LES CREVASSES ET LEURS GLAÇONS
sur les névés les plus hauts, où elles se présentent tantôt sous la forme de longues fissures béantes, et tantôt sous celle de gouffres irréguliers. Elles reflètent une lumière d’un bleu pâle, qui se perd peu à peu dans l’obscurité des parties les plus profondes. Sur les bords de ces ouvertures, et le plus souvent sur les bords du côté du sud, est suspendue une couche de neige d’où pendent, comme des stalactites, des rangées de glaçons transparents de 10, 20 ou 30 pieds de long. Ces lances pendantes sont un des traits les plus frappants des crevasses des parties supérieures.
Comment se forment-elles ? Evidemment par la fonte de la neige. Mais pourquoi l’eau, une fois dégelée, se solidifie-t-elle de nouveau sous cette forme? Vous avez vu, pendant au bord d’un toit, des glaçons évidemment produits par la fonte de la neige qui se trouve sur le toit. Si nous expliquons l’existence de ceux-ci, nous pourrons aussi expliquer celle des stalactites plus grandes des crevasses des Alpes.
Réunissons le peu que nous savons, et réfléchissons patiemment, pour établir, si nous le pouvons, une théorie des glaçons.
Et d’abord, il faut savoir que l'air de notre atmosphère est à peine échauffé par les rayons, visibles ou invisibles, du soleil. L’air laisse passer avec une extrême facilité toute espèce de rayons, et ce sont seulement les quelques rayons qu’il ne laisse pas passer, qui servent à l’échauffer.
Mais il n’en est pas de même de la neige qui reçoit les rayons du soleil. Elle absorbe la chaleur solaire, et, lorsque le soleil donne, on peut voir les sommets élevés des Alpes tout brillants de l’eau qui vient de la fonte de
la neige. Et, en même temps, l’air qui se trouve au-dessus et autour des montagnes peut être à plusieurs degrés au-dessous du point de congélation.
Pour s’en assurer, on n’a qu’à passer du soleil à l’ombre. Un seul pas suffit pour vous transporter d’un endroit où le thermomètre est haut à un endroit où il est bas ; et le changement vient, non d’une différence dans la température de l’air, mais simplement de ce que le thermon être ne subit plus l’action directe des rayons solaires. Et même, sans déplacer le thermomètre , on peut démontrer que l’air est froid, en arrêtant les rayons du soleil au moyen d’un écran convenablement disposé.
Regardez maintenant la neige qui couvre le toit de votre maison. Le soleil vient la fondre ; l’eau coule lentement jusqu’au bord, puis tombe. Si ce bord est exposé au soleil, l’eau reste à l’état liquide ; mais si le bord n’est pas exposé au soleil, la goutte d’eau, avant de quitter la neige dont elle provient, se trouve déjà à l’ombre. Or l’espace qui se trouve à l'ombre, nous l’avons déjà dit, peut être au-dessous du zéro. S’il en est ainsi, la goutte, au lieu de tomber, se congèle, et devient ainsi le rudiment d’un glaçon; d’autres gouttes lui succèdent, coulent sur ce rudiment, s’y congèlent en partie, et en épaississent la base. Mais une partie de l’eau arrive à l’extrémité libre du glaçon, s’y suspend et s’y congèle avant de tomber. Le glaçon s’allonge ainsi. -Dans les Alpes, où la fonte des neiges est abondante et le froid de la crevasse intense, les glaçons, quoique produits de la même façon, prennent naturellement des dimensions plus considérables. L’eau qui vient de la neige, quand le soleil a cessé d’agir, produit ainsi des glaçons.
Il est intéressant et important de pouvoir expliquer la
LE BERGSCHRUND
formation d'un glaçon ; mais il l’est bien plus encore de comprendre le lien qui unit toutes les opérations de ce que nous appelons la nature. On ne peut bien comprendre un glaçon sans savoir d’abord que les rayons du soleil qui ont assez de puissance pour fondre la neige et briller la peau humaine, qui pourraient même, si on les concentrait, consumer le corps humain tout entier, peuvent traverser l’air et le laisser à la température de la glace .
Le Dergschrund. — Cette difficulté une fois éclaircie, revenons aux crevasses, en les prenant dans l’ordre où elles se sont formées. Et d’abord, au-dessus du névé nous avons les pics et les crêtes qui terminent les Alpes, et contre lesquels la neige s’élève souvent en talus escarpés. Nous savons déjà que les névés et les glaciers sont animés d’un mouvement lent de descente ; mais il arrive ordinairement que les talus les plus élevés adhèrent assez fortement au rocher pour y rester attachés, tandis que la partie inférieure descend. Il se forme ainsi une crevasse d’un caractère particulier, à laquelle on donne, dans les Alpes Allemandes, le nom de Bergsclirund (crevasse de montagne). Cette crevasse présente souvent l’aspect d’un fossé entourant un pic, comme pour le défendre contre ceux qui voudraient le gravir.
Examinons de plus près la formation du Bergschrund, et pour cela prenons la neige encore intacte. Ses parties supérieures s’attachent aux rochers, et descendent avec une lenteur extrême. Mais ses parties inférieures, soit à cause de leur profondeur et de leur poids plus considérables, soit à cause de leur moindre cohésion, sont animées d’un mouvement plus rapide. Il s’établit donc un tiraillement qui tend à séparer la neige du bas de celle d’en haut. Pendant un certain temps, la cohésion du névé
résiste à cette tendance ; puis elle cède enfin, et il se forme une fente exactement perpendiculaire à la direction de l’effort. En d’autres termes, une crevasse se forme perpendiculairement à la ligne de tension.
Crevasses transversales. — Et sur le névé et sur le glacier, l’origine des crevasses est la même. Par une cause ou une autre, le glacier se trouve dans un état de tension, et, comme il ne peut s’étendre, il se rompt transversalement à la ligne de tension. Prenons, par exemple, la chute du Géant, ou celle du Talèfre, au-dessus desquelles vous savez que s’ouvrent de terribles crevasses. Supposons le névé et le glacier entièrement enlevés, de manière à laisser voir la surface sur laquelle ils se meuvent. Du Col du Géant nous verrions cette surface s’abaisser doucement jusqu’à la place qu’occupe maintenant le bord de la cascade. Là, la surface s’abaisserait verticalement jusqu’au lit du glacier du Géant actuel ; puis la pente redeviendrait presque insensible.
Figurons-nous la marche du névé sur une pareille surface. Il descend du Col jusqu’à ce qu’il arrive à la chute dont nous venons de parler. Il franchit le bord, et s'incline nécessairement pour suivre la configuration du terrain. Représentons-nous clairement ce qui doit alors arriver. La surface du névé subit évidemment une forte tension ; elle se brise et forme une crevasse. Chaque partie du névé se brise de même en franchissant le saut, et il se forme ainsi, en bas, une série de crevasses. Les vides successifs sont séparés par une grande crête transversale. Des tensions locales peuvent souvent aussi amener la rupture de ces crêtes, ce qui produit alors l?s tours de glace connues sous le nom de séracs. Les crêtes et les séracs sont lancés au pied de la chute, et