‹ Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier BayardChapitre 4 sur 13 · V-jL-- K/'1y>v · texte numérisé non relu

V-jL-- K/'1y>v

\ Comment le nohle chevalier Bayard comhatist à pied an Seigneur Alonce de Soto Majore, lequel il occist par la volenté de Dieu, dont les Espaignols furent moult dolans. Chapitre deuxième.

APRÈS que le Seigneur Alonce fust faict prisonnier du noble Bayard, prigjîrent leur chemin vers le chasteau d'où estoit capitaine Bayard, là où, par ung espace de temps, demeura prisonnier Alonce, là où il fust merveilleusement bien traicté du Seigneur Bayard,

et tout ce qu'il demandoit, si on le pouvoit trouver, il avoit.

Après ung temps que le vSeigneur Alonce ne pouvoit avoir nouvelles d'Espaigne de ses parens, dit au capitaine Bayard :

— vSeigneur Bayard, je suis icy votre prisonnier, et à vos despens, sans profiter à vous ny à moy. Je vous prie de me laisser aller sur ma foy, et je feray tant dans peu de temps, que je auray argent d'Espaigne pour payer ma rançon que je vous ay promise, et de ce vous pouvez tenir asseuré, car j'aym.eroys plutost mourir que faulcer ma foy.

Alors respondit le Seigneur Bayard :

— Seigneur Alonce, je suis contant de tout ce que voulés, car je suis assés informé de la maison dont vous estes, de vos parens et de votre lignée, laquelle est moult renommée en Espaigne. En oultre, j'ai congneu vostre prouesse et la bonne renommée qu'avez en vostre campt, et à ceste cause, vous laisse aller sur vostre foy, c'est que dedans tel temps m'envoyerés vostre rançon ou vous reviendrés rendre mon prisonnier en tous lieulx où je sera}^ pour lors.

A cette responce, le Seigneur Alonce print congé du capitaine Bayard. Ce Alonce estoit homme de grande stature, bien forny de membres beaucoup plus que n'estoit Bayard, car en toute l'armée des Espaignols, n'y avoit ung plus bel homme ny plus dextre aux armes à pied ny à cheval. Et estoit moult aymé d'ung ch«6cun. Mais la jactance naturelle de laquelle est dictpar toute antiquité jactahundi Hispani quemadmodum féroces Galli, lui porta grant dommaige, laquelle propriété locale fust cause de sa ruyne, comme ci-après sera declairé.

Quant le dict Seigneur Alonce fust arrivé devers ses compaignons, tous furent moult joyeulx de ce qu'il estoit chevaleureux, homme de maison, et qui estoit gracieux, et se faisoit aymer d'un chescun.

Ung soir que les Bspagnolz ses compaignons capitaines estoient ensemble, lui demandèrent .

comme le capitaine Bayard l' avoit traicté de ^V'' sa personne et quel homme il estoit. Alors ^^., t>^

respondit Alonce : P^caI*^

Quant au capitaine Bayard, de sa personne, il est chevaleureux, hardy comme ung

lyon, homme alegre de sa personne, qui tousjours et sans cesse se exerce aulx armes et vouldroit ordinairement saulter, courir, jouer ou combatre, et ne peult demeurer en une place, et ne viz oncques homme que moins on sceust trouver en repoz et qui tient plus du feu que des aultres élémens. Mais une chose est que du temps que j'ay esté avecques luy, ses gens ne m'ont pas traicté comme on doibt traicter ung gentilhomme et homme de maison, dont ne me puis contenter de luy ny de ses gens. Par quoy ne suis pas délibéré de faire envers luy comme j'eusse faict s'il m'eust bien traicté.

Les nouvelles furent par tout l'ost des Espaignols diffuses. L'ung disoit qu'il ne pouvoit croire que ce gentil capitaine Bayard l'eust mal traicté; l'aultre disoit que ce n'estoit il, mais ses gens qui n'estoient par aventure pas gentilzhommes. Les aultres disoient que en temps de guerre, on ne treuve pas toujours ce que l'on demande.

