Chapitre .vii
UNG temps après que la Mirandole fut prinse, le roy I^oys .xii. envoyast le seigneur de Monteson de la mayson de ClermoVv au Daulphiné, le noble Bayard, le Seigneur de lyude, et le capitayne Fontraille à Ferrare. Pape Jule second, qui pour lors estoit confederé avec le roi Ferrànd d'Arragon, envoyast cent hommes d'armes napolitains espaignolz, six cens chevaulx legiers, sept mille hommes de pied napolitains espaignolz, six cens chevaulx legiers, sept mille hommes de pied napolitains espaignolz ou romains pour bouter le siège devant la Bastide, laquelle place assés forte est située à trente cinq mille de Ferrare, bien près de Argenté, et à VIII mille de la cité de lyuques.
IvCS Françoys estoient à Ferrare dont le seigneur de Monteson estoit pour lors le chief,
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qui estoit capitajme moult hardy et preulx, mais aulcunes foys subject à son plaisir. Le noble Bayard estoit aussi à Ferrare avec sa compaignie lorraine. Le seigneur du Lude et Fontraille aussi estoient avec eulx.
Quand Bayard, qui tousjours avoit honneur françoyse devant les yeulx, sceust que les ennemys avaient bouté le siège devant la Bastide, si dict au seigneur de Monteson :
— Monsieur, je croy que estes assés açlverty que les ennemys ont bouté le siège devant la Bastide. Il me semble que les debvons secourir, et le plutost sera le meilleur, car la place n'est pas forte.
Alors respond le seigneur de Monteson :
— Seigneur Bayard, à vous semble n'estre riens impossible, et c'est vostre coustume tousjours à chercher les grans affaires. Vous sçavés que les ennemys sont beaucoup plus fortz et puissans que nous : ils ont cent hommes d'armes bons et esleus, six cens chevaulx legiers, sept mille hommes de pied. Nous ne avons en tout que .viii. vingt hommes d'armes françoys et mille hommes de pied. C'est bien petit contre une si grosse troppe de gens.
Alors respond Bayard :
— Seigneur, vous dictes vérité ; mais vous sçavés que les ennemys sont plus foulle de venir de Naples et de Rome que nous, et aussi qu'ilz ne se douptent de riens, pource qu'ils sçavent bien que nous n'avons pas, ce leur semble, gens pour les combatre. Qui est la cause que, si diligentons à les surprendre, facillement les defferons. Dieu ne donne pas tousjours la victo3^re au plus grand nombre, et plus souvent a donné la victoyre au moindre nombre que au plus grant. Comme fit à Alexandre le grant avec .xxxii. mille Gregoys lequel deffit le roy Dayre de Perse, qui avoit quatre cent mille Persiens. Et Jule César, avec un peu de Françoys, deffit Pompée le grant, qui avoit quatre foys autant de Romains. Et, de nostre temps, le roy Charles .viii., à Fournoue, avec .viii. mille Françoys ou S^uisses, deffist quarante mille Italiens. I^a victoyre vient de Dieu, et non pas du nombre des gens- Pource Dieu fust indigné contre David de ce qu'il fit nombrer les enfants de Israël, pource que il vouloit que David eust confiance en luy, et non pas au nombre des hommes.
Quant le capitaine Monteson eust ainsi ouy parler Bayard, si appellast le seigneur du Lude et Pierrepon Daly, lieutenant de Bayard, et leur dit :
— Messeigneurs, vous avés ouy parler le capitaine Bayard. Que vous semble de ses parolles ?
— Certes, seigneur, dit Pierrepon, je suys de l'oi^pinion de Bayard.
— Certes, dict Monteson, vous estes suspect, vous n'avés garde de dire le contrayre. Mais, seigneur du lyude, et vous, Fontraille, quelle est vostre oppinion ?
Alors, respondirent :
— Monsieur, nous sommes de l'oppinion du cai)itaine Bayard.
Alors dë^liberarent ce soir partir et miarent sur la rivière du Pau les gens de pied à .xxii. heures, à la forme italienne, sur la nuyt, et partirent de Ferrare les gens de cheval par terre et clievamchèrent toute la nuyt, et firent tant que au point du jour furent près des ennemys.
