Chapitre neufviesme
APRÈS que le seigneur Bayard fust presque guery de sa cuysse, volut partir pour aller à Ravenne devers monseigneur de Nemours qui l'avoit mandé. Mais quand le médecin qui le pansoit séeu^t qu'il vouloit partir, vint à luy et luy dict :
— Seigneur, je vous prie, veuilles encore atendre .viii. jours, car, si partes devant, vous boutterez en grant dangier de vostre personne, car scavés que avés perdu de vostre sang plus de dix livres, et fault vous restaurer avant.
Laquelle chose fit le seigneur Bayard, et cependant, envoyast tout son bagaige et tous ses muletz.
Estre aulcuns jours séjourné à l'appétit de
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ses médecins, partit de Bresse et arriva au campt peu de jours devant la bataille, lequel n'estoit pas encore bien guery de sa cuysse et estoit fort foible de sa personne.
Incontinant qu'il fut arrivé, il ^^u^i comme le baron de Biard estoit allé ce jour faire une escarmouche sur les ennemys, et qu'il estoit bien foible de gens et en dangier, dont fut moult doulent Bayard. Si dict à son lieutenant Pierrepon :
— • Ainsi, capitaine mon ami, il fault desliberer tout maintenant de nous armer avec toute nostre bande, et secourir le baron de Biard.
Si lui respondit Pierrepon :
— Seigneur capitaine, vous estes las et foible de vostre maladie et n'estes pas encore bien refaict. Je vous prie, réponses vous ung peu, et je iray avec la bande secourir le baron de Biard.
— Certes, dict Bayard, capitaine, vous n'aurés pas ceste charge ny honneur de secourir mon compaignon et amy sans moy.
Alors print Bayard avec son lieutenant
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toute la bande de monseigneur de lyorrainne dont il estoit lieutenant. Si marcha moult fièrement contre les ennemys, lesquels avoyent desja recullé le baron de Biard et toute sa bande. Et si ne fust arrivé Bayard, estoit en un merveilleulx dangier. Mais, à la venue de Ba3^ard, furent donnez si grans couptz de toutes pars, qu'ilz firent reculer les ennemys jusques près de leur artillerie.
Si se faisoit au frapper ainsi congnoistre Bayard, que tous les ennemys fuyoient devant luy comme brebis devant le loup. Si fust le campt des ennem3's si très esmeu, que tous, Napolitains, Romains et Espaignolz furent en armes, cuydoient ce jour vrayment avoir la bataille.
Quand le baron de Biard v^i^t ainsi Bayard entrer contre les ennemys, si luy dict :
— Capitaine, mon ami, c'est trop faict à vous qui ne sortes que de maladie et n'estes pas encore bien guery, et vous exposés en si grant dangier, et plus avant que tous les aultres.
— Certes, dict Bayard, 1 n'y a maladie à ce jour qui m'empesche à vous secourir, et deussé-je mourir.
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Alors, frappa plus asprement que devant et fist tant que les ennemys se retirèrent le mieulx qu'ilz purent. Et les chassa Bayard jusques à leur artillerie, dont moult esbayt les ennemys. Et despuis pour la grant perte qu'ilz avoient eue ce jour, n'osarent faire escarmouche contre les Françoys.
Quand les ennemys furent rebouttés ainsi oultrageusement, le noble Bayard et le baron Biard s'en retournèrent devant monseigneur de Nemours, lequel lui fist une merveilleuse chière. Et furent tous les Françoys très joyeulx de la venue de Bayard, pource que le bruyt avoit esté que Bayard ne gueriroit jamais de son mal de cuisse, pour le grant flux de sang qu'il avoit eu. Et fut heure que on disoit au campt que il estoit mort, dont estoient desplaisans non seulement les Françoys, mais aussi les Alemans et aultres qui le congnoissoient.
Si fust festoyé Bayard de tous capitaines et seigneurs, comme de monsieur de Laultret, cousin de monseigneur de Nemours, de monsieur de I^a Palisse, de monsieur de Alegre, Du Molart, du capitaine Jacob et aultres
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capitaines, nonobstant que pour lors les vituailles estoient moult chières au campt, qui fust la cause que la bataille fust bientost après. Car les Françoys ne pouvoient avoir vivres de nulle part, pource que es ennemys tenoient toute la Romanie, toutes les villes et chasteaulx à l'entour de Ravenne, parquoy les Françoys furent contrainctz accellerer la bataille, laquelle fust moult cruelle, comme cy après sera aulcunement declairé.
Ceste bataille fust si cruelle que celle de Cannes, ny celle de Pharsalie, ny celle de Milcliiades, ny Themistocles, ny Alcibiades Athéniens, ou celle de Athila, roy des Humnes contre les Françoys, ny celle de Charles Martel contre les Espaignolz, ou celle de son filz, roy Pépin, contre les Vuandalles, ny celle de Charles le Grant contre les Saxons, ny contre Desidère, roy des Lombars à Morterre, ou celle de Charles septiesme contre les Angloys et Castiliones en Gascoigne, ny celle du duc Charle de Bourgoigne à Nancy, ou celle de Ivoys .xii. treschrestien contre les Veniciens, toutes ensemble ne furent si cruelles comme
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celle de Ravenne, pource que les ennemys avoient avec eulx les Ceciliens, gens belliqueulx, Espaignols, gens cauteleux, Romains, gens de forte contemplation et malicieulx plains de obstination et gravité.
Les Françoys avoient avec eulx : Germains Alemans, fors et puissans ; Gascons et Basques, legiers et hardys ; Picars, cerebreux, plains de couraige ; Normans, caulx, forts de corps et furibundes ; Allobroges, Daulphinoys, nobles, hardys, prudens en guerre, plains de honneur ; Lymosins et Auvergnatz, subtilz, fort riches.