Les nouvelles furent sy publiées qu'elles vin^rent jusques aux oreilles du noble che-

BAYARD 5g

valier Bavard, lequel fust merveilleusement e^lDahy et ûàt venir devant luy tous ses subgetz et leur dist ainsi :

— Messieurs mes amys, vous sçâvez comment le seigneur Alonce de Soto Majore a esté céans mon prisonnier, et comment je l'ay traicté comme ma personne et mieulx, et s'il eust esté mon seigneur ou mon père, n'eusse peu mieulx faire. A ceste cause, vous prie que s'il y a autcun de vous qui a3'e veu quelque chose envers luy qui ne se deust faire par nous, ou qu'il n'aye bien esté traicté pour ung gentilhomme prisonnier, que le me vueille dire, car je vouldroys envers luy m'acquitter si aultrement estoit que ne l'eusse bien et en gentilhomme traicté.

Alors respondirent tous l'ung après l'aultre que s'il eust volu le mieulx traicter, qu'il n'eust sceu. Et que oncques ne virent prisonnier en place si bien traicté, et que sa plainte estoit très exorbitante et contre raison.

Alors le noble Bayard, tres-doulant f^t desplaisant de la complaincte du seigneur Alonce, lui re/criit en ceste manière :

Seioneur ALonce,

J'ay entendu et shçu par plusieurs queavéSi^ dict et semé entre vos compaignons et amys par tout vostre campt que je ne vous ay pas traicté en gentilhomme prisonnier, ny moy, ny mes subjects et pource que je sçay et suys certain que le contraire est vérité, et que sçavez bien le contraire, et que avés dict contre vostre scavoir, je vous prie que pour vostre honneur, vous desdiés et donnés à entendre à tous vos compaignons le contraire de ce que ■avé$\. dit, et dire la vérité et le bon traictement que je vous ay faict. Aultrement, je bouter ay bonne peyne, et me bouter ay à mon devoir vous faire desdirc. Et sinon par justice civile, qui n'a lieu en guerre, le jeray à force d'armes de ma personne contre la vostre.

Quant le seigneur Alonce eust reçu les lettres du seigneur Bayard, lui respondit ainsi :

Seigneur Bayard,

J'ay reçeu vos lettres. Quant à ce que j'ay dict que ne m'avez traicté comme on doibt

B A YARD 6l

traicter ung gentilhomme, il est possible que l'aye dict. Néantmoins, pource que si hardynient dictes que m'en voulés comhatre et essayer vostre personne contre la mienne, 'je confesse l'avoir dict et plus avant, si voulés pour donner à entendre à vous et à ung chescun que n'ay peur ny crainte d'un Françoys, et pour donner à entendre à ung chescun que ne vous craintz, je vous assigne le dernier jour de Septembre en la plaine à deulx mille de André.

Quant le noble capitaine Bayard eust reçeu le deffiement du seigneur Alonce, si accepta la parolle. Mais quant vint le jour de l'assignation, la fièvre qu'il avoyt quarte le priiït en grosse froideur, laquelle le paroxisme luy duroit bien seze heures, dont il estoit tresdesplaisant à cause de son entreprinse plus cent foys que il n'estoit à cause de la fièvre.

Mais, nonobstant la maladie, print cueur et couraige, disant : Mieux vault morir en honneur que vivre en honte.

Alors, escript au seigneur Alonce que il deliberast estre à l'heure assignée au champ pour combattre, car il estoit défendeur et ne

queroit que défendre et saulver son honneur.

Quant le seigneur Alonce entendit qu'il estoit délibéré de combattre, il fut moult desplaisant, car il pensoit que le seigneur Bayard ne vouloit oncques combatre à cause de la fièvre qu'il avoit. A celle cause, pour évader le combat, il pourpénsa une cautelle hispani- "que. C'est poûfcé~qïïeTe capitaine Bayard avoit longuement esté malade, et estoit encore foible qu'il demanderoit combatre à pied, pource qu'il sçavoit et estoit le bruyt que Bayard estoit l'ung des plus dextre à cheval qui fut en France, et que, par ce tiltre, il estoit appelé des François Picquet, comme dessus est dit.