Et vin(^rent près d'une petite rivière pro-
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funde à merveille et estroicte, là où failloit passer sur ung petit pont l'ung après l'aultre. Si firent tant qu'ilz passèrent sans que les ennemys en fussent advertis. Leurs gens de pied, qui estoient venus parla rivière du Pau, furent aussitost au petit pont que les gens de cheval. Si sg: assemblèrent et migrent leurs gens par ordre. Si vi^^rent sur les liuict heures du matin, à la forme françoyse, près des ennemys. Si di^t le capitaine Pierrepon à ung, dit Anglas .
— Voyés si nos ennemys sont point en bataille, et si se bougent.
Alors allast ung peu près des ennemys, si vist que les ennemys ne faisoient compte de riens Adonc marchèrent les Françoys par si bon ordre que ilz vindrent se joindre aulx ennemys. Si frappèrent Françoys moult fièrement sur eulx, et les bouttèrent en routte.
Alors, le noble Bayard, comme ung vray Hector ou Achiles, crya à haulte voj^s :
— France ! France !
Si ruast si durement sur les ennemys, que les desbranlast totallement.
y Quant les ennem5^s se virent ainsi pressés, 'cuydoient que les Françoys fussent six foys aultant. Si se misrent à ionyr, les Françoys après eux. Si furent tous tués ou prins prisonniers, et peu en eschappast.
Après cette deffaicte, les Françoys retournèrent à Ferrare, là où le duc leur fist la plus grant chière du monde, et, sur tous aultres, au noble Bayard.
Car le bruyt estoit que Bayard estoit la cause principalle de celle deffaicte. Et fust la cause que la duchesse fist plusieurs j)résens au noble Bayard. Et tous les jours, les dames de P'errare visitoyent le preulx chevalier Bayard, lequel tousjours se gaudissoit plaisamment d'elles.
Et estoit Bayard si fort aymé d'ung cliascun, que on ne pouvoit soûler le peuple à bien dire de luy.
^ Comment le noble Bayard entra le premier dans la cité de Bresse avec monseigneur le duc de Nemours, qui estoyt de la mayson de Foix, nepveu du roy Loys .xii. et filz de sa sœur. Et comme il fut blecé en la cuisse. Chapitre huitiesme.
LE roy lyOys douziesme, très chrestien, après la discention qu'il eust avecques pape Jule second, et après que ledit roy eust chassé le pape de devant Boloigne, les Veniciens occuparent par aulcuns moyens, avecques l'aide dudit Jule, la cité de Bresse, laquelle cité avoit esté édiffiée par ^es Françoys lesquelz Bregnus avoit mené en Italie, et nomma la cité de son nom, Bresse.
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Ce Bregnus conquist Milan, Bergame, Vincence, et aultres cités, et les édiflia. Dont ice'le province fut nommée Gaule des Françoys transalpine. Et depuis, a prinse plusieurs noms, comme L,ombardie, aux longues barbes qui estoient gens des vScithes, et Insubrie, des Insubriens. Mais, par les Françoys, a toujours retenu le nom de Gaule transalpine, c'est Gaule oultre les Alpes.
Le duc de Nemours, nepveu du roy, estoit moult vaillant prince, jeune de vingt-cinq ans, hardy aulx armes et aymé d'ung chescun. Et n'y avoit Françoys soubz luy qui voulentiers ne voulcist exposer et bouter en dangier sa vie pour luy. Entre tous capitaines, il aymoit singulièrement le noble chevalier Bayard pour ce qu'il estoit chevaleureux comme luy, et ung chescun aynie naturellement son semblable en meurs. Et pour ce, se gouvernoit totallement par le conseil de Bayard, dont bien s'en trouva. Et si, despuis, plusieurs aultres eussent ensuyvy le conseil de Bayard, les choses n'eussent pas empirées.
Alors, ce bon et chevaleureulx prince dict à
— Capitaine mon am}^ vous sçavés comme les Veniciens par cautelle ont prisse celle noble cité de Bresse, laquelle, par droict naturel, doibt estre françoyse, car les Franço^^s l'ont édiffiée et bastie, dont encore elle porte le nom de ce preulx Bregnus, Françoys, qui conquesta toute l'Italie. Et vous sçavés que toutes choses volentiers par symbolisation philosophale retournent à leur nature. Or, vous prie que en vérité dissiés vostre oppinion, c'est comment pourrons trouver moyen pour recouvrer celle belle cité et la retourner à ses premiers maistres et à sa première nature.
