Chapitre quatriesme
Du temps du Roy treschrestien L,oys douziesme de ce nom, ledict roy entreprint à recouvrer le réaulme de Naples, lequel les Françoys avoient perdu par la mort du roy Charles huictiesme.
Et avait le roy une belle armée pour conquérir Naples, et une aultre d'ung mesme temps envoyast en Rossillon, qui estoit une moult grosse entreprinse à luy d'avoir deulx
si grosses armées en lieux si loing l'ung de l'aultre. Parquoy fut mal servi par ses gens de finance et gouverneurs.
Or advint que l'armée de Naples vint jusques à Rome, là où fut moult bien traictée par pape Jule, qui pour lors estoit nouvellement pape et amy du roy. Parquoy les Françoys pri^M^ent leur chemin tout droict vers Naples et vindrent jusques au rivaige d'une grosse rivière qui en latin se nomme Liris, aultrement Gareliam, laquelle estoit gardée par les Espaignolz, et demeura longtemps celle armée audit Gareliam. Et tant que les vivres et argent leur durarent, tinrent bon.
Or fut là le roy tresmal servy j)ar aulcunsf?- < capitaines principaulx, lesquels avoient intelligence avec les gens de finances et trésoriers, dont à la parfin, se trouvarent très mal, car les ungs furent banjos et leurs biens confisqués, les aultres, pugnys de leurs corps.
Durant le temps que les Françoys estoient au Gareliam, ceulx qui se vouloient retirer à cause de la famine, ung chescun se boutoit à son devoir de honestement se retirer par bon
ordre. Quant !es Espaignolz, qui de leur nature sont cauteleux et diligens, et faisant tous] ours bon guet, congneurent la retraicte des Franço5^s, passarent sur pons de bateaulx le fleuve par plusieurs lieulx en moult bon ordre. Et, quand eurent passé le fleuve, vindrent frapper sur les Françoys, nonobstant qu'ilz fussent bien cassés et bien rompus, et les chevaulx aussi, pour la faulte des vivres qu'ils avoient eu par si long temps.
Et, ainsi que les Espaignolz estoient d'une part combatans contre Françoys, en aultre bien assez loing de là estoit le noble chevalier Bayard, lequel de loing de là, une petite rivière moult profunde, vit venir bien deulx cens chevaulx bien armés, où sur ceste rivière avoit ung petit pont où pouvoient passer deulx hommes d'armes ensemble. Si vint sur le pont Bayard, et n'avoit avec luy que ung aultre homme d'armes, si luy dit ;
— Mon amy, je vous prie que tost et vistement courez devers noz gens et amenés des gens pour garder ce pont de passer à celle grosse flotte de gendarmes que je voys bien
près d'ici. Et, en vous attendant, je bouteray bonne payne à garder ce pont.
Or alla cest homme d'armes quérir secours, et le noble Bayard, bien desliberé, monta sur le pont. vSi arrivèrent les Esi^aignolz et fort frappoient sur Bayard ; mais le vertueulx chevalier à l'ung donnoit sur le lieaulme, à l'aultre sur la teste et bras, les aultres ruoit en la rivière. Dont les Espaignolz estoient tout esbays. Et quand virent que, par une si merveilleuse force et rudesse, les ruoit et gettoit dans la rivière, dont bien tost cinq ou six tombèrent dedans parce qu'elle estoit moult profunde et lymoneuse, et les bors de la rivière si haulx que cheval ne jjouvoit arriver au dessus, voyant Espaignols ainsi ahontez d'ung Françoys, gettoient contre luy picques, lances et aultres arnoys de guerre. Mais tout ne leur servoit de riens, pource c^ue le noble Bayard rebatoit tout. Et dura le combat une grosse heure. Alors vit Bayard le secours des Françoys aproucher de luy. Si cria à haulte voix :
— Hastez vous, nobles Françoys, et secoures
moy, car cette bande espaignole est à nous, et à maie heure sont venuz pour vouloir passer ce pont.
Quant Bayard vit ses compaignons françoys estre arrivés au pied du pont, cria à haulte voix :
— Suyvés moy, mes amis !
Et passa le pont oultre, frappant sur ses ennemys comme ung lyon, et les Françoys qui estoient venuz, après luy.
