CASCADE DE GLACE
trémité la plus éloignée du glacier que nous nous dirigeons, et, pour y arriver, nous avons à traverser ces bandes sombres de débris que nous observions tout à l’heure des hauteurs. Vues d’en haut, ces moraines semblent plates; mais, de près, on reconnaît que ce sont des lignes de pierres et de débris de vingt à trente pieds de haut.
Nous quittons la glace à un endroit qu’on appelle le Couvercle, et nous faisons le tour de ce promontoire, en montant tout le temps. Nous nous glissons par les Ëgralets, sorte d’escalier naturel dans le roc, et bientôt après nous nous trouvons en présence de la cascade de glace dont nous voulons découvrir l’origine. Ici la glace est toute brisée ; nous avons des pics et des tours, les unes droites, et d’autres penchées; nous pouvons même avoir la chance d’en voir quelques-unes s’écrouler, comme au Glacier des Bois. Il y a aussi des crevasses d'où sort une douce lueur bleuâtre. Laissant la cascade à droite, nous continuons à monter, jusqu’à ce qu’enfin nous dominions un vaste bassin de glacier, presque horizontal, et au milieu duquel se trouve une île solitaire, entièrement entourée de glace. Nous sommes sur le bord du Glacier du Talèfre, qui se rattache à la cascade de glace que nous avons dépassée. Le glacier est borné par des crêtes de rochers, coupées et dentelées au sommet, et flanquées d’amas de neige où les pierres qui tombent d'en haut ont tracé de profonds sillons.
Nous traversons le bassin pour gagner l’ile centrale, et, en y abordant , nous trouvons de l’herbe et des fleurs. C’est là le célèbre Jardin dont on parle si souvent. La partie supérieure de ce jardin n’est qu’un rocher nu. Tout auprès s’élève l'Aiguille- Verte, un des plus beaux pics de
LA MER DE GLACE
cette partie des Alpes. Elle a de treize à quatorze mille pieds de haut (environ 4000 mètres), et, toutes les fois qu’il a neigé, ses flancs sont sillonnés par des avalanches continuelles. De l’un de ses contreforts part une moraine qui descend le long du Talèfre ; du Jardin aussi part une moraine semblable à la première. Toutes deux se prolongent côte à côte jusqu’au haut de la cascade de glace, où elles vont se perdre dans les crevasses. Mais au pied de la chute elles reparaissent, comme si elles naissaient du glacier, et se prolongent ensuite le long de la Mer de Glace.
Suivons maintenant la moraine du Jardin en nous dirigeant vers la cascade de glace. D’abord la marche est assez facile, et les crevasses ne nous opposent pas d’obstacles sérieux. Mais bientôt elles deviennent de plus en plus larges et plus dangereuses, et finissent par se suivre de si près qu’elles ne sont plus séparées que par des murs de glace. C’est ici qu’il faut avoir le pied ferme, car un faux pas serait mortel. Dans la direction de la cascade, nous voyons augmenter le désordre de murailles, de blocs et de crevasses au-dessous de nous. Enfin la prudence et la raison nous commandent de nous arrêter. Nous pouvons prendre à droite ou à gauche, et, en suivant des crêtes de glace entre deux précipices, arriver à l’une des deux moraines latérales du glacier.