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CHAPITRE PREMIER

Tout phénomène de la nature est précédé de certains phénomènes qui en sont les causes, et suivi d’autres phénomènes qui en sont les effets. L’esprit humain ne se contente jamais d’observer et d’étudier un phénomène isolé, mais il se plait à rattacher tous les faits naturels à ceux qui les ont précédés et à ceux qui doivent les suivre.

Ainsi, quand nous commençons l’étude des fleuves et des glaciers, l'intérêt de cette étude se trouvera grandement augmenté si nous envisageons non-seulement leurs apparences actuelles, mais encore leurs causes et leurs effets.

Remontons jusqu’à la source d’un fleuve. Si nous le prenons à son embouchure pour le suivre en remontant, nous voyons qu’il reçoit de temps en temps des affluents qui grossissent le volume de ses eaux. Naturellement, le fleuve lui-même diminue à mesure que nous dépassons ces affluents. Devenu d’abord ruisseau, ce n'est bientôt plus qu’un çuisselet, qui se subdivise lui-même en plusieurs cours d’eau encore plus petits, lesquels finissent par n’ètre plus que de véritables filets d’eau. C’est là la source du fleuve, source qui sort le plus souvent de quelque colline.

Ainsi la Severn prend sa source dans les montagnes du pays de Galles; la Tamise, dans les monts Cotswold; le Danube, dans les collines de la forêt Noire; le Rhin et le Rhône, dans les Alpes; le Gange, dans les monts Himalaya ; l’Euphrate, près du mont Ararat; la Garonne, dans les Pyrénées; l’Elbe, aux monts Géants de la Bohême; le Missouri, dans les monts Rocheux; et l'Amazone, dans les Andes du Pérou.

Mais il est bien évident que nous ne sommes pas encore arrivés à la source véritable des fleuves. D'oü les filets primitifs reçoivent-ils leurs eaux? Il suffit de vivre un peu dans les montagnes, pour voir que ces filets sont alimentés par les pluies. Par les temps de sécheresse, ces petits ruisseaux diminuent, et quelquefois même tarissent entièrement. Par les temps de pluie, ils se transforment en torrents écumeux. En général, les petits cours d’eau se perdent sous forme de petits filets d’eau sur le flanc des collines; mais quelquefois on peut trouver une source bien caractérisée. L’Albula, en Suisse, par exemple, présente, dès son origine, une masse d’eau considérable, qui jaillit du flanc d’une montagne. Mais on reconnaît bientôt

que ces sources aussi sont alimentées par les pluies qui, filtrant à travers les rochers ou le sol, s’élancent au jour par quelque orifice qu’elles trouvent ou qu’elles se font à elles-mêmes.

Mais nous ne pouvons nous arrêter là. D’où vient la pluie qui forme les ruisseaux des montagnes? L’observation nous permet de répondre à cette question. La pluie ne vient pas d’un ciel serein ; elle vient des nuages. Mais qu’est-ce que les nuages? Dans ce que nous connaissons, n’y a-t-il rien qui leur ressemble? Nous pouvons, sans hésiter, les comparer à la vapeur condensée d'une locomotive. Chaque fois que la machine respire, elle lance au dehors un véritable nuage. Regardez attentivement, et vous verrez que ce nuage prend naissance à une petite distance de la cheminée. Regardez mieux encore, et vous verrez quelquefois un espace tout à fait clair entre la cheminée et le nuage. Cet espace clair doit être traversé par ce qui produit le nuage. Quelle est donc cette substance qui, à un moment, est transparente et invisible, et, le moment d’après, visible sous forme de nuage opaque?

C’est la vapeur qui vient de l’eau de la chaudière.

Dans la chaudière, cette vapeur est transparente et invisible; mais pour la conserver ainsi invisible, il faudrait une chaleur égale à celle qui existe à l’intérieur de la chaudière. Quand la vapeur se mêle à l’air froid qu’elle rencontre au-dessus de la cheminée, elle cesse d’être à l’état de vapeur. Chaque molécule de vapeur se condense, par le refroidissement, en une molécule d’eau bien plus petite. Les molécules liquides ainsi produites forment une sorte de poussière d’eau d’une ténuité extrême, qui flotte dans l’air, et prend le nom de nuage.

Suivez des yeux le panache qui s’échappe de la chemi-

née d une locomotive en mouvement; vous le verrez devenir de moins en moins dense. Il finit par s’évanouir d’une manière complète; et, si vous répétez ces observations, vous ne manquerez pas de reconnaître que la rapidité de sa disparition dépend de l’état de l’atmosphère. Par un temps humide, le nuage reste longtemps visible ; par un tempe sec, il est rapidement absorbé. Qu’est-il devenu? Il s’est de nouveau transformé en véritable vapeur, en vapeur invisible.

Plus l’air est sec et chaud, plus il peut ainsi dissoudre de nuage. Au moment où le nuage se forme, il est bien trop abondant pour que l’air puisse le maintenir à l’état invisible. Mais à mesure que le nuage se mêle à une masse d’air plus considérable, il se dissout de plus en plus, et finit par passer tout entier de l’état de liquide extrêmement divisé à celui de vapeur transparente, ou de gaz.