Mais, pource ne délaissât le noble Bayard son entreprisse, mais accepta le combat à pied, nonobstant qu'il l'eust bien mieulx aymé à cheval, par deux raisons, l'une qu'il estoit foible, et ce jour avoit heu la fièvre, l'aultre que le seigneur Alonce estoit plus grant et gros de corps que luy et en la fleur de son eaige, c'est sur trente deulx ou troys ans, et le seigneur Bayard estoit moult jeune, et n'estoit pas encore en la force naturelle,

nonobstant, se fist armer et monta à cheval jusqu'au lieu du combat, attendant le seigneur Alonce.

Quand le seigneur Alonce sceut qu'il estoit allé au lieu du combat, fut moult desplaisant. Et, pour évader tousjours et éloigner le combat, lui escript une epistre laquelle je trouvay moymesme dans la bourse de la mère du noble Bayard, laquelle l'avoit emblée à son filz, escripte en Espaignol en la forme que s'ensuyt :

Seignor petrou de Bayardo, yo ho sentido como siti venuto a la locho donde ery stato deputato de face fate darmas de la mia persona ala vestra delque me plaze e voglio che si alchuno de la génie nosira de André ny de la vestra fasse donato impacho nessuno eque alla vulga cautela que voy ve rendate prizonero mio corne si fusseii stato vencido per forza darmas e voy non voglio altra cautela.

Scripto in André stado .xxvi. novembri M.ccccc.iii.

Par mi Petrou di Cordova scripta.

Don Alonce de Soto Majore.

Quand ledit Bayard eust receu les lettres dudit seigneur Alonce, si luy rescript ainsi :

Seigneur Alonce,

J'ay veii ce que m'avés escript, et suis contant que s'il y a aulcun François ny aultre qui donne enipesche à vous que je soye vostre prisonnier, aussi en semblable si les vostres me donnent empesche, serés mon prisonnier. Car ne veulx que défendre mon honneur de ce que dictes et avez publié que ne vous ay pas bien fraicté quant estiés mon prisonnier, ny en gentilhomme.

Bn ce combat, monsieur de la Palisse, capitaine de cent hommes d'armes, estoit parrain du noble Bayard. Si luy dict :

— Capitaine Bayard, ne vous troublés en rien, mais froidement corabastez. Et surtout suives vostre copt tant que pourrés, tyrant vers la face et visière.

Respond Baj^ard :

— Monseigneur, je le feray ainsi que le me conseillères sans point faillir.

Ces choses faictes et responces données de

toutes parts, vindrent les deux chevaliers au lieu oii estoit député pour combatre. Et alors dit le noble Bayard :

— Or ça, seigneur Alonce, par vos parolles vainement proférées, et legierement dictes, sommes au lieu où il fault deulx chrestiens combatre qu'est chose moult contraire aulx commandemens que Jesucrist nous a donnés, c'est d'aymer son frère chrestien comme soy mesme, et ne mentir aulcunement. Neantmoins, pource que je suis innocent des injures et laschetés que vous avés bouté sur moy, et que naturellement tout homme est tenu à soy deffendre quant on le veult tuer ou meurtrir, à ceste cause comme deffendeur et saulvant mon honneur, et pour donner exemple à tous chrestiens ne imposer crime sur son frère chrestien, à ceste heure, comme chrestien chevalier de vérité, descends de dessus mon cheval, lequel craignes, seigneur Alonce, plus que mo}'. Or, descendes et faictes ainsy comme l'entendes, car j'ay espérance à celluy qui par sa prudence la terre au centre colloca, et à David, vray israelitique et son serviteur,

victoyre contre le géant Golias donna, que ainsi à ce jour me donnera victoyre contre vous.

Et quant le seigneur Alonce ouy Bayard ainsi parler, il luy vint alancontre et luy dist :

— Capitaine, il n'appartient pas à un tel chevalier comme vous estes de moy blasmer, et vous dictz que véez moy cy tout prest. Si vous voulés paix, vous l'aurez à moy, et si voulés combat, vous l'aurez semblablement.