A ces paroles, par manière de jeu, et comme celluy qui ne prent les choses trop aigrement, respondit Bayard :
— Monseigneur, il me semble que, veu vostre ciieur et hardiesse, et aussi de voz nobles Françoys, que ce n'est pas chose difficille à une telle noblesse prendre et conquérir une citée gardée et deffendue par bourgeois et marchans de ville, dont le gouverneur est ung salge providateur qui oncques ne rompist lance en guerre.
Alors respond le duc :
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— C'est très bien dict, capitaine Bayard ; mais vous sçavés que le seigneur André Grist est homme sçavant, sinon par expérience aulx armes, si est par doctrine et par prudence naturelle.
— Il est vray, dict Ba^-ard, je le congnois saige et prudent et civil. Mais de luy si me esmerveille de ce qu'il est venu à Bresse avecques tous les paisans de la seigneurie. Or, seigneur prince, dict Bayard, vous sçavés que nous tenons le chasteau de Bresse, qui est sur la ville en la montaigne. Allons au chasteau, et puis baillés moy cinq cens hommes, et je marcheray le premier. vSi voyés que la fortune au commencement soit bonne, suyvés la fortune. vSy voyés, dict Ba3^ard, que nous ayons du pys, faictes ainsi que l'entendrés.
— Certes, dict le duc, capitaine, vous parlés comme homme de cueur. Alez donc le premier avecques vostre compaignie, et je vous prometz que vous serés suyvy de moy, et deusse à ce jour vray ment mourir.
Alors marcha en ordre Bayard comme ung lyon rampant, cr3'ant à haulte voix :
— Mes amys,, suyvés Bayard, descendons en
bas, la montaigne est nostre. Il est plus aysé à descendre que à monter. Ung en doibt valoir dix aujourduy.
A ceste parolle, tous par ordre descendirent de la montaigne du chasteau, tirant à la citadelle, cryant : « France ! France ! »
Quand le seigneur messire André Grist entendist le cry des Françoj-s, fust moult esmerveillé d'icelle furie et soubdaine entreprinse. Adoncques, dist à ses gens :
— Seigneurs, mes amys, au jourduy il se faut deffendre contre cette impétuosité galicane. Tenons nous fortz deulx ou troys heures. Car les Franço^^s, de nature, resemblent la flambe du feu en paille que soubdainement est grande et merveilleuse, mais ne dure guère, et est tost esteincte. Au commencement, sont lyons ; mais à la fin, sont femmes.
Par ces parolles, le seigneur André Grist qui estoit vertueulx et saige donnoit si grand couraige à ses gens, que tous se mirent en une moult belle contenance et très bon ordre délibéré combatre et se très bien des Françoys deffendre.
Alors descend Bayard tous jours courant et
cryant . « France ! France ! » Et fut le premier qui oncques frappa sur les ennemys.
Quant ceulx qui le suyvoient virent que Bayard ainsi frappoit, tous prindrent si grant couraige qu'ilz def firent la première bande des Veniciens. Alors survint le seigneur André Grist, qui cria à liaulte voix :
— Marchés, marchés, seigneurs veniciens, prenés cueur, la fureur des Françoys est passée, tenés encore ung peu ; ilz sont deiïaictz.
Alors le noble Bayard, à pied, comme ung Hercules, donnoit dedans ces paisans et citoyens Bressiens, criant à haulte voix :
— Seigneur André Grist, ce n'est pas feu de paille, c'est feu gregeoys qui tousjours brusle. Randés vous et saulvés votre vie.
Quant le seigneur Grist entendit ainsi cryer Bayard, et que aulcun entendit nommer Bayard, fut moult esbahy. Si dist :
— Au nom de Dieu, régnera toujours ce Bayard. Je croy qu'ilz croissent les Bayardz en France comme champignons. On ne parle en toutes batailles que de Bayard. Or mes amys. tirés tous contre ce gentil Bayard, car.
si pouvés deffaire ce Bayard, tout est deffaict.
Alors prii/çfre si grant cueur Veniciens que tous ensemble coururent sur Bayard, et sembloit qu'ilz n'eussent peur que de luy seulement. Et tant frappèrent sur Bayard que l'ung des capitaines veniciens s'approj^cha de Bayard et lu}^ bailla en la cuisse d'une pique si grant coupt qu'il luy bouta le fer dedans la cuisse. Lors, voyant Bayard qu'il estoit moult blecé, de son espée frappa contre la picque près la cuisse et la couppa, et après plus fort frappa contre ses ennemys, nonobstant que le fer de la picque fut demeuré en la cuisse bien avant.