Parquoy ceste bataille de Ravenne fust moult fiere et cruelle, laquelle fust composée de plusieurs nations et diverses conditions. De telle. Dieu nous vueille garder, car le vaincueur, en vainquant, fust moult patien.
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^ De la bataille de Ravenne, là où le noble Bayard estoit. Chapitre diziesme.
UANT à la bataille qui fujlt faiçte devant Ravenne, qui, entre toutes batailles, fut moult furieuse, et non^obstant que les François ga'ignassent la bataille, la France perdit les plus vaillangfet bons capitaines que oncques elle perdit en guerre, comme le jDreuîx et vaillant prince Monseigneur le duc de Nemours, nei|veu du Roy L,03^s, lequel par sa trop grande hardiesse fut tué en icelle bataille. Et. s'il eust cru le noble Baj^ard, ne fut pas mort ainsi. Aussi mourust monsieur de Molart, hardy capitaine, lieutenant du Daulphiné, le hardy capitaine Jacob, Aleman ; le capitaine Maugeron, du Daulphiné, et principallement le seigneur de Alegre, et son filz, dont fust moult grant dommaige de tous deulx. Le père estoit homme preulx chevalier et de grant conduicte. Le filz estoit moult chevaleureulx,
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nepveu de monsieur le mareschal de Chabbanes, lequel, seigneur de La Palisse, après la bataille, fut faict chief de tous les Françoys au lieu de monseigneur de Nemours.
En ceste bataille, se conduisit saigement le noble chevalier Bavard, car, comme un saige et prudent, invétéré capitaine, se tint tousjours ferme sans aulcun desordre, lequel, par expérience, congnoissoit l'astuce et cautelle hispanicque, qui ne quiert que de bouter les Françoys et aultre nation en desordre.
Sur la fin de la bataille, le visceroy de Naples vollust descendre de son cheval et monter sur ung aultre moult beau ; mais le noble Bayard le suyvit si de près que il n'eust loysir de monter, et se bouta en fuyte. Et print Bayard le cheval sur lequel il vouloyt monter, lequel despuis donna à monseigneur le duc de Lorrainne. Ce cheval j'ay vu plusieurs foys à Nancy, lequel estoit le plus bel et hardy cheval et myeulx harneché que je vitz oncques. lequel despuis monseigneur de Lorrayne boutta en son haras pour couvrir les jumens, pour la beaulté dudit cheval.
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Et si Monseigneur le duc de Nemours eust creu Bayard, n'eust pas suyvy ses ennemys, comme il fit après la bataille gaignée. Mais ledict prince estoit jeune, plain de feu et de cueur, et luy sembloit que riens ne luy pouvoit nuyre, et ne tint conte, à celle heure, des parolles dudit Bayard ny des aultres capitaines. Btpource, en chassant ses ennemys à la fuicte, par aulcuns Espaignolz qui estoient à cousté, fust tué, luy et son cheval et plusieurs aultres qui le suyvoient.
En ceste bataille, vertueusement se pourta Monsieur de la Palisse, et, comme ung aultre Hector Troyen, def fit par sa prouesse plusieurs Napolitains et Espaignolz monseigneur de Laultret, cousin du duc de Nemours, qui, à ce jour, moult bien et vaillamment combatit les Espaignolz, et se pourta moult vertueusement entre tous aultres seigneurs.
Si fust moult grande perte aulx Françoys de la mort du seigneur duc de Nemours, car c'estoit le plus hardy et chevaleureulx prince jeune qui fusse au résidu du monde, aymé d'ung chescun et de toute la nation françoyse.
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Et ne mourust oncques prince en guerre plus plaint des siens que luy. Il estoit doulx, gracieulx à ung chescun, qui estoit cause qu'il estoit aymé de toutes gens, car n'y a rien qui face tant aymer les princes et capitaines que gracieuseté en paix et hardiesse en guerre et couraige. Et, par le contraire, il n'y a chose qui fasse tant hayr ung prince ou chief de guerre que fierté et orgueil en paix et coardise en guerre ; et à ce, pouvons amener Alexandre le grant entre les payens, Judas Machabeus entre les Juifs, et Godefroy de Billon, duc de Lorrainne, des chrestiens, lesquelz estoient en paix et en leurs maisons, doulx, gracieulx et pytjé'ables, qui parloyentà ung chescun, aultant aulx moindres et petis que aulx.grandz, en faisant justice aussi bien aulx ungs que aulx aultres; et, en guerre, oncques ne furent plus hardys, vertueulx, ny gens de plus grande saigesse et conduicte que ces troys princes de leur temps, en diverses loix et nations.
Si ce noble duc de Nemours n'eust à celle bataille esté tué des ennemj^s, estoit à présumer vrayement qu'il fust aller conquester en chas-
sant les fîspaignolz devant luy, le royaulme de Naples. Et, au chemin, eust bouté la loy et faict ordonnances telles qu'il eust voulu au pape Jule Second. Mais Dieu, qui scet les choses avant leur advenement, et ne faict riens sans cause et providence, ne voulut que ce noble prince plus demeura en ce monde immonde, plain de variétés, mutabilités, misères et obscurtés alligineuses et tentations cacodemoniques et saturnines. Auquel monde, Dieu, par sa grâce et bénignité et miséricorde, luy plaise nous donner grâce de résister à icelles cacodemoniques tentations, et, à la parfin. le royaulme céleste donner.
^ De la journée que les Françoys appellèrent la journée des espérons.