CASCADE DE GLACE
dire : « J’ai gravi une montagne ou passé un col, » qui, je le crains, en amène beaucoup aussi. Elle est due à l’amour de la science : le célèbre de Saussure a passé dix-sept jours en cet endroit, occupé d’observations scientifiques.
Ce que nous apprennent les glaciers. — Considérons un instant les faits que nous a révélés notre excursion. La neige que nous venons de parcourir si péniblement est celle de l’hiver et du printemps derniers. Si, au mois d’août précédent, nous avions mis une marque convenable à la surface de la neige, nous la retrouverions maintenant à une certaine profondeur au-dessous. Le soleil d’été en a fondu beaucoup, mais il en reste beaucoup encore, et cette neige persistera jusqu’à ce que celles de l’hiver prochain viennent la recouvrir. Celles-ci, à leur tour, subsisteront en partie jusqu’au mois d’août suivant, pour être recouvertes par les neiges d’un autre hiver. Nous pouvons donc conclure avec certitude que, sur le plateau du Col du Géant, il tombe chaque année plus de neige qu’il n’en fond.
Si nous étions venus en avril ou en mai, nous aurions trouvé le glacier au pied de la chute également couvert de neige que la chaleur de l’été a fait entièrement disparaître. Et même la glace y fond évidemment : elle forme des ruisseaux qui creusent des canaux dans la glace, et s'étendent çà et là en petits lacs d’un bleu verdâtre. Nous pouvons donc conclure avec certitude qu’au pied de la chute le glacier reçoit moins d?eau congelée qu’il n’en perd par la fonte des glaces.
De là, aussi, une autre conclusion inévitable : entre le glacier qui est au-dessus de la chute, et le plateau qui se trouve au-dessous, il doit y avoir une ligne sur laquelle la quantité de neige qui tombées! absolument égale à celle Tïbdali. 4
LA MER DE GLACE
qui fond chaque année. C’est la ligne de neige. Sur certains glaciers elle est tout-à-fait distincte , et le serait également ici, si la glace était moins accidentée et bouleversée qu’elle ne l’est.
On donne le nom de névé à la région glacée qui est audessus de la ligne de neige, et l’on réserve le nom de glacier pour la glace qui se trouve au-dessous de cette ligne. Ainsi les neiges du Col du Géant représentent le névé du glacier du Géant, et, en partie, le névé de la Mer de Glace.
Mais si chaque année laisse ainsi un excédant de neige sur le plateau du Col du Géant, il en résulte nécessairement que ce plateau doit s’élever chaque année, pourvu que la neige y reste. Il est également certain que toute la longueurdu glacier au- dessous de la cascade doit s’abaisser peu à peu, à moins que les pertes subies chaque année ne soient réparées. Supposons qu’il reste chaque année sur le Col deux pieds de neige ; en cinq mille ans, il se trouvera accru d’une hauteur bien supérieure à celle du Mont Blanc. Telle est l’accumulation qui doit se produire si la neige reste sur le Col ; mais elle ne se produit pas; donc la neige ne reste pas sur le Col. Que devient-elle? C’est là la question.
Ramifications et moraines médianes de la Mer de Glace à partir de la station de la Fente. — Nous allons nous en occuper dans un instant. En attendant, regardons la vallée de glace située en face de nous, et qui s’étend, entre le Mont Tacul et l'Aiguille de Lèchaud, jusqu’à la base de la grande crête appelée la Grande- Jorasse. C’est ce que l’on appelle le Glacier de Léchaud. Il reçoit à sa partie supérieure les neiges de la Jorasse et du Mont Mallet, et rejoint le glacier du Géant
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de débris c; on voit en a une bande semblable, quoique plus petite, à partir de la jonction du glacier du Géant avec le glacier des Périodes au pied de l’Aiguille Noire, et l'on peut aussi la suivre le long de la Mer de Glace.
Nous voyonsencore, verslagauche, un autre glacier, ou une partie de glacier, qui semble tomber en fragments détachés le long d’une gorge étroite (cascade du Talèfre) ; 1 rejoint le glacier de Léchaud, et, de leur point de jonction, une bande de débris d descend aussi le long de la Mer de Glace. Plus loin, nous remarquons encore une autre bande e, qui semble commencer au pied de la cascade de glace, et sortir, pour ainsi dire, du glacier lui-même. Enfin, plus loin encore, nous apercevons la moraine latérale de la Mer de Glace.
Ces bandes sont les moraines médianes de la Mer de Glace. Nous allons bientôt les étudier plus à fond.
Et maintenant que nous avons fait toutes ces observations, parcourons des yeux tout ce paysage grandiose, les pics fendus, les crêtes coupées et dentelées, les vastes champs de neige, les petits glaciers juchés sur les hauteurs, l’azur foncé du ciel et les nuages qui courent rapidement. Un tel spectacle ne mérite-t-il pas qu’on se donne quelque peine pour y arriver? Mais nous en jouissons mieux encore en songeant que ce n’est pas pour cela que nous sommes venus ; nous sommes venus pour étudier le glacier, et le plaisir de la vue n’est qu’un incident de nos travaux. Telle est la loi de la vie : sans travail honnête, il ne saurait y avoir de jouissance profonde.
Le Talèfre et le Jardin. — Les crevasses. — Et maintenant, descendons à la mer de Glace, car je veux vous mener à travers le glacier jusqu’à cette cascade de glace dont nous n’avons pas encore vu l’origine. C’est vers l’ex-