Quand le noble Bayard, qui cuydoit bien mourir de ce coup pour la grande douleur qu'il sentoit, regardant derrière luy, veist le noble duc de Nemours descendre de la montaigne, comme si estoit ung aultre Theseus, ou Achilles, alors cria Ba5^ard :
— O noble prince, frappés dessus ces mastins, tout est nostre !
A ce^te parolle, donna dessus monseigneur de Nemours si roidement qu'il recula les
ennemys jusques près des portes de la cité, tousjours frappant. Et fist tant par sa prouesse qu'ilz tuarent plus de dix mille hommes à cest assault, sans ceux que le noble Bayard avoit defïaict.
Ceulx de la cité faisoyent des fenestres, hommes et femmes, plus de maulx que les Veniciens.
Adoncques en chassant, le noble Bayard congneut de loing le seigneur André Grist ; si luy cria :
■ — Seigneur André, rendes vous, aultrement perdrés la vie.
Respond le seigneur André :
■ — ■ Je me rendz au seigneur de Nemours.
Adonc dict Bayard :
— C'est bien dit. A meilleur ne vous pouvés rendre que au chief. Avancés vous : vecy le prince de Nemours.
Alors s'avança le seigneur André Grist qui, despuis, a esté esleu duc de la seigneurie de Venise, et est encore pour le présent, qui, est beau de corps, tant en grandeur que grosseur bien proportioné de membres, qui moult res-
semble ung prince. Et si est saige tenu de tous ceulx qui le congnoissent, qui par sa prudence et saigesse, a esté entre tous les aultres esleu duc de Venise, nonobstant qu'il en y eust plusieurs de plus ancienne et noble maison.
I^a cité de Bresse rendue au seigneur de Nemours par force d'armes, tout le peuple se retira aulx maisons. I^es ungs furent tués, qui faisoient deffence ; les autres, prins prisonniers. Et, par ainsi, fut pillée la cité toute, laquelle estoit après Milan la plus riche du pays.
Le seigneur Bayard fut logé en une des meilleures maisons nobles de Bresse, là où estoit le seigneur, la dame et deux moult belles filles. Incontinant que Bayard entra dedans, la dame et ses filles lui vindrent audevant en pleurs et se gettèrent à genoulx devant luy, si luy cryarent mercy, disant la dame :
— Seigneur, je vous recommande mes filles seulement ; prenés tous noz biens, saulvés l'honneur de mes filles.
• — • Dame, dict Bayard, où est vostre mary.
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Dist la dame ;
— Je ne sçay s'il est avecques les aultres en la cité, misérablement occis.
Adoncques luy dict Baj'ard :
— Dame, n'ayés peur, faictes seulement venir vostre mary. Quant à voz filles, elles seront en tout honneur gardées de moy et des myens. Mais gardés vostre maison des aultres.
Elle appela deulx de ses serviteurs, si leur dict :
— Sur vostre vie, gardés ceste maison, et vous tenés aulx portes, et ne laissés entrer personne sans ma licence.
Ef puis sonna tous ses gens, et leur dict : -- Amys, gardés vous de faire aucune injure ny desplaisir au seigneur ny à la dame de céans, et vous gardés d'entrer dedans sa chambre sans sa licence :
Et puis dict à la dame :
— Madame, gardés vos filles en votre chambre et qu'elles ne sortent dehors à vostre coustume, et me ferés plaisir. Et dires au seigneur de ceste maison qu'il viengne tousjours manger avecques moy, et me fera plai-
sir. Au surplus, puis que voulés que garde vostre maison, je vous prie que envoyés quérir le plus docte et sçavant chirurgien de ceste cité pour gucrir un coupt que au jourdu}^ un Venicieii m'a donné en se jouant de moy. Et en l'attendant, mon barbier accoustrera les bandes.
Or vint un chirurgien vieulx et bien sçavant, nonobstant que le seigneur Bayard en avoit ung bien expert. I^a chausse fut rompue et descouverte la cuisse. I^e fer et le bout de la picque estoient dedans encore. Si dit le noble Bayard aulx chirurgiens :
— Tirés ce fer dehors.
