult esbahys.

Mais le seigneur de Bayard, qui estoit jeune et grand en cueur, en couraige, eslevé en honneur, et qui eust mieulx aymé mourir que

de faire aulcune chose dont deshonneur luy fust advenu ny de fouyr, accompaigné seulement de ses gens, fist tant qu'il s'aproucha des Espaignols et au premier qu'il rencontra, demanda qui estoit le capitaine qui les nienoit. Alors respondit ung :

— Nostre capitaine, c'est le seigneur don Alonce de Soto Majore, Seigneur moult estimé en Espaigne et d'une noble maison, après les princes plus estimé homme de grant cueur et faconde, hardy et preulx aulx armes, qui ne trçtive guières homme à qui il ne combate s'ilz sont nobles et de maison à luy semblable.

Alors respondit le seigneur de Bayard :

— Certes, j'ay trouvé ce que je queroye, c'est trouver homme noble de renom et estimé aulx armes.

O noble Bayard, oncques homme ne nasquit plus noble de cueur ne plus vertueulz ! Ce noble chevalier se confortoit en Dieu et Dieu luy aydoit.

Et à tant s'aprouchoit Bayard des Espaignols, et luy et ses gens se boutèrent à cryer : — France ! France !

Et comme homme plain de hardiesse, frappa

sur les Espaignolz lesquelz estoient puissans et plains de couraige. Et leur capitaine, don Alonce, estoit chevaleureulx et puissant de corps et plain de hardiesse. Mais le cueur de Bayard n'estoit à rompre, ainço^^s triomphoit et bruyoit, et plus estoit puissant à soubstenir que les fureurs de ses ennemys et agilités d'Espaigne ne lu}' pouvoient donner d'affaire au deschargé.

O esmerveillable hardiesse d'homme ! Sa hardiesse n'estoit d'homme, ainçoys de lyon ; couptz de son ennemy, partant, ne le grevoist. Il prenoit grant plaisir au combast à l'heure que le soleil retiroit ses raiz et tournoit en son occident.

Bayard voulut expédier le combat. Les gens de tous coustés (fors les capitaines qui estoient tous deulx hardis et chevaleureux) se lassèrent de férir, car longuement ils avoient combatu. Alors le noble Bayard s'esvertua de telle façon que en frappant sur l'ung et sur l'aultre, il effondra aulx ungz les heaulmes et la teste aux aultres, et il donna mainctz grans couptz sur leurs corps. Finallement, il les

abatist et fouldroya tous, réservé don Alonce, le capitaine, qui, voyant la desconfiture de ses gens, car si ses gens eussent combattu comme luy le combat eust esté merveilleulx d'ung cousté et d'aultre, commença à cryer :

— Capitaine Baj^ard, je veulx parlementer à vous.

Laquelle chose il fist, et ce fust de ung grand sens, car les plus liardys des siens furent desconfitz. Et alors se rendit le seigneur don Alonce au noble seigneur Bayard, par tel si qu'il le meneroit en la place d'où il estoit capitaine, et le traiteroit en homme de maison comme il estoit et apartenoit à luy, et après, le bouteroit à rançon selon la faculté de sa maison. A laquelle chose le noble chevalier Bayard volentiers condescendist. Et par cette manière fust victorieulx le noble Bayard du seigneur Alonce de Soto Majore, qui pour lors estoit la fleur de chevalerie de noblesse de toute l'armée du vaillant et prudent, le très puissant et saige de saigesse humaine, le roy Ferran d'Arragon, prince et recteur d'Espaigne, roy de Grenade.

Et par cette manière fust Bayard, le noble chevalier, enrichi à son commencement de guerre de nouveau tiltre de victoyre par quelle raison ung peu de temps après fust dit par les Espaignolz quasi par divine providence :

En France, a moiix Grisons, paiico Bayardo.

Page 1