Fermez hermétiquement le couvercle d’une bouilloire, et laissez échapper la vapeur par le bec : il se formera un nuage tout à fait semblable à celui qui sort delà cheminée de la locomotive.

Faites passer cette vapeur par la flamme d’une lampe à alcool, à mesure qu’elle sort de la bouilloire ; le nuage se dissout immédiatement dans l’air chaud, et ne se condense plus. Avec une bouilloire et un bec faits exprès, on peut rendre cette expérience plus frappante, mais non plus instructive qu’avec une bouilloire ordinaire.

Regardez les fenêtres de votre chambre, quand la température extérieure est très-basse; elles ruissellent quelquefois de l’eau qui provient de la condensation de la vapeur aqueuse des poumons. Les carreaux de nos wagons de chemin de fer en hiver, montrent cette condensation d’une manière frappante. Versez de l’eau froide dans un

verre sec, un jour d’été; la surface extérieure du verre est immédiatement ternie par l’humidité qui s’y condense. Par un temps chaud, vous ne voyez pas de vapeur s’échapper de vos lèvres; mais s’il fait froid, il en sort un petit nuage qui est dû à la condensation de la vapeur d’eau fournie par les poumons.

Dans une salle de bal, tant que la porte et les fenêtres restent fermées, et que la chambre est chaude, l’air reste transparent; mais dès que l’on ouvre les portes ou les fenêtres, on voit l’air s’obscurcir un peu, par le brouillard que produit la condensation de la vapeur d’eau de la salle de bal. Si le froid extérieur est intense, l’entrée de l’air du dehors peut même déterminer la production de neige. On a observé ce phénomène dans des salles de bal en Russie, ainsi que dans les écuries souterraines d’Erzeroum, quand l’ouverture des portes permettait à l’air froid du matin de pénétrer à l’intérieur.

Même par le temps le plus sec, notre atmosphère contient toujours un peu de vapeur. On peut toujours transformer en gelée blanche la vapeur qui se trouve dans l’air d’une chambre; il suffit pour cela de remplir un vase d’un mélange de glace pilée et de sel; ce mélange, qui est plus froid que la glace, condense la vapeur d’eau et la fait se congeler. La surface du vase finit par se revêtir d’une couche neigeuse assez épaisse pour qu’on puisse l’enlever et en former une boule.

Pour produire le nuage qui s’échappe d’une locomotive ou d’une bouilloire, il faut de la chaleur. En chauffant l’eau, nous la transformons d’abord en vapeur, puis le reroidissement de cette vapeur en fait un nuage. Existe-t-il dans la nature un feu qui puisse produire les nuages de notre atmosphère*? Oui, assurément, et ce feu c’est lesoleil.

Ainsi, lorsque nous remontons un fleuve depuis son embouchure jusqu’à son origine véritable, une chaîne non interrompue de phénomènes nous conduit jusqu’au soleil.

Cependant il existe des fleuves dont les sources diffèrent, à certains égards, de celles dont nous venons de parler. Ils ne viennent pas de filets d’eau sortant des flancs d’une colline ; on ne peut, non plus, les remonter jusqu’à une source. Partez, par exemple, de l’embouchure du Rhône, et suivez ce fleuve jusqu’à Lyon, qui est le point où il s’infléchit vers l’est. Vous passez alors par Chambéry, pour arriver enfin au lac de Genève, d’où le fleuve sort; vous pourriez donc être disposé à regarder ce lac comme la source du Rhône. Mais ne vous arrêtez point; poussez jusqu’à l’autre extrémité du lac, et vous y retrouverez le Rhône à son entrée, de sorte que le lac n’est, en réalité, qu’une expansion du fleuve. Remontez celui-ci; vous verrez qu’il reçoit des cours d'eau moins importants sortis des montagnes qui sont à sa droite et à sa gauche. Montez toujours, et vous finissez par arriver à une énorme masse de glace — c’est l’extrémité d’un glacier — qui remplit la vallée du Rhône; et c’est du pied de ce glacier que sort le fleuve. Ainsi c’est le glacier du Rhône qui donne naissance au fleuve.

Mais, ici encore, nous ne sommes pas arrivés à l’origine véritable du fleuve. On reconnaît bientôt que ces premières eaux du Rhône proviennent de la fonte de la glace. On monte sur le glacier et on se dirige vers sa partie supérieure. Au bout d’un certain temps, la glace disparaît, et se trouve remplacée par de la neige. Un homme habitué aux montagnes peut monter jusqu’au sommet de cette grande plaine de neige ; et, s’il franchit ce sommet, et qu’il descende de l’autre côté, il verra encore disparaître la

neige, et arrivera à un autre glacier, nommé le Trift, du bas duquel sort un fleuve plus petit que le Rhône.

On apprend bientôt que la neige des montagnes alimente le glacier : de manière ou d’autre, la neige se transforme en glace. Mais d’où vient la neige ? Comme la pluie, elle vient des nuages, et ceux-ci, nous l’avons déjà vu, proviennent des vapeurs que pompe le soleil. Sans le feu du soleil, nous ne pourrions avoir de vapeur d’eau dans l’atmosphère; sans vapeur, pas de nuages; sans nuages, pas de neige, et sans neige, pas de glaciers. Ainsi, chose curieuse à dire, la glace des Alpes tire son origine de la chaleur du soleil.

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