— Sire Alonce, dist le gentil Bayard, je ne suys pas icy venu fors pour mon honneur deffendre, et pourtant gardés vous de moy et ferés que saige ; et moy de vous pareillement, dit le noble Bayard, car je suys certain, à l'aide de celluy qui le monde de rien fist, que je abatray aujourduy vostre orgueil qui est si grant.

Quant le chevalier Bayard eust dist ces paroUes, Alonce s'en vint contre le noble Bayard. lyors, donna à Bayard si grant coupt qu'il cuydast tomber par terre, car il estoit encore tout moulu de la fièvre que ce jour l'avoit tenu.

Quand Bayard se vist ainsi desbranler et congneut la merveilleuse force de Alonce, il se getta contre Alonce si legierement que Alonce à grant peine eust loisir de veoir Bayard, et luy donna Bayard si grant coup d'une courte dague de la poincte en la visière que le sang tomba rayant jusques en terre, duquel coupt fust moult grevé et blecé le seigneur Alonce. Et quant il vist que Bayard si l'avoit si fort blecé, courust comme forcené moult asprement sur luy. Et quant Bayard le v^i^t venir, comme homme legier, destorna le copt de Alonce. Si luy bailla ung tel coupt qu'il le cuida ruer par terre.

Ivors commença ung merveilleux et a^pre combat entre les deulx chevaliers, tant que tous les seigneurs qui les regardoient heurent grant pitié de l'ung et de l'aultre.

— Sire Alonce, dist Bayard, or l^erra lequel à ceste heure de nous deulx demeurera.

lyors, coururent l'ung contre l'aultre si asprement, comme s'ils feussent deulx lyons rampans.

Quant Bayard veist qu'Alonce estoit ja

blecé par la poincte de sa courte dague, si se priîit garde ainsi que Alonce levoit la teste pour veoir oii il frapperoit Bayard. Alors Bayard courut contre Alonce et si luy donna ung merveilleulx coupt de<poincte au meriau ysophague, tirant en bas, droit de la trache artère tirant vers le polmon. Et oncques ne délaissa son coupt, mais tousjours tiroit oultre contre son homme, tant qu'il rua par terre Alonce.

Lorsque le seigneur Alonce fust rué jus par terre, Bayard, ce noble chevalier, dicta Alonce en ceste manière :

— Or, sire Alonce, recognoissés vostre faulte et criés mercy à Dieu, vostre créateur et rédempteur, et luy demandés miséricorde de ce que ainsi lavés offencé de vous exposer à mort pour une faulce querelle et mensonge, Aultrement, serés infâme à tout temps, et en danger d'estre dampné, si mourés en ceste sorte. Cryés donc mercy à Dieu; quant à moy, de bon cueur, je vous pardonne.

Mais Alonce ne respondist riens.

Alors, le noble chevalier Bayard, tout alei-

gre et joyeulx de la victoyre, lui osta son armet et sa visière, et le trouva qu'il ne respiroyt poinct et qu'il estoit desja mort.

Quant le noble Bayard vist qu'il estoit mort, crya à aulte voix, les larmes aux yeux, comme s'il eust tué son frère :

• — O Dieu tout jDuissant, que ai-je faict, de faire mourir mon frère chrestien qui estoit si noble et si chevaleureulx homme ! O heure mauldite quand je te prius prisonnier, noble Alonce ! O Alonce, où avois-tu le cueur, et où pensoys-tu, quant tu diz la mensonge que t'avo5^s mal traicté ? O Dieu souverain, par ta miséricorde, aye pitié de moy et me veuille consoler, car oncques ne combatis à luy pour intention de luy faire perdre la vie ; mais c'estoit mon intention seulement de mon honneur saulver. Or, puys"~qiril n'y sC remède, je te prie, rédempteur du monde, que de ce noble chevalier vueille par ta miséricorde avoir pitié de son ame, et la vueille conduire au réaujme des Vivans !

Alors se approchèrent Françoys et Espaignolz ensemble, et fut dist que du corps seroit

yO BATARD

faict ainsi qu'il plairoit au noble Bayard. Alors resj)ond Bayard aulx seigneurs :

— Messieurs, je sçay bien que par droict de guerre je peulx faire de ce corps à ma voulenté ; neantmoins, comme chrestien, et non comme gentil, ensuyvant celluy qui a voulu mourir pour ceulx qui l'avoient griefvement offencé et a pardonné sa mort à ceulx qui le migrent en croix, pour l'honneur de luy, je pardonne au feu seigneur Alonce, et prie Dieu que il luy pardonne, et à moy aussy mes faultes, car de ses biens, le quicte de présent, et ne veulx de lui aultre chose fors ses armes avecques les miennes, en souvenance de prier toujours Dieu pour son ame.

Et à ceste heure, le fist poyfrter par gentilzhommes en tout honneur comme à homme de puissante mayson et de noble lignée, et employa du sien le noble Bayard largement pour faire prier Dieu pour son ame, laquelle vueille avoir Dieu par sa miséricorde.

^ Comment treze Espaignolz comhatirent contre treze Françoys. Chapitre troisième.

APRÈS le combast du seigneur de Bayard et Alonce, aulcuns temps après, les Espaignolz, comme tristes et desplaisants de la mort du seigneur Alonce, souvent incitoient

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les François à combatre .x. contre .x. ou .xx. contre .xx. Alors ung seigneur françois respondit :

X — Je me esmerveille de vous aultres messieurs espaignolz que demandés tousjours la / ruyne de vos gens, et querés guerre sans rai-

/ son là où est paix. Nea;^tmoins, affin que ne

pansé^- c^ue^ les Françoys soient coliardz et \ ( efféminés^ -. vous estes en ceste compaignie \ trezé. Nous prendrons aultres treze Françoys

et nous trouvons certain jour en certain lieu, et là, verrons qui aura du meilleur.

I^aquelle chose acceptèrent les Espaignolz et fut assignée journée là où se trouvèrent bien armés tous, nonobstant que les Françoys n'estoient pas si bien montés que les Espaignolz, car leurs rossins estoient foullés et pesans. Les Espaignolz avoient chevaulx d'Espaigne, et dextres aulx armes. Or vimàrent aulx champs en la plaine d'ung cousté les Françoys avecques leurs rossins. Et de l'aultre, Espaignolz avecques leurs genetz et chevaulz d'Espaigne.

Or pensèrent entre eulx les Espaignolz de

pript assault tuer les chevaulx des Françoys, car leurs chevaulx estoient plus dextres que ceulx des Françoys. Alors, tout d'un cours coururent les Espaignolz non contre les Françoys, mais contre leurs chevaulx, si tuarent .xi. chevaulx françoys. Les maistres, sans aulcune blessure, se trouvèrent sur terre bien esbahys, qui n'eussent jamais imaginé l'astuce penine des Espaignolz.

Quant les Françoys, qui desmontés ainsi et privés de leurs chevaulx se virent, furent tous tsmerveillés, si sortirent des lisses, et ne demeura homme françoys à cheval que le noble et preulx Ba^^ard, et le fils de noble PalHar Durfé, qui estoit jeusne de l'eaige de vingt-cinq ans, beau et fort gentilhomme. Alors, quant le noble Bayard veist l'astuce et cautelle penine des Espaignolz, si cria à haulte voix :

— Seigneurs d'Espaigne, je ne me esmerveille si par astuce penine aves tués les chevaux françoys contre tout honneur de chevalerie et de la guerre, car vos ancestres aulx montaignes de Naverre à Roncevaulx en feirent autant aulx nobles Rolland, Olivier,

Ogier le Dannoys et leurs compaignons, pers et nobles de France, après la conqueste du treshault et tresclirestien empereur et roy de France Charlemaigne, dont mal leur en print à la fin. Si fera à ceste heure, car vous estes treze contre deulz ; mais, à l'aide de celluy qui bouta et colloca les estoilles figées au firmament, les deulx vous donront autant de peine que les treze eussent faict. Car Dieu est aussi puissant avec bon droit en deulx que en treze ; car toute victoyre vient du ciel et non des hommes, comme il appert au livre des juges, de Gédéon, de Samson et Delbora et plusieurs aultres. Parquoy frappés et donnés des espérons à vos genetz et chevaulz d'Espaigne, et faictes du i^iz que pourrés, car aujourd'huy aurés à faire à un fier Françoys, dict Orose, et à ung jeune Bayard qui n'a besoing d'estrille.

Alors que les Espaignols ouyrent ainsi parler le noble Bayard, par manière de mocquerie, l'un d'eulx dict :

— vSeigneur Bayard, ce n'est pas de maintenant que ainsi avés parlé par jeulx aulx

Espaignols; mais à ceste heure, on vous donnera occasion à aultrement parler. Randés vous, si vous voulés saulver vostre vie, et de ce beau chevalier qui est avecques vous.

Alors respond Bayard :

— Certes, seigneurs, c'est mal parlé à vous de pancer que deulx chevaliers d'honneur, pour saulver leur vie veuillent perdre honneur et tiltre de chevalerie. Certes, seigneurs, vous estes deceu par plus de moytié, car Dieu donna victoyre à Gedeon, son serviteur, avec petit nombre de gens contre cent cinquante mille Assyriens. A plus forte raison peult donner victoyre à deulx jeunes chevaliers contre treze invétérés gendarmes, lesquels avecques leur astuce penine, ont volu user de cautelle Affricqueine, desquelles parle Jule César en ses Commentaires. Et dit que il estoit desplaisant de combatre contre ceulx d'Affrique que ne combatoint que par cautelles et astuce vulpine, pource qu'il avoit acoustumé combatre contre ceulx de Gaule, qui sont hommes qui combatent par vertu de couraige, et appertement, sans tromperye ny

sans fraude. Or, messieurs, avancés-vous et faictes comment l'entendes, dict le noble Bavard, car je espère que Dieu nous aydera contre voz cauteles et tromperies. Or, mon compaignon et mon bon amy, seigneur Orose, défendés-vous de vostre cousté, et moy du mien. Kt disons comme faisoit Judas Machabeus : « Dieu Souverain, tu sçays comme » ceulx ycy viennent contre nous en orgueil » merveilleux. O Dieu tout puissant, la vic- » toyre n'est pas au nombre des gens ; mais » du Ciel vient la force et la victoyre. Aujour- » d'huy, Nostre Seigneur nous délivrera de leurs » mains.»

Apres ces parolles par le noble Bayard dictes, les Bsj^aignolz picquerent et donnarent rudement des espérons à leurs chevaulx. Mais devant eulx estoient les .xi. chevaulx qu'ils avoient tués, par quoy oncques cheval d'Espaigne ne voulut marcher plus avant.

Alors Ba^-ard et le noble Orose picquerent contre Espaignolz rudement, lesquels vin<ifënt ruer contre eulx aprement et fièrement, et frappoient si rudement que plusieurs furent blecés.

I^es Espaignolz picquoyent leurs chevaulx, mais leurs chevaulx reculoient tousjours Alors voyant Bayard leur reculement, cria à haulte voix :

— O seigneurs Espaignolz, où est votre hardiesse et chevalerie ? Ne congnoissés-vous pas à cette heure que Dieu, pour vostre tromperie, est contre vous, et que voz chevaulx ont perduz les yeulx et les cinq sens de leurs corps ? Recongnoissez Dieu et luy criés mercy de ce que loyalement aujourd'huy n'avés usé des armes et que avés combatu contre les bestes. Et pource, voz bestes ne veulent riens faire pour vous. Congnoissés vostre faulte et criés à luy mercy, et il vous pardonnera.

Quant les Espaignolz ouyrent ainsi parler Bayard, ils furent quasi hors du sens. Si disoient à Bayard ;

■ — ■ O Bayard, c'est vostre coutusme de tousjours gaudir, et vous mocquer des gens.

— O Seigneurs, dist Bayard, à Dieu ne plaise me mocquer des Chrestiens ; mais je vous exhorte comme frères chrestiens de reconnu QÏstre vostre péché et la faulte d'avoir tués ces beauXx chevaulx qui ne vous avoient

riens offencé. Et Dieu les avoit créés comme vous, et vous sçavés que chevaulx ne valent riens à manger. Et Dieu les a créez pour l'homme pourter par terre et servir leur maistre en sa nécessité. Il eust esté meilleur les vendre et donner l'argent aulx pouvres de Dieu.

Quand les Espaignolz ainsi entendirent Bayard parler, comme lyons enraigés coururent sur Bayard ; mais les chevaulx oncques ne bougèrent. Ains Bayard tournoit son cheval à dextre et à senestre, si faisoit Orose qui estoit moult vaillant chevalier. Mais les Espaignolz n'en vouloient que à Bayard, pour ce qu'il leur sembloit qu'il se mouquoit d'eulx.

Quant Bayard congneust qu'ils en vouloient à luy, le couraige luy doubla ; si frappoit à droict et à travers, tousjours criant .

— France ! France !

Et ainsi combatirent jusques à la nuyt, les Espaignolz en reculant, et Bayard et Orose en picquant de leurs espérons, et puis tournoient tousjours en leur lieu, sans que leurs

chevaulx eussent oncques peur 113^ crainte des chevaulz mortz ; laquelle chose leur sembloit que Dieu combatoyt pour les deulx chevaliers et estoient plus doulens les Espaignolz des parolles de Bayard que d'aultre chose, pour ce qu'il les preschoit comme s'il eust esté ung moult grant prescheur ou ung aultre frère Olivier Maillar, Rollin ou semblables.

Quant la nuyt vint et que le soleil descendit ad angulos noctis, et perdit sa lumière, les Espaignolz furent contrainctz s'en aller et de laisser la place. Alors plus fort crioit Bayard :

— Seigneurs, prenés vos prisonniers lesquelz aves tués, et délaissés ceulx lesquelz n'avés frappés. C'est lascheté à vous, car ils ne sont pas vos prisonniers par le droict des armes.

Nonobstant, les Espaignolz emmenarent les Françoys dont ils avoient tués leurs chevaulx, et le noble Bayard et le chevaleureux Orose allèrent long temps crians après eulx :

— Randés, randés ces nobles chevaliers lesquelz n'avés osé combatre et prenés leurs chevaulz, lesquelz aves tués.

Et quant les eurent suyvis par aulcuns

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espace firent tant Orose et Bayard que les Bspaignolz furent contrainctz de laisser les prisonniers françoys, lesquelz furent remontés par aulcuns Françoys qui vinrent au secours. Et par ainsi, Bayard et Orose recouvrèrent leurs compaignons, à la confusion des Hespaignolz, et prindrent leur chemin vers l'ost des Françoys, lesquels furent moult joyeulx de ce que le noble Bayard estoit eschappé, car s'il eust esté prisonnier, tout l'or de Fiance ne l'eust échappé pour l'ayne que les Espaignolz avoient contre luy. Aussi furent moult joyeulx du noble seigneur Orose, dict Durfé, qui estoit moult beau et fort chevalier, lequel bien tost après mourust d'une fièvre causonique, dont fust moult grant dommaige. Et estoit nejfveu du grant escuyer de France, monsieur de Urfé qui chassa les Turcz, du temps du roy lyoys '(îmziesme, de Otrante au royaulme de Naples, et de là alla en Egypte oii il fust honnoré du grant Souldan d'Egypte, et demeura bien quinze ans en Egypte jusques à la mort dudict roy lyoys unziesme. Et puis revint en France, et fust faict grant escuyer de France par le roy Charles liuictieafme de ce nom.

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^ Comment le noble chevalier Bayard dépendit un pont contre deutx cens Espd\gnols jusques ses compai gnons françoys furent venuz an secours.

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