Quant les Espaignolz virent ainsi frapper Bayard, pensant que les aultres ne feroient pas moins, si se reculèrent le mieulx qu'ilz peurent, attendant secours des aultres qui n'estoient pas encore passes celle rivière. Mais le noble Bayard avecques ses compaignons en defïirent une grosse partie, et l'eussent toute deffaicte si n'eut esté que, de loing, virent venir une grosse bande de gens de cheval. Alors dict Bayard à ses compaignons :
— Messieurs mes amys, chescun s'arreste, car je voys une grosse bande de gens venir au secours de noz ennemys.
Chescun alors pensa à la retraicte vers le
pont, et demeura Ba^^ard tout le dernier, jusques ses gens eussent passé le pont. Mais ils ne sceurent si tost passer que les Espaignolz, bien cinquante hommes furent sur Baj^ard.
Quant Bayard veist qu'il n'estoit possible soy deffendre, si dist à ung des plus apparans des Espaignols :
— Seigneur, ce n'est pas honneur à cinquante combatre contre ung. Mais s'il y a aulcun de vous aultres qui voulsist à moy combatre, je suis tout prest.
Alors, dist un Espaignol :
— • Françoj's, comme ose tu parler ainsi, veu que tu ne nous peultz eschapper ?
— Certes, ce dist Bayard, je suis trop las pour ceste foys moy deffendre contre une telle troppe.
— Or dist l'Espaignol, Françoys, estes vous gentilhomme?
— Ouy, certes, dit Bayard.
— Comme est vostre nom ? dict l'Espaignol, et je vous saulveray la vie.
— Mon nom dist est champion du pays de Guienne.
BÂYARD 87
Sur ces parolles, dict l'Espaignol à ses compaignons :
— Or avons-nous gaigné ung prisonnier, gardons le bien, et le boutons au milieu de nous, qu'il ne s'en aille.
Et, ainsi qu'ilz avoient proposé lui oster ses armes, quant les Françoys qui avoient passé le pont, moyennant le seigneur Bayard, virent ainsi le mener, furent très dolans; alors l'ung d'iceulx va dire :
— Frères et amys, secourons le noble Bayard, lequel a bouté sa vie en dangier pour nous saulver. Ce nous sera honte à tousjours, si ainsi le laissons mener aux Espaignolz, car si luy ostent son armet et baviere, ilz congnoistront que c'est Ba3^ard. Alors, tout l'avoir de la France ne l'auroit pas. Mais le feront mourir cruellement, dont seroit dommaige plus que de chevalier du monde. Or, hastons-nous et le secourons avant qu'il soit congneu des Espai-
gnolz.
Alors coururent tous jusques ilz vin^)?fent près des Espaignolz. Et quand l'ung d'eulx apercent que les Françoys reddement venoient contre
eulx, et que desjà estoient fort approchés, crya à haulte voix :
— Ah, messieurs, ce n'est pas temps de causer à ceste heure, ni deviser à ung prisonnier. Vêla tous ses compaignons franc oys qui nous approchent bien fièrement.
Alors que Bayard ouit ces parolles, son cueur enfla et devint gros comme d'ung lyon dont il porte les armes. Et quant ouit cryer les Françoys : « France ! France ! Laissez ce pri- » sonnier ! Oncques ne pristes prisonnier qui » si chier vous cousta », alors Bayard tyra son espée, laquelle ilz ne luy avoient pas encore ostée, pource qu'il les entretenoit tousjours de belles parolles, et comme ung aultre Hector, ou Pompée, ou le bon chevalier chrestien Roland, fièrement et si rudement frappa sur ung Espaignol, qu'il le rua par terre. Et puis donne des espérons à son cheval qui estoit moult las ; mais la nécessité augmenta la force.
Quand les Espaignolz premiers contre lesquelz avoit gardé le pont Bayard virent ainsi sur tous les aultres combatre Bayard, ilz vont cryer contre celluy qui l' avoit prii^ prisonnier :
— O la grande faulte que avés faicte de non oster les armes à ce forcené et enragé Françoy s ! Nous le vous avions bien dict, car luy tout seul a gardé le pont plus d'une heure contre nous, et si en a rué plus de six dans la rivière.
