SCÈNE II CASTELLANO, BERENGARIA
CASTELLANO
Mère (i), pourquoi toujours aiguiser ainsi leurs dents si avides d'un morceau de pain ?
BERENGARIA
Puis-je tromper mes yeux et mon cœur, quand je vois ces enfants épuisés et que j'entends tout bas le mot qu'ils n'osent pas dire : « J'ai faim. »
CASTELLANO
Pauvres petits! Crois-tu, mèkf, que je ne les plaigne pas, moi, que je ne souffre pas de leur souffrance! Mais je ne veux pas qu'ils s'en aperçoivent et je chante avec eux pour amuser les heureux et les riches, je chante le ventre creux et la gorge sèche.
BEKENGARIA
Que veux-tu, mon garçon ? Pardonne-moi si je n'ai pas ton courage, je suis un peu leur mère depuis bientôt huit ans qu'ils n'en ont plus.
CASTELLANO
Ahl ne rappelle plus cette mort de ma pauvre femme. C'est assez du souvenir vivant qu'elle nous en a laissé : mon petit Juanilo. C'est assez de ta tendresse .'i toi qui me retrace tous le-; jours son amour et son dévouement à elle. Oui, tu es bien un peu leur mère. N'as-tu pas dorloté l'enfant dans son berceau, n'as-tu pas élevé mes quatre mioches et puis l'autre, l'étranger; tous, comme s'ils étaient à toi?
BERENGARIA
Castellano, j'ai fait ce que j'ai dû pour toi, pour eux. Je ne me reproche rien. Mais, te l'avouerai-jc, j'ai d'autres scrupules au sujet de Jaime. Parfois, je me suis reproché de diminuer la maigre subsistance de ces petiots, pour en faire profiter l'inconnu.
CASTtLLANO
Ma mère!...
BCKKNGAUIA
Oui, je me demande si nous avons bien fait le soir où sur le bord d'un fossé, notre misère a recueilli l'enfant qui pleurait pour le joindre à notre grande famille? 11 me semble que de cclui-lù nous n'avons sauvé et prolonge la vie que pour la lui reprendre peàt à petit...
Toi, mon en
(i) Si le rôle de Bérenger remplace celui de Bcrengaria, il est facile de suppléer aux endroits soulignés \ ailleurs il n'y a pas lieu de modifier le texte.
CASTELLANO, interrompant.
Non, ma mère, Jaime sera une bénédiction pour nous tous. Ses petits bras délicats se sont endurcis sous notre toit laborieux. Bien que le soupçon d'une meilleure naissance nous retienne encore, après dix ans, de le considérer comme l'un des nôtres et de le faire paraître sur nos tréteaux de foire, il donne sa part de travail au foyer qui l'a reçu et j'y vois notre première récompense. Dieu nous en doit une autre. Un enfant vaut bien un verre d'eau.
BERENGARIA
Voilà une espérance qui me soutiendra.