Respondit le Bessien, qui trembloit, de peur qu'il avoit :
— Seigneur, j'ay grant peur que sincopisiez en tirant le fer.
— Non feray, dict Bayard. J'ay aultrefoys s^^u qu'est de tirer ung fer de chair humaine. Tirés hardiment.
Alors tirarent les deulx maistres le fer qui estoit moult proffond en la cuysse, dont le noble chevalier sentist une merveilleuse dou-
leur. Mais, quant on luy dict qu'il n'y avoit ny artère ny veine grosse blecée, il fut tout joyeulx. Et, après qu'il fust bandé et eurent acoustré sa cuysse, envoya quérir le seigneur et la dame de la maison, si leur dict ; a,^
— Seigneur et Dame, je .suis adverti qu'estes des plus gros seigneurs de ceste cité. Je en suis tout informé. Mais n'ayés peur ni de moy, ny des myens, car je ne me fitz oncques gendarme ny homme de guerre pour m' enrichir ne mourir riche, car c'est moult difficile en la loy chrestienne suyvir les armes et mourir riche : c'est assés vivre selon Dieu et avoir sçuffisance. Parquo}^ seigneur et vous, noble dame, ne laissés de dormir à vostre aise, car je bouteray bonne peine à garder vostre maison et voz biens qui sont dedans, et n'y a homme des myens si hardy qui vous fassent desplaisir.
De ces parolles furent fort joyeulx, et non sans cause, le seigneur et la dame. Aussi le seigneur Bayard demeura bien cinq se^maines là dedans pour se faire panser et guérir.
Après qu'il fust guery, volust prendre congé
du seigneur et de la dame de la maison. Si leur dict :
— Seigneur et dame, j'ay esté cinq sepmainés en vostre maison très bien traicté, dont me contente. Je vous prie, si aulcun de mes gens ont faict chose où ayés prins desplaisir, que me dictes, et me ferés grant service.
— Seigneur capitaine, ce dist l'hoste, à Dieu ne plaise que je dye que aulcun de mes gens soit mal content de vous. Car oncques ne trouvasmes si gracieuses gens. Mais, seigneur, je vous prie bien fort que demandés ce que vous vouldrés, et je feray tant que serés contant de moy ; et, si avés affaire de mon avoir, tout ce qu'il vous plaira.
Aux parolles du seigneur de la maison, respondit le seigneur Bayard : .
— Seigneur, ce m'est assés que m'avés faict bonne chère et bien traicté et moy et mes gens, dont vous mercye ; et, si avés quelquefoys à faire de Bayard, me pouvés empronter à vostre plaisir.
Si respondit le seigneur de la maison :
— Monseigneur le capitaine, vous me par-
donnerés, car me f erés ceste honneur de prendre quelque chose de moy.
— Non feray, seigneur, dict Bayard, sur ma foy.
Alors prip^ congé du seigneur et de la dame. Et puis sortirent les filles de la chambre, qui encore n'avoient sorti ; si se agenoillèrent devant le seigneur Bayard, disant :
— Seigneur capitaine, nous, pauvres filles, vous mercyent cent mille fo^^s de l'honneur, courtoisie, bien faictz que avez faictz à monseigneur nostre père et à ma dame nostre mère. Et encore plus de ce qu'estes cause que n'avons esté forcées et violées des gendarmes, comme ont esté plusieurs aultres. Seigneur, nous serons à tousjours mais tenues à prier Dieu pour vostre noble seigneurie. Et. affin qu'il vous souviengne de nous, chascune de nous vous présentons ung petit coffre plain de choses joyeuses faictes par nos mains, en pardonnant à vos petites chamberières. Et, à tant, prenons congé de votre noble seigneurie.
Alors le seigneur Bayard, les larmes aulx yeux de pitié qu'il avoit quant il pensoit aux
dangiers là où elles avoient esté, leur respondit :
— Adieu, les belles damoiselles ! Dieu, par sa grâce vous vueille tousjours préserver et avoir en sa garde, comme il a esté à ceste foys.
Alors print congé du seigneur et de la dame, et des deulx damoiselles.
^ Comment, après la prinse de Bresse, le noble Bayard alla à Ravennes devers monseigneur le duc de Nemours. Et de r escarmouche que luy et le baron de Biard firent contre les ennemys.