Ce combat fust fort merveilleulx d'ung cousté et d'aultre, nonobstant que les Espaignolz fussent beaucoup plus que les Françoys. Mais les Françoys comme enragés frappoient et aymoient mieux mourir que ainsi se randre, et par especial Bayard, qui estoit asseuré de mourir cruelleijient s'ils le pouvoient tenir en leur puissance. Parquoy commencèrent les Françoys à frapper plus fort que jamais, tant quMs boutèrent les Espaignolz en fuyte.
Or n'avoient garde les Françoys de les suyvre, car leurs chevaulx estoient cassés et mouroiont de fain et estoient maigres et deffaictz. Mais quand le noble chevalier Bayard les v^i^t ainsi fouyr, crya à haulte voix :
— O Espaignolz legiers et caulx sur tous aultres, aujourduy n'avés pas bien vostre astuce et cautelle Affricquaine et penine employé, quand vous avés eu en vostre main
go BÂYARD
celluy que plus desiriez avoir, c'est le champion Bayard. Certes, rien n'y a servy vostre cautelle contre le vouloir de Dieu, qui aujourduy m'a saulvé la vie. Rien ne vault prudence humaine que on appelle cautelle contre de Dieu la sapience.
Quand les Esi)aignols qui estoient demeurés des derniers ouyrent que leur prisonnier Bayard eschappé estoit, à peu ne tint qu'ils ne sortissent de leur sens, et incontinant coururent et le dirent à leurs compaignons, dont celluy qui l'avoit prifis cuyda mourir de dueil. Car si l'eu^t congneu, l'eust plutost tué que par mettre que fust eschappé.
Or, disoient les ungs :
— En maie heure l'avons nous ainsi perdu, car nul Françoys oncques ne fit tant de maulx aux Espaignols que ce Bayard. Et si France avoit plusieurs telz Bayard, il n'y a nation qui sceust à France résister.
lycs aultres disoient que Dieu garde tousjours les gens de bien et leur honneur, et que ce eust esté dommaige s'il eust esté prisonnier, pource qu'il a le bruyt d'estre chevalier sans
reproche, et bien le desmontra au combat du seigneur Alonce que, après sa mort, fust très doulant et desplaisant de sa mort, laquelle il pleura bien fort, et si luy fist moult gros honneur à sa sépulture, contre les costumes des guerres anciennes.
I/CS aultres disoient :
— Certes, on dict beaucoup de bien de Bayard.
Mais ilz estoient desplaisans qu'il fust eschappé, pource que si souvent s'estoit mocqué d'eulx.
lycs aultres disoient que c'estoit sa coui^tume de se jouer aux gens joyeusement, sans mal dire de personne du monde, et que souvent de luy parloit par jeulx, et plus souvent que des aultres. Et en France, oncques homme ne fust desplaisant de parolle que Bayard dist, ne oncques homme ne fut triste en sa compaignie.
Et par ainsi les Espaignolz devisoient des gestes et meurs du noble Bayard ; mais quelque parolles qu'ils en sceussent dire, ilz estoient très desplaisans de ce qu'il leur estoit eschappé.
Et, par le contraire, les Françoys, joyeulx de sa recouvrance.
Et pouvoient les EsjDaignolz, à l'heure qu'ilz tenoient Bayard, avecques l'évangile dire : Modiciim vidimus eum. Et Bayard, ainsi : Modiciim videhitis me. Mais je prie à Dieu à ceste heure que tous temps et sans fin, vo^^e Baj^ard au réanime des vivans
^ Comment le noble chevalier Bayard alla avecques le roy Loys douziesme à la conqueste de Gennes, et comme7it il monta le premier au bastillon. Chapitre .v.
Du temps que le roy lyoys douziesme tenoit Gennes, les gentilz hommes eurent grosse discention contre les marclians et la commune de la cité et furent deschasssés les nobles par le commung peuple, et ce par incitation de pape Jule Second, qui pour lors
estoit devenu maulvais françoys pour la recompance des biens que les Françoys lui avoient faict quant fuèt chassé par pape Alexandre Borgie, et ne trouva refuge ny sauîveté que France. Et ainsi de ce que les Françoys furent cause qu'il fut faict pape par le moyen de monseigneur le légat d'Amboise qui luy donna toutes ses voix qui tenoient pour luy. Parquoy le dict pape fust moult ingrat envers les Françoys, qu©:^ est le péché qui plus desplaict à Dieu que ingratitude. Les dicts nobles de Gennes envoyèrent une embassade devers le roy et fist une belle oraison, pour la noblesse de Gennes, messire Estienne Vivaldi, docteur en loix, laquelle aultres foys ay insérée en mon livre dict Tropheum Gallorum. I^e roy Eoys voyant le discort et controversie des nobles et cyto}' ens de Gennes, envoyast gens pour demonstrer au peuple qu'ilz voulussent obtempérer en toute raison aux gentilzhommes, laquelle chose ne volurent faire, mais esleurent un duc de bas lieu et le menarent par la cité en triumphe.
Voyant le roy que le peuple de Gennes estoit
effréné et insencé, désirant bouter paix entre eulx, leva une moult belle armée en France pour aller conquester Gennes, lesquelz estoient révoltez contre luy. Si fist amasser gens par tous lieulx. Et alors le noble Bayard estoit à lyyon, malade d'une fièvre quarte, laquelle il pourta longtemps, et oultre, avoit au bras dextre ung ulcère très mauvais et assés caverneux.
Or ung jour, je donnay à soupper en ma maison au dict capitaine Bayard, et à sa cousine, Damoiselle Magdelene Terraille, femme de feu escuyer noble Claude de Varey, Panetier pour lors de la Reyne. Or advint au soir en souppant que je lui dictz :
— Monsieur le capitaine, je me esmerveille de vous qui estes si fort malade de la fièvre et oultre avés au bras ulcère moult dangereulx, comme voulés-vous aller à Gennes avecques le roy entre ses montaignes penines et à la guerre vous bouter en dangier ?
Si me respond :
— Certes, vous dictes vérité, mais à la nécessité on ne doibt laisser pour aulcune chose
q6 BAYARD
son prince, et mieulx aimeroys mourir avecques luy que de guérir icy à honte.
Alors je luy ditz :
— Seigneur capitaine, au moins jusques serés bien guery de vostre bras, allés après le roy pour n'estre si fort foullé des gens, avecques monsieur le légat D'Amboise jusques à Gennes, et entre cy et là, pourrés estre guery de vostre bras et aussi de la fièvre.
— Certes, dict-il, monsieur mon amy vous dictes très bien, mais une chose je crainctz à merveille, c'est que ces prothonotaires qui suyvent monsieur le légat chevaulchent ung tas de mulles espaignoles, lesquelles ruent souvent et j'ay maulvaises grèves, parquoy craindroys plus les piedz des mulles lesquels n'ay pas acoustumé et ayme mieulx estre entre les chevaulx qui me congnoissent, et moy eulx.
Alors luy réponds :
— Seigneur capitaine, il vous est à pardonner, car ce n'est pas dès maintenant que commencés à gaudir.
— Certes, ne foys, dict Bayard, je le dictz sans jeulx ainsi que l'entends.
A la response du dict seigneur capitaine, ceulx qui estoient presens moult se boutèrent à rire pource que d'une grâce le disoit qu'il n'est possible à descripre.
Bientost après, toute l'armée passa les mon s et si à coup que l'on ne veist jamais armée si tost passer les mons. Et saigement le fist, car s'il eust demeuré dix jours de plus, les Genevoys avoient secours du pape et de l'empereur Maximilien, et fussent les Françoys mors de faim aulx montaignes. Aussi le sçavoit bien le prudent roy, que la nature des Françoys veult estre tost et soubdainement boutée en exécution, et ne séjourner longtemps en ung lieu comme bien recite César en ses commentaires et Julius Celsus son commentateur aussi, et autant en dit Florus en ses epithomes.
Quant l'armée eust la pluspart passées les montaignes, le roy part de L^'On à toute diligence, et le noble Bayard, avecques sa fièvre et bras avecques luy, et fist tant le roy par ses journées que en brief fust devant Gennes. lycs Genevoys furent bien esbahys de la dili-
gS BAYARD ^ r i
gence qu'avoient faicte si soubdaine, et n'eussent jamais pensé qu'ils eussent si tost les mons passé, et cuidoient' bien avoir secours avant la venue des Françoys.
Or, avoient faict ceulx de la ville en hault d'une montaigne un bastillon moult fort pour secourir la ville, et sembloit estre imprenable à tout le monde.
Quand les Françoys virent ce bastillon si fort au dessus de la montaigne, si furent moult esbays à cause que la montaigne estoit moult haulte et droicte et aspre à monter. I^e roy tint son conseil assavoir-mon si on devoit monter et assaillir ce bastillon. I^es ungs disoient que seroit bien hasardé l'armée et la noblesse, et qu'ils avoient moult grant avantaige sur les Françoys. Les aultres disoient que on pouvoit bien avoir et combatre la ville sans gaigner le bastillon. Alors voyant le noble Bayard plusieurs et diverses opinions, dict devant le roy et devant tous les princes :
— Syre, je suys d'advys que devons hardiment monter la montaigne, et combatre ces bourgeois et marchans de ville et chasser hors de ce bastillon. Et moy, avecques ma
fièvre quarte, laquelle à mon soet, à celte heure, fut ailleurs, et avecques mon bras bien foible, je veulx monter le premier.
Et puys dist au capitaine Maugeron qui, despuis, mourust devant Ravenne :
— Capitaine Maugeron, venés avecques moy, car sommes d'ung pays et long temps nous nous congnoissons. Suyvés moy, et si le bras est foible, si sera aujourd'huy esperimenté. Quant aux jambes, elles sont agilles et legieres pour bien monter.
Aux parolles de Bayard, tous jeunes gentilzhommes prij^rent cueur et dirent tous ensemble :
— Suyvons Bayard. Par raison, ne devons craindre monter après luy.
Et par ainsi montèrent tous les gentilzhommes premier après Bayard, et les aventuriers et Gascons après moult fièrement. Tous se esmerveilloient de Bayard, qui avecques sa fièvre montoit si legierement devant tous les aultres, la demy lance à la main. Et, incontinant qu'ilz furent au hault de la montaigne auprès du bastillon, crya Bayard :
— France ! France ! Or, marchans, défendes
VOUS avecques vos aulnes, et laissés les picques et lances, lesquelles n'avés acoustumées.
Ht, à ce cry, marcha Bayard avecques ses compaignons sur les marchans, cordonniers et drapiers et charpentiers, et frapèrent d'une si grande force et hardiesse que c'estoit merveille.
Et par especial, le noble Bayard tellement frappoit que les Genevoys fuyoient devant luy comme brebis devant le loup, et se esmerveilloient les Genevoys d'icelluy qui ainsi frappoit et tous jours exhortoit les aultres à combattre. Et par fin firent tant les Françoys qu'ils boutarent les Genevoys en fuicte. I^es ungs fuyoient d'ung cousté de la montaigne, les aultres de l'aultre.
Voyant Bayard que ainsi fuyoient Genevoys et Françoys après chassant, si crya Bayard :
— Messeigneurs et frères, allons gaigner le bastillon, car pourroien': plusieurs estre dedans qui, à la descente, pourroient ruer sur nous et nous deffaire.
Et, à ce mot, tirarent tout droit au bastillon, là où estoient Genevoys au nombre de
BAYARD lOI
deulx OU troys cens encore. Et quand le noble Bayard fut illec arrivé, si rua sur ceulx Genevoys moult rudement. Et quant virent que ainsi estoient par Bayard meurtris, pri^^rent la fouyte, et délaissèrent le bastillon et pri^- (î'rent acourre droidt au bas de la montaigne. Et par ainsi, Bayard avecques ses compaignons gaignèrent le bastillon, qui fut cause de la prinse de la cité de Gennes. Car, après que le bastillon fut pri^s et gaigné par les Françoys, ceulx de la cité se randirent à la mercy du roy Loys, et entra après le dict roy en moult grant triumphe comme victorieulx en la cité, là oii il fit par justice mourir celluy qu'ilz avoient egleu duc de Gennes et le seigneur Justinian, lesquelz estoient promoteurs d'icelle discorde des nobles avecques le populaire.
^ Du noble Bayard comment à V espedition du roy Loys douziesme contre les Veniciens eust charge de gens de pied